Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l'année 1812. Tome I
Part 19
Mais cela importait peu, parce que, entre ce corps détaché et la dernière redoute russe, il y avait cinq à six cents toises, et un terrain couvert. Si l'on ne commençait pas par accabler Tutchkof, on pouvait donc l'occuper, passer entre lui et la dernière redoute de Bagration, et prendre en flanc l'aile gauche ennemie; mais l'empereur ne put s'en assurer par lui-même, les avant-postes russes et des bois arrêtèrent ses pas et ses regards.
Sa reconnaissance faite, il se décide. On l'entend s'écrier: «Eugène sera le pivot! c'est la droite qui engagera la bataille. Dès qu'à la faveur du bois elle aura envahi la redoute qui lui est opposée, elle fera un à-gauche, et marchera sur le flanc des Russes, ramassant et refoulant toute leur armée sur leur droite et dans la Kologha.»
L'ensemble ainsi conçu, il s'occupe des détails. Pendant la nuit, trois batteries de soixante canons chacune, seront opposées aux redoutes russes; deux en face de leur gauche, la troisième devant leur centre. Dès le jour, Poniatowski et son armée, réduite à 5000 hommes, s'avanceront sur la vieille route de Smolensk, tournant le bois auquel l'aile droite française et l'aile gauche russe s'appuient. Il flanquera l'une et inquitera l'autre; on attendra le bruit de ses premiers coups.
Aussitôt, toute l'artillerie éclatera contre la gauche des Russes, ses feux ouvriront leurs rangs et leurs redoutes, et Davoust et Ney s'y précipiteront; ils seront soutenus par Junot et ses Westphaliens, par Murat et sa cavalerie, enfin par l'empereur lui-même avec vingt mille-gardes. C'est contre ces deux redoutes que se feront les premiers efforts; c'est par elles qu'on pénétrera dans l'armée ennemie, dès lors mutilée, et dont le centre et la droite se trouveront à découvert, et presque enveloppés.
Cependant, comme les Russes se montrent par masses redoublées à leur centre et à leur droite, menaçant la route de Moskou, seule ligne d'opération de la grande-armée; comme, en jetant ses principales forces et lui-même vers leur gauche, Napoléon va mettre la Kologha entre lui et ce chemin, sa seule retraite, il pense à renforcer l'armée d'Italie qui l'occupe, et il y joint deux divisions de Davoust et la cavalerie de Grouchy. Quant à sa gauche, il juge qu'une division italienne, la cavalerie bavaroise et celle d'Ornano, environ dix mille hommes, suffiront pour la couvrir. Tels sont les projets de Napoléon.
CHAPITRE VII.
IL était sur les hauteurs de Borodino, d'où il embrassait encore d'un dernier coup d'oeil tout le champ de bataille, et se confirmait dans son plan, quand Davoust accourut. Ce maréchal venait d'examiner la gauche des Russes d'autant plus soigneusement que c'était le terrain sur lequel il devait agir, et qu'il se défiait de ses yeux.
Il demande à l'empereur «de lui laisser ses cinq divisions, fortes de trente-cinq mille hommes, et d'y joindre Poniatowski, trop faible à lui seul pour tourner l'ennemi. Le lendemain il mettra cette masse en mouvement; il couvrira sa marche des dernières ombres de la nuit, et du bois auquel s'appuie l'aile gauche russe, qu'il dépassera en suivant la vieille route de Smolensk à Moskou; puis tout-à-coup, par une manoeuvre précipitée, il déployera quarante mille Français et Polonais sur le flanc et en arrière de cette aile. Là, tandis que l'empereur occupera le front des Moskovites par une attaque générale, lui, marchera violemment de redoute en redoute, de réserve en réserve, culbutant tout de la gauche à la droite sur la grande route de Mojaïsk, où finiront l'armée russe, la bataille et la guerre!»
L'empereur écouta le maréchal attentivement; mais, après quelques minutes d'une silencieuse méditation, on entendit lui répondre: «Non! c'est un trop grand mouvement; il m'écarterait trop de mon but, et me ferait perdre trop de temps.»
