Histoire De Napoleon Et De La Grande Armee Pendant L Annee
Chapter 16
À Smolensk, les hôpitaux ne manquent point; quinze grands bâtimens de briques ont été sauvés du feu, on a même trouvé de l'eau-de-vie, des vins, quelques médicamens, et nos ambulances de réserve nous ont enfin rejoints, mais rien ne suffit. Les chirurgiens travaillent nuit et jour; on n'en est qu'à la seconde nuit, et déjà, tout manque pour panser les blessés; il n'y a plus de linge, on est forcé d'y suppléer, par le papier trouvé dans les archives. Ce sont des parchemins qui servent d'attelles et de draps fanons, et ce n'est qu'avec de l'étoupe et du coton de bouleau qu'on peut remplacer la charpie.
Nos chirurgiens accablés s'étonnent; depuis trois jours, un hôpital de cent blessés est oublié; un hasard vient de le faire découvrir: Rapp a pénétré dans ce lieu de désespoir! j'en épargnerai l'horreur à ceux qui me liront! Pourquoi faire partager ces terribles impressions dont l'ame reste flétrie! Rapp ne les épargna pas à Napoléon, qui fit distribuer son propre vin et plusieurs pièces d'or à ceux de ces infortunés qu'une vie tenace animait encore, ou qu'une nourriture révoltante avait soutenus.
Mais à la violente émotion que ces rapports laissèrent dans l'ame de l'empereur, se joignait une effrayante considération. L'incendie de Smolensk n'était plus à ses yeux l'effet d'un accident de guerre fatal et imprévu, ni même le résultat d'un acte de désespoir: c'était le résultat d'une froide détermination. Les Russes avaient mis à détruire le soin, l'ordre, l'à-propos qu'on apporte à conserver.
Dans ce même jour, les réponses courageuses d'un pope, le seul qu'on trouva dans Smolensk, l'éclairèrent encore davantage sur l'aveugle fureur qu'on avait inspirée à tout le peuple russe. Son interprète, qu'effrayait cette haine, amena ce pope devant l'empereur. Le prêtre vénérable lui reprocha d'abord avec fermeté ses prétendus sacrilèges; il ignorait que c'était le général russe lui-même qui avait fait incendier les magasins du commerce et les clochers, et qu'il nous accusait de ces horreurs, afin que les marchands et les paysans ne séparassent pas leur cause de celle de la noblesse.
L'empereur l'écouta attentivement: «Mais votre église, lui dit-il enfin, a-t-elle été brûlée?--Non, sire, répliqua le pope; Dieu sera plus puissant que vous! il la protégera, car je l'ai ouverte à tous les malheureux que l'incendie de la ville laisse sans asile!» Napoléon ému lui répondit: «Vous avez raison; oui, Dieu veillera sur les victimes innocentes de la guerre; il vous récompensera de votre courage. Allez, bon prêtre, retournez à votre poste. Si tous vos popes eussent imité votre exemple, s'ils n'eussent pas trahi lâchement la mission de paix qu'ils ont reçue du ciel, s'ils n'eussent pas abandonné les temples que leur seule présence rend sacrés, mes soldats auraient respecté vos saints asiles: car nous sommes tous chrétiens, et votre Bog est notre Dieu.»
À ces mots, Napoléon renvoya le prêtre à son temple, avec une escorte et des secours. Un cri déchirant s'éleva à la vue des soldats qui pénétraient dans cet asile. Une multitude de femmes et d'enfans effarés se pressèrent autour de l'autel; mais le pope élevant la voix leur cria: «Rassurez-vous: j'ai vu Napoléon, je lui ai parlé. Oh! comme on nous avait trompés, mes enfans! l'empereur de France n'est point tel qu'on vous l'a représenté. Apprenez que lui et ses soldats connaissent et adorent le même Dieu que nous. La guerre qu'il apporte n'est point religieuse; c'est un démêlé politique avec notre empereur. Ses soldats ne combattent que nos soldats! Ils n'égorgent point, comme on nous l'avait dit, les vieillards, les femmes et les enfans. Rassurez-vous donc, et remercions Dieu d'être délivrés du pénible devoir de les haïr comme des païens, des impies et des incendiaires.» Alors le pope entonna un cantique d'actions de graces, que tous répétèrent en pleurant.
