Histoire De Napoleon Et De La Grande Armee Pendant L Annee

Chapter 17

Chapter 173,729 wordsPublic domain

À Smolensk, l'ordre avait été donné, comme à Vitepsk, de prendre, en partant, pour plusieurs jours de vivres. L'empereur n'en ignorait pas la difficulté, mais il comptait sur l'industrie des chefs et des soldats: ils étaient avertis, cela suffisait; ils sauraient bien pourvoir eux-mêmes à leurs besoins. L'habitude en était prise: et réellement c'était un spectacle curieux que celui des efforts volontaires et continuels de tant d'hommes, pour suivre un seul homme à de si grandes distances. L'existence de l'armée était un prodige, que renouvelait chaque jour l'esprit actif, industrieux et avisé des soldats français et polonais, et leur habitude de vaincre toutes les difficultés, et leur goût pour les hasards et les irrégularités de ce jeu terrible d'une vie aventureuse.

Il y avait à la suite de chaque régiment une multitude de ces chevaux nains dont la Pologne fourmille, un grand nombre de chariots du pays, qu'il fallait sans cesse renouveler, et un troupeau. Les bagages étaient conduits par des soldats, car ils se prêtaient à tous les métiers. Ceux-là manquaient dans les rangs, il est vrai; mais ici le défaut de vivres, la nécessité de tout traîner avec soi, excusait cet attirail; il fallait, pour ainsi dire, une seconde armée, pour porter ou conduire ce qui était indispensable à la première.

Dans cette organisation prompte et faite en marchant, on s'était plié aux usages et à toutes les difficultés des lieux; le génie des soldats avait admirablement tiré le meilleur parti possible des faibles ressources du pays. Quant aux chefs, comme les ordres généraux supposaient toujours des distributions régulières, qui ne se faisaient jamais, chacun d'eux, suivant le degré de son zèle, de son intelligence et de sa fermeté, s'était plus ou moins emparé de la maraude, et avait changé le pillage individuel en contributions régulières.

Car ce n'était que par des excursions sur ses flancs, et au travers d'un pays inconnu, qu'on pouvait se procurer quelques vivres. Chaque soir, la marche arrêtée, et les bivouacs établis, des détachemens, commandés rarement par divisions, quelquefois par brigades, et le plus souvent par régimens, allaient à la découverte et s'enfonçaient dans la campagne; ils trouvaient, à quelques werstes de la route, tous les villages habités, et n'y étaient pas reçus trop hostilement; mais comme on ne s'entendait pas, et que d'ailleurs il leur fallait tout et sur-le-champ, la terreur s'emparait bientôt des paysans, qui s'enfuyaient dans les bois, d'où ils ressortaient en partisans peu redoutables.

Cependant, les détachemens bien repus et chargés de tout ce qu'ils avaient recueilli, rejoignaient leur corps le lendemain, ou quelques jours après; et il arriva fréquemment qu'ils furent pillés à leur tour par leurs compagnons des autres corps qu'ils rencontrèrent. De là des haines, d'où l'on aurait infailliblement vu naître des guerres intestines, fort sanglantes, si tous n'avaient pas ensuite été abattus par une même infortune, et réunis dans l'horreur d'un même désastre.

En attendant leurs détachemens, les soldats restés autour de leurs aigles vivaient de ce qu'ils trouvaient sur la route militaire; le plus souvent c'étaient des grains de seigle nouveau, qu'ils écrasaient et faisaient bouillir. La viande manqua moins que le pain, à cause des bestiaux qui suivirent; mais la longueur, et sur-tout la rapidité des marches, fit perdre beaucoup de ces animaux, la chaleur et la poussière les suffoquèrent: quand alors ils rencontraient de l'eau, ils s'y précipitaient avec une telle fureur que beaucoup s'y noyèrent; d'autres s'en remplissaient si immodérément, qu'ils enflaient et ne pouvaient plus marcher.

On remarqua, comme avant Smolensk, que les divisions du premier corps restaient les plus nombreuses; leurs détachemens, plus disciplinés, rapportaient plus, et faisaient moins de mal aux habitans. Ceux qui étaient restés au drapeau vivaient de leurs sacs, dont la bonne tenue reposait les yeux, fatigués d'un désordre presque universel.