Cependant, le prince d'Eckmühl, convaincu, persévère, il s'engage à avoir accompli sa manoeuvre avant six heures du matin; il proteste qu'une heure après, la plus grande partie de son effet sera produit. Mais Napoléon, contrarié, l'interrompt brusquement par cette exclamation: «Ah! vous êtes toujours pour tourner l'ennemi; c'est une manoeuvre trop dangereuse!» Le maréchal, repoussé, se tut; puis il retourna à son poste, en murmurant contre une prudence qu'il trouvait intempestive, à laquelle il n'était pas accoutumé, et qu'il ne savait à quoi attribuer; à moins que les regards de tant d'alliés si peu sûrs, une armée tant affaiblie, une position si lointaine, et l'âge, n'eussent rendu Napoléon moins entreprenant.
L'empereur, décidé, était rentré dans son camp, lorsque Murat, que les Russes ont tant de fois trompé, lui persuade qu'ils vont fuir encore avant de combattre. En vain Rapp, envoyé pour observer leur contenance, revient dire qu'il les a vus se retranchant de plus en plus; qu'ils sont nombreux, disposés, et qu'ils paraissent déterminés bien plus à attaquer, si on ne les prévient pas, qu'à se retirer. Murat s'obstine, et l'empereur, inquiet, retourne sur les hauteurs de Borodino.
De là, il aperçoit de longues et noires colonnes de troupes, couvrir la grande route, et se dérouler dans la plaine; puis de grands convois de voitures, de vivres et de munitions, enfin toutes les dispositions qui annoncent un séjour et une bataille. En ce moment même, et quoiqu'il se fût peu fait accompagner, pour ne pas attirer l'attention et le feu de l'ennemi, il est reconnu par les batteries russes, et un coup de leur canon vient interrompre le silence de cette journée.
Car, ainsi qu'il arrive souvent, rien ne fut si calme que le jour qui précéda cette grande bataille. C'était comme une chose convenue! Pourquoi se faire un mal inutile? le lendemain ne devait-il pas décider de tout? D'ailleurs, chacun avait besoin de se préparer; les différens corps, leurs armes, leurs forces, leurs munitions; ils avaient à reprendre tout leur ensemble, que la marche a toujours plus ou moins dérangé. Les généraux avaient à observer leurs dispositions réciproques d'attaque, de défense et de retraite, afin de les conformer l'une à l'autre et au terrain, et de donner au hasard le moins possible.
Ainsi, près de commencer leur terrible lutte, ces deux grands colosses s'observaient attentivement, se mesuraient des yeux, et se préparaient en silence à un choc épouvantable.
L'empereur, ne pouvant plus douter de la bataille, rentre dans sa tente pour en dicter l'ordre. Là, il médite sur la gravité de sa position. Il a vu les deux armées égales. Environ cent vingt mille hommes et six cents canons de chaque côté. Chez les Russes, l'avantage des lieux, d'une seule langue, d'un même uniforme, d'une seule nation combattant pour une même cause, mais beaucoup de troupes irrégulières et de recrues. Chez les Français, autant d'hommes, mais plus de soldats; car on vient de lui remettre la situation de ses corps: il a devant les yeux le compte de la force de ses divisions, et, comme il ne s'agit ici ni d'une revue, ni de distribution, mais d'un combat, cette fois les états n'en sont point enflés. Son armée était réduite, il est vrai, mais saine, souple, nerveuse, telle que ces corps virils, qui, venant de perdre les rondeurs de la jeunesse, montrent des formes plus mâles et plus prononcées.
Toutefois, depuis plusieurs jours qu'il marche au milieu d'elle, il l'a trouvée silencieuse, de ce silence qui est celui d'une grande attente ou d'un grand étonnement; comme la nature au moment d'un grand orage, ou comme le sont les foules à l'instant d'un grand danger.
Il sent qu'il lui faut du repos, de quelque espèce qu'il soit, et qu'il n'y en a plus pour elle que dans la mort ou dans la victoire: car il l'a mise dans une telle nécessité de vaincre, qu'il faut qu'elle triomphe à tout prix. La témérité de la position où il l'a poussée est évidente: mais il sait que, de toutes les fautes, c'est celle que les Français pardonnent le plus volontiers; qu'enfin ils ne doutent, ni d'eux, ni de lui, ni du résultat général, quels que soient les malheurs particuliers.
