Histoire De Napoleon Et De La Grande Armee Pendant L Annee
Chapter 15
Chaque matin, les régimens partaient en ordre de leurs bivouacs; mais dès les premiers pas, leurs rangs desserrés s'allongeaient en files lâches et interrompues; les plus faibles, ne pouvant suivre, se laissaient dépasser; ces malheureux voyaient leurs compagnons et leurs aigles s'éloigner de plus en plus; ils s'efforçaient encore pour les rejoindre, mais enfin il les perdaient de vue, alors ils tombaient découragés. Les routes, les lisières des bois en étaient semées; on en vit qui arrachaient des épis de seigle pour en dévorer les grains; puis ils tentaient, souvent bien en vain, de gagner l'hôpital ou le village le moins éloigné. Beaucoup périrent.
Mais les malades ne se séparèrent pas seuls de l'armée; un grand nombre de soldats, dégoûtés et rebutés d'une part, de l'autre poussés par un esprit d'indépendance et de pillage, renoncèrent volontairement à leurs drapeaux; et ce ne furent pas les moins déterminés: bientôt leur nombre s'accrut, le mal engendrant le mal par l'exemple. Ils se formèrent en bandes et s'établirent dans les châteaux et dans les villages voisins de la route militaire. Ils y vécurent dans l'abondance: il y eut là moins de Français que d'Allemands; mais on remarqua que le chef de chacun de ces petits corps indépendans, composés d'hommes de plusieurs nations, était toujours un Français. Rapp avait vu tous ces désordres; il arrivait, et sa brusque franchise n'en épargna pas les détails à son chef; mais l'empereur se contenta de lui répondre: «Je frapperai un grand coup, et tout le monde se ralliera.»
Avec Sébastiani, il s'expliqua davantage. Celui-ci s'appuya des paroles mêmes de Napoléon. En effet, à Wilna, il lui avait déclaré «qu'il ne dépasserait pas la Düna, et que vouloir aller plus loin cette année, ce serait courir infailliblement à sa perte.»
Sébastiani insista comme les autres sur l'état de l'armée. «Il est affreux, repartit l'empereur, je le sais; dès Wilna, il en traînait la moitié, aujourd'hui ce sont les deux tiers; il n'y a donc plus de temps à perdre; il faut arracher la paix; elle est à Moskou. D'ailleurs cette armée ne peut plus s'arrêter: avec sa composition, et dans sa désorganisation, le mouvement seul la soutient. On peut s'avancer à sa tête, mais non s'arrêter, ni reculer. C'est une armée d'attaque et non de défense, une armée d'opération et non de position.» Il parlait ainsi à ceux de son intérieur; mais avec les généraux commandant ses divisions, c'était un autre langage. Devant les premiers, il découvrait les motifs qui le poussaient en avant; avec les autres, il les cachait soigneusement, et semblait d'accord avec eux sur la nécessité de s'arrêter. C'est ce qui explique les contradictions qu'on remarqua dans ses paroles.
En effet, ce jour-là même, dans les rues de Smolensk, au milieu de Davoust et de ses généraux, dont les corps avaient le plus souffert dans l'assaut de la veille, il dit «qu'il leur devait dans la prise de Smolensk un succès important; qu'il considérait cette ville comme une bonne tête de cantonnement.
Voilà, continua-t-il, ma ligne bien couverte; arrêtons-nous ici! derrière ce rempart, je puis rallier mes troupes, les faire reposer, recevoir des renforts et nos approvionnemens de Dantzick. Voilà toute la Pologne conquise et défendue: c'est un résultat suffisant; c'est en deux mois avoir recueilli le fruit qu'on ne devait attendre que de deux ans de guerre: c'est donc assez. D'ici au printemps, il faudra organiser la Lithuanie et refaire une armée invincible; alors, si la paix n'est pas venue nous chercher dans nos quartiers d'hiver, nous irons la conquérir à Moskou.»
