Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l'année 1812. Tome I

Part 3

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Il faut, au reste, reprendre les choses de plus haut; les faits montreront que c'est à la jalouse ambition de Bernadotte autant qu'à l'inflexible fierté de Napoléon qu'il faut attribuer la défection de la Suède. Enfin, on verra que son nouveau prince s'est chargé d'une grande partie de la responsabilité de cette rupture, en mettant son alliance au prix d'une perfidie.

Quand Napoléon revint d'Égypte, ce ne fut pas d'un commun accord qu'il devint le chef de ses égaux. Alors ceux-ci, jaloux déjà de sa gloire, envièrent encore plus sa puissance. Ils ne pouvaient contester l'une, ils essayèrent de se refuser à l'autre. Moreau et plusieurs généraux, soit entraînement, soit surprise, avaient coopéré au 18 brumaire; ils s'en repentaient. Bernadotte s'y était refusé. Seul, la nuit, chez Napoléon, au milieu de mille officiers dévoués qui attendaient les ordres de ce conquérant, Bernadotte, alors républicain, avait osé résister à ses raisonnemens, refuser la seconde place de la république, et répondre à sa colère par des menaces. Napoléon le vit sortir, fièrement et traverser la foule de ses partisans, emportant ses révélations, et se déclarant son adversaire et même son dénonciateur. Cependant, soit considération pour l'alliance de ce général avec son frère, soit douceur, compagne ordinaire de la force, soit étonnement, il le laissa sortir.

Dans cette même nuit, un conciliabule, formé de dix députés du conseil des cinq-cents, s'était rassemblé chez S....; Bernadotte s'y rend. On y convient que le lendemain, dès neuf heures, la séance du Conseil s'ouvrira; que ceux de leur opinion en seront seuls avertis; que l'on y décrétera que, pour imiter la sagesse que vient de montrer le conseil des anciens en nommant Bonaparte général de sa garde, le conseil des cinq-cents choisit Bernadotte pour commander la sienne; et que celui-ci, tout armé, se tiendra prêt à y être appelé. C'est chez S.... que ce projet est formé, c'est S.... qui court le révéler à Napoléon. Une menace suffit pour contenir ces conjurés: aucun n'osa paraître au conseil, et le lendemain la révolution du 18 brumaire s'accomplit.

Depuis, Bernadotte satisfit à la prudence par une feinte soumission: mais Napoléon garda dans son coeur le souvenir de sa résistance. Il suivait des yeux tous ses mouvemens; bientôt il entrevit à la tête d'une conspiration républicaine qui se trama dans l'ouest contre lui. Une proclamation prématurée la découvrit; un officier, arrêté pour d'autres causes, et complice de Bernadotte, en dénonça les auteurs. Cette fois Bernadotte était perdu si Napoléon eût pu l'en convaincre.

Il se contenta de l'exiler en Amérique sous le titre de ministre de la république. Mais la fortune aida Bernadotte, déjà à Rochefort, à retarder son embarcation jusqu'à ce que la guerre avec l'Angleterre eût éclaté. Alors il refuse de partir, et Napoléon ne peut plus l'y contraindre.

Ainsi toutes leurs relations étaient haineuses: cette animadversion ne fit qu'augmenter. Bientôt, on entendit Napoléon reprocher à Bernadotte son envieuse et perfide inaction pendant la bataille d'Auerstaedt, son ordre du jour de Wagram, dans lequel il s'attribuait l'honneur de la victoire. Il lui reprochait son caractère plus ambitieux que patriote, et peut-être la séduction de ses manières, toutes choses dangereuses à un pouvoir naissant; et cependant, grades, titres, décorations, il lui avait tout prodigué: mais celui-ci, toujours ingrat, semblait ne les avoir acceptés que de la justice, ou du besoin qu'on avait de lui. Ces griefs étaient fondés.

De son côté Bernadotte, abusant de la douceur et des ménagements de l'empereur, s'attirait de plus en plus son mécontentement, que son ambition appelait inimitié. Il demandait par quel motif Napoléon l'avait placé à Wagram dans une si dangereuse et si fausse position; pourquoi le rapport de cette victoire lui avait été si désavantageux; à quoi devait-il attribuer ce soin jaloux d'affaiblir son éloge dans les journaux par des notes insidieuses. Jusque-là pourtant cette obscure et sourde opposition de ce général contre son empereur était sans importance, mais alors un champ plus vaste s'ouvrit à leur mésintelligence.

À Tilsitt, la Suède, comme l'empire ottoman, avait été sacrifiée à la Russie et au système continental. La fausse ou folle politique de Gustave IV fut la cause de ce malheur. Depuis 1804, ce prince semblait s'être mis à la solde de l'Angleterre; lui-même avait rompu le premier l'ancienne alliance de la France et de la Suède. Il s'était opiniâtré dans cette fausse politique, jusqu'à lutter d'abord contre la France victorieuse de la Russie, et bientôt, contre la Russie réunie à la France. La perte de la Poméranie en 1807, celle même de la Finlande et des îles d'Aland, réunies à la Russie en 1808, n'avaient pas ébranlé son obstination.

Ce fut alors que son peuple irrité ressaisit la puissance qui lui avait été ravie en 1772 et en 1788 par Gustave III, et dont son successeur faisait un si mauvais usage. Gustave-Adolphe IV fut arrêté, déposé, sa descendance directe exclue du trône, son oncle mis à sa place, et le prince de Holstein-Augustenbourg élu prince héréditaire de Suède. La guerre avait été la cause de cette révolution, la paix en fut le résultat: elle fut signée avec la Russie en 1809; mais le prince héréditaire nouvellement élu mourut alors subitement.

L'an 1810 venait de commencer. Dès ses premiers jours, la France avait rendu la Poméranie et l'île de Rügen à la Suède, pour prix de son accession au système continental. Les Suédois, fatigués, appauvris et devenus presque insulaires par la perte de la Finlande, rompaient à contre-coeur avec l'Angleterre, et cependant ils s'y voyaient forcés; d'une autre part, ils redoutaient la puissance si voisine et si conquérante des Russes: se sentant faibles et isolés, ils cherchèrent un appui.

Bernadotte venait de commander le corps d'armée français qui s'était emparé de la Poméranie: sa réputation militaire, et plus encore celle de sa nation et de son empereur, sa douceur attrayante, ses égards généreux, ses soins caréssans pour les Suédois, avec lesquels il avait eu à traiter, conduisirent quelques-uns d'eux à jeter les yeux sur lui. Ils parurent ignorer la mésintelligence de ce maréchal avec son chef: ils s'étaient imaginé qu'en le choisissant pour leur prince, ils se donneraient en lui non-seulement un général redouté, mais aussi un puissant conciliateur entre la France et la Suède, et dans son empereur un protecteur assuré: il arriva tout le contraire.

Dans les intrigues auxquelles cette circonstance donna lieu, Bernadotte à ses plaintes précédentes contre Napoléon, crut pouvoir en ajouter d'autres. Quand, malgré Charles XIII et la plupart des membres de la diète, il a été proposé pour la couronne de Suède; lorsque, soutenu dans cette prétention par le premier ministre de Charles, homme sans ancêtres, grand comme lui par lui-même, et par le comte de Wrede, le seul membre de la diète qui lui ait gardé sa voix, il vient demander à Napoléon son intervention, pourquoi celui-ci, auquel Charles XIII a demandé ses ordres, a-t-il montré tant d'indifférence? Pourquoi lui a-t-il préféré la réunion des trois couronnes du nord sur la tête d'un prince danois? Si lui, Bernadotte, a réussi dans cette entreprise, il ne le doit donc point à l'empereur des Français; il n'en est redevable qu'à la prétention du roi de Danemarck, qui a nui à celle du duc d'Augustenbourg[3], son plus dangereux rival; à l'audacieuse reconnaissance du baron de Moerner, le premier qui soit venu lui offrir de se mettre sur les rangs, et à l'aversion des Suédois pour les Danois; il le doit sur-tout à un passe-port adroitement obtenu par son agent du ministre de Napoléon. Cette pièce a, dit-on, été audacieusement produite par l'émissaire secret de Bernadotte comme la preuve d'une mission autographe dont il se disait chargé, et du désir formel de l'empereur des Français de voir un de ses lieutenans, et l'allié de son frère, sur le trône de Suède.

[Note 3: Frère du prince défunt du même nom.]

Bernadotte sent d'ailleurs qu'il tient cette couronne du hasard, qui l'a fait naître dans une religion semblable à celle des Suédois; de la naissance de son fils, qui assurait l'hérédité; de l'adresse de ses agens, qui, autorisés ou non, ont fait briller aux yeux des Scandinaves quatorze millions dont son élection enrichirait le trésor de l'état; enfin, de ses soins caressans, qui lui ont gagné plusieurs Suédois naguère ses prisonniers. Mais pour Napoléon, que lui doit-il? Quelle fut sa réponse à la nouvelle de l'offre de quelques Suédois, que lui-même est venu lui annoncer? «Je suis trop loin de la Suède, a répliqué l'empereur des Français, pour me mêler de ses affaires: ne comptez pas sur mon appui.» Il est vrai qu'en même temps, soit nécessité, soit qu'il redoutât l'élection du duc d'Oldenbourg, mari de la grande-duchesse russe qui lui avait refusé sa main, soit enfin respect pour les volontés de la fortune, Napoléon ayant déclaré qu'il la laisserait en décider, Bernadotte avait été élu prince de Suède.

Alors le nouveau prince s'est rendu chez Napoléon. Celui-ci l'accueille franchement. «On vous offre donc la couronne de Suède, lui dit-il, je vous permets de l'accepter. J'avais un autre désir, vous le savez; mais enfin c'est votre épée qui vous fait roi, et vous comprenez que ce n'est pas à moi à m'opposer, à votre fortune.» Il lui découvre alors toute sa politique. Bernadotte paraît entraîné: tous les jours il se montre au lever de l'empereur avec son fils, se mêlant aux autres courtisans. Par ces marques de déférence, il pénètre dans le coeur de Napoléon. Il va partir, mais pauvre. L'empereur ne veut pas qu'il se présente au trône de Suède ainsi dépourvu et comme un aventurier: il lui donne généreusement deux millions de son trésor; il accorde même à la famille du nouveau prince les dotations que celui-ci ne pouvait plus conserver comme prince étranger; enfin ils se séparent satisfaits.

Mais les espérances de Napoléon sur l'alliance de la Suède s'étaient accrues de ce choix et de ses bienfaits. D'abord la correspondance de Bernadotte fut celle d'un inférieur reconnaissant; mais, dès ses premiers pas hors de la France, se sentant comme soulagé d'une longue et pénible contrainte, on dit que sa haine contre Napoléon s'exhala en discours menaçans: vrais on faux, ils furent dénoncés à l'empereur.

De son côté, ce souverain, forcé d'être absolu dans son système continental, gêne le commerce de la Suède; il veut exclure jusqu'aux vaisseaux américains des ports de ce royaume; enfin il déclare qu'il ne reconnaît plus pour amis que les ennemis de la Grande-Bretagne. Bernadotte fut forcé de choisir: l'hiver et la mer le séparaient des secours ou de l'agression des Anglais; les Français touchaient à ses ports: la guerre avec la France aurait donc été réelle et présente; la guerre avec l'Angleterre pouvait n'être que fictive. Le prince de Suède choisit ce dernier parti.

Cependant Napoléon, aussi conquérant dans la paix que dans la guerre, et se défiant des intentions de Bernadotte, avait demandé plusieurs équipages de vaisseaux à la Suède, pour sa flotte de Brest, et l'envoi d'un corps de troupes qu'il solderait; affaiblissant ainsi ses alliés pour dompter ses ennemis, ce qui le laissait maître des uns et des autres. Il exige ensuite que les denrées coloniales soient soumises en Suède, comme en France, à un droit de cinq pour cent. On assure même qu'il fit demander à Bernadotte que des douaniers français fussent soufferts à Gothenbourg. Ces demandes furent éludées.

Bientôt après Napoléon proposa une alliance entre la Suède, Copenhague et Varsovie: confédération du Nord, dont il se serait fait chef comme de celle du Rhin. La réponse de Bernadotte, sans être négative, eut le même effet; il en fut de même pour un traité offensif et défensif que lui offrit encore Napoléon. Depuis, Bernadotte a dit que quatre fois, dans ses lettres autographes, il exposa franchement l'impossibilité où il se trouvait d'obtempérer aux désirs de Napoléon, et protesta de son attachement pour son ancien chef, mais que celui-ci ne daigna pas lui répondre. Ce silence impolitique (si le fait est vrai) ne peut s'attribuer qu'à la fierté de Napoléon, blessée des refus de Bernadotte. Il jugea sans doute les protestations de celui-ci trop fausses pour qu'elles méritassent une réponse.

On s'irritait: les communications devenaient désagréables; elles s'interrompirent, avec Alquier, ministre de France en Suède, qui fut rappelé. Cependant, la prétendue déclaration de guerre de Bernadotte contre l'Angleterre restait sans effet, et Napoléon, qu'on ne pouvait ni refuser ni tromper impunément, faisait la guerre au commerce suédois par ses corsaires. Avec eux, et par l'envahissement de la Poméramie suédoise, le 27 janvier 1812, il punit Bernadotte de ses déviations au système continental, et obtint, comme prisonniers, plusieurs des milliers de matelots et de soldats suédois, qu'il avait inutilement demandés comme auxiliaires.

Alors se rompirent nos liens avec la Russie. Aussitôt Napoléon s'adresse au prince de Suède: ses notes furent d'un suzerain qui croit parler dans l'intérêt de son vassal, qui sent ses droits à sa reconnaissance, ou à sa soumission, et qui y compte. Il exigeait que Bernadotte déclarât une guerre réelle à l'Angleterre, qu'il lui fermât la Baltique, et qu'il armât quarante mille Suédois contre la Russie. En récompense, il lui promettait sa protection, la Finlande, et vingt-millions, pour une valeur pareille de denrées coloniales, que les Suédois devraient d'abord livrer. L'Autriche se chargea d'appuyer cette proposition; mais Bernadotte, déjà fait au trône, répondit en prince indépendant. Ostensiblement, il se déclarait neutre, ouvrait ses ports à toutes les nations, rappelait ses droits, ses griefs, invoquait l'humanité, conseillait la paix, et se proposait lui-même pour médiateur: secrètement, il s'offrait à Napoléon au prix de la Norwège, de la Finlande, et d'un subside.

À la lecture de ce style nouveau et inattendu, Napoléon est saisi d'étonnement et de colère. Il y voit, non sans raison, une défection préméditée par Bernadotte, un accord secret avec ses ennemis! il s'agite d'indignation: il s'écrie, en frappant violemment cette lettre et la table sur laquelle elle est ouverte: «Lui! le misérable! il me donne des conseils! il veut me faire la loi! il m'ose proposer une infamie [4]! Un homme qui tient tout de ma bonté! Quelle ingratitude!»

[Note 4: Napoléon voulait sûrement parler de la proposition que lui faisait Bernadotte d'ôter la Norwège au Danemarck, son allié fidèle, pour acheter par cette perfidie le secours de la Suède.]

Puis, se promenant à grands pas, il laisse par intervalles échapper ces paroles: «Je devais m'y attendre! il a toujours tout sacrifié à ses intérêts! C'est le même homme qui, pendant son court ministère, a tenté la résurrection des infâmes jacobins! Quand il n'espérait que dans le désordre, il s'est opposé au 18 brumaire! C'est lui qui a conspiré dans l'ouest contre le rétablissement de la justice et de la religion! Son envieuse et perfide inaction n'a-t-elle pas déjà trahi l'armée française à Auerstaedt! Que de fois, par égard pour Joseph, j'ai pardonné à ses intrigues et dissimulé ses fautes! Pourtant je l'ai fait général en chef, maréchal, duc, prince, et roi enfin! Mais que font à un ingrat tant de bienfaits, et le pardon de tant d'injures! Depuis un siècle, si la Suède, à demi dévorée par la Russie, existe encore indépendante, c'est grâce à l'appui de la France; mais il n'importe. Il faut à Bernadotte le baptême de l'ancienne aristocratie! un baptême de sang, et de sang français! et vous allez voir que, pour satisfaire son envie et son ambition, il va trahir à la fois et son ancienne et sa nouvelle patrie.»

En vain on cherche à le calmer. On lui objecte tout ce qu'impose à Bernadotte sa nouvelle position; que la cession de la Finlande à la Russie a séparé la Suède du continent; en a fait comme une île, et conséquemment l'a rangée sous le système anglais. Dans de si graves circonstances, tout le besoin qu'il a de cet allié ne peut vaincre sa fierté, révoltée d'une proposition qu'il regarde comme outrageante; peut-être aussi, dans le nouveau prince de Suède, voit-il trop encore ce Bernadotte naguère son sujet, son inférieur militaire, et qui prétend enfin s'être fait une destinée indépendante de la sienne. Dès lors ses instructions se ressentirent de cette disposition: son ministre en adoucit, il est vrai, l'amertume, mais une rupture était inévitable.

On ignore ce qui y contribua le plus, de la fierté de Napoléon, ou de l'ancienne jalousie de Bernadotte; ce qui est certain, c'est que du côté de l'empereur des Français les motifs furent honorables. «Le Danemarck était, disait-il, son allié le plus fidèle; son attachement à la France lui avait coûté sa flotte et avait amené l'incendie de sa capitale. Fallait-il encore payer une fidélité si cruellement prouvée, par une perfidie, en lui arrachant la Norwège pour la donner à la Suède?»

Quant au subside qu'on lui demandait, il répondit, comme pour la Turquie, «que s'il fallait faire la guerre avec de l'argent, l'Angleterre renchérirait toujours sur lui.» Et sur-tout «qu'il y avait de la faiblesse et de la honte à réussir par la corruption.» Rentrant par là dans son orgueil blessé, il termina cette négociation en s'écriant: «Bernadotte m'imposer des conditions! pense-t-il donc que j'ai besoin de lui? Je saurai bien l'enchaîner à ma victoire, et le forcer de suivre mon impulsion souveraine!»

Cependant l'active et spéculative Angleterre, hors d'atteinte, jugeait sainement des coups qu'il fallait porter, et trouvait les Russes dociles à ses suggestions. C'était elle qui depuis trois ans cherchait à attirer et à épuiser les forces de Napoléon dans les défilés de l'Espagne; ce fut encore elle qui sut alors profiter de la vindicative inimitié des princes de Suède.

Sachant que l'amour-propre actif et travailleur des hommes qui parviennent reste toujours inquiet et susceptible devant les hommes anciennement parvenus, elle et Alexandre employèrent les promesses, et sur-tout les manières les plus séduisantes, pour enivrer Bernadotte. Ainsi ils caressèrent ce prince, quand Napoléon irrité le menaçait; ils lui promirent la Norwège et un subside, quand celui-ci, forcé de lui refuser cette province d'un allié fidèle, faisait occuper la Poméranie. Quand Napoléon, prince né de lui-même, se fondant sur des traités, sur d'anciens bienfaits et sur les intérêts réels de la Suède, exigeait des secours de Bernadotte, les princes anciens de Londres et de Pétersbourg lui demandaient des avis avec déférence, ils se soumettaient d'avance aux conseils de son expérience. Enfin, quand le génie de Napoléon, la grandeur de son élévation, l'importance de son entreprise, et l'habitude de leurs anciennes relations classaient encore Bernadotte comme son lieutenant, ceux-ci semblaient déjà le regarder comme leur général. Comment ne pas chercher à échapper d'une part à cette infériorité, et de l'autre résister à des formes et à des promesses si séduisantes? Aussi l'avenir de la Suède y fut sacrifié, et son indépendance livrée pour jamais à la foi des Russes par le traité de Pétersbourg, que Bernadotte signa le 24 mars 1812. Celui de Bucharest, entre Alexandre et Mahmoud, fut conclu le 28 mai. Ce fut ainsi que nous perdîmes l'appui de nos deux ailes.

Néanmoins l'empereur des Français, à la tête de plus de six cent mille hommes, et déjà engagé trop avant, espéra que sa force déciderait de tout; qu'une victoire sur le Niémen trancherait toutes ces difficultés diplomatiques qu'il méprisa trop peut-être; qu'alors tous les princes de l'Europe, forcés de reconnaître son étoile, s'empresseraient de rentrer dans son système, et qu'il entraînerait dans son tourbillon tous ces satellites.

LIVRE SECOND.

CHAPITRE I.

CEPENDANT Napoléon est encore à Paris, au milieu de ses grands, effrayés du terrible choc qui se prépare. Ceux-ci n'ont plus rien à acquérir, ils ont beaucoup à conserver: ainsi leur intérêt personnel se réunit au voeu général des peuples, fatigués de la guerre; et sans contester l'utilité de cette expédition, ils en redoutent les approches. Mais ils n'en parlent qu'entre eux, secrètement, soit qu'ils craignent de déplaire, de nuire à la confiance des peuples, ou d'être démentis par le succès: c'est pourquoi, devant Napoléon, ils se taisent, et semblent même ne pas être instruits d'une guerre qui, depuis long-temps, est le sujet des conversations de toute l'Europe.

Mais enfin ce respect silencieux, que lui-même avait pris soin d'imposer, l'importune; il y soupçonne plus d'improbation que de réserve, l'obéissance ne lui suffit plus, il veut y ajouter la conviction: ce sera une nouvelle conquête! Il sait d'ailleurs mesurer, mieux que personne, cette puissance de l'opinion, qui, selon lui, _crée ou tue les souverains_. Enfin, soit politique, soit amour-propre, il aime à persuader.

Telles étaient les dispositions de Napoléon et celles des grands qui l'entouraient, quand le voile étant près de se déchirer et la guerre évidente, leur silence avec lui devint plus indiscret que quelques paroles hasardées à propos. Les uns prirent donc l'initiative; l'empereur prévint les autres.

On[5] parut d'abord concevoir toutes les nécessités de sa position: «Il fallait achever l'ouvrage commencé; on ne pouvait s'arrêter sur une pente aussi rapide, et si près du sommet. L'empire de l'Europe convenait à son génie; la France en serait le centre et la base; autour d'elle, grande et entière, elle ne verrait que de faibles états, tellement divisés, que toute coalition deviendrait méprisable et impossible: mais, avec un tel but, pourquoi ne commençait-il pas par soumettre et partager ce qui était autour de lui?»

[Note 5: L'archichancelier]

À cette objection, Napoléon répondit «que tel avait été son projet en 1809, dans la guerre d'Autriche, mais que le malheur d'Esslingen avait dérangé son plan: que même telle avait été sa pensée, quand, dès Tilsitt et par l'entremise de Murat, il voulut s'allier à la Russie par un mariage: mais que le refus de la princesse russe, et son union précipitée avec le duc d'Oldenbourg, l'avaient conduit à épouser une princesse autrichienne, et à s'appuyer de l'empereur d'Autriche contre l'empereur russe.»

«Qu'il ne créait pas les circonstances, mais qu'il ne voulait pas les laisser échapper; qu'il les concevait toutes, et se tenait prêt, tout ce qui était possible devant arriver; qu'il sentait bien que, pour accomplir ses desseins, il lui fallait douze ans, mais qu'il n'avait pas le temps de les attendre.»

«Qu'au reste, il n'avait pas provoqué cette guerre; qu'il avait été fidèle à ses engagemens envers Alexandre: la preuve s'en trouvait assez dans la froideur de ses relations avec la Turquie et la Suède, livrées à la Russie, l'une presque entière, l'autre dépossédée de la Finlande, et même de l'île d'Aland, si voisine de Stockholm. Qu'il n'avait répondu aux cris de détressé des Suédois qu'en leur conseillant cette cession.