Mais ces paroles mêmes montraient à quel point cette nation avait été abusée. Le reste des habitans avait fui. Désormais ce n'était donc plus leur armée seulement, c'était la population, c'était la Russie tout entière qui reculait devant nous. Avec cette population, l'empereur sentait s'échapper de ses mains l'un de ses plus puissans moyens de conquête.
CHAPITRE IX.
EN effet, dès Vitepsk, Napoléon avait chargé deux des siens de sonder l'esprit de ces peuples. Il s'agissait de les gagner à la liberté, et de les compromettre dans notre cause, par un soulèvement plus ou moins général. Mais on n'avait pu agir que sur quelques paysans isolés, abrutis, et que peut-être les Russes avaient laissés comme espions au milieu de nous. Cette tentative n'avait servi qu'à mettre son projet à découvert, et les Russes en garde contre lui.
D'ailleurs, ce moyen répugnait à Napoléon, que sa nature portait bien plus vers la cause des rois que vers celle des peuples. Il s'en servit négligemment. Plus tard, dans Moskou, il reçut plusieurs adresses de différens chefs de famille. On s'y plaignait d'être traité par les seigneurs comme des troupeaux de bêtes que l'on vend et que l'on échange à volonté. On y demandait que Napoléon proclamât l'abolition de l'esclavage. Ils s'offraient pour chefs de plusieurs insurrections partielles qu'ils promettaient de rendre bientôt générales.
Ces offres furent repoussées. On aurait vu, chez un peuple barbare, une liberté barbare, une licence effrénée, effroyable! quelques révoltes partielles en avaient jadis donné la mesure. Les nobles russes, comme les colons de Saint-Domingue, eussent été perdus. Cette crainte prévalut dans l'esprit de Napoléon, ses paroles l'exprimèrent; elle le détermina à ne plus chercher à exciter un mouvement qu'il n'aurait pu régler.
Au reste, ces maîtres s'étaient défiés de leurs esclaves. Au milieu de tant de périls, ils distinguèrent celui-ci comme le plus pressant. Ils agirent d'abord sur l'esprit de leurs malheureux serfs, abrutis par tous les genres de servitude. Leurs prêtres, qu'ils sont accoutumés à croire, les abusèrent par des discours trompeurs; on persuada à ces paysans que nous étions des légions de démons, commandés par l'antechrist, des esprits infernaux dont la vue excitait l'horreur: notre attouchement souillait. Nos prisonniers s'aperçurent que les ustensiles dont ils s'étaient servis, ces malheureux n'osaient plus s'en servir, et qu'ils les réservaient pour les animaux les plus immondes.
Cependant, nous approchions, et devant nous toutes ces fables grossières allaient s'évanouir. Mais voilà que ces nobles reculent avec leurs serfs dans l'intérieur du pays, comme à l'approche d'une grande contagion. Richesses, habitations, tout ce qui pouvait les retenir ou nous servir, est sacrifié. Ils mettent la faim, le feu, le désert, entre eux et nous; car c'était autant contre leurs serfs que contre Napoléon, que cette grande résolution s'exécutait. Ce n'était donc plus une guerre de rois qu'il fallait poursuivre, mais une guerre de classe, une guerre de parti, une guerre de religion, une guerre nationale, toutes les guerres à la fois.
L'empereur envisage alors toute l'énormité de son entreprise; plus il avance et plus elle s'agrandit devant lui. Tant qu'il n'a rencontré que des rois, plus grand qu'eux tous, pour lui, leurs défaites n'ont été que des jeux; mais les rois sont vaincus, il en est aux peuples; et c'est une autre Espagne, mais lointaine, stérile, infinie, qu'il retrouve encore à l'autre bout de l'Europe. Il s'étonne, hésite, et s'arrête.
À Vitepsk, quelque décision qu'il eût prise, il lui fallait Smolensk, et il semble qu'il ait remis à Smolensk à se déterminer. C'est pourquoi une même perplexité le ressaisit; elle est d'autant plus vive que ces flammes, cette épidémie, ces victimes qui l'entourent, ont tout aggravé; une fièvre d'hésitation s'empare de lui; ses regards se portent sur Kief, Pétersbourg et Moskou.