Puis il confia au maréchal, que s'il lui ordonnait de dépasser encore Smolensk, c'était seulement pour en éloigner les Russes de quelques journées; mais qu'il lui défendait formellement d'engager une affaire sérieuse. Il est vrai qu'en même temps c'est à Murat et à Ney, aux deux plus téméraires, qu'il a confié l'avant-garde, et qu'à l'insu de Davoust, il vient de mettre ce maréchal prudent et méthodique, sous les ordres de l'impétueux roi de Naples. Ainsi, son esprit paraît flotter entre deux grandes décisions, et les contradictions de ses paroles passent dans ses actions. Toutefois, dans ce conflit intérieur, on remarquait l'ascendant de son impatience sur sa raison, et comme elle disposait tout pour faire naître des circonstances qui devaient nécessairement l'entraîner.
CHAPITRE VII.
CEPENDANT, les Russes défendaient encore le faubourg de la rive droite du Dnieper. De notre côté, on employa la journée du 18 et la nuit du 19 à reconstruire les ponts. Le 19 août, avant le jour, Ney passa le fleuve à la lueur du faubourg qui brûlait. D'abord, il n'y vit d'ennemis que les flammes, et il commença à gravir la pente longue et roide sur laquelle il est bâti. Ses troupes cheminaient lentement, avec précaution, et par mille détours, pour éviter l'incendie. Les Russes l'avaient habilement dirigé; il se présentait de toutes parts, et obstruait les principaux passages.
Ney et ses premiers soldats s'avancèrent en silence dans ce labyrinthe de feux, l'oeil inquiet, l'oreille attentive, ignorant si, au sommet de cette pente rapide, les Russes ne les attendaient pas pour s'élancer tout-à-coup sur eux, pour les renverser et les précipiter dans les flammes et dans le fleuve. Mais ils respirèrent, soulagés du poids d'une grande crainte; en n'apercevant sur la crête du ravin, à l'embranchement des chemins de Pétersbourg et de Moskou, qu'une bande de Cosaques, qui s'écoulèrent aussitôt par ces deux routes. Comme on n'avait ni prisonniers, ni habitans, ni espions, on ne put, ainsi qu'à Vitepsk, interroger que le terrain. Mais l'ennemi avait laissé autant de traces sur une direction que sur l'autre, en sorte que le maréchal, incertain, s'arrêta entre les deux jusqu'à midi.
Pendant, ce temps, le passage du Borysthène s'effectua sur plusieurs points; les routes des deux capitales ennemies furent reconnues jusqu'à la profondeur d'une lieue, et l'infanterie russe rencontrée sur celle de Moskou: Ney l'eut bientôt rejointe; mais comme cette route côtoyait le Dnieper, il avait à traverser ses affluens. Chacun d'eux s'étant creusé son lit, marquait le fond d'un vallon, dont la côte opposée était une position, où l'ennemi s'établissait et qu'il fallait emporter: le premier, celui de la Stubna, l'arrêta peu; mais le côteau de Valoutina, dont la Kolowdnia marquait le pied, devint le sujet d'un terrible choc.
On a attribué la cause de cette résistance à une ancienne tradition de gloire nationale, qui faisait de ce champ de bataille un terrain consacré par la victoire. Mais cette superstition, digne encore du soldat russe, est déjà loin du patriotisme plus éclairé de ses généraux. Ce fut la nécessité qui les contraignit à ce combat; on a vu que la route de Moskou, en sortant de Smolensk, côtoyait le Dnieper, et que l'artillerie française, placée sur l'autre rive, la traversait de ses feux. Barclay n'osa pas se servir de la nuit et de cette route pour y risquer son artillerie, ses bagages et ses ambulances, dont le roulement aurait dénoncé la retraite.
La route de Pétersbourg quittait le fleuve plus brusquement: deux chemins marécageux s'en détachaient à droite, l'un à deux lieues de Smolensk, l'autre, à quatre; ils traversaient des bois, et rejoignaient la grande route de Moskou, après un long circuit, l'un à Bredichino, à deux lieues au-delà de Valoutina, l'autre plus loin, à Slobpnewa.
Ce fut dans ces défilés que Barclay ne craignit pas de s'engager avec tant de chevaux et de voitures; cette longue et lourde colonne avait à parcourir ainsi deux grands arcs de cercle, dont la grande route de Smolensk à Moskou, que Ney attaqua bientôt, était la corde. À chaque instant, et comme il arrive toujours, une voiture renversée, une roue engravée, un seul cheval embourbé, un trait rompu, arrêtait tout. Cependant, le bruit du canon français s'avançait; déjà il semblait devancer la colonne russe, et être près d'atteindre et de fermer le débouché qu'elle s'efforçait de gagner.