Chacun de ces sacs, réduit au strict nécessaire, quant aux vêtemens, contenait deux chemises, deux paires de souliers avec des clous et des semelles de rechange, un pantalon et des demi-guêtres de toile, quelques ustensiles de propreté, une bande à pansement, de la charpie, et soixante cartouches.

Dans les deux côtés étaient placés quatre biscuits, de seize onces chacun; au-dessous, et dans le fond, un sac de toile, long et étroit, était rempli de dix livres de farine. Le sac entier ainsi composé, ses bretelles et la capote roulée et attaché par-dessus, pesait trente-trois livres douze onces.

Chaque soldat portait encore en bandoulière un sac de toile contenant deux pains, chacun de trois livres. Ainsi, avec son sabre, sa giberne garnie, trois pierres à feu, son tournevis, sa banderole et son fusil, il était chargé de cinquante-huit livres, et avait pour quatre jours de pain, pour quatre jours de biscuit, pour sept jours de farine, et soixante coups à tirer.

Derrière lui, des voitures traînaient encore pour six jours de vivres; mais on ne pouvait guère compter sur ces transports, pris sur les lieux, qui eussent été si commodes dans un autre pays, avec une moindre armée, et dans une guerre plus régulière.

Quand le sac de farine était vide, on l'emplissait du grain qu'on trouvait, et qu'on faisait moudre au premier moulin, s'il s'en rencontrait; sinon par des moulins à bras, qui suivaient les régimens, ou qu'on trouvait dans les villages, car ces peuples n'en connaissent guère d'autres. Il fallait seize hommes et douze heures pour moudre, dans chacun d'eux, le grain nécessaire, pour un jour, à cent trente hommes.

Dans ce pays, chaque maison ayant un four, ils manquèrent peu: les boulangers abondaient; car les régimens du premier corps renfermaient des ouvriers de toute espèce, de sorte que vivres et vêtemens, tout s'y confectionnait, ou s'y réparait en marchant. C'étaient des colonies à la fois civilisées et nomades. L'empereur en avait eu la pensée; le génie du prince d'Eckmühl s'en était saisi: le temps, les lieux, les hommes, rien ne lui avait manqué pour l'accomplir; mais ces trois élémens de succès furent moins à la disposition des autres chefs. Au reste, leur caractère, plus impétueux et moins méthodique, n'en aurait peut-être pas tiré le même parti; avec un génie moins organisateur, ceux-ci avaient donc eu plus d'obstacles à vaincre: l'empereur ne s'était pas assez arrêté à ces différences; elles avaient des suites funestes.

CHAPITRE II.

CE fut de Slawkowo, à quelques lieues en avant de Dorogobouje, et le 27 août, que Napoléon envoya au maréchal Victor, alors sur le Niémen, l'ordre de se rendre à Smolensk. La gauche de ce maréchal occupera Vitepsk, sa droite Mohilef, son centre Smolensk. Là il secourra Saint-Cyr au besoin, il servira de point d'appui à l'armée de Moskou, et maintiendra ses communications avec la Lithuanie.

Ce fut encore de ce même quartier-impérial qu'il publia les détails de sa revue de Valoutina, et qu'il voulut apprendre aux siècles présent et à venir jusqu'aux noms des simples soldats qui s'y étaient le plus distingués. Mais il ajouta qu'à Smolensk «la conduite des Polonais avait étonné les Russes, accoutumés à les mépriser!» À ces mots, les Polonais jetèrent un cri d'indignation, et l'empereur sourit à un mécontentement prévu, dont l'effet ne devait retomber que sur les Russes.

Dans cette marche, il se plut à dater du milieu de la vieille Russie une foule de décrets qui allaient atteindre jusqu'à de simples hameaux français; voulant paraître à la fois présent par-tout, remplir de plus en plus la terre de sa puissance, par l'effet de cette inconcevable grandeur croissante de l'âme, dont l'ambition n'a d'abord été qu'un simple jouet, et qui finit par désirer l'empire du monde.

