Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l'année 1812. Tome I

Part 9

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Qu'exigez-vous encore? que nos compatriotes accourent sur votre passage, vous apportant leurs blés, vous conduisant leurs troupeaux; qu'ils s'offrent eux-mêmes tout armés et prêts à vous suivre? Eh! qu'ont-ils à vous donner? vos pillards prennent tout! on n'a pas le temps de vous offrir. Regardez d'ici l'entrée du quartier-impérial; y voyez-vous cet homme? il est presque nu! il gémit; il vous tend une main suppliante! eh bien, ce malheureux qui excite votre pitié, c'est un de ces nobles dont vous attendiez les secours: hier, il accourait vers vous plein d'ardeur, avec sa fille, ses vassaux et ses biens; il venait s'offrir à votre empereur; mais il a rencontré des pillards wurtembergeois, et il est dépouillé; il n'est plus père, à peine est-il homme.»

Chacun gémit et l'alla secourir! Français, Allemands et Lithuaniens, tous s'accordaient pour déplorer ces désordres, aucun n'en pouvait trouver le remède. Comment, en effet, rétablir la discipline dans de si grandes masses, poussées si précipitamment, conduites par tant de chefs, de moeurs, de caractères et de pays différens, et forcées de vivre de maraude.

En Prusse, l'empereur n'avait fait prendre à son armée que pour vingt jours de vivres. C'était ce qu'il en fallait pour gagner Wilna par une bataille. La victoire devait faire le reste; mais la fuite de l'ennemi ajourna cette victoire. L'empereur pouvait attendre ses convois, mais en surprenant les Russes, il les avait désunis, il ne voulut pas lâcher prise et perdre son avantage. Il lança donc sur leurs traces quatre cent mille hommes, avec vingt jours de vivres, dans un pays qui n'avait pas pu nourrir les vingt mille Suédois de Charles XII.

Ce ne fut pas défaut de prévoyance: car d'immenses convois de boeufs suivaient l'armée, la plupart en troupeaux, le reste attelé à des chariots de vivres. On avait organisé leurs conducteurs en bataillons. Il est vrai que ceux-ci, ennuyés de la lenteur de ces pesans animaux, les assommaient, ou les laissaient périr d'inanition. On en vit pourtant un grand nombre à Wilna et à Minsk; quelques-uns atteignirent Smolensk, mais trop tard; il ne purent servir qu'aux recrues et aux renforts qui nous suivirent.

D'un autre côté, Dantzick renfermait tant de grains, qu'elle seule eût pu nourrir l'armée: elle alimentait Koenigsberg. On avait vu ses vivres remonter le Prégel sur de grands bateaux jusqu'à Vehlau, et sur de plus légers jusqu'à Insterburg. Les autres convois allaient par terre de Koenigsberg à Labiau, et de là, par le Niémen et la Vilia, jusqu'à Kowno et Wilna. Mais la Vilia desséchée se refusa à ces transports; il fallut y suppléer.

Napoléon haïssait les traitans. Il voulut que l'administration de l'armée organisât des chariots lithuaniens; cinq cents furent rassemblés; leur vue l'en dégoûta. Il permit alors qu'on traitât avec des Juifs, qui sont les seuls commerçans de ce pays; et les vivres, arrêtés à Kowno, arrivèrent enfin à Wilna: mais l'armée en était partie.

CHAPITRE IV.

CE fut la grande colonne, celle du centre, qui souffrit le plus: elle suivait le chemin que les Russes avaient ruiné, et que l'avant-garde française venait d'achever de dévorer. Les colonnes qui prirent des routes latérales, y trouvèrent le nécessaire; mais elles ne mirent point assez d'ordre pour le recueillir et pour le ménager.

Le poids des calamités qu'entraîna cette marche rapide ne doit donc pas peser tout entier sur Napoléon; car l'ordre et la discipline se maintinrent dans l'armée de Davoust; elle souffrit moins de la disette; il en fut à peu près de même de celle du prince Eugène. Dans ces deux corps, lorsqu'on eut recours à la maraude, ce fut avec méthode; ou ne fit que le mal nécessaire; on obligea le soldat de porter plusieurs jours de vivres; on l'empêcha de les gaspiller. Ailleurs, les mêmes précautions eussent donc pu être prises: mais, soit habitude de faire la guerre dans des pays fertiles, soit ardeur, plusieurs des autres chefs pensèrent plus à combattre qu'à administrer.

