Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l'année 1812. Tome I
Part 12
Cependant, il parut d'abord ne pas oser s'avouer à lui-même une si grande témérité: mais peu à peu il s'enhardit à la considérer. Alors il délibère, et cette grande irrésolution, qui tourmente son esprit, s'empare de toute sa personne. On le voyait errer dans ses appartemens comme poursuivi par cette dangereuse tentation: rien ne peut plus le fixer; à chaque instant il prend, quitte et reprend son travail: il marche sans objet, demande l'heure, considère le temps; et, tout absorbé, il s'arrête, puis il fredonne d'un air préoccupé et marche encore.
Dans sa perplexité, il adresse des paroles entrecoupées à ceux qu'il rencontre. «Eh bien! que ferons-nous? resterons-nous? irons-nous plus avant? Comment s'arrêter dans un si glorieux chemin? Il n'attend pas leur réponse, il erre encore; il semble chercher quelque chose ou quelqu'un qui le décide.
Enfin, tout surchargé du poids d'une si considérable pensée, et comme accablé d'une si grande incertitude, il s'est jeté sur un des lits de repos qu'il a fait étendre sur le parquet de ses chambres; son corps, qu'épuise la chaleur et la contention de son esprit, n'a gardé qu'un léger vêtement; c'est ainsi qu'il passe à Vitepsk une partie de ses journées.
Mais quand son corps est en repos, son esprit est encore plus actif. «Que de motifs le précipitent vers Moskou! comment supporter à Vitepsk l'ennui de sept mois d'hiver! lui qui jusqu'alors a toujours attaqué, il va donc être réduit à se défendre, rôle indigne de lui, dont il n'a pas l'expérience, et qui convient mal à son génie.
D'ailleurs, à Vitepsk, rien n'est décidé, et pourtant à quelle distance se trouve-t-il déjà de la France! l'Europe le verra donc enfin arrêté, lui que rien n'arrêtait! La durée de cette entreprise n'en augmentait-elle pas le danger? laissera-t-il à la Russie le temps de s'armer tout entière? jusques à quand pourra-t-il prolonger cette position incertaine, sans diminuer le prestige de son infaillibilité, qu'affaiblissait déjà la résistance de l'Espagne, et sans faire naître en Europe un dangereux espoir? qu'allait-on penser en apprenant que le tiers de son armée, malade ou dispersé, manquait aux drapeaux? Il fallait donc éblouir promptement par l'éclat d'une grande victoire, et cacher sous un amas de lauriers tant de sacrifices.»
Dès lors, à Vitepsk c'est l'ennui, c'est toute la dépense, ce sont tous les inconvéniens, toutes les inquiétudes d'une position défensive qu'il considère; à Moskou, c'est la paix, l'abondance, les frais de la guerre, et une gloire immortelle. Il se persuade qu'il n'y a plus pour lui de prudence que dans l'audace; qu'il en est de toutes les entreprises hasardeuses, comme des fautes qu'on risque toujours à commencer et qu'on gagne souvent à achever; que moins elles ont d'excuses, plus il leur faut de succès. Qu'il fallait donc consommer celle-ci, l'outrer, étonner l'univers, atterrer Alexandre de son audace, et arracher un prix qui pût compenser tant de pertes.
Ainsi, le même danger qui peut-être aurait dû le rappeler sur le Niémen, ou le fixer sur la Düna, le pousse sur Moskou! C'est le propre des fausses positions; tout y est péril: témérité, prudence; on n'a plus que le choix des fautes; il ne reste plus d'espoir que dans celles de l'ennemi et dans le hasard.
Alors décidé, il se relève soudainement, comme pour ne pas laisser à ses réflexions le temps de lui rendre une pénible incertitude; et déjà, tout rempli du plan qui doit lui livrer sa conquête, il court à ses cartes: elles lui montrent Smolensk et Moskou. «La grande Moskou, la ville sainte,» noms qu'il répète avec complaisance, et qui semblent accroître son désir. À cette vue, plein du feu de sa redoutable conception, il paraît possédé du génie de la guerre. Sa voix s'endurcit, son regard devient étincelant, et son air farouche. On s'écarte de lui, par frayeur autant que par respect; mais enfin son plan est arrêté, sa détermination prise, sa marche tracée: aussitôt tout en lui s'apaise, et, délivré de sa terrible conception, ses traits reprennent une gaieté douce et sereine.
