Histoire De Napoleon Et De La Grande Armee Pendant L Annee
Chapter 13
L'armée vivait d'industrie et à la journée; elle n'avait pas pour vingt-quatre heures de vivres; il lui ordonne d'en prendre pour quinze jours; il dicte sans cesse. Le 10 août, on lui voit adresser huit lettres au prince d'Eckmühl, et presque autant, à chacun de ses autres lieutenans. Dans les unes, il attire tout à lui, suivant son principe: «que la guerre n'est autre chose que l'art de réunir plus de monde que l'ennemi sur un point donné.» Il écrit donc à Davoust: «Faites venir Latour-Maubourg. Si l'ennemi tient à Smolensk, comme je suis fondé à le penser, ce sera une affaire décisive, et nous ne saurions être trop de monde. Orcha deviendra le point central de l'armée. Tout porte à penser qu'il y aura une grande bataille à Smolensk; il me faut donc des hôpitaux; il en faut à Orcha, Dombrowna, Mohilef, Kochanowo, Bobre, Borizof et Minsk.»
Alors seulement, il montre une vive inquiétude sur les approvisionnemens d'Orcha. C'est le 10 août, dans l'instant même où il dicte cette lettre, qu'il donne l'ordre de mouvement. Dans quatre jours, toute son armée doit être rassemblée sur la rive gauche du Borysthène, vers Liady. Ce fut le 13 qu'il partit de Vitepsk. Il y était resté quinze jours.
LIVRE SIXIÈME.
CHAPITRE I.
L'ÉCHEC d'Inkowo venait de décider Napoléon; dix mille chevaux russes, dans une rencontre d'avant-garde, avaient culbuté Sébastiani et sa cavalerie. Le général battu, son rapport, l'audace de l'attaque, l'espoir, le pressant besoin d'une bataille décisive, tout porta l'empereur à croire que l'armée russe se trouvait entre la Düna et le Dnieper, et qu'elle marchait contre le centre de ses cantonnemens: ce qui était vrai.
La grande armée était dispersée, il fallait la réunir: Napoléon s'était décidé à défiler avec sa garde, l'armée d'Italie et trois divisions de Davoust, devant le front d'attaque des Russes; à abandonner sa ligne d'opération de Vitepsk, pour prendre celle d'Orcha, et enfin à se jeter avec cent quatre-vingt-cinq mille hommes sur la gauche du Dnieper et de l'armée ennemie. Couvert par le fleuve, il la dépassera; c'est dans Smolensk qu'il veut la prévenir; s'il réussit, il aura séparé l'armée russe, non-seulement de Moskou, mais de tout le centre et du midi de l'empire: elle sera reléguée dans le nord; il aura effectué dans Smolensk, contre Bagration et Barclay réunis, ce qu'il a tenté vainement à Vitepsk contre l'armée de Barclay, toute seule.
Ainsi, la ligne d'opération d'une si grande armée allait être changée subitement; deux cent mille hommes, répandus sur plus de cinquante lieues de terrain, allaient être réunis tout-à-coup, à l'insu de l'ennemi, à sa portée, et sur son flanc gauche. C'est là sans doute, une de ces grandes déterminations, qui, exécutées avec l'ensemble et la rapidité de leur conception, changent tout-à-coup la face de la guerre, décident du sort des empires, et font éclater le génie des conquérans.
Nous marchions, et depuis Orcha jusqu'à Liady, l'armée française formait une longue colonne sur la rive gauche du Dnieper. Dans cette masse, le premier corps, formé par Davoust, se distinguait par l'ordre et l'ensemble qui régnaient dans ses divisions. L'exacte tenue des soldats, le soin avec lequel ils étaient approvisionnés, celui qu'on mettait à leur faire ménager et conserver leurs vivres, que le soldat imprévoyant se plaît à gaspiller; enfin, la force de ces divisions, heureux résultat de cette sévère discipline, tout les faisait reconnaître et citer au milieu de toute l'armée.
La division Gudin manquait: un ordre mal écrit l'avait fait errer pendant vingt-quatre heures dans des bois marécageux; elle arriva cependant, mais affaiblie de trois cents combattans: car on ne répare ces erreurs que par des marches forcées, où les plus faibles succombent.