Aussi Napoléon était-il le plus souvent forcé de fermer les yeux sur un maraudage qu'il défendait vainement: sachant d'ailleurs trop bien tout l'attrait qu'a pour le soldat cette manière de subsister; qu'elle lui fait aimer la guerre qui l'enrichit; qu'elle lui plaît par l'autorité que souvent elle lui donne sur des classes supérieures à la sienne; qu'elle a pour lui tout l'attrait de la guerre du pauvre contre le riche; enfin que le plaisir d'être et de prouver qu'on est le plus fort, s'y fait sentir sans cesse.

Pourtant, à la nouvelle de ces excès, il s'indigne! Il fait proclamer ses menaces; il charge des colonnes mobiles de Français et de Lithuaniens, de les exécuter: et nous, que la vue de ces pillards irritait, nous voulions courir et punir: mais quand on leur avait arraché le pain ou le bétail qu'ils avaient ravi, et qu'on les voyait se retirer lentement, vous regardant, tantôt avec un désespoir concentré, tantôt en versant des larmes, et qu'on les entendait murmurer, «que non content de ne leur rien donner, on leur arrachait tout, qu'on voulait donc qu'ils périssent d'inanition!» alors on s'accusait de barbarie envers les siens, on les rappelait, on leur rendait leur proie; car c'était l'impérieuse nécessité qui poussait au maraudage. L'officier lui-même ne vivait que de la part que lui en faisaient ses soldats.

Une position si excessive amena des excès. Ces hommes rudes et armés, assaillis par tant de besoins immodérés, ne purent rester modérés. Ils arrivaient affamés près des habitations: ils demandaient d'abord; mais, soit défaut de s'entendre, soit refus ou impossibilité aux habitans de les satisfaire, à eux d'attendre, une altercation s'élevait; alors de plus en plus irrités par la faim, ils devenaient farouches, et après avoir bouleversé les cabanes et les châteaux, sans y trouver la subsistance qu'ils cherchaient, dans l'égarement de leur désespoir, ils accusaient les habitans d'être leurs ennemis, et se vengeaient des propriétaires sur les propriétés.

Il y en eut qui se tuèrent avant d'en venir à ces extrémités; d'autres après: c'étaient les plus jeunes. Ils s'appuyaient le front sur leurs fusils, et se faisaient sauter la cervelle au milieu des chemins. Mais plusieurs s'endurcirent; un excès les entraînait à un autre, comme on s'échauffe souvent par les coups qu'on donne. Parmi ceux-là, quelques vagabonds se vengèrent de leurs maux jusque sur les personnes; au milieu de cette nature ingrate, ils se dénaturèrent; à cette distance, abandonnés à eux-mêmes, ils crurent que tout leur était permis, et que leurs souffrances les autorisaient à faire souffrir.

Dans cette armée si nombreuse, et composée de tant de nations, il dut aussi se trouver plus de malfaiteurs que dans les autres; les causes de tant de malheurs en amenèrent de nouveaux; déjà faibles par la faim, il fallait aller à marches forcées pour la fuir, et pour atteindre l'ennemi. La nuit venue, on s'arrêtait, et les soldats entraient en foule dans les maisons; là, sur une paille dégoûtante, ils tombaient autant de lassitude que de besoin.

Les plus robustes, n'avaient que le courage de pétrir la farine qu'ils trouvaient, et d'allumer les fours, dont toutes ces maisons de bois sont munies; les autres, d'aller à quelques pas faire les feux nécessaires pour apprêter quelques alimens; leurs officiers, épuisés comme eux, ordonnaient faiblement plus de précautions, et négligeaient de voir s'ils étaient obéis. Alors une flammèche qui s'échappait de ces fours, une étincelle qui jaillissait de ces bivouacs, suffisait pour incendier un château, un village, et pour faire périr plusieurs des malheureux soldats qui s'y étaient réfugiés. Au reste, ces désastres furent très-rares en Lithuanie.