À Kief; il envelopperait Tchitchakof et son armée; il débarrasserait le flanc droit et les derrières de la grande-armée; il couvrirait les provinces polonaises les plus productives en hommes, vivres et chevaux; tandis que des cantonnemens fortifiés à Mohilef, Smolensk, Vitepsk, Polotsk, Dünabourg et Riga défendraient le reste. Derrière cette ligne, et pendant l'hiver, il soulèverait et organiserait toute l'ancienne Pologne, pour la précipiter au printemps sur la Russie; opposer une nation à une nation, et rendre la guerre égale.
Cependant, à Smolensk, il se trouve au noeud des routes de Pétersbourg et de Moskou, à vingt-neuf marches de l'une de ces deux capitales, et à quinze de l'autre. Dans Pétersbourg, c'est le point central du gouvernement, le noeud où tous les fils de l'administration se rattachent, le cerveau de la Russie; ce sont ses arsenaux de terre et de mer, car enfin le seul point de communication entre la Russie et l'Angleterre, dont il s'emparera. La victoire de Polotsk, qu'il vient d'apprendre, semble le pousser dans cette direction. En marchant d'accord avec Saint-Cyr sur Pétersbourg, il enveloppera Witgenstein, et fera tomber Riga devant Macdonald.
D'un autre côté, dans Moskou, c'est la noblesse, la nation qu'il attaquera dans ses propriétés, dans son antique honneur: le chemin de cette capitale est plus court, il offre moins d'obstacles et plus de ressources; la grande-armée russe, qu'il ne peut négliger, qu'il faut détruire, s'y trouve, et les chances d'une bataille, et l'espoir d'ébranler la nation, en la frappant au coeur dans cette guerre nationale.
De ces trois projets, le dernier lui paraît seul possible, malgré la saison qui s'avance. Cependant, l'histoire de Charles XII était sous ses yeux; non celle de Voltaire, qu'il venait de rejeter avec impatience, la jugeant romanesque et infidèle, mais le journal d'Adlerfeld, qu'il lisait et qui ne l'arrêta point. Dans le rapprochement de ces deux expéditions, il trouvait mille différences auxquelles il se rattachait; car qui peut être juge dans sa propre cause! et de quoi sert l'exemple du passé, dans un monde où il ne se trouve jamais deux hommes, deux choses, ni deux positions absolument semblables?
Toutefois, à cette époque, on entendit souvent le nom de Charles XII sortir de sa bouche.
CHAPITRE X.
MAIS les nouvelles qui arrivaient de toutes parts excitaient son ardeur comme à Vitepsk. Ses lieutenans semblaient avoir fait plus que lui: les combats de Mohilef, de Molodecsna et de Valoutina étaient des batailles rangées, où Davoust, Schwartzenberg et Ney étaient vainqueurs: à sa droite, sa ligne d'opération paraissait couverte: devant lui, l'armée ennemie fuyait; à sa gauche, à Slowna, le 17 août, le duc de Reggio rejeté sur Polotsk, y venait d'être attaqué. L'attaque de Witgenstein avait été vive et acharnée; elle avait échoué, mais il conservait sa position offensive, et le maréchal Oudinot avait été blessé. Saint-Cyr l'a remplacé, dans le commandement de cette armée, composée d'environ trente mille Français, Suisses et Bavarois. Dès le lendemain, ce général, à qui le commandement ne plaisait que lorsqu'il l'exerçait seul, et en chef, en a profité pour donner sa mesure aux siens et à l'ennemi; mais froidement, suivant son caractère, et en combinant tout.
Depuis le point du jour jusqu'à cinq heures du soir, il trompa l'ennemi par la proposition d'un accord pour retirer les blessés, et sur-tout par des démonstrations de retraite. En même temps, il ralliait en silence tous ses combattans; il les disposait en trois colonnes d'attaque, et les cachait derrière le village de Spas et dans des plis de terrain.
À cinq heures, tout étant prêt, et Witgenstein endormi, il donne le signal: aussitôt son artillerie éclate et ses colonnes se précipitent. Les Russes surpris résistent vainement; d'abord leur gauche est enfoncée, bientôt leur centre fuit en déroute; ils abandonnent mille prisonniers, vingt pièces de canon, un champ de bataille couvert de morts, et l'offensive, dont Saint-Cyr, trop faible, ne pouvait feindre d'user que pour mieux se défendre.