L'empereur franchit en un jour l'intervalle montueux et boisé qui sépare la Düna du Borysthène; ce fut devant Rassasna qu'il traversa ce fleuve. Sa distance de notre patrie, jusqu'à l'antiquité de son nom, tout en lui excitait notre curiosité; pour la première fois, les eaux de ce fleuve moskovite allaient porter une armée française, et réfléchir nos armes victorieuses. Les Romains ne l'avaient connu que par leurs défaites; c'était sur ces mêmes flots que descendaient les sauvages du nord, les enfans d'Odin et de Rurick, pour aller piller Constantinople. Long-temps avant de l'apercevoir, nos regards le cherchèrent avec une ambitieuse impatience; nous rencontrâmes une rivière étroite et encaissée entre des bords boisés et incultes: c'était le Borysthène qui se présentait à nos yeux avec cette humble apparence. Toutes nos orgueilleuses pensées s'abaissèrent à cet aspect, et bientôt elles s'évanouirent devant la nécessité de pourvoir à nos premiers besoins.
L'empereur coucha dans sa tente en avant de Rassasna; le lendemain l'armée marcha ensemble, prête à se ranger en bataille, l'empereur à cheval au milieu. L'avant-garde chassa devant elle deux pulks de Cosaques, qui ne résistaient que pour avoir le temps de détruire des ponts et quelques meules de fourrages. Les bourgs, où l'on remplaçait l'ennemi, étaient aussitôt pillés; on les dépassait en toute hâte et en désordre.
On traversait les cours d'eau à des gués bientôt gâtés; les régimens qui venaient ensuite passaient ailleurs, où ils pouvaient; on s'en inquiétait peu: l'état-major-général négligeait ces détails; personne ne restait pour indiquer le danger, s'il y en avait, ou le chemin, s'il en existait plusieurs. Chaque corps d'armée semblait n'être là que pour-lui; chaque division pour elle seule, chacun pour soi, comme si du sort de l'un n'eût pas dépendu celui de l'autre.
On laissait par-tout des traîneurs, des hommes égarés, près desquels les officiers passaient indifféremment; il y aurait eu trop à reprendre: on avait trop à faire personnellement pour s'occuper des autres. Beaucoup de ces hommes isolés étaient des maraudeurs qui feignaient une maladie ou une blessure, pour s'écarter ensuite; ce qu'on n'avait pas le temps d'empêcher, et ce qui arrivera toujours dans ces grandes foules qu'on pousse en avant avec tant de précipitation, l'ordre intérieur ne pouvant exister au milieu d'un désordre général.
Jusqu'à Liady, les bourgs nous parurent plus juifs, que polonais; les Lithuaniens fuyaient quelquefois à notre approche; les Juifs restaient: rien n'aurait pu les résoudre à abandonner leurs misérables demeures; on les reconnaissait à leur prononciation grasse, à leur élocution voluble et précipitée, à la vivacité de leurs mouvemens, à leur teint qu'échauffe la vile passion du gain. On remarquait sur-tout leurs regards avides et perçans, leurs figures et leurs traits alongés en pointes aiguës, que ne peut ouvrir un sourire malicieux et perfide; et cette taille longue, souple et maigre, cette démarche empressée; enfin leur barbe ordinairement rousse, et ces longues robes noires, que relient autour de leurs reins une ceinture de cuir: car tout, hors leur saleté, les distingue des paysans lithuaniens; tout rappelle en eux un peuple dégradé.
Ils semblent avoir conquis la Pologne, où ils pullulent et dont ils sucent toute la substance. Jadis leur religion, aujourd'hui le souvenir d'une réprobation, trop long-temps universelle, les ont faits ennemis des hommes autrefois, c'était par les armes qu'ils les attaquaient, à présent c'est par la ruse. Cette race est en horreur aux Russes, peut-être parce qu'elle est presque inconoclaste, tandis que les Moskovites poussent l'adoration des images jusqu'à l'idolâtrie. Enfin, soit superstition, soit rivalité d'intérêt, ils lui ont interdit leurs terres; les Juifs étaient forcés de souffrir leurs mépris: leur impuissance haïssait; mais ils détestèrent encore plus notre pillage. Ennemis de tous, espions des deux armées, ils vendaient l'une à l'autre par ressentiment, par peur, suivant l'occasion, et parce qu'ils vendent tout.