CHAPITRE II.
SA résolution fixée, il lui importait qu'elle ne mécontentât pas ses entours; il pensait qu'en eux la persuasion aurait plus de zèle que l'obéissance. C'était d'ailleurs par leurs sentimens qu'il jugeait de ceux du reste de l'armée: enfin, comme tous les hommes, le chagrin tacite de ceux de son intérieur le gênait; il se sentait mal à l'aise, entouré de regards désapprobateurs, et d'avis contraires au sien. Et puis, faire approuver un tel projet, c'était en quelque sorte en faire partager la responsabilité, qui peut-être lui pesait.
Mais ceux de son intérieur y apportèrent leur opposition, chacun suivant son caractère: Berthier par une contenance triste, des plaintes et même des larmes; Lobau et Caulincourt par une franchise qui, chez le premier, avait une haute et froide rudesse, excusable dans un si brave guerrier, et qui, dans le second, était persévérante jusqu'à l'opiniâtreté et impétueuse jusqu'à la violence. L'empereur repoussa leurs observations avec humeur; il s'écriait, en s'adressant sur-tout à son aide-de-camp, ainsi qu'à Berthier: «qu'il avait fait ses généraux trop riches, qu'ils n'aspiraient plus qu'aux plaisirs de la chasse, qu'à faire briller dans Paris leurs somptueux équipages, et que sans doute ils étaient dégoûtés de la guerre!» L'honneur ainsi attaqué, il n'y avait plus de réponse; on baissait là tête et l'on se résignait. Dans un mouvement d'impatience il avait dit à l'un des généraux de sa garde: «Vous êtes né au bivouac, et vous y mourrez.»
Pour Duroc, il désapprouva d'abord par un froid silence, puis par des réponses nettes, des rapports véridiques et de courtes observations. L'empereur lui répondit: «qu'il voyait bien que les Russes ne cherchaient qu'à l'attirer; mais que pourtant il fallait encore aller jusqu'à Smolensk; qu'il s'y établirait, et qu'au printemps de 1813, si la Russie n'avait pas fait la paix, elle était perdue; que Smolensk était la clef des deux routes de Pétersbourg et de Moskou; qu'il fallait s'en saisir: alors il pourrait marcher en même temps sur ces deux capitales pour tout détruire dans l'une et tout conserver dans l'autre.»
Ici, le grand-maréchal lui fit observer qu'il ne trouverait pas plus la paix à Smolensk, et même à Moskou, qu à Vitepsk; et que pour s'éloigner autant de la France les Prussiens étaient des intermédiaires peu sûrs. Mais l'empereur répliqua «que dans cette supposition, la guerre de Russie ne lui présentant plus aucune chance avantageuse, il y renoncerait; qu'il tournerait ses armes contre la Prusse, et qu'il lui ferait payer les frais de la guerre.»
Daru vint à son tour. Ce ministre est droit jusqu'à la roideur, et ferme jusqu'à l'impassibilité: la grande question de la marche sur Moskou s'engagea; Berthier seul était présent; elle fut agitée pendant huit heures consécutives; l'empereur demanda à son ministre sa pensée sur cette guerre: «Qu'elle n'est point nationale, répliqua Daru; que l'introduction de quelques denrées anglaises en Russie, que même l'érection d'un royaume de Pologne, ne sont pas des raisons suffisantes pour une guerre si lointaine; que vos troupes, que nous-mêmes, nous n'en concevons ni le but, ni la nécessité, et que du moins tout conseille de s'arrêter ici.»
L'empereur se récria: «Le croyait-on un insensé! Pensait-on qu'il faisait la guerre par goût! Ne lui avait-on pas entendu dire, que la guerre d'Espagne et celle de Russie étaient deux chancres qui rongeaient la France, et qu'elle ne pouvait supporter à la fois.»
«Il voulait la paix; mais pour traiter, il fallait être deux, et il était seul. Voyait-on une seule lettre d'Alexandre lui parvenir?»