Enfin, après une pénible marche, la tête du convoi ennemi revit la grande route, à l'instant où les Français n'avaient plus pour atteindre ce débouché, qu'à forcer la hauteur de Valoutina et le passage de la Kolowdnia. Ney venait d'emporter violemment celui de la Stubna; mais Korf, repoussé sur Valoutina, avait appelé à son secours la colonne qui le précédait. On assure que celle-ci, sans ordre et mal commandée, hésita; mais que Voronzof, comprenant l'importance de cette position, décida son chef à revenir sur ses pas.
Les Russes se défendirent pour tout défendre, canons, blessés, bagages; les Français attaquèrent pour tout prendre. Napoléon s'était arrêté à une lieue et demie de Ney. Ne croyant qu'à une affaire d'avant-garde, il envoya Gudin au secours du maréchal, rallia les autres divisions, et rentra dans Smolensk. Mais ce combat devint une bataille; trente mille hommes s'y engagèrent successivement de part et d'autre; on s'aborda, soldats, officiers, généraux; la mêlée fut longue, l'acharnement terrible: la nuit même n'arrêta point. Maître enfin du plateau, et épuisé de forces et de sang, Ney ne se sentant plus environné que de morts, de mourans, et de ténèbres, se fatigua; il fit cesser le feu, garder le silence et présenter les baïonnettes. Les Russes n'entendant plus rien, se turent aussi, et profitèrent de l'obscurité pour faire leur retraite.
Il y eut presque autant de gloire dans leur défaite que dans notre victoire; les deux chefs réussirent, l'un à vaincre, l'autre, à n'être vaincu qu'après avoir sauvé l'artillerie, les bagages et les blessés russes. Un des généraux ennemis, resté seul debout sur ce champ de carnage, tenta de s'échapper du milieu de nos soldats, en répétant les commandemens français; la lueur des coups de feu le fit reconnaître; il fut saisi. D'autres généraux russes avaient péri; mais la grande-armée fit une plus grande perte.
Au passage du pont mal rétabli de la Kolowdnia, le général Gudin, dont la valeur réglée n'aimait à affronter que les dangers utiles, et qui d'ailleurs était peu confiant à cheval, en était descendu pour franchir le ruisseau, et dans le même moment un boulet, en rasant la terre, lui avait brisé les deux jambes. Quand la nouvelle de ce malheur parvint chez l'empereur, elle y suspendit tout, discours et actions. Chacun s'arrêta consterné: la victoire de Valoutina ne parut plus un succès.
Gudin, transporté à Smolensk, y reçut les soins de l'empereur; ils furent inutiles, il périt. Ses restes furent enterrés dans la citadelle de la ville, qu'ils honorent. Digne tombeau de cet homme de guerre, bon citoyen, bon époux, bon père, général intrépide, juste et doux, et à la fois probe et habile: rare assemblage, dans un siècle où trop souvent, les hommes de bonnes moeurs sont inhabiles, et les habiles sans moeurs.
Les Russes, étonnés de n'avoir été attaqués que de front, crurent que toutes les combinaisons militaires de Murat se réduisaient à suivre leur grande route. Ils l'appelèrent, par dérision, le général des grands chemins; le jugeant ainsi d'après l'événement, qui trompe plus souvent qu'il n'éclaire.
En effet, pendant que Ney attaquait, Murat éclairait ses flancs avec sa cavalerie sans pouvoir la faire agir; des bois à gauche, et des marais à droite, arrêtaient ses mouvemens. Mais en combattant de front, tous deux attendaient l'effet d'une marche de flanc des Westphaliens, commandés par Junot.
Depuis la Stubna, la grande route, afin d'éviter les marais formés par les divers affluens du Dnieper, se détournait à gauche, cherchait les hauteurs, et s'éloignait du bassin de ce fleuve, pour s'en rapprocher ensuite dans un terrain plus favorable. On avait remarqué qu'un chemin de traverse plus hardi et plus court, comme ils le sont tous, courait directement à travers ces fonds marécageux, entre le Dnieper et le grand chemin, qu'il rejoignait en arrière du plateau de Valoutina.