D'ailleurs, il compte sur leur habitude et sur leur besoin de renommée, même sur leur curiosité; sans doute on veut voir Moskou, dire qu'on y a été, y recevoir les récompenses promises, la piller peut-être, et sur-tout y trouver du repos. Il ne leur a plus vu d'enthousiasme, mais quelque chose de plus ferme: une foi entière dans son étoile, dans son génie, la conscience de leur supériorité et cette fière assurance de vainqueurs devant des vaincus.
Plein de ces sentimens, il dicte une proclamation simple, grave, franche; comme elle convenait à de telles circonstances, à des hommes qui n'en étaient pas à leur début, et qu'après tant de souffrances, on n'avait plus la prétention d'exalter.
Aussi ne parle-t-il qu'à la raison de tous, ou au véritable intérêt de chacun, ce qui est une même chose: il termine par la gloire, seule passion à laquelle il pût s'adresser dans ces déserts, dernier des nobles motifs par lesquels on pouvait agir sur des soldats toujours victorieux, éclairés par une civilisation avancée et par une longue expérience; enfin, de toutes les illusions généreuses, la seule qu'ils aient pu porter aussi loin. Un jour on trouvera cette harangue admirable; elle était digne du chef et de l'armée: elle fit honneur à tous deux.
«Soldats, dit-il, voilà la bataille que vous avez tant désirée. Désormais la victoire dépend de vous, elle nous est nécessaire, elle nous donnera l'abondance, de bons quartiers d'hiver, et un prompt retour dans la patrie! Conduisez-vous comme à Austerlitz, à Friedland, à Vitepsk et à Smolensk, et que la postérité la plus reculée cite votre conduite dans cette journée; que l'on dise de vous: Il était à cette grande bataille sous les murs de Moskou.»
CHAPITRE VIII.
AU milieu de cette journée, Napoléon avait remarqué dans le camp ennemi un mouvement extraordinaire; en effet, toute l'armée russe était debout et sous les armes: Kutusof, entouré de toutes les pompes religieuses et militaires, s'avançait au milieu d'elle. Ce général a fait revêtir à ses popes et aux archimandrites, leurs riches et majestueux vêtemens, héritage des Grecs. Ils le précèdent, portant les signes révérés de la religion, et sur-tout cette sainte image, naguère protectrice de Smolensk, qu'ils disent s'être miraculeusement soustraite aux profanations des Français sacriléges.
Quand le Russe voit ses soldats bien émus par ce spectacle extraordinaire, il élève la voix, il leur parle sur-tout du ciel, seule patrie qui reste à l'esclavage. C'est au nom de la religion de l'égalité, qu'il cherche à exciter ces serfs à défendre les biens de leurs maîtres; c'est sur-tout en leur montrant cette image sacrée, réfugiée dans leurs rangs, qu'il invoque leurs courages et soulève leur indignation.
Napoléon, dans sa bouche, «est un despote universel! le tyrannique perturbateur du monde! un vermisseau! un archi-rebelle qui renverse leurs autels, les souille de sang; qui expose la vraie arche du Seigneur, représentée par la sainte image, aux profanations des hommes, aux intempéries des saisons.»
Puis il montre à ces Russes leurs villes en cendres; il leur rappelle leurs femmes, leurs enfans, ajoute quelques mots sur leur empereur, et finit en invoquant leur piété et leur patriotisme. Vertus d'instinct chez ces peuples trop grossiers, et qui n'en étaient encore qu'aux sensations, mais par cela même soldats d'autant plus redoutables; moins distraits de l'obéissance par le raisonnement; restreints par l'esclavage dans un cercle étroit, où ils sont réduits à un petit nombre de sensations, qui sont les seules sources des besoins, des désirs, des idées.
Du reste, orgueilleux par défaut de comparaison, et crédules, comme ils sont orgueilleux, par ignorance. Adorant des images, idolâtres autant que des chrétiens peuvent l'être: car cette religion de l'esprit, tout intellectuelle et morale, ils l'ont faite toute physique et matérielle, pour la mettre à leur brute et courte portée.
