Histoire De Napoleon Et De La Grande Armee Pendant L Annee

Chapter 14

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Quoi qu'il en puisse être, dans la soirée même du 16, Bagration commença son mouvement vers Elnia. Napoléon venait de faire planter sa tente au milieu de sa première ligne, presque à portée du canon de Smolensk, et sur les bords du ravin qui cerne la ville. Il appelle Murat et Davoust; le premier vient de remarquer chez les Russes des mouvemens qui annoncent une retraite. Chaque jour, depuis le Niémen, il a l'habitude de les voir ainsi s'échapper; il ne croit donc pas à une bataille pour le lendemain. Davoust fut d'un avis contraire; quant à l'empereur, il n'hésita pas à croire ce qu'il désirait.

CHAPITRE IV.

LE 17, dès le point du jour, l'espérance de voir l'armée russe rangée devant lui réveilla Napoléon, mais le champ qu'il lui avait préparé était resté désert; néanmoins il persévéra dans son illusion. Davoust la partageait; ce fut de ce côté qu'il se rendit. Dalton, l'un des généraux de ce maréchal, a vu des bataillons ennemis sortir de la ville et se ranger en bataille. L'empereur saisit cet espoir, que Ney, d'accord avec Murat, combat en vain.

Mais pendant qu'il espère encore et attend, Belliard, fatigué de ces incertitudes, se fait suivre par quelques cavaliers; il pousse une bande de Cosaques dans le Dnieper, au-dessus de la ville, et voit, sur la rive opposée, la route de Smolensk à Moscou couverte d'artillerie et de troupes en marche. Il n'y a plus à en douter, les Russes sont en pleine retraite. L'empereur est averti qu'il faut renoncer à l'espoir d'une bataille, mais que d'une rive à l'autre ses canons pourront inquiéter la marche rétrograde de l'ennemi.

Belliard proposa même de faire franchir le fleuve à une partie de l'armée, afin de couper la retraite à l'arrière-garde russe, chargée de défendre Smolensk. Mais les cavaliers envoyés pour découvrir un gué, firent deux lieues sans en trouver, et noyèrent plusieurs chevaux. Il existait cependant un passage large et commode, à une lieue au-dessus de la ville. Dans son agitation, Napoléon poussa lui-même son cheval de ce côté. Il fit plusieurs werstes dans cette direction, se fatigua et revint.

Dès lors, il parut ne plus considérer Smolensk que comme un passage, qu'il fallait enlever de vive force et sur-le-champ. Mais Murat, prudent quand la présence de l'ennemi ne l'échauffait pas, et qui, avec sa cavalerie, n'avait rien à faire à un assaut, combattit cette résolution.

Un si violent effort lui paraissait inutile, puisque les Russes se retiraient d'eux-mêmes; et quant au projet de les atteindre, on l'entendit s'écrier: «que puisqu'ils ne voulaient point de bataille, c'était assez loin les poursuivre, et qu'il était temps de s'arrêter.»

L'empereur répliqua. On n'a point recueilli le reste de leur entretien. Cependant comme ensuite on entendit le roi dire: «qu'il s'était jeté aux genoux de son frère, qu'il l'avait conjuré de s'arrêter, mais que Napoléon ne voyait que Moskou; qu'honneur, gloire, repos, tout pour lui était là; que cette Moskou nous perdrait» on vit bien quel avait été le sujet de leur dissentiment.

Un fait certain, c'est qu'en quittant son beau-frère, les traits de Murat portaient l'empreinte d'un profond chagrin; ses mouvemens étaient brusques, une violence sombre et concentrée l'agitait; le nom de Moskou sortit plusieurs fois de sa bouche.

On avait placé non loin de là, sur la rive gauche du Dnieper, à l'endroit où Belliard avait aperçu la retraite de l'ennemi, une batterie formidable. Les Russes nous en avaient opposé deux plus terribles encore. À chaque instant nos canons étaient écrasés, nos caissons sautaient. Ce fut au milieu de ce volcan que le roi poussa son cheval; là, il s'arrête, met pied à terre et reste immobile. Belliard l'avertit qu'il se fera tuer inutilement et sans gloire; le roi, pour toute réponse, pousse plus avant. On n'en doute plus autour de lui, il désespère du sort de cette guerre; il prévoit un désastreux avenir, et il cherche la mort pour y échapper. Toutefois Belliard insiste, et lui fait remarquer que sa témérité causera la perte de ceux qui l'entourent. «Eh bien! répond Murat, retirez-vous donc tous, et laissez-moi seul ici.» Mais tous s'y refusèrent. Alors le roi, se retournant avec emportement, s'arracha de ce lieu de carnage comme quelqu'un à qui l'on fait violence.