Après Liady, la vieille Russie commençant, les Juifs finissent; les yeux furent donc soulagés de leur dégoûtante présence; mais d'autres besoins réduisirent à les regretter; on regretta leur intérêt actif et industrieux, dont l'argent pouvait tout obtenir, leur jargon allemand, seul langage que nous comprenions dans ces déserts, et qu'ils parlent tous, parce qu'ils en ont besoin pour commercer.
CHAPITRE II.
LE 15 août, à trois heures, on découvrit Krasnoë, ville de bois, qu'un régiment russe voulut défendre: mais il n'arrêta le maréchal Ney que le temps nécessaire pour arriver sur lui et le renverser. La ville prise, on vit au-delà six mille hommes d'infanterie russe en deux colonnes, dont plusieurs escadrons couvraient la retraite: c'était le corps de Newerowskoï.
Le sol était inégal, mais nu: il convenait à la cavalerie; Murat s'en empara: mais les ponts de Krasnoë étaient rompus; la cavalerie française fut forcée de s'écarter à gauche, et de défiler longuement, dans de mauvais gués, pour joindre l'ennemi. Quand on fut en présence, la difficulté du passage qu'on venait de laisser derrière soi, et la bonne contenance des Russes firent hésiter; on perdit du temps à s'attendre et à se déployer; enfin, un premier effort dissipa la cavalerie ennemie.
Newerowskoï, se voyant découvert, réunit ses colonnes; il en forma un carré plein et si épais, que la cavalerie de Murat y pénétra plusieurs fois sans pouvoir le traverser, ni le dissoudre.
Il est même vrai que nos premières charges échouèrent à vingt pas du front des Russes; chaque fois que ceux-ci se sentaient trop pressés, ils se retournaient, nous attendaient de pied ferme, et nous repoussaient à coups de fusil; puis aussitôt, profitant de notre désordre, ils continuaient leur retraite.
On voyait leurs Cosaques frapper à grands coups de bois de lance ceux de leurs fantassins qui allongeaient la marche, ou qui s'éloignaient de leurs rangs: car nos escadrons les harcelaient sans cesse, épiaient tous leurs mouvemens, pénétraient dans les moindres intervalles, et enlevaient aussitôt tout ce qui se séparait de la masse.
Newerowskoï eut un moment très-critique: sa colonne marchait à la gauche de la grande route dans des seigles encore debout, quand tout-à-coup la longue enceinte d'un champ, formée par un rang de fortes palissades, l'arrêta; ses soldats, pressés par nos mouvemens, n'eurent pas le temps d'y faire une trouée, et Murat lança contre eux les Wurtembergeois pour leur faire mettre bas les armes; mais pendant que la tête de la colonne russe franchissait l'obstacle, leurs derniers rangs se retournèrent et tinrent ferme. Ils tirèrent mal, il est vrai, la plupart en l'air, et comme des gens troublés, mais de si près, que la fumée, les feux, et le fracas de tant de coups épouvantèrent les chevaux wurtembergeois, elles renversèrent pêle-mêle.
Les Russes saisirent l'instant, ils mirent entre eux et nous cette barrière qui aurait dû leur être fatale. Leur colonne en profita pour se reformer et gagner du terrain. Quelques canons français arrivèrent enfin; seuls, ils purent faire brèche dans cette forteresse vivante. Ce fut alors que nos escadrons y pénétrèrent, mais peu, les chevaux restant comme engravés dans cette foule épaisse et opiniâtre.
Newerowskoï se hâtait pour atteindre un défilé, où Grouchy avait ordre de le prévenir; mais ce général et sa cavalerie arrivèrent trop tard, soit qu'ils se fussent trop écartes à gauche, ou que le terrain se fût refusé à un mouvement, plus rapide; soit que Grouchy n'en eût pas assez senti l'importance. Elle était grande, puisque, entre Smolensk et Murat, il n'y avait que ce corps russe, et que lui défait, Smolensk aurait pu être surprise sans défenseurs, enlevée sans combat, et l'armée ennemie coupée de sa capitale. Mais cette division russe réussit enfin à gagner un terrain boisé, où ses flancs furent couverts.