Il est vrai qu'en même temps, à Slawkowo, il y avait si peu d'ordre autour de lui, que sa garde brûlait la nuit, pour se chauffer, le pont qu'elle était chargée de garder, le seul sur lequel il pût sortir le lendemain de son quartier impérial. Au reste, ce désordre, comme tant d'autres, venait, non d'insubordination, mais d'insouciance: il fut réparé dès qu'on s'en aperçut.

Ce jour-là même, Murat poussa l'ennemi au-delà de l'Osma, rivière étroite, mais encaissée et profonde, comme la plupart des rivières de ce pays; effet des neiges, et ce qui, à l'époque de leurs grandes fontes, empêche les débordemens. L'arrière-garde russe, couverte par cet obstacle, se retourna et s'établit sur les hauteurs de la rive opposée. Murat fit sonder le ravin: on trouva un gué. Ce fut par ce défilé étroit et incertain qu'il osa marcher contre les Russes, s'aventurer entre la rivière et leur position, s'ôtant ainsi toute retraite, et faisant d'une escarmouche une affaire désespérée. En effet, les ennemis descendirent en force de leur hauteur, le poussèrent, le culbutèrent jusque sur les bords du ravin, et faillirent l'y précipiter. Mais Murat s'obstina dans sa faute, l'outra, et en fit un succès. Le quatrième des lanciers enleva la position, et les Russes s'allèrent coucher non loin de là, contens de nous avoir fait acheter chèrement un quart de lieue de terrain, qu'ils nous auraient abandonné gratuitement pendant la nuit.

Au plus fort du danger, une batterie du prince d'Eckmühl refusa deux fois de tirer. Son commandant allégua ses instructions, qui lui défendaient, sous peine de destitution, de combattre sans l'ordre de Davoust. Cet ordre vint, selon les uns, à propos, selon d'autres trop tard. Je rapporte cet incident, parce que, le lendemain, il fut le sujet d'une grande querelle entre Murat et Davoust, devant l'empereur, à Semlewo.

Le roi reprocha au prince une circonspection lente, et sur-tout une inimitié qui datait de l'Égypte. Il s'emporta jusqu'à lui dire que, s'ils avaient un différend, ils devaient le vider entre eux seuls, mais que l'armée ne devait pas en souffrir.

Davoust, irrité, accusa le roi de témérité; suivant lui, «son ardeur irréfléchie compromettait sans cesse ses troupes, et prodiguait inutilement leur vie, leurs forces et leurs munitions. Il fallait enfin que l'empereur sût ce qui se passait chaque jour à son avant-garde. Tous les matins l'ennemi avait disparu devant elle; mais cette expérience ne faisait rien changer à la marche: on partait donc tard, tous sur la grande route, formant une seule colonne, et l'on s'avançait ainsi dans le vide jusque vers midi.

«Alors, derrière quelque ravin marécageux, dont les ponts étaient rompus, et que dominait le bord opposé, on rencontrait l'arrière-garde ennemie prête à combattre. Aussitôt les tirailleurs étaient engagés, puis les premiers régimens de cavalerie qui se trouvaient là, puis l'artillerie; mais le plus souvent hors de portée, ou contre des Cosaques épars qui ne valaient pas de pareils coups. Enfin, après de vaines et sanglantes tentatives, faites de front, le roi songeait à mieux reconnaître les forces de l'ennemi, sa position, à manoeuvrer, et il appelait l'infanterie.

«Alors, après s'être long-temps attendu dans cette colonne sans fin, on passait le ravin sur la droite, ou sur la gauche des Russes, et ceux-ci se retiraient en tiraillant jusqu'à une nouvelle position, où la même résistance et le même mode de marche et d'attaque nous faisaient éprouver les mêmes pertes et les mêmes retards.

«Il en était ainsi de position en position, jusqu'à ce qu'on en rencontrât une plus forte ou mieux soutenue. C'était ordinairement vers cinq heures du soir, quelquefois plus tard, rarement plus tôt: mais ici la ténacité des Russes et l'heure, avertissaient assez que leur armée entière était là, déterminée à y coucher.

«Car il fallait convenir que cette retraite des Russes se faisait avec un ordre admirable. Le terrain seul la leur dictait, et non Murat. Leurs positions étaient si bien choisies, prises si à propos, défendues chacune tellement en raison de leur force et du temps que leur général voulait gagner, qu'en vérité leurs mouvemens semblaient tenir à un plan arrêté depuis long-temps, tracé soigneusement, et exécuté avec une scrupuleuse exactitude.