L'empereur n'ignora point ces détails; mais il était engagé: déjà, dès Wilna, tous ces désordres avaient eu lieu; le duc de Trévise, entre autres, l'en instruisit: «Du Niémen à la Vilia, il n'a vu, dit-il, que des maisons dévastées, que chariots et caissons abandonnés; on les trouve dispersés sur les chemins et dans les champs; ils sont renversés, ouverts, et leurs effets répandus çà et là, et pillés comme s'ils avaient été pris par l'ennemi. Il a cru suivre une déroute. Dix mille chevaux ont été tués par les froides pluies du grand orage, et par les seigles verts, leur nouvelle et seule nourriture. Ils gisent sur la route, qu'ils embarrassent; leurs cadavres exhalent une odeur méphitique, insupportable à respirer; c'est un nouveau fléau que plusieurs comparent à la famine; mais celle-ci est bien plus terrible: déjà plusieurs soldats de la jeune garde sont morts de faim.»

Jusque-là Napoléon avait écouté avec calme; ici il interrompt brusquement: il veut échapper à la douleur par l'incrédulité; il s'écrie: «C'est impossible! où sont leurs vingt jours de vivres? Les soldats bien commandés ne meurent jamais de faim.»

Un général, l'auteur de ce dernier rapport, était là; Napoléon se tourne vers lui, il l'interpelle, il le presse de questions; et ce général, soit faiblesse, soit incertitude, répond que ces malheureux ne sont point morts d'inanition, mais d'ivresse.

L'empereur demeure alors persuadé qu'on exagère à ses yeux les privations de ses soldats. Quant au reste, il s'écrie «qu'il faut bien supporter la perte des chevaux, de quelques équipages, celle même de quelques habitations: c'est un torrent qui s'écoule; c'est le mauvais côté de la guerre, un mal pour un bien; il faut faire au malheur sa part; ses trésors, ses bienfaits le répareront: un grand résultat couvrira tout; il ne lui faut qu'une victoire; s'il lui reste de quoi la gagner, il suffît.»

Le duc observa qu'on pouvait y arriver par une marche plus méthodique, que suivraient les magasins; mais il ne fut pas écouté. Ceux auxquels ce maréchal, qui revenait d'Espagne, se plaignait alors, lui répondirent, «qu'en effet l'empereur s'irritait au récit de maux qu'il jugeait irrémédiables, sa politique lui imposant la nécessité d'un succès prompt et décisif.»

Ils ajoutaient, «qu'ils voyaient bien que la santé de leur chef était affaiblie; et que cependant, forcé de se lancer dans des positions de plus en plus critiques, il n'envisageait pas sans humeur, des difficultés à côté desquelles il passait et qu'il laissait s'amonceler derrière lui: difficultés qu'il couvrait alors de mépris, pour en déguiser l'importance, et afin de conserver lui-même la force d'esprit nécessaire pour les surmonter. C'est pourquoi, déjà inquiet et fatigué de la nouvelle situation critique dans laquelle il venait de se jeter, impatient d'en sortir, il allait marcher, et pousser son armée en avant, toujours en avant, pour en finir plus tôt.»

Ainsi, Napoléon était contraint de s'aveugler lui-même. On sait assez que la plupart de ses ministres n'étaient point des flatteurs: les faits et les hommes parlèrent; mais que purent-ils lui apprendre? qu'ignorait-il? tous ses préparatifs n'avaient-ils pas été dictés par la prudence la plus clairvoyante? que pouvait-on lui dire qu'il n'eût dit, qu'il n'eût écrit cent fois? C'était après avoir prévu jusqu'aux moindres détails, s'être préparé contre tous les inconvéniens, avoir tout disposé pour une guerre lente et méthodique, qu'il se dépouillait de toutes ces précautions, qu'il abandonnait tous ces préparatifs, et se laissait emporter par l'habitude, par la nécessité des guerres courtes, des victoires rapides et des paix subites.

CHAPITRE V.

DANS de si graves circonstances, Balachoff, un Russe, un ministre de l'empereur de Russie, un parlementaire, se présenta aux avant-postes français. Il fut accueilli, et l'armée, déjà moins ardente, espéra la paix.

Il apportait à Napoléon des paroles d'Alexandre: «Il était, disaient-elles, encore temps de traiter. Une guerre que le sol, le climat et le caractère russe rendraient interminable, était commencée; mais tout rapprochement n'était pas devenu impossible, et d'une rive à l'autre du Niémen, on pourrait encore s'entendre. Il ajouta sur-tout, que son maître déclarait devant l'Europe, qu'il n'était pas l'agresseur; que son ambassadeur à Paris, en demandant ses passe-ports, n'avait pas entendu rompre la paix; qu'ainsi les Français se trouvaient en Russie sans déclaration de guerre.» Du reste, point de nouvelles propositions, ni par écrit, ni dans la bouche de Balachoff.