«Qu'attendrait-il donc à Vitepsk? Des fleuves y marquaient, il est vrai, une position! mais pendant l'hiver, il n'y avait plus de fleuves en ce pays. Ainsi, c'était une ligne illusoire qu'ils indiquaient; une démarcation plutôt qu'une séparation. Il faudrait donc en élever une factice, construire des villes, des forteresses à l'épreuve de tous les élémens et de tous les fléaux; tout créer, le ciel et la terre; car tout manquait, jusqu'aux vivres, à moins d'épuiser la Lithuanie et de la tourner contre lui, ou de se ruiner; car si dans Moskou on pourra tout prendre, ici il faudra tout acheter. Ainsi, continua-t-il, nous ne pouvons, ni vous me faire vivre à Vitepsk, ni moi vous y défendre; ni l'un ni l'autre nous ne saurions faire ici notre métier.»
«Que s'il retournait à Wilna, on l'y nourrirait plus facilement, mais qu'il ne s'y défendrait pas mieux; qu'il faudrait donc reculer jusqu'à la Vistule et perdre la Lithuanie. Tandis qu'à Smolensk il trouverait ou une bataille décisive, ou du moins, une place et une position sur le Dnieper.
«Qu'il voyait bien qu'on pensait à Charles XII; mais que si l'expédition de Moskou manquait d'un exemple heureux, c'est qu'elle avait manqué d'un homme pour l'entreprendre; qu'à la guerre, la fortune est de moitié dans tout; que si l'on attendait toujours une réunion complète de circonstances favorables, on n'entreprendrait jamais rien; que pour finir, il fallait commencer; qu'il n'y a pas d'entreprise où tout concourt, et que dans tous les projets des hommes le hasard a sa place; qu'enfin la règle ne fait pas le succès, mais le succès la règle, et que s'il réussissait par de nouvelles marches, on ferait d'après un nouveau succès de nouveaux principes.
Il n'y a pas encore de sang versé, ajouta-t-il, et la Russie est trop grande pour céder sans combattre. Alexandre ne peut traiter qu'après une grande bataille. S'il le faut, j'irai chercher jusqu'à la ville sainte cette bataille, et je la gagnerai. La paix m'attend aux portes de Moskou. Mais, l'honneur sauvé, si Alexandre s'obstine encore, eh bien, je traiterai avec les boyards; sinon, avec la population de cette capitale; elle est considérable, ensemble et conséquemment éclairée; elle entendra ses intérêts, elle comprendra la liberté.» Et il termina en disant: «que d'ailleurs Moskou haïssait Pétersbourg: qu'il profiterait de cette rivalité: que les résultats d'une telle jalousie étaient incalculables.»
Ainsi l'empereur, que la conversation et le dîner avaient échauffé, découvrait son espoir. Daru lui répondit: «que la guerre était un jeu qu'il jouait bien, où il gagnait toujours, et qu'on pouvait en conclure qu'il la faisait avec plaisir. Mais qu'ici, c'étaient moins les hommes que la nature qu'il fallait vaincre; que déjà, soit désertion, maladie ou famine, l'armée était diminuée d'un tiers.
Si les vivres manquaient à Vitepsk, que serait-ce plus loin? Les officiers qu'il envoie pour en requérir, ne reparaissent plus, ou reviennent les mains vides. Le peu de farine ou de bestiaux qu'on parvient à réunir, est aussitôt dévoré par la garde: on entend les autres corps dire qu'elle exige et absorbe tout; que c'est comme une classe privilégiée. Ambulances, fourgons, troupeaux de boeufs, rien n'a pu suivre. Les hôpitaux ne suffisent plus aux malades: on y manque de vivres, de places, de médicamens.»
«Tout conseille donc de s'arrêter, et d'autant plus, qu'à dater de Vitepsk, il ne faut plus compter sur les bonnes dispositions des habitans. D'après ses ordres secrets, ils ont été sondés, mais inutilement. Comment les soulever pour une liberté dont ils ne comprennent pas même le nom? par où avoir prise sur ces peuples presque sauvages, sans propriétés, sans besoins? Qu'avait-on à leur arracher? Avec quoi les séduire? Leur seul bien était