Cependant, l'assaut général venait d'être ordonné. Ney avait à attaquer la citadelle, Davoust et Lobau les faubourgs qui couvrent les murs de la ville. Poniatowski, déjà sur les bords du Dnieper avec soixante pièces de canon, dut redescendre ce fleuve jusque dans le faubourg qui le borde, détruire les ponts de l'ennemi, et ôter à la garnison sa retraite. Napoléon voulut qu'en même temps l'artillerie de la garde abattit la grande muraille avec ses pièces de douze, impuissantes contre une masse si épaisse. Elle désobéit, prolongea ses feux dans le chemin couvert et le nettoya.

Tout réussit à la fois, hors l'attaque de Ney, la seule qui aurait dû être décisive, mais qu'on négligea. L'ennemi fut rejeté brusquement dans ses murs. Tout ce qui n'eut pas le temps de s'y précipiter périt; jamais en montant là cet assaut, nos colonnes d'attaque laissèrent une longue et large traînée de sang de blessés et de morts.

Parvenus jusqu'aux murs de la place, on se mit à couvert de ses feux en se servant des ouvrages et des bâtimens extérieurs qu'on venait d'enlever. La fusillade continuait; son pétillement, redoublé par l'écho des murailles, paraissait de plus en plus vil. L'empereur en fut fatigué; il voulut retirer ses troupes. Ainsi, la faute que Ney avait fait commettre la veille à un bataillon, venait d'être répétée par l'armée entière; l'une avait coûté trois à quatre cents hommes, la seconde cinq à six mille; mais Davoust persuada à l'empereur de persévérer dans son attaque.

La nuit vint; Napoléon se retira dans sa tente, qu'on avait fait placer plus prudemment que la veille, et le comte de Lobau, maître du fossé, mais qui n'y pouvait plus tenir, fit jeter des obus dans la ville pour en déloger l'ennemi. Ce fut alors que l'on vit s'élever de plusieurs points d'épaisses et noires colonnes de fumée, qu'éclairèrent ensuite, par intervalles, des lueurs incertaines, puis, des étincelles; enfin de longues gerbes de feux jaillirent de toutes parts. C'était comme un grand nombre d'embrasemens. Bientôt ils se réunirent et ne formèrent plus qu'une vaste flamme qui s'élevait en tourbillonnant, couvrait Smolensk, et la dévorait tout entière avec un sinistre bruissement.

Un si grand désastre, qu'il crut son ouvrage, enraya le comte de Lobau. L'empereur, assis devant sa tente, contemplait silencieusement cet horrible spectacle. On ne pouvait encore en déterminer ni la cause ni le résultat, et l'on passa la nuit sous les armes.

Vers trois heures du matin, un sous-officier de Davoust se hasarda jusqu'au pied de la muraille, et l'escalada sans bruit. Enhardi par le silence qui régnait autour de lui, il pénétra dans la ville; tout-à-coup plusieurs voix et l'accent slavon se font entendre, et le Français, surpris et environné, crut n'avoir plus qu'à se faire tuer ou à se rendre. Mais alors, les premiers rayons du jour lui montrèrent, dans ceux qu'il croyait des ennemis, les Polonais de Poniatowski. Les premiers ils avaient pénétré dans la ville, que Barclay venait d'abandonner.

Smolensk reconnue et ses portes déblayées, l'armée entra dans ses murs: elle traversa ces décombres fumans et ensanglantés, avec son ordre, sa musique guerrière et sa pompe accoutumée; triomphante sur ces ruines désertes, et n'ayant qu'elle-même pour témoin de sa gloire. Spectacle sans spectateurs, victoire presque sans fruit, gloire sanglante, dont la fumée qui nous environnait et qui semblait être notre seule conquête, n'était qu'un trop fidèle emblème.