Dans ce choc court, mais rude et sanglant, l'aile droite des Russes, qui s'appuyait à la Düna, résista opiniâtrement. Il fallut en venir à la baïonnette au travers d'une épaisse muraille: tout réussit; mais lorsqu'on croyait n'avoir plus qu'à poursuivre, tout pensa être perdu: des dragons russes, ivres, dit-on, risquèrent une charge sur une batterie de Saint-Cyr; une brigade française, placée pour la soutenir, s'avança, puis tout-à-coup tourna le dos et s'enfuit à travers nos canons, qu'elle empêcha de tirer. Les Russes y arrivèrent pêle-mêle avec les nôtres; ils sabrèrent les canonniers, renversèrent les pièces, et poussèrent si vivement nos cavaliers, que ceux-ci, toujours de plus en plus effarouchés, passèrent en déroute sur leur général en chef et sur son état-major, qu'ils culbutèrent. Le général Saint-Cyr fut obligé de fuir à pied. Il se jeta dans le fond d'un ravin, qui le préserva de cette bourasque. Déjà les dragons russes touchaient aux maisons de Polotsk, lorsqu'une manoeuvre prompte et habile du quatrième des cuirassiers français, termina cette échauffourée. Les Russes disparurent dans les bois.
Le lendemain, Saint-Cyr les fit poursuivre, mais seulement pour éclairer leur retraite, marquer la victoire, et en recueillir encore quelques fruits. Pendant les deux mois qui suivirent, jusqu'au 18 octobre, Witgenstein le respecta. De son côté, le général français ne s'occupa plus qu'à observer son ennemi, à maintenir ses communications avec Macdonald, Vitepsk et Smolensk, à se fortifier dans sa position de Polotsk, et sur-tout à y vivre.
Dans cette journée du 18, quatre généraux, quatre colonels et beaucoup d'officiers avaient été blessés. Parmi eux, l'armée remarqua les généraux bavarois Deroy et Liben. Ils succombèrent le 22 août. Ces généraux étaient du même âge; ils avaient été du même régiment; ils firent les mêmes guerres; ils marchèrent à peu près du même pas dans leur chanceuse carrière, qu'une même mort, dans la même bataille, termina glorieusement. On ne voulut pas séparer, par le tombeau, ces guerriers que la vie, et la mort elle-même, n'avaient pu désunir: une même sépulture les reçut.
À la nouvelle de cette victoire, l'empereur envoya le bâton de maréchal d'empire au général Saint-Cyr. Il mit un grand nombre de croix à sa disposition, et plus tard il approuva la plupart des avancemens demandés.
Malgré ces succès, la détermination de dépasser Smolensk était trop périlleuse, pour que Napoléon s'y décidât seul; il fallut qu'il s'y fît entraîner. Après Valoutina, le corps de Ney, fatigué, avait été remplacé par celui de Davoust. Murat, comme roi, comme beau-frère de l'empereur, et par son ordre, devait commander. Ney s'y était soumis, moins par condescendance que par conformité de caractère. Ils furent d'accord par leur ardeur.
Mais Davoust, dont le génie méthodique et tenace contrastait avec l'emportement de Murat, et qu'enorgueillissait le souvenir et le surnom de deux grandes victoires, s'irrita de cette dépendance. Ces chefs, fiers et du même âge, compagnons de guerre, qui s'étaient vus grandir réciproquement, et que gâtait l'habitude de n'avoir obéi qu'à un grand homme, n'étaient guère propre à se commander l'un à l'autre: Murat sur-tout, qui, trop souvent, ne savait pas se commander à lui-même.
Toutefois Davoust obéit, mais de mauvaise grace, mal, comme la fierté blessée sait obéir. Il affecta de cesser aussitôt toute correspondance directe avec l'empereur. Celui-ci, surpris, lui ordonna de la reprendre, alléguant sa défiance pour les rapports de Murat. Davoust s'autorisa de cet aveu; il ressaisit son indépendance. Dès lors, l'avant-garde eut deux chefs. Ainsi l'empereur, fatigué, souffrant, accablé de trop de soins de toute espèce, et forcé à des ménagemens pour ses lieutenans, disséminait le pouvoir comme ses armées, malgré ses préceptes et ses anciens exemples. Les circonstances, auxquelles il avait tant de fois commandé, devenaient plus fortes que lui, et le commandaient à leur tour.