«Jamais ils n'abandonnaient un poste qu'un instant avant de pouvoir y être battus.

«Le soir, ils s'établissaient de bonne heure dans une bonne position, ne laissant sous les armes que les troupes absolument nécessaires pour la défendre, tandis que le reste se reposait et mangeait.»

Et Davoust ajoutait: «que, loin de profiter de cet exemple, le roi ne tenait compte ni de l'heure, ni de la force des lieux, ni de la résistance; qu'il s'opiniâtrait au milieu de ses tirailleurs, s'agitant devant la ligne ennemie, la tâtant de tous côtés; s'irritant, donnant ses ordres à grands cris, perdant la voix à force de les répéter; épuisant tout, gibernes, caissons, hommes et chevaux, combattans ou non combattans, et tenant tout le monde sous les armes jusqu'à la nuit close.

«Qu'alors il fallait bien lâcher prise et s'établir où l'on était; mais que l'on ne savait plus où trouver le nécessaire. C'était une pitié que d'entendre les soldats errer dans l'obscurité, chercher comme à tâtons des fourrages, de l'eau, du bois, de la paille, des vivres; puis ne plus retrouver leurs bivouacs, et s'appeler, pour se reconnaître, pendant toute la nuit. À peine avaient-ils le temps, non de se reposer, mais de préparer leur nourriture. Accablés, ils maudissaient leurs fatigues, jusqu'à ce que le jour et l'ennemi vinssent les ranimer.

«Et ce n'était pas l'avant-garde seule qui souffrait ainsi; c'était toute la cavalerie. Chaque soir Murat avait laissé au loin derrière lui, vingt mille hommes à cheval sur la grande route, et sous les armes. Cette longue colonne était restée toute la journée sans manger et sans boire, au milieu d'une poussière épaisse, sous un ciel brillant, ignorant ce qui se passait devant elle, avançant de quelques pas de quart d'heure en quart d'heure, puis s'arrêtant pour se déployer au milieu des seigles, mais sans oser débrider et y faire paître ses chevaux affamés, car le roi les tenait toujours en alerte. C'était pour faire cinq ou six lieues qu'on passait ainsi seize heures mortelles, sur-tout pour les chevaux de cuirassiers, plus chargés que les autres, plus faibles, comme le sont communément les plus grands chevaux, et à qui il fallait plus de nourriture: aussi voyait-on ces grands corps maigres et efflanqués, se traîner plutôt que marcher, et à chaque instant l'un fléchir, l'autre tomber sous son cavalier qui l'abandonnait.»

Davoust finit en disant: «qu'ainsi périrait toute la cavalerie; qu'au reste Murat était le maître d'en disposer, mais que pour l'infanterie du premier corps, tant qu'il la commanderait, il ne la laisserait pas ainsi prodiguer.»

Le roi ne resta pas sans réponse. On vit l'empereur les écouter en se jouant avec un boulet russe, qu'il poussait de son pied. Il semblait qu'il y avait dans cette mésintelligence entre ces chefs quelque chose qui ne lui déplaisait pas. Il n'attribuait leur animosité qu'à leur ardeur, sachant bien que la gloire est de toutes les passions la plus jalouse.

L'impatiente ardeur de Murat plaisait à la sienne. Comme on n'avait pour vivre que ce qu'on trouvait, tout était à l'instant dévoré; c'est pourquoi il fallait avoir fini promptement avec l'ennemi, et passer vite. D'ailleurs, la crise générale en Europe était trop forte, la position trop critique pour y demeurer, lui trop impatient; il voulait en finir à tout prix, pour en sortir. L'impétuosité du roi semblait donc mieux répondre à son anxiété que la sagesse méthodique du prince d'Eckmühl. Aussi, quand il les congédia, dit-il doucement à Davoust, «qu'on ne pouvait pas réunir tous les genres de mérite: qu'il savait mieux livrer une bataille que pousser une arrière-garde, et que si Murat avait poursuivi Bagration en Lithuanie, peut-être ne l'aurait-il pas laissé échapper.» On assure même qu'il reprocha à ce maréchal un esprit inquiet, qui voulait s'approprier tous les commandemens: moins, il est vrai, par ambition que par zèle, et pour que tout fût mieux; mais que ce zèle avait ses inconvéniens. Après quoi, il les renvoya, avec l'ordre de s'entendre mieux à l'avenir. Les deux chefs retournèrent à leur commandement et à leur haine. La guerre ne se faisant qu'à la tête de la colonne; ils se la disputaient.