CHAPITRE V.

QUAND l'empereur sut Smolensk entièrement occupée, ses feux presque éteints, et que le jour et les différens rapports l'eurent suffisament éclairé; lorsqu'enfin il vit que là, comme au Niémen, comme à Wilna, comme à Vitepsk, ce fantôme de victoire qui l'attirait, et qu'il se croyait toujours près de saisir, avait encore reculé devant lui, il s'achemina lentement vers sa stérile conquête. Il parcourut, selon son habitude, le champ de bataille pour apprécier la valeur de l'attaque, le mérite de la résistance, et les pertes mutuelles.

Il le trouva jonché d'un grand nombre de cadavres russes, et de peu des nôtres. La plupart étaient dépouillés, sur-tout les Français: on les reconnaissait à leur blancheur et à leurs formes moins osseuses et musculeuses que celles des Russes. Triste revue de morts et de mourans; compte funeste à faire et à rendre. La contraction des traits de l'empereur, et son irritation firent juger de sa souffrance; mais en lui la politique était une seconde nature, qui bientôt imposait silence à la première.

Au reste, ce calcul de cadavres, le lendemain d'un combat, fut aussi trompeur que rebutant; car on avait déjà fait disparaître la plupart des nôtres, et laissé en évidence ceux de l'ennemi; soin que l'on prenait pour prévenir de fâcheuses impressions sur nos soldats, et par cet empressement bien naturel, qui porte à ramasser et à secourir ses mourans, et à rendre à ses morts les derniers devoirs, avant de songer à ceux de l'ennemi.

Néanmoins, l'empereur écrivit que ses pertes, dans la journée précédente, étaient bien moindres que celles des Moskovites; que la conquête de Smolensk le rendait maître des salines russes, et que son ministre du trésor devait compter sur vingt-quatre millions de plus. Il n'est ni vrai ni vraisemblable qu'il se soit laissé aller à de telles illusions. Cependant le pouvoir d'imposer aux autres, dont il savait faire un si puissant usage, on crut qu'il le tournait alors contre lui-même.

En continuant cette reconnaissance, il parvint à l'une des portes de la citadelle, près du Borysthène, en face du faubourg de la rive droite, que les Russes occupaient encore. Là se trouvant entouré des maréchaux Ney, Davoust, Mortier; du grand-maréchal Duroc, du comte de Lobau et d'un autre général, il se plaça sur des nattes devant une cabane moins pour observer l'ennemi que par le besoin de décharger son coeur du poids qui l'oppressait, et pour chercher, dans les complaisances des généraux, ou dans leur ardeur, des encouragemens contre les faits et contre lui-même.

Il discourut longuement, vivement et sans interruption: «Quelle honte pour Barclay, d'avoir livré, sans bataille, la clef de la vieille Russie! et pourtant, quel champ d'honneur il lui avait offert! combien il lui était avantageux: une ville forte pour appuyer et partager ses efforts! cette ville et un fleuve pour recevoir et couvrir ses débris, s'il était vaincu!

«Et qu'aurait-il eu à combattre? une armée, grande, il est vrai, mais gênée par un terrain trop étroit, n'ayant pour retraite que des précipices. Elle s'était comme livrée à ses coups. Il n'avait manqué à Barclay que de la résolution. C'en était donc fait de la Russie. Elle n'avait une armée que pour assister à la chute des villes et non pour les défendre. Car enfin, sur quel autre terrain favorable Barclay s'arrêterait-il? quelle position se déterminerait-il à disputer? lui, qui abandonnerait cette Smolensk, appelée par lui-même Smolensk la sainte, Smolensk la forte; cette clef de Moskou! ce boulevard de la Russie, annoncé comme le tombeau des Français! on allait voir l'effet de cette perte sur les Russes; on verrait leurs soldats lithuaniens, ceux même de Smolensk, déserter de leurs rangs, indignés de l'abandon sans combat de leur capitale.»

Napoléon ajouta: «que des rapports certains avaient fait connaître la faiblesse des divisions russes; que déjà la plupart étaient entamées; qu'elles se faisaient détruire en détail; que bientôt Alexandre n'aurait plus d'armées. Les ramassis de paysans, armés de piques, qu'on venait de voir à la suite de leurs bataillons, montraient assez où leurs généraux en étaient réduits.»