Cependant, Barclay ayant reculé, sans résistance, jusqu'auprès de Dorogobouje, Murat n'eut pas besoin de Davoust, et l'occasion manqua à leur mésintelligence; mais à quelques werstes de cette ville, le 23 août, vers onze heures du matin, un bois peu épais que le roi voulut reconnaître, lui fut vivement disputé; il fallut l'emporter deux fois.
Murat, surpris de cette résistance, et à cette heure, s'opiniâtra; il perça ce rideau, et vit au-delà toute l'armée russe rangée en bataille. L'étroit ravin de la Luja l'en séparait; il était midi: l'étendue des lignes russes, sur-tout vers notre droite, les préparatifs, l'heure, le lieu, celui où Barclay avait rejoint Bagration, le choix du terrain, assez convenable pour un grand choc, tout lui fit croire une bataille; il dépêcha vers l'empereur pour l'en prévenir.
En même temps il ordonna à Montbrun de passer le ravin sur sa droite, avec sa cavalerie, pour reconnaître et déborder la gauche de l'ennemi. Davoust et ses cinq divisions d'infanterie s'étendaient de ce côté; il protégeait Montbrun: le roi les rappela à sa gauche, sur la grande route, voulant, dit-on, soutenir le mouvement de flanc de Montbrun par quelques démonstrations de front.
Mais Davoust répondit: «que ce serait livrer notre aile droite, au travers de laquelle l'ennemi arriverait derrière nous sur la grande route, notre seule retraite; qu'ainsi, il nous forcerait à une bataille, que lui, Davoust, avait l'ordre d'éviter, et qu'il éviterait, ses forces étant insuffisantes, la position mauvaise, et se trouvant sous les ordres d'un chef qui lui inspirait peu de confiance.» Puis aussitôt, il écrivit à Napoléon qu'il se pressât d'arriver, s'il ne voulait pas que Murat engageât sans lui une bataille.
À cette nouvelle, qu'il reçut dans la nuit du 24 au 25 août, Napoléon sortit avec joie de son indécision. Pour ce génie entreprenant et décisif, elle était un supplice; il accourut avec sa garde et fit douze lieues sans s'arrêter; mais, dès la veille au soir, l'armée ennemie avait disparu.
De notre côté, sa retraite fut attribuée au mouvement de Montbrun; du côté des Russes, à Barclay, et à une fausse position prise par son chef d'état-major, qui avait mis le terrain contre lui, au lieu de s'en servir. Bagration s'en était aperçu le premier, sa fureur avait éclaté sans mesure; il cria à la trahison.
La discorde était dans le camp des Russes, comme à notre avant-garde. La confiance dans le chef, cette force des armées, y manquait; chaque pas y paraissait une faute, chaque parti pris le pire. La perte de Smolensk avait tout aigri; la réunion des deux corps d'armée augmenta le mal; plus cette masse russe se sentait forte, plus son général lui semblait faible. Le cri devint universel; on demanda hautement un autre chef. Cependant, quelques hommes sages intervinrent; Kutusof fut annoncé, et l'orgueil humilié des Russes l'attendit pour combattre.
De son côté, l'empereur, déjà à Dorogobouje, n'hésite plus: il sait qu'il porte par-tout avec lui le sort de l'Europe; que le lieu où il se trouvera sera toujours celui où se décidera le destin des nations; qu'il peut donc s'avancer, sans craindre les suites menaçantes de la défection des Suédois et des Turcs. Ainsi, il néglige les armées ennemies d'Essen à Riga, de Witgenstein devant Polotsk, d'Hoertel devant Bobruisk, de Tchitchakof en Volhinie. C'étaient cent vingt mille hommes, dont le nombre ne pouvait que s'augmenter; il les dépasse, il s'en laisse environner avec indifférence, assuré que tous ces vains obstacles de guerre et de politique tomberont au premier bruit du coup, de foudre qu'il va porter.