Mais, enfin, ce spectacle solennel, ce discours, les exhortations de leurs officiers, les bénédictions de leurs prêtres achevèrent de fanatiser leur courage. Tous, jusqu'aux moindres soldats, se crurent dévoués par Dieu lui-même à la défense du ciel et de leur sol sacré.
Du côté des Français, il n'y eut d'appareil ni religieux ni militaire, point de revue, aucun moyen d'excitation: le discours même de l'empereur ne fut distribué que très-tard, et lu le lendemain si près du combat, que plusieurs corps s'engagèrent avant d'avoir pu l'entendre. Cependant, les Russes, que tant de motifs puissans devaient enflammer, invoquaient encore l'épée de Michel, empruntant leurs forces à toutes les puissances du ciel; tandis que les Français ne les cherchaient qu'en eux-mêmes, persuadés que les véritables forces sont dans le coeur, et que c'est là l'armée céleste.
Le hasard voulut que ce jour-là même l'empereur reçût de Paris le portrait du roi de Rome, de cet enfant que l'empire avait accueilli comme l'empereur, avec les mêmes transports de joie et d'espérance. Depuis, et chaque jour, dans l'intérieur du palais, on avait vu Napoléon s'abandonner près de lui à l'expression des sentimens les plus tendres; aussi quand, au milieu de ces champs si lointains et de tous ces préparatifs si menaçans, il revit cette douce image, son ame guerrière s'attendrit-elle! lui-même il exposa ce tableau devant sa tente, puis il appela ses officiers et jusqu'aux soldats de sa vieille garde, voulant faire partager son émotion à ces vieux grenadiers, montrer sa famille privée à sa famille militaire, et faire briller ce symbole d'espoir au milieu d'un grand danger.
Dans la soirée, un aide-de-camp de Marmont, parti du champ de bataille des Aropyles, arriva sur celui de la Moskowa. C'était ce même Fabvier qu'on a vu depuis figurer dans nos dissensions intestines. L'empereur reçut bien l'aide-de-camp du général vaincu. La veille d'une bataille si incertaine, il se sentait disposé à l'indulgence pour une défaite: il écouta tout ce qui lui fut dit sur la dissémination de ses forces en Espagne, sur la multiplicité des généraux en chef, et convint de tout: mais il expliqua ces motifs, qu'il est hors de propos de rappeler ici.
La nuit revint, et avec elle la crainte qu'à la faveur de ses ombres, l'armée russe ne s'évadât du champ de bataille. Cette anxiété entrecoupa le sommeil de Napoléon. Sans cesse il appela, demandant l'heure, si l'on n'entendait pas quelque bruit, et envoyant regarder si l'ennemi était encore en présence. Il en doutait encore tellement, qu'il avait fait distribuer sa proclamation avec ordre de ne la lire que le lendemain matin, et en cas qu'il y eût bataille.
Rassuré pour quelques momens, une inquiétude contraire le ressaisit. Le dénuement de ses soldats l'épouvante. Comment, faibles et affamés, soutiendront-ils un long et terrible choc? Dans ce danger il considère sa garde comme son unique ressource; il semble qu'elle lui réponde des deux armées. Il fait venir Bessières, celui de ses maréchaux à qui il se fie le plus pour la commander; il veut savoir si rien ne manque à cette réserve d'élite: plusieurs fois il le rappelle, et renouvelle ses pressantes questions. Il veut qu'on distribue à ces vieux soldats pour trois jours de biscuits et de riz, pris sur ses propres fourgons; enfin, craignant de ne pas être obéi, il se relève, et lui-même demande aux grenadiers de garde à l'entrée de sa tente, s'ils ont reçu ces vivres. Satisfait de leur réponse, il rentre et s'assoupit.