C'était ce chemin de traverse que Junot parcourait, après avoir passé le fleuve à Prudiszi. Il le conduisit bientôt en arrière de la gauche des Russes, sur le flanc des colonnes qui revenaient au secours de leur arrière-garde. Il ne fallait qu'attaquer pour rendre la victoire décisive. Ceux qui résistaient de front au maréchal Ney, étonnés d'entendre combattre derrière eux, seraient devenus incertains, et le désordre, jeté au milieu d'un combat, dans cette multitude d'hommes, de chevaux et de voitures, engagés sur cette seule route, eût été irréparable; mais Junot, brave comme individu, hésitait comme chef. Sa responsabilité le troubla.
Cependant Murat, le jugeant en présence, s'étonnait de ne pas entendre son attaque. La fermeté des Russes devant Ney lui fit soupçonner la vérité; Il quitte sa cavalerie, et traversant presque seul les bois et les marais, il court à Junot, il lui reproche son inaction; Junot s'excuse: «il n'a point l'ordre d'attaquer; sa cavalerie wurtembergeoise est molle, ses efforts sont simulés, elle ne se décidera pas à mordre sur les bataillons ennemis.»
Murat répond à ces paroles par des actions. Il se précipite à la tête de cette cavalerie; avec un autre général, ce sont d'autres soldats: il les entraîne, les jette sur les Russes, renverse leurs tirailleurs, revient à Junot et lui dit: «Achève à présent, ta gloire est là et ton bâton de maréchal!» Mais alors il le quitta pour rejoindre les siens, et Junot troublé resta immobile. Trop long-temps près de Napoléon, dont le génie actif ordonnait tout, l'ensemble et le détail, il n'avait appris qu'à obéir; l'expérience du commandement lui manquait; enfin des fatigues et des blessures l'avaient vieilli avant le temps.
Quant au choix de ce général pour un mouvement si important, il n'étonna point: on savait que l'empereur lui était attaché par habitude, c'était son plus ancien aide-de-camp; et par une secrète faiblesse, car la présence de cet officier se liant à tous les souvenirs de son bonheur et de ses victoires, il lui répugnait de s'en séparer. On peut croire encore que son amour-propre se plaisait à voir des hommes, ses élèves, commander ses armées. Il était d'ailleurs naturel qu'il comptât plus sur leur dévouement, que sur celui de tous les autres.
Néanmoins, quand le lendemain les lieux lui parlèrent eux-mêmes, et qu'à la vue du pont sur lequel Gudin avait été abattu, il eut observé que ce n'était point là qu'il eût fallu déboucher, lorsqu'ensuite, fixant d'un oeil enflammé la position qu'avait occupée Junot, il se fut écrié; «C'était là sans doute que devaient attaquer les Westphaliens! toute la bataille était là! que faisait donc Junot!» alors son irritation devint si violente, qu'aucune excuse ne put d'abord l'apaiser. Il appelle Rapp et s'écrie: «qu'il ôte au duc d'Abrantès son commandement! qu'il le renvoie de l'armée! qu'il a perdu sans retour le bâton de maréchal! que cette faute va peut-être leur fermer le chemin de Moskou! que c'est à lui, Rapp, qu'il donne les Westphaliens; qu'il leur parlera leur langue, et qu'il saura les faire battre.» Mais Rapp refusa la place de son ancien compagnon d'armes; il apaisa l'empereur, dont la colère s'éteignait toujours facilement, dès qu'il l'avait exhalée en paroles.
Mais ce n'était pas seulement par sa gauche que l'ennemi avait failli être vaincu; à sa droite, il avait couru un plus grand danger. Morand, l'un des généraux de Davoust, avait été jeté de ce côté au travers des forêts; il marchait sur des hauteurs boisées, et se trouvait, dès le commencement du combat, sur le flanc des Russes. Encore quelques pas, et il débouchait en arrière de leur droite. Son apparition soudaine eût infailliblement décidé la victoire, elle l'eût rendue complète; mais Napoléon, ignorant les lieux, l'avait fait rappeler sur le point où Davoust et lui s'étaient arrêtés.