Newerowskoï fit une retraite de lion. Toutefois, il laissa sur le champ de bataille douze cents morts, mille prisonniers et huit pièces de canon. La cavalerie française eut l'honneur de cette journée. L'attaque y fut aussi acharnée que la défense opiniâtre; elle eut plus de mérite, n'ayant à employer que le fer contre le fer et le feu: le courage éclairé du soldat français étant d'ailleurs d'une nature plus relevée que celui des soldats russes, esclaves dociles, qui exposent une vie moins heureuse, et des corps en qui les frimas ont émoussé la sensibilité.
Le hasard voulut que le jour de ce succès fût celui de la fête de l'empereur. L'armée ne pensa pas à la célébrer. Dans la disposition des hommes, dans celle des lieux, rien ne convenait à une fête: de vaines acclamations se seraient perdues au milieu de ces vastes solitudes. Dans notre position, il n'y avait de jour de fête que celui d'une victoire complète.
Cependant Murat et Ney, en rendant compte de leur succès à l'empereur, en firent hommage à cet anniversaire. Ils firent tirer une salve de cent coups de canon. L'empereur, mécontent, remarqua qu'en Russie il fallait mieux ménager la poudre française; mais on lui répondit qu'elle était russe et conquise de la veille. L'idée d'entendre l'anniversaire de sa fête célébré aux dépens de l'ennemi fit sourire Napoléon. On trouva que ce genre assez rare de flatterie convenait à de tels hommes.
Le prince Eugène crut aussi devoir lui apporter ses voeux. L'empereur lui dit: «Tout se prépare pour une bataille; je la gagnerai, et nous verrons Moskou.» Le prince garda le silence; mais en sortant il répondit aux questions du maréchal Mortier, «Moskou nous perdra!» Ainsi, l'on commençait à désapprouver. Duroc, le plus réservé de tous, l'ami, le confident de l'empereur, disait hautement qu'il ne prévoyait pas d'époque à notre retour. Toutefois, ce n'était qu'entre soi qu'on s'épanchait ainsi, car on sentait que, la décision prise, tous devaient concourir à son exécution; que plus la position devenait périlleuse, plus il y fallait de courage, et qu'une parole qui refroidirait le zèle, serait une trahison: voilà pourquoi nous vîmes ceux dont le silence, ou même les paroles combattaient l'empereur dans sa tente, paraître au dehors confians et pleins d'espoir. Cette attitude leur était dictée par l'honneur: la foule l'a imputée à flatterie.
Newerowskoï, presque écrasé, courut se renfermer dans Smolensk. Il laissa derrière lui quelques Cosaques pour brûler les fourrages: les habitations furent respectées.
CHAPITRE III.
PENDANT que la grande-armée remontait ainsi le Dnieper par sa rive gauche, Barclay et Bagration, placés entre ce fleuve et le lac Kasplia, vers Inkowo, s'y croyaient encore en présence de l'armée française. Ils hésitaient: deux fois, entrainés par les conseils du quartier-maître-général Toll, ils avaient résolu d'enfoncer la ligne de nos cantonnemens, et deux fois, étonnés d'une détermination si hardie, ils s'étaient arrêtés au milieu de leur mouvement commencé. Enfin, trop timides pour ne prendre conseil que d'eux-mêmes, ils paraissaient attendre leur décision des événemens, et notre attaque pour y conformer leur défense.
On put aussi s'apercevoir, à l'incertitude de leurs mouvemens, de la mésintelligence de ces deux chefs. En effet, leur position, leur caractère, jusqu'à leur origine, tout se heurtait en eux. D'un côté, la valeur froide, le génie savant, méthodique et tenace de Barclay, dont l'esprit, allemand comme la naissance, voulait tout calculer, jusqu'aux chances du hasard, s'obstinant à devoir tout à sa tactique et rien à la fortune; de l'autre, l'instinct guerrier, audacieux et violent de Bagration, vieux Russe de l'école de Suwarow, mécontent d'obéir à un général moins ancien que lui, terrible au combat, mais ne connaissant d'autre livre que la nature, d'autre instruction que ses souvenirs, d'autres conseils que ses inspirations.