Le choix du parlementaire avait été remarqué; c'était le ministre de la police russe: cette place exige un esprit observateur; on crut qu'il venait l'exercer parmi nous: ce qui rendit plus défiant sur le caractère du négociateur, c'est que la négociation parut n'en avoir aucun, si ce n'est celui d'une grande modération, qu'on prit alors pour de la faiblesse.

Napoléon n'hésita point. Il n'avait pas pu s'arrêter à Paris, reculerait-il à Wilna? qu'en penserait l'Europe? quel résultat présenter aux armées françaises et alliées, pour motiver tant de fatigues, de si grands déplacemens, tant de dépenses individuelles et nationales: ce serait s'avouer vaincu. D'ailleurs, ses discours devant tant de princes, depuis son départ de Paris, l'avaient autant engagé que ses actions, de sorte qu'il se trouvait autant compromis devant ses alliés que devant ses ennemis.

Alors même, avec Balachoff, la chaleur de la conversation l'entraîna, dit-on, encore. «Qu'était-il venu faire à Wilna? que lui voulait l'empereur de Russie? prétend-il lui résister? il n'est général qu'à la parade. Quant à lui, sa tête est son conseil, tout part de là. Mais Alexandre, qui le conseillera? qui opposera-t-il? il n'a que trois généraux, Kutusof qu'il n'aime pas, parce qu'il est Russe; Beningsen, trop vieux il y a six ans, aujourd'hui en enfance, et Barclay: celui-ci manoeuvrera, il est brave, il sait la guerre; mais c'est un général de retraite.» Et il ajouta: «Vous croyez tous savoir la guerre, parce que vous avez lu Jomini; mais si son livre avait pu vous l'apprendre, l'aurais-je donc laissé publier!»

Dans cet entretien que les Russes rapportent ainsi, il est certain qu'il dit encore: «qu'au reste, l'empereur Alexandre avait des amis jusque dans son quartier-impérial.» Alors, montrant Caulincourt au ministre russe: «Voilà, dit-il, un chevalier de votre empereur: c'est un Russe dans le camp français.»

Peut-être Caulincourt ne comprit-il pas assez que, par là, Napoléon voulait se préparer en lui un négociateur qui plût à Alexandre; car aussitôt que Balachoff fut sorti, il s'élança vers l'empereur, et, d'une voix irritée, il lui demanda pourquoi il l'avait insulté? s'écriant «qu'il était Français, bon Français, qu'il l'avait prouvé, qu'il allait le lui prouver encore, en lui répétant que cette guerre était impolitique, dangereuse, qu'elle perdrait l'armée, la France et lui. Qu'au reste, puisqu'il venait de l'insulter, il le quittait; qu'il lui demandait une division en Espagne, où personne ne désirait servir, et le plus loin de lui possible.»

L'empereur voulut l'apaiser, mais ne pouvant s'en faire écouter, il se retira, Caulincourt le poursuivant toujours de ses reproches. Berthier, présent à cette scène, s'était interposé sans succès; Bessières, plus en arrière, avait retenu vainement Caulincourt par ses habits. Le lendemain, Napoléon ne put ramener à lui son grand-écuyer, que par des ordres formels et réitérés. Enfin il le calma par des caresses et par l'expression d'une estime et d'un attachement que Caulincourt méritait. Mais il renvoya Balachoff avec des propositions verbales et inadmissibles.

Alexandre n'y répondit pas; on n'avait point compris toute l'importance de la démarche qu'il venait de faire. Il ne devait plus s'adresser à Napoléon, ni même lui répondre. C'était, avant une rupture sans retour, une dernière parole; ce qui la rend remarquable.

Cependant Murat courait après cette victoire tant désirée; il commandait la cavalerie de l'avant-garde, il avait enfin atteint l'ennemi sur la route de Swentziany, et le poussait sur Druïa. Chaque matin, l'arrière-garde russe semblait lui avoir échappée, chaque soir, il l'avait ressaisie, et l'attaquait, mais dans une forte position, après une longue marche, trop tard, et sans que les siens eussent encore pris de nourriture; c'étaient donc tous les jours de nouveaux combats sans résultats importans.