Pendant que l'empereur discourait ainsi, les balles des tirailleurs russes sifflaient autour de sa tête; mais son sujet l'emportait. Il s'acharnait sur le général et sur l'armée ennemie, comme s'il eût pu la détruire par ses raisonnemens, ne l'ayant pu par la victoire: on ne lui répondit pas; il était évident qu'il ne cherchait pas de conseils; on voyait qu'il s'était tout dit à lui-même; qu'il se débattait contre ses propres réflexions, et que par ce torrent de conjectures, il cherchait à s'en imposer, et s'efforçait d'entraîner ainsi, dans ses illusions, les autres et lui-même.

D'ailleurs, il ne laissa pas le temps de l'interrompre. Quant à la faiblesse et à la désorganisation de l'armée ennemie, personne n'y croyait; mais que lui répondre? il citait des renseignemens positifs: c'étaient ceux qu'avait envoyés Lauriston; on les avait altérés, en croyant les rectifier; car l'évaluation des forces russes par Lauriston, ministre de France en Russie, était exacte; mais d'après d'autres renseignemens moins sûrs, et qui plaisaient davantage, on l'avait diminuée d'un tiers.

Après une heure d'entretien, l'empereur regardant les hauteurs de la rive droite presque abandonnées par l'ennemi, finit en s'écriant: «que les Riasses étaient des femmes, et qu'ils s'avouaient vaincus.» Il cherchait à se persuader que ces peuples, par leur contact avec l'Europe, avaient perdu de leur valeur rude et sauvage. Mais leurs guerres précédentes les avaient instruits, et ils en étaient à ce point, où les nations ont encore toutes leurs vertus primitives, et déjà des vertus acquises.

Enfin il remonta à cheval. Ce fut alors que le grand-maréchal fit observer à l'un de nous: «que si Barclay avait eu tant de tort de refuser la bataille, l'empereur ne mettrait pas tant d'importance à vouloir nous le persuader.» À quelques pas de lui, un officier, naguère envoyé au prince de Schwartzenberg, se présenta; il dit que Tormasof et son armée s'étaient élevés dans le nord, entre Minsk et Varsovie, et qu'ils avaient marché sur notre ligne d'opération. Une brigade saxonne enlevée à Kobryun, le grand-duché envahi, et Varsovie alarmée, avaient été les premiers résultats de cette agression; mais Regnier a appelé Schwartzenberg à son secours. Alors Turmasof a reculé jusqu'à Gorodeczna, où il s'est arrêté le 12 août, entre deux défilés, dans une plaine entourée de bois et de marais, mais accessible en arrière de son flanc gauche.

Regnier, si judicieux avant le combat, si habile appréciateur du terrain, savait préparer les batailles; mais quand les champs s'animaient, quand ils se couvraient d'hommes et de chevaux, il s'étonnait, et la rapidité des mouvemens semblait l'éblouir: aussi, ce général saisit-il d'abord, d'un coup d'oeil, le côté-faible des Russes: il s'y porta; mais au lieu d'y pénétrer par masses, et impétueusement, il ne fit que des attaques successives.

Tormasof, averti, eut le temps d'opposer d'abord des régimens à des régimens, puis des brigades à des brigades, enfin des divisions à des divisions. À la faveur de cette lutte prolongée, il gagna la nuit, et retira son armée de ce champ de bataille, où un effort rapide et simultané aurait pu la détruire. Toutefois il perdit quelques canons, beaucoup de bagages, quatre mille hommes, et se retira, derrière le Styr, où Tchitchakof, qui accourait à son secours avec l'armée du Danube, le rejoignit.

Ce combat, quoique peu décisif, préservait le grand-duché; il réduisait sur ce point les Russes à se défendre, et donnait à l'empereur le temps de gagner une bataille.