Ce vieux Russe, sur les frontières de la vieille Russie, frémissait de honte à l'idée de reculer encore sans combattre. Dans l'armée, tous partageaient son ardeur; elle était appuyée d'un côté par l'orgueil patriotique des nobles, par le succès d'Inkowo, par l'inaction de Napoléon à Vitepsk, et par les discours tranchans de ceux qui n'étaient pas responsables; de l'autre côté, c'était par un peuple de paysans, de marchands et de soldats, qui nous voyaient prêts à fouler leur terre sacrée, avec cette horreur qu'inspirent des profanateurs. Tous enfin demandaient une bataille.
Barclay seul s'y opposait. Son plan, faussement attribué à l'Angleterre, était arrêté dans son esprit depuis 1807; mais il avait à combattre sa propre armée, comme la nôtre: et malgré qu'il fût général en chef et ministre, il n'était ni assez Russe, ni assez victorieux, pour obtenir la confiance des Russes. Il n'avait que celle d'Alexandre.
Bagration et ses officiers hésitaient à lui obéir. Il s'agissait de défendre le sol natal, de se dévouer pour le salut de tous: c'était l'affaire de chacun, et tous se croyaient le droit d'examiner. Ainsi leur malheur se défiait de la prudence de leur général, quand, à l'exception de quelques chefs, notre bonheur se livrait aveuglément à l'audace, jusque-là toujours heureuse, du nôtre: car dans le succès, le commandement est facile; personne n'examine si c'est prudence ou fortune qui conduit. Telle est la position des chefs: heureux, tous leur obéissent aveuglément; malheureux, tous les jugent.
Toutefois, entraîné par l'impulsion générale, Barclay venait d'y céder un instant, de réunir ses forces vers Rudnia, et de tenter de surprendre l'armée française dispersée. Mais le faible coup que son avant-garde vient de frapper à Inkowo, l'a épouvanté. Il tremble, s'arrête, et croyant à tout moment voir apparaître Napoléon en face de lui, sur sa droite, et par-tout, hors sur sa gauche, qu'il pense être couverte par le Dnieper, il perd plusieurs jours en marches et en contre-marches. Il hésitait ainsi, quand tout-à-coup les cris de détresse de Newerowskoï retentirent dans son camp. Il ne fut plus question d'attaquer; on courut aux armes, et l'on se précipita vers Smolensk pour la défendre.
Déjà Murat et Ney attaquaient cette ville. Le premier avec sa cavalerie, et du côté où le Borysthène entre dans ses murs; le second à sa sortie, avec son infanterie, et sur un terrain boisé et coupé de profonds ravins. Ce maréchal appuyait sa gauche au fleuve, et Murat sa droite, que Poniatowski, arrivant directement de Mohilef, vint renforcer.
En cet endroit, deux collines escarpées resserrent le Borysthène; c'est sur elles que Smolensk est bâtie. Cette cité offre l'aspect de deux villes, que le fleuve sépare, et que deux ponts réunissent. Celle de la rive droite, la plus nouvelle, est toute marchande; elle est ouverte, mais elle domine l'autre, dont elle n'est pourtant qu'une dépendance.
L'ancienne ville, celle qui occupe le plateau et les pentes de la rive gauche, est environnée d'une muraille haute de vingt-cinq pieds, épaisse de dix-huit, longue de trois mille toises, et défendue par vingt-neuf grosses tours, par une mauvaise citadelle en terre de cinq bastions qui commande la route d'Orcha, et par un large fossé servant de chemin couvert. Quelques ouvrages extérieurs et des faubourgs dérobent les approches des portes de Mohilef et du Dnieper; elles sont défendues par un ravin qui, après avoir environné une grande partie de la ville, devient plus profond et s'escarpe en s'approchant du Dnieper, du côté de la citadelle.
Les habitans, trompés, sortaient des temples, où ils venaient de louer Dieu des victoires de leurs troupes, quand ils les virent accourir sanglantes, vaincues, et fuyant devant l'armée française victorieuse. Leur malheur étant inattendu, leur consternation en fut d'autant plus grande.
Cependant, la vue de Smolensk avait enflammé l'ardeur impatiente du maréchal Ney; on ne sait s'il se rappela mal à propos les merveilles de la guerre de Prusse, quand les citadelles tombaient devant les sabres de nos cavaliers, ou s'il ne voulut d'abord que reconnaître cette première forteresse russe; mais il s'en approcha trop: une balle le frappa au col; irrité, il lança un bataillon contre la citadelle, au travers d'une grêle de balles et de boulets, qui lui firent perdre les deux tiers de ses soldats: les autres continuèrent; les murailles russes purent seules les arrêter; quelques-uns seulement en revinrent: on parla peu de l'effort héroïque qu'ils venaient de tenter, parce qu'il était une faute de leur général, et qu'il fut inutile.