D'autres chefs, par d'autres routes, suivaient la même direction. Oudinot avait passé la Vilia dès Kowno, et déjà en Samogitie, au nord de Wilna, à Deweltowo et à Vilkomir, il avait joint l'ennemi, qu'il poussait devant lui vers Dünabourg. Il marchait ainsi à la gauche de Ney et du roi de Naples, dont Nansouty flanquait la droite. Dès le 15 juillet, la Düna avait été abordée de Disna à Dünabourg par Murat, Montbrun, Sébastiani et Nansouty, par Oudinot et Ney, et par trois divisions du premier corps, mises aux ordres du comte, de Lobau.

Ce fut Oudinot qui se présenta devant Dünabourg; il tâta cette ville, que les Russes s'étaient inutilement efforcés de fortifier. Cette marche trop excentrique du duc de Reggio mécontenta Napoléon. Le fleuve séparait les deux armées. Oudinot le remonta pour se rapprocher de Murat, et Witgenstein pour se réunir à Barclay. Dünabourg resta sans assaillans et sans défenseurs.

Dans sa marche, Witgenstein aperçut, de la rive droite, Druïa, et la cavalerie de Sébastiani, qui occupait cette ville avec trop de sécurité. La nuit l'encouragea; il fit passer le fleuve à l'un de ses corps, et le 15 au matin, les avant-postes français furent surpris, l'une de leurs brigades presque tout enlevée, et Sébastiani forcé de reculer. Après quoi, Witgenstein rappela son monde sur la rive droite, et poursuivit sa route avec ses prisonniers, parmi lesquels se trouvait un général français. Ce coup de main fit espérer une bataille à Napoléon; croyant que Barclay reprenait l'offensive, il suspendit quelques momens sa marche sur Vitepsk, pour concentrer ses troupes, et les diriger suivant les circonstances. Son espoir fut court.

Pendant ces événemens, Davoust à Osmiana, au sud-est de Wilna, avait entrevu quelques coureurs de Bagration, qui déjà cherchait avec inquiétude une issue vers le nord. Jusque-là, hors une victoire, le plan formé dès Paris avait réussi. Sachant l'ennemi étendu sur une trop longue ligne défensive, Napoléon l'avait rompue, en l'attaquant brusquement d'un seul côté, et avait ainsi rejeté et fait poursuivre sa plus grande masse sur la Düna, tandis que Bagration, qu'il n'avait fait aborder que cinq jours plus tard, était encore sur le Niémen. C'était pendant plusieurs jours, et sur quatre-vingts lieues de front, la même manoeuvre que Frédéric II avait souvent employée sur deux lieues de terrain et en quelques heures.

Déjà Doctorof et plusieurs divisions errantes de l'une à l'autre de ces deux masses séparées, n'avaient échappé que grâce à l'étendue du pays, au hasard, et à toutes les causes de cette ignorance, où l'on est toujours à la guerre, sur ce qui se passe si près de soi, chez l'ennemi.

Plusieurs ont prétendu qu'il y avait eu trop de circonspection, ou de négligence, dans ce premier mouvement d'invasion: que depuis la Vistule, cette armée d'attaque avait eu l'ordre de marcher avec toutes les précautions d'une armée attaquée; que l'agression commencée, et Alexandre en fuite, l'avant-garde de Napoléon aurait dû remonter plus rapidement, et plus avant, les deux rives de la Vilia, et l'armée d'Italie suivre de plus près ce mouvement. Peut-être alors Doctorof, commandant l'aile gauche de Barclay, forcé de traverser notre attaque, pour fuir de Lida vers Swentziany, eût été fait prisonnier. Pajol le repoussa à Osmiana, mais il s'échappa par Smorgoni. On ne lui enleva que des bagages, et Napoléon s'en prit au prince Eugène, quoiqu'il lui eût prescrit tous ses mouvemens.

Mais bientôt l'armée d'Italie, l'armée bavaroise, le premier corps et la garde occupèrent et entourèrent Wilna. Là, couché sur ses cartes, dont sa vue courte, comme celle d'Alexandre-le-Grand et de Frédéric II, le forçait de se rapprocher ainsi, Napoléon suivait des yeux l'armée russe; elle était divisée en deux masses inégales; l'une avec son empereur vers Drissa, l'autre avec Bagration encore vers Myr.