CHAPITRE III.

LE 28 août, l'armée traversa les vastes plaines du gouvernement de Viazma; elle marchait en toute hâte, tout à la fois, à travers champs, et plusieurs régimens de front, chacun formant une colonne courte et serrée. La grande route était abandonnée à l'artillerie, à ses voitures, aux ambulances. L'empereur à cheval fut vu par-tout: les lettres de Murat et l'approche de Viazma l'abusaient encore de l'espoir d'une bataille: on l'entendait calculer, en marchant, les milliers de coups de canon dont il pourrait écraser l'armée ennemie.

Napoléon avait assigné aux bagages leur place; il fit publier l'ordre de brûler toutes les voitures qu'on verrait au milieu des troupes, même les chariots qui portaient des vivres; car ils auraient pu troubler les mouvemens des colonnes, et, en cas d'attaque, compromettre leur sûreté. La voiture du général Narbonne, son aide-de-camp, s'étant trouvée sur son passage, il y fit mettre le feu lui-même, devant ce général, et sur-le-champ, sans permettre qu'on la vidât; ordre qui n'était que sévère, mais qui parut dur, parce qu'il en fit commencer lui-même l'exécution, qu'au reste on n'acheva pas.

Les bagages de tous les corps furent donc réunis en arrière de l'armée; c'était, depuis Dorogobouje, une longue trainée de chevaux de bât et de kibiks attelés de cordes: ces voitures étaient chargées de butin, de vivres, d'effets militaires, des hommes préposés à leur garde, enfin de soldats malades et des armes des uns et des autres, qui s'y rouillaient. On voyait dans cette colonne beaucoup de ces grands cuirassiers démontés, portés sur des chevaux de la taille de nos ânes, car ils ne pouvaient suivre à pied, faute d'habitude et de chaussure. Dans cette foule confondue et désordonnée, comme sur la plupart des maraudeurs de nos flancs, les Cosaques eussent pu faire d'heureux coups de main. Par là, ils auraient inquiété l'armée et retardé sa marche; mais Barclay semblait craindre de nous décourager: il ne luttait que contre notre avant-garde, et autant qu'il le fallait pour nous ralentir sans nous rebuter.

Cette détermination de Barclay, l'affaiblissement de l'armée, les querelles de ses chefs, l'approche du moment décisif, inquiétaient Napoléon. À Dresde, à Vitepsk, à Smolensk même, il avait vainement espéré une communication d'Alexandre. À Ribky, vers le 28 août, il paraît la solliciter: une lettre de Berthier à Barclay, peu remarquable du reste, se terminait ainsi: «L'empereur me chargé de vous prier de faire ses complimens à l'empereur Alexandre: dites-lui que les vicissitudes de la guerre, et aucune circonstance, ne peuvent altérer l'amitié qu'il lui porte.»

Dans cette journée du 28 août, l'avant-garde repoussa les Russes jusque dans Viazma; l'armée, altérée par la marche, la chaleur et la poussière, manqua d'eau, on se disputa quelques bourbiers: on se battit près des sources, bientôt troublées et taries; l'empereur lui-même dut se contenter d'une bourbe liquide.

Pendant la nuit, l'ennemi détruisit les ponts de la Viazma; pilla cette ville et y mit le feu, Murat et Davoust s'avancèrent précipitamment pour l'éteindre. L'ennemi défendit son incendie, mais la Viazma était guéable près des débris de ses ponts; on vit alors une partie de l'avant-garde combattre les incendiaires, et l'autre l'incendie, dont elle se rendit maîtresse. On trouva dans cette ville quelques ressources, que le pillage eut bientôt gaspillées.