Refroidi, le maréchal Ney se retira sur une hauteur sablonneuse et boisée, qui bordait le fleuve. Il observait la ville et le pays, quand, de l'autre côté du Dnieper, il crut entrevoir au loin des masses de troupes en mouvement; il courut appeler l'empereur, et le guida à travers des taillis et dans des fonds, pour le dérober au feu de la place.
Napoléon, parvenu sur la hauteur, vit, dans un nuage de poussière, de longues et noires colonnes d'où jaillissait le reflet d'une multitude d'armes; ces masses s'avançaient si rapidement, qu'elles semblaient courir. C'était Barclay, Bagration, près de cent vingt mille hommes, enfin toute l'armée russe.
À cette vue, Napoléon, transporté de joie, frappa des mains et s'écria: «Enfin je les tiens!» Il n'en fallait plus douter! cette armée surprise accourait pour se jeter dans Smolensk, pour la traverser, pour se déployer sous ses murs et nous livrer enfin cette bataille tant désirée: l'instant décisif du sort de la Russie était donc enfin venu.
Aussitôt il parcourt toute la ligne, et marque à chacun sa place. Davoust, puis le comte de Lobau, se déployeront à la droite de Ney; la garde au centre en réserve, et plus loin, l'armée d'Italie. La place de Junot et des Westphaliens fut indiquée; mais un faux mouvement les avait égarés. Murat et Poniatowski formèrent la droite de l'armée; déjà ces deux chefs menaçaient la ville: il les fit reculer jusqu'à la lisière d'un taillis, et laisser vide devant eux une vaste plaine, qui s'étend depuis ce bois jusqu'au Dnieper. C'était un champ de bataille qu'il offrait à l'ennemi: l'armée française ainsi placée, était adossée à des défilés et à des précipices; mais la retraite importait peu à Napoléon: il ne songeait qu'à la victoire.
Cependant, Bagration et Barclay revenaient vers Smolensk à grands pas l'un pour la sauver par une bataille, l'autre pour protéger la fuite de ses habitans et l'évacuation de ses magasins: il était décidé à ne nous abandonner que ses cendres. Les deux généraux russes arrivèrent hors d'haleine sur les hauteurs de la rive droite; ils ne respirèrent qu'en se voyant encore maîtres des ponts qui réunissent les deux villes.
Napoléon faisait alors harceler l'ennemi par une nuée de tirailleurs, afin de l'attirer sur la rive gauche et d'engager une bataille pour le jour suivant. On assure que Bagration s'y serait laissé entraîner, mais que Barclay ne l'exposa pas à cette tentation. Il l'envoya vers Elnia et se chargea de la défense de la ville.
Selon Barclay, la plus grande partie de notre armée marchait sur Elnia, pour aller se placer entre Moskou et l'armée russe. Il se trompait par cette disposition commune à la guerre, de prêter à son ennemi des desseins contraires à ceux qu'il montre. Car la défensive étant inquiète de sa nature, grandit souvent l'offensive, et la crainte échauffant l'imagination, fait supposer à l'ennemi mille projets qu'il n'a pas. Il se peut aussi que Barclay, ayant en tête un ennemi colossal, dût s'attendre à des mouvemens gigantesques.
Depuis, les Russes eux-mêmes ont reproché à Napoléon de ne s'être point décidé à cette manoeuvre; mais ont-ils assez songé qu'aller ainsi se placer par-delà un fleuve, une ville forte et une armée ennemie, c'eût été pour couper aux Russes le chemin de leur capitale, se faire couper à soi-même toute communication avec ses renforts, ses autres armées et l'Europe. Ceux-là ne savent guère apprécier les difficultés d'un tel mouvement, s'ils s'étonnent qu'on ne l'ait pas improvisé en deux jours au travers d'un fleuve et d'un pays inconnus, avec de telles masses, et au milieu d'une autre combinaison, dont l'exécution n'était pas achevée.