Pendant ce récit, le génie tenace de Napoléon fut moins frappé de ces avantages en eux-mêmes, que de l'appui qu'ils prêtaient à l'illusion dont il venait de nous entretenir: aussi, toujours attaché à sa première pensée, et sans questionner l'aide-de-camp, il se tourna vers ses interlocuteurs, et, comme s'il eût continué son précédent entretien, il s'écria: «Vous le voyez, les misérables! ils se laissent battre, même par des Autrichiens!» Puis, jetant autour de lui un regard inquiet: «J'espère, ajouta-t-il, que des Français seuls m'écoutent.» Alors il demanda s'il pouvait compter sur la bonne foi du prince de Schwartzenberg; l'aide-de-camp en répondit, et il ne se trompa point, quoique l'événement ait semblé le démentir.

Toutes ces paroles, que l'empereur venait de prodiguer, ne prouvaient que son désappointement, et qu'une grande hésitation le ressaisissait; car en lui, le bonheur était moins communicatif, et la décision moins verbeuse. Enfin il entra dans Smolensk: comme il traversait l'épaisseur de ses murs, le comte de Lobau s'écria: «Voilà une belle tête de cantonnemens.» C'était lui dire de s'y arrêter; mais l'empereur ne répondit à cet avis que par un coup d'oeil sévère..

Ce regard changea bientôt d'expression, lorsqu'il ne put le reposer que sur des décombres, à travers lesquels se traînaient nos blessés, et sur des monceaux de cendres fumans où gisaient des squelettes humains, desséchés et noircis par le feu; cette grande destruction l'étonna! Quel fruit de sa victoire! cette ville où ses soldats devaient enfin trouver un abri, des vivres, une riche proie; dédommagemens promis à tant de maux, n'était plus qu'une ruine, sur laquelle il fallait bivouaquer. Sans doute son influence sur les siens était grande; mais pourrait-elle s'étendre par-delà la nature? Quelle allait être leur pensée?

Ici, il faut le dire, la misère de l'armée ne resta pas sans interprète; il sut que ses soldats se demandaient entre eux, «dans quel but on leur avait fait faire huit cents lieues pour ne trouver que de l'eau maricageuse; la famine et des bivouacs sur des cendres. Car c'étaient là toutes leurs conquêtes: ils n'avaient de biens que ce qu'ils avaient apporté. S'il fallait traîner tout avec soi, porter la France en Russie, pourquoi donc leur avait-on fait quitter la France?»

Plusieurs des généraux eux-mêmes commençaient à se fatiguer; les uns s'arrêtaient malades; d'autres murmuraient. «Que leur importait qu'il les eût enrichis, s'ils ne pouvaient pas jouir; qu'il les eût mariés, s'il les rendait veufs par une absence continuelle; qu'il leur eût donné des palais, s'il les forçait de coucher sans cesse au loin, sur la terre nue, au milieu des frimas: car chaque année la guerre s'aggravait; de nouvelles conquêtes, forçant d'aller chercher au loin de nouveaux ennemis. Bientôt l'Europe ne suffirait plus: il faudrait l'Asie.»

Plusieurs, parmi nos alliés sur-tout, osèrent penser qu'on perdrait moins à une défaite qu'à une victoire; un revers dégoûterait peut-être l'empereur de la guerre; du moins la mettrait-il plus à notre portée.

Les généraux les plus rapprochés de Napoléon s'étonnaient de sa confiance. «N'était-il pas déjà comme sorti de l'Europe; et si l'Europe se soulevait contre lui, il n'aurait donc plus que ses soldats pour sujets, que son camp pour empire; encore le tiers en étant étranger, lui deviendrait ennemi.» Ainsi parlèrent Murat et Berthier. Napoléon, irrité de retrouver, dans ses deux premiers lieutenans, et dans le moment de l'action, cette même inquiétude contre laquelle il se débattait, s'abandonna contre eux à son humeur chagrine: il les en accabla, comme il arrive souvent dans l'intérieur des princes; les hommes dont ils sont le plus sûrs, étant ceux qu'ils ménagent le moins, inconvénient de la faveur qui en compense les avantages.

Quand son humeur se fut écoulée dans un torrent de paroles, il les rappela; mais cette fois, ceux-ci mécontens se tinrent éloignés. L'empereur répara ses vivacités par des caresses, appelant Berthier «sa femme,» et ses emportemens, «des querelles de ménage.»