Et, cependant, sa colonne d'attaque, forte encore, à son départ de Vitepsk, de cent quatre-vingt-cinq mille hommes, est déjà réduite à cent cinquante-sept mille; elle est affaiblie de vingt-huit mille hommes, dont la moitié occupe Vitepsk, Orcha, Mohilef et Smolensk. Le reste a été tué, blessé, ou traîne et pille, en arrière de lui, nos alliés et les Français eux-mêmes.
Mais cent cinquante-sept mille hommes suffisaient pour détruire l'armée russe par une victoire complète, et pour s'emparer de Moskou. Quant à leur base d'opération, malgré ces cent vingt mille Russes qui la menaçaient, elle paraissait assurée. La Lithuanie, la Düna, le Dnieper, Smolensk enfin, étaient ou allaient être gardés, vers Riga et Dünabourg, par Macdonald et trente-deux mille hommes; vers Polotsk, par Saint-Cyr et trente mille hommes; à Vitepsk, Smolensk et Mohilef, par Victor et quarante mille hommes; devant Bobruisk, par Dorabrowski et douze mille hommes; sur le Bug, par Schwartzenberg et Regnier, à la tête de quarante-cinq mille hommes. Napoléon comptait encore sur les divisions Loison et Durutte, fortes de vingt-deux mille hommes, qui déjà s'approchaient, de Koenigsberg et de Varsovie; et sur quatre-vingt mille hommes de renfort, qui tous devaient être entrés en Russie avant le milieu de novembre.
C'était, avec les levées lithuaniennes et polonaises, s'appuyer sur deux cent quatre-vingt mille hommes, pour faire, avec cent cinquante-cinq mille autres, une invasion de quatre-vingt-treize lieues; car telle était la distance de Smolensk à Moskou.
Mais ces deux cent quatre-vingt mille hommes étaient commandés par six chefs différens, indépendans l'un de l'autre, et dont le plus élevé, celui qui occupait le centre, celui qui semblait chargé de donner, comme intermédiaire, quelque ensemble aux opérations des cinq autres, était un ministre de paix et non de guerre.
D'ailleurs, les mêmes causes qui déjà avaient diminué d'un tiers les forces françaises entrées les premières en Russie, devaient disperser ou détruire, dans une bien plus grande proportion, tous ces renforts. La plupart arrivaient par détachemens, formés en bataillons provisoire de marche, sous des officiers nouveaux pour eux, qu'ils devaient quitter au premier jour, sans aiguillon de discipline, d'esprit de corps, ni de gloire, et traversant un sol dévoré, que la saison et le climat allaient rendre chaque jour plus nu et plus rude.
Cependant, Napoléon voit Dorogobouje en cendres comme Smolensk; sur-tout le quartier des marchands, de ceux qui avaient le plus à perdre, que leurs richesses pouvaient retenir, ou ramener parmi nous, et qui, par leur position, formaient une espèce de classe intermédiaire, un commencement de tiers-état, que la liberté pouvait séduire.
Il sent bien qu'il sort de Smolensk comme il y est arrivé, avec l'espoir d'une bataille, que l'indécision et les discordes des généraux russes ont encore ajournée; mais sa détermination est prise; il n'accueille plus que ce qui peut l'y soutenir. Il s'acharne sur les traces de ses ennemis; son audace s'accroît de leur prudence; il appelle leur circonspection pusillanimité; leur retraite, fuite; il méprise pour espérer.
LIVRE SEPTIÈME.
CHAPITRE I.
L'EMPEREUR était accouru si rapidement à Dorogobouje, qu'il fut obligé de s'y arrêter pour attendre son armée et laisser Murat pousser l'ennemi. Il en repartit le 24 août: l'armée marchait sur trois colonnes de front; l'empereur, Murat, Davoust et Ney au milieu, sur le grand chemin de Moskou; Poniatowski à droite, l'armée d'Italie à gauche.
La colonne principale, celle du centre, ne trouvait rien sur une route où son avant-garde ne vivait elle-même que des restes des Russes; elle ne pouvait guère s'écarter de sa direction faute de temps, dans une marche si rapide. D'ailleurs, les colonnes de droite et de gauche dévoraient tout à ses côtés. Pour mieux vivre, il aurait fallu partir chaque jour plus tard, s'arrêter plus tôt, puis s'étendre davantage sur ses flancs pendant la nuit: ce qui n'est guère possible sans imprudence, quand on est aussi près de l'ennemi.