Dans l'armée, on se demanda pourquoi l'empereur, en faisant concourir pour un même but trois chefs indépendans l'un de l'autre, ne s'était pas trouvé là, pour leur donner un ensemble indispensable et sans lui impossible. Mais il était rentré dans Smolensk, soit fatigué, soit sur-tout qu'il ne se fût pas attendu à un combat si sérieux; soit enfin que par la nécessité de s'occuper de tout à la fois, il ne pût être à temps et tout entier nulle part. En effet, le travail de son empire et de l'Europe, suspendu par les jours d'action qui avaient précédé, s'amoncelait. Il fallait déblayer ses porte-feuilles, et donner un cours aux affaires civiles et politiques, qui commençaient à s'encombrer; il était d'ailleurs pressant et glorieux de dater de Smolensk.
Aussi, quand Borelli, général de Murat, vint crier au secours, le fit-il attendre; et telle était sa préoccupation, qu'il fallut qu'un ministre insistât pour le faire entrer. Le rapport de cet officier émut Napoléon: «Que dites-vous! s'écria-t-il; quoi, vous n'êtes point assez! L'ennemi montre-t-il soixante mille hommes! Mais c'est donc une bataille!» Aussitôt il donna ordre à Davoust de soutenir Ney et Murat, puis il reprit tranquillement son travail, remettant au lendemain le soin des combats, car la nuit était venue: mais ensuite l'espoir d'une bataille l'agita, et il parut avec le jour suivant sur les champs de Valoutina.
CHAPITRE VIII.
LES soldats de Ney et ceux de la division Gudin, veuve de son général, y étaient rangés sur les cadavres de leurs compagnons, et sur ceux des Russes, au milieu d'arbres à demi brisés, sur une terre battue par les pieds des combattans, sillonée de boulets, jonchée de débris d'armes, de vêtemens déchirés, d'ustensiles militaires, de chariots renversés et de membres épars; car ce sont-là les trophée de la guerre! voilà la beauté d'un champ de victoire!
Les bataillons de Gudin ne paraissent plus être que des pelotons; ils se montraient d'autant plus fiers qu'ils étaient plus réduits: près d'eux, on respirait encore l'odeur des cartouches brûlées et celle de la poudre, dont cette terre, dont leurs vêtemens étaient imprégnés et leurs visages encore tout noircis. L'empereur ne pouvait passer devant leur front sans avoir à éviter, à franchir ou à fouler des baïonnettes tordues par la violence du choc et des cadavres.
Mais toutes ces horreurs, il les couvrit de gloire. Sa reconnaissance transforma ce champ de mort en un champ de triomphe, où pendant quelques heures régnèrent seuls l'honneur et l'ambition satisfaits.
Il sentait qu'il était temps de soutenir ses soldats de ses paroles et de ses récompenses. Jamais aussi ses regards ne furent plus affectueux; quant à son langage, «ce combat était le plus beau fait d'armes de notre histoire militaire; les soldats qui l'entendaient, des hommes avec qui l'on pouvait conquérir le monde; ceux tués, des guerriers morts d'une mort immortelle.» Il parlait ainsi, sachant bien que c'est sur-tout au milieu de cette destruction que l'on songe à l'immortalité.
Il fut magnifique dans ses récompenses: les 12e, 21e de ligne et le 17e léger reçurent quatre-vingt-sept décorations et des grades; c'étaient les régimens de Gudin. Jusque-là, le 127e avait marché sans aigle car alors il fallait conquérir son drapeau sur un champ de bataille, pour prouver qu'ensuite on saurait l'y conserver.
L'empereur lui en remit une de ses mains; il satisfit aussi le corps de Ney. Ses bienfaits furent grands en eux-mêmes, et par leur forme. Il ajouta au don par la manière de donner. On le vit s'entourer successivement de chaque régiment comme d'une famille. Là, il interpelait à haute voix les officiers, les sous-officiers, les soldats, demandant les plus braves entre tous ces braves, ou les plus heureux, et les récompensant aussitôt. Les officiers désignaient, les soldats confirmèrent; l'empereur approuva; ainsi comme il l'a dit lui-même, les choix furent faits sur-le-champ, en cercle, devant lui, et confirmés avec acclamation par les troupes.