À quatre-vingts lieues en avant de Wilna, la Düna et le Borysthène séparent la Lithuanie de la vieille Russie. D'abord ces deux fleuves coulent parallèlement de l'est à l'ouest, laissant entre eux un intervalle d'environ vingt-cinq lieues d'un terrain inégal, boisé et marécageux. Ils arrivent ainsi de l'intérieur de la Russie sur ses confins; mais à cette hauteur, en même temps, et comme de concert, ils tournent, l'un brusquement à Orcha vers le midi, l'autre près de Vitepsk, vers le nord-ouest. C'est dans cette nouvelle direction que leur cours trace les frontières de la Lithuanie et de la vieille Russie.

L'étroit intervalle que laissent entre eux ces deux fleuves avant de prendre un direction si opposée, semble être l'entrée, et comme les portes de la Moskovie. C'est le noeud des routes qui conduisent aux deux capitales de cet empire.

Tous les regards de Napoléon restèrent fixés sur ce point. Par la retraite d'Alexandre sur Drissa, il prévit celle que Bagration allait tenter de Grodno vers Vitepsk, par Osmiana, par Minsk et Docktzitzy, ou par Borizof: il voulut s'y opposer, et aussitôt vers Minsk, entre ces deux corps ennemis, il jeta Davoust avec deux divisions d'infanterie, les cuirassiers de Valence et plusieurs brigades de cavalerie légère.

Pendant qu'à sa droite le roi de Westphalie poussera Bagration sur Davoust, qui le coupera d'Alexandre, lui fera mettre bas les armes et s'emparera du cours du Borysthène; tandis qu'à sa gauche, Murat, Oudinot et Ney, déjà devant Drissa, contiendront en face d'eux Barclay et son empereur; lui avec son armée d'élite, l'armée d'Italie, l'armée bavaroise et trois divisions détachées de Davoust, se dirigera sur Vitepsk, entre Davoust et Murat, prêt à se joindre à l'un ou à l'autre; s'interposant et pénétrant ainsi entre les deux armées ennemies, se jetant entre elles et au-delà d'elles; enfin les tenant séparées, non-seulement par cette position centrale, mais par l'incertitude qu'elle donnera à Alexandre sur celle de ses deux capitales qu'il aurait alors à défendre. Les circonstances devaient décider du reste.

Telle était sa pensée, le 10 juillet, à Wilna; c'est ainsi qu'elle fut écrite, ce jour-là même, sous sa dictée, et corrigée de sa main, pour l'un de ses chefs, pour celui qui devait le plus concourir à son exécution. Aussitôt le mouvement, déjà commencé, devint général.

CHAPITRE VI.

LE roi de Westphalie dépassait alors à Grodno le Niémen, pour le repasser à Bielitza, déborder la droite de Bagration, le mettre en fuite et le poursuivre.

Cette armée, saxonne, westphalienne et polonaise, avait devant elle un général et un pays difficiles à vaincre. Il fallait qu'elle envahît le plateau de la Lithuanie; là, sont les sources des rivières qui versent leurs eaux dans les mers Noire et Baltique. Mais le sol y est lent à décider leur pente et leur courant; de sorte que les eaux y séjournent et inondent au loin le pays. On a jeté quelques chaussées étroites sur ces champs boisés et marécageux; elles y forment de longs défilés, que Bagration défendit facilement contre le roi de Westphalie. Celui-ci l'attaqua négligemment; son avant-garde seule joignit trois fois l'ennemi à Nowogrodeck, à Myr et à Romanof. La première rencontre fut tout à l'avantage des Russes; dans les deux autres, Latour-Maubourg resta maître d'un champ de bataille sanglant et disputé.

En même temps, Davoust, parti d'Osmiana, se prolongeait vers Minsk et Ygumen, derrière le général russe, et s'emparait de l'issue des défilés où le roi de Westphalie forçait Bagration de s'engager.

Entre ce général et sa retraite se trouvait une rivière qui prend sa source dans un marais infect; son cours incertain, lent et sourd, à travers un sol pourri, ne dément pas son origine; ses eaux bourbeuses coulent vers le sud-est; son nom a une funeste célébrité, qu'il doit à nos malheurs.