L'empereur, en traversant la ville; vit ce désordre; il s'irrita violemment, poussa son cheval au milieu des groupes de soldats, frappa les uns, culbuta les autres, fit saisir un vivandier et ordonna qu'il fût à l'instant jugé et fusillé. Mais on savait la portée de ce mot dans sa bouche, et que plus ses accès de colère étaient violents, plus ils étaient promptement suivi d'indulgence. On se contenta donc de placer, un instant après, ce malheureux à genoux sur son passage: on mit à côté de lui une femme et quelques enfans, qu'on fit passer pour les siens. L'empereur, déjà indifférent demanda ce qu'ils voulaient et le fit mettre en liberté.

Il était encore à cheval quand il vit revenir vers lui Belliard, depuis quinze ans le compagnon de guerre, et alors le chef d'état-major de Murat. Étonné, il crut à un malheur. D'abord Belliard le rassure, puis il ajoute: «qu'au-delà de la Viazma, derrière un ravin, sur une position avantageuse, l'ennemi s'est montré en force et prêt à combattre; qu'aussitôt, de part et d'autre la cavalerie s'est engagée, et que l'infanterie devenant nécessaire, le roi lui-même s'est mis à la tête d'une division de Davoust, et l'a ébranlée pour la porter sur l'ennemi; mais que le maréchal est accouru, criant aux siens d'arrêter: blâmant hautement cette manoeuvre, la reprochant durement au roi et défendant à ses généraux de lui obéir: qu'alors Murat en a appelé à son rang, à son grade, au moment qui pressait, mais vainement; qu'enfin il envoie déclarer à l'empereur son dégoût pour un commandement si contesté, et qu'il faut opter entre lui ou Davoust.»

À cette nouvelle, Napoléon s'emporte; il s'écrie: «que Davoust oublie toute subordination; qu'il méconnaît donc son beau-frère, celui qu'il a nommé son lieutenant;» et il fait partir Berthier, avec l'ordre de mettre désormais sous le commandement du roi la division Gompans, celle-là même qui avait été le sujet du différend. Davoust ne se défendit pas sur la forme de son action, mais il en soutint le fond, soit prévention contre la témérité habituelle du roi, soit humeur, ou qu'en effet il eût mieux jugé du terrain et de la manoeuvre qui y convenait: ce qui est fort possible.

Cependant, le combat venait de finir, et Murat, que l'ennemi ne distrayait plus, était déjà tout entier au souvenir de sa querelle. Renfermé avec Belliard et comme caché dans sa tente, à mesure que les expressions du maréchal se retraçaient à sa mémoire, son sang s'embrasait de plus en plus de honte et de colère. «On l'avait méconnu, outragé publiquement, et Davoust vivait encore! et il le reverrait! Que lui faisaient la colère de l'empereur et sa décision! c'était à lui-même à venger son injure! Qu'importe son rang! c'est son épée seule qui l'a fait roi, c'est à elle seule qu'il en appelle!» et déjà il saisissait ses armes pour aller attaquer Davoust; quand Belliard l'arrêta, en lui opposant les circonstances, l'exemple à donner à l'armée, l'ennemi à poursuivre, et qu'il ne fallait pas attrister les siens et charmer l'ennemi par un fâcheux éclat.

Ce général dit qu'alors il vit ce roi maudire sa couronne, et chercher à dévorer son affront; mais que des larmes de dépit roulaient dans ses yeux et tombaient sur ses vêtemens. Pendant qu'il se tourmentait ainsi, Davoust, s'opiniâtrant dans son opinion, disait que l'empereur était trompé, et demeurait tranquille dans son quartier-général.

Napoléon rentra dans Viazma, où il fallait qu'il séjournât, pour reconnaître sa nouvelle conquête et le parti qu'il en pouvait tirer. Les nouvelles qu'il apprit de l'intérieur de la Russie, lui montrèrent le gouvernement ennemi, s'appropriant nos succès, et s'efforçant de faire croire que la perte de tant de provinces était l'effet d'un plan général de retraite, adopté d'avance. Des papiers saisis dans Viazma disaient qu'à Pétersbourg on chantait des Te Deum pour de prétendues victoires de Vitepsk ou de Smolensk. Étonné, il s'écria: «Eh quoi! des Te Deum! ils osent donc mentir à Dieu comme aux hommes!»