Ces manières paternelles, qui faisaient du simple soldat le compagnon de guerre du maître de l'Europe; ces formes, qui reproduisaient les usages toujours regrettés de la république, les transportèrent. C'était un monarque, mais c'était celui de la révolution, et ils aimaient un souverain parvenu qui les faisait parvenir: en lui tout excitait, rien ne reprochait.
Jamais champ de victoire n'offrit un spectacle plus capable d'exalter; le don de cette aigle, si bien méritée, la pompe de ces promotions, les cris de joie, la gloire de ces guerriers, récompensée sur le lieu même où elle venait d'être acquise; leur valeur proclamée par une voix dont chaque accent retentissait dans l'Europe attentive; par ce grand conquérant dont les bulletins allaient porter leurs noms dans l'univers entier, et sur-tout parmi leurs concitoyens et dans le sein de leurs familles, à la fois rassurées et enorgueillies; que de biens à la fois! ils en furent enivrés; lui-même parut d'abord se laisser échauffer à leurs transports.
Mais lorsque, hors de la vue de ses soldats, l'attitude de Ney et de Murat, et les paroles de Poniatowski, aussi franc et judicieux au conseil qu'intrépide au combat, l'eurent calmé; quand toute la chaleur lourde de ce jour eut pesé sur lui et que les rapports apprirent qu'on faisait huit lieues sans joindre l ennemi, il se désenchanta. Dans son retour à Smolensk le cahotage de sa voiture sur les débris du combat, les embarras causés sur la route par la longue file de blessés qui se traînaient ou qu'on rapportait, et dans Smolensk par ces tombereaux de membres amputés, qu'on allait jeter au loin; enfin tout ce qui est horrible et odieux hors des champs de bataille, acheva de le désarmer. Smolensk n'était plus qu'un vaste hôpital, et le grand gémissement qui en sortait, l'emporta sur le cri de gloire qui venait de s'élever des champs de Valoutina.
Les rapports des chirurgiens étaient hideux: en ce pays, on supplée au vin et à l'eau-de-vie de raisin, par une eau-de-vie qu'on tire du grain. On y mêle des plantes narcotiques: nos jeunes soldats, épuisés de faim et de fatigue, ont cru que cette liqueur les soutiendrait; mais sa chaleur perfide leur a fait jeter à la fois tout le feu qui leur restait, après quoi ils sont tombés épuisés, et la maladie s'est emparée d'eux.
On en a vu d'autres, moins sobres, ou plus affaiblis, frappés de vertiges, de stupéfaction et d'assoupissemens; ils s'accroupissent dans les fossés et sur les chemins. Là, leurs yeux ternes, à demi ouverts et larmoyans, semblent voir avec insensibilité la mort s'emparer successivement de tout leur être; ils expirent mornes et sans gémir.
À Wilna, on n'a pu créer d'hôpitaux que pour six mille malades; des couvens, des églises, des synagogues et des granges servent à recueillir cette foule souffrante: dans ces tristes lieux, quelquefois malsains, toujours trop rares et encombrés, les malades sont souvent sans vivres, sans lits, sans couvertures, sans paille même et sans médicamens. Les chirurgiens y deviennent insuffisans, de sorte que tout, jusqu'aux hôpitaux, contribue à faire des malades, et rien à les guérir.
À Vitepsk, quatre cents blessés russes sont restés sur le champ de bataille; trois cents autres ont été abandonnés dans la ville par leur armée, et comme elle en a emmené les habitans, ces malheureux sont restés trois jours, ignorés, sans secours, entassés pêle-mêle, mourans et morts, et croupissant dans une horrible infection: ils ont enfin été recueillis et mêlés à nos blessés, qui étaient au nombre de sept cents comme ceux des Russes. Nos chirurgiens ont employé jusqu'à leurs chemises, et celles de ces misérables, pour les panser, car déjà le linge manque.
Lorsqu'enfin les blessures de ces infortunés s'améliorent, et qu'il ne faut plus qu'une nourriture saine pour achever leur guérison, ils périssent faute de subsistance: Français ou Russes, peu échappent. Ceux que la perte d'un membre ou leur faiblesse empêche d'aller chercher quelques vivres, succombent les premiers; ces désastres se répètent par-tout où l'empereur n'est pas, ou n'est plus, sa présence attirant, et son départ entraînant tout après lui, enfin ses ordres n'étant scrupuleusement accomplis qu'à sa portée.