Murat et Ney le quittèrent le coeur plein de sinistres prèssentimens sur cette guerre, qu'à la première vue des Russes ils allaient eux-mêmes pousser avec acharnement. Car dans ces hommes tout d'action, d'inspiration, de premiers mouvemens, rien n'était suivi, tout était inattendu; l'occasion les emportait: impétueux, ils changeaient de propos, de projets, de dispositions à chaque pas, comme le terrain change d'aspect.

CHAPITRE VI.

CE fut alors que Rapp et Lauriston se présentèrent. Celui-ci venait de Pétersbourg; Napoléon ne fit aucune question à cet officier qui arrivait de la capitale de son ennemi. Connaissant sans doute la franchise de son ancien aide-de-camp, et son opinion sur cette guerre, il craignit d'apprendre des nouvelles peu satisfaisantes.

Mais Rapp, qui venait de suivre nos traces, ne put se taire: «L'armée n'avait fait que cent lieues depuis le Niémen, et déjà tout y était changé. Les officiers qui la rejoignaient en poste de l'intérieur de la France, arrivaient effrayés. Ils ne concevaient pas qu'une marche victorieuse et sans combats, laissât derrière elle plus de débris qu'une défaite.

Ils avaient rencontré tout ce qui marchait pour rejoindre les masses, et tout ce qui s'en était détaché; enfin tout ce qui n'était pas excité, ou par la présence des chefs, ou par l'exemple, ou par la guerre. La contenance de chaque troupe, suivant la distance où elle se trouvait de son sol natal, inspirait l'espoir, l'inquiétude, ou la pitié.

En Allemagne, jusqu'à l'Oder, où mille objets rappelaient toujours la France, ces jeunes soldats ne s'en croyaient pas encore tout-à-fait séparés; on les voyait ardens et joyeux; mais après l'Oder, en Pologne, où le sol, ses productions, ses habitans, les vêtemens, les moeurs, et tout, jusqu'aux habitations, est d'un aspect étrange; où rien enfin ne retraçait plus à leurs yeux une patrie qu'ils regrettaient, ils commençaient à s'étonner du chemin qu'ils avaient parcouru, et déjà une empreinte de fatigue et d'ennui attristait leurs figures.

Par quelle singulière distance fallait-il donc qu'ils fussent séparés de la France, puisqu'ils avaient atteint déjà des contrées inconnues, où tout était pour eux d'une si triste nouveauté! combien de pas avaient-ils faits, que de pas il leur restait à faire! l'idée même du retour était décourageante; et cependant il fallait marcher, toujours marcher! et ils se plaignaient que, depuis la France, leurs fatigues eussent été en augmentant, et les moyens de les supporter en diminuant.»

En effet, d'abord le vin manqua, puis la bière, même l'eau-de-vie; enfin l'on fut réduit à l'eau, qui souvent manqua à son tour. Il en fut de même pour les alimens, de même pour les autres nécessités de la vie; et dans ce dénuement graduel, le découragement de l'ame suivait l'affaiblissement successif du corps. Troublés par une vague inquiétude, ils marchaient à travers la morne uniformité de ces vastes et silencieuses forêts de noirs sapins. Ils se traînaient le long de ces grands arbres nus et dépouillés jusqu'à leur cime, et s'effrayaient de leur faiblesse au milieu de cette immensité. Alors ils se formaient des idées sinistres et bizarres sur la géographie de ces contrées inconnues; et, saisis d'une secrète horreur, ils hésitaient à s'enfoncer plus avant dans de si vastes solitudes.

De ces peines physiques et morales, de ces privations, de ces bivouacs continuels, aussi dangereux près du pôle que sous l'équateur, et de l'infection de l'air par les corps, putréfiés des hommes et des chevaux qui jonchaient les routes, étaient nées deux affreuses épidémies, la dyssenterie et le typhus. Les Allemands y succombèrent les premiers; ils sont moins nerveux que les Français, moins sobres; ils étaient moins intéressés dans une cause qui leur paraissait étrangère. De vingt-deux mille 14 Bavarois, qui avaient passé l'Oder, onze mille seulement étaient arrivés sur la Düna; et cependant ils n'avaient pas encore combattu. Cette marche militaire coûtait aux Français un quart, aux alliés la moitié de leur armée.