Mais bientôt il appelle encore; son aide-de-camp le retrouve la tête appuyée sur ses mains; il semble, à l'entendre, qu'il réfléchit sur les vanités de la gloire. «Qu'est-ce que la guerre? Un métier de barbares, où tout l'art consiste à être le plus fort sur un point donné!» Il se plaint ensuite de l'inconstance de la fortune, qu'il commence, dit-il, à éprouver. Paraissant alors revenir à des pensées plus rassurantes, il rappelle ce qu'il lui a été dit sur la lenteur et l'incurie de Kutusof, et s'étonne qu'on ne lui ait pas préféré Beningsen. Puis il songe à la situation critique où il s'est jeté, et il ajoute «qu'une grande journée se prépare; que ce sera une terrible bataille.» Il demande à Rapp «s'il croit à la victoire?--Sans doute, lui répond celui-ci, mais sanglante!» Et Napoléon reprend: «Je le sais, mais j'ai quatre-vingt mille hommes; j'en perdrai vingt mille, j'entrerai avec soixante mille dans Moskou; les traîneurs nous y rejoindront, puis les bataillons de marche, et nous serons plus forts qu'avant la bataille.»
Il parut ne comprendre dans ce calcul ni sa garde ni la cavalerie. Alors, ressaisi par sa première inquiétude, il envoie encore examiner l'attitude des Russes; on lui répond que leurs feux jettent toujours le même éclat, et qu'à leur nombre et à la multitude des ombres mobiles qui les entourent, on juge que ce n'est point une arrière-garde seulement, mais, une armée entière qui les attise. La présence de l'ennemi tranquillisa enfin l'empereur, et il chercha quelque repos.
Mais les marches qu'il vient de faire avec l'armée, les fatigues-des nuits et des jours précédens, tant de soins, une si grande attente, l'ont épuisé; le refroidissement de l'atmosphère l'a saisi; une fièvre d'irritation, une toux sèche, une violente altération, le consument. Le reste de la nuit, il cherche vainement à étancher la soif brûlante qui le dévore.
Enfin, cinq heures arrivent. Un officier de Ney vient annoncer que le maréchal voit encore les Russes, et qu'il demande à attaquer. Cette nouvelle paraît rendre à l'empereur ses forces, que la fièvre a épuisées. Il se lève, il appelle les siens, et sort en s'écriant: «Nous les tenons enfin! Marchons! allons nous ouvrir les portes de Moskou!»
CHAPITRE IX.
IL était cinq heures et demie du matin, quand Napoléon arriva près de la redoute, conquise le 5 septembre. Là, il attendit les premières lueurs du jour et les premiers coups de fusil de Poniatowski. Le jour parut. L'empereur, le montrant à ses officiers, s'écria: «Voilà le soleil d'Austerlitz.» Mais il nous était contraire. Il se levait du côté des Russes, nous montrait à leurs coups, et nous éblouissait. On s'aperçut alors que, dans l'obscurité, les batteries, avaient été placées hors de portée de l'ennemi. Il fallut les pousser plus avant. L'ennemi laissa faire: il semblait hésiter à rompre le premier ce terrible silence.
L'attention de l'empereur était alors fixée sur sa droite, quand tout-à-coup, vers sept heures, la bataille éclate à sa gauche. Bientôt il apprend qu'un régiment du prince Eugène, le 106e, vient de s'emparer du village de Borodino et de son pont qu'il aurait dû rompre, mais qu'emporté par ce succès, il a franchi ce passage, malgré les cris de son général, pour assaillir les hauteurs de Gorcki, d'où les Russes viennent de l'écraser par un feu de front et de flanc.
On ajouta, que déjà le général commandant cette brigade était tué, et que le 106e aurait été entièrement détruit si le 92e régiment, accourant de lui-même à son secours, n'en avait recueilli promptement et ramené les débris.
C'était Napoléon lui-même qui venait d'ordonner à son aile gauche d'attaquer violemment. Peut-être crut-il n'être obéi qu'à demi, et voulut-il seulement retenir de ce côté l'attention de l'ennemi. Mais il multiplia ses ordres, il outra ses excitations, et il engagea de front une bataille qu'il avait conçue dans un ordre oblique.
Pendant cette action, l'empereur, jugeant Poniatowski aux prises sur la vieille route de Moskou, avait donné devant lui le signal de l'attaque. Soudain on vit de cette plaine paisible et de ses collines muettes, jaillir des tourbillons de feu et de fumée suivi presque aussitôt d'une multitude d'explosions et du sifflement des boulets qui déchiraient l'air dans tous les sens. Au milieu de ce fracas, Davoust, avec les divisions Compans, Desaix, et trente canons en tête, s'avance rapidement sur la première redoute ennemie.
La fusillade des Russes commence: les canons français ripostent seuls. L'infanterie marche sans tirer; elle se hâtait pour arriver sur le feu de l'ennemi et l'éteindre, mais Compans, général de cette colonne, et ses plus braves soldats tombent blessés; le reste, déconcerté, s'arrêtait sous cette grêle de balles pour y répondre, quand Rapp accourt remplacer Compans: il entraîne encore ses soldats, la baïonnette en avant et au pas de course, contre la redoute ennemie.
Déjà, lui le premier, il y touchait, lorsqu'à son tour il est atteint: c'était sa vingt-deuxième blessure. Un troisième général qui lui succède, tombe encore. Davoust lui-même est frappé: on porta Rapp à l'empereur, qui lui dit: «Eh quoi, Rapp, toujours! Mais que fait-on la-haut?» L'aide-de-camp répondit qu'il y faudrait la garde pour achever. «Non, reprit Napoléon, je m'en garderai bien, je ne veux pas la faire démolir, je gagnerai la bataille sans elle.»
Alors Ney, avec ses trois divisions, réduits à dix mille hommes, se jette dans la plaine; il court seconder Davoust; l'ennemi partage ses feux; Ney se précipite. Le 57º régiment de Compans, se voyant soutenu, se ranime; par un dernier élan, il vient d'atteindre les retranchemens ennemis; il les escalade, joint les Russes, et de ses baïonnettes les pousse, les culbute et tue les plus obstinés. Le reste fuit, et le 57º s'établit dans sa conquête. En même temps Ney s'élance avec tant d'emportement sur les deux autres redoutes qu'il les arrache à l'ennemi.
Il était midi, la gauche de la ligne russe ainsi forcée, et la plaine ouverte, l'empereur ordonne à Murat de s'y porter avec sa cavalerie et d'achever. Un instant suffit à ce prince pour se faire voir sur les hauteurs, et au milieu de l'ennemi qui y reparaissait; car la seconde ligne russe et des renforts, amenés par Bagawout et envoyés par Tutchkof, venaient au secours de la première. Tous accouraient, s'appuyant sur Semenowska, pour reprendre leurs redoutes. Les Français étaient encore dans le désordre de la victoire, ils s'étonnent et reculent.
Les Westphaliens, que Napoléon venait d'envoyer au secours de Poniatowski, traversaient alors le bois qui séparait ce prince du reste de l'armée; ils entrevirent, dans la poussière et la fumée, nos troupes qui rétrogradaient. À la direction de leur marche, ils les jugèrent ennemies, et tirèrent dessus. Cette méprise, dans laquelle ils s'obstinèrent, augmenta le désordre.
Les cavaliers ennemis poussèrent vigoureusement leur fortune; ils enveloppèrent Murat, qui s'était oublié pour rallier les siens; déjà même ils étendaient les mains pour le saisir, quand ce souverain, en se jetant dans la redoute, leur échappa. Mais il n'y trouva que des soldats incertains, s'abandonnant eux-mêmes et courant tout effarés autour du parapet. Il ne leur manquait pour fuir qu'une issue.
La présence du roi et ses cris en rassurèrent d'abord quelques-uns. Lui-même saisit une arme: d'une main il combat, de l'autre il élève et agite son panache, appelant tous les siens, et les rendant à leur première valeur par cette autorité que donne l'exemple. En même temps, Ney a reformé ses divisions. Son feu arrête les cuirassiers ennemis, trouble leurs rangs; ils lâchent prise. Murat enfin est dégagé et les hauteurs sont reconquises.
Le roi, à peine sorti de ce péril, court à un autre: il se précipite sur l'ennemi avec la cavalerie de Bruyère et de Nansouty, et, par des charges opiniâtres et réitérées, il renverse les lignes russes, les pousse, les rejette sur leur centre, et termine, avant une heure, la défaite entière de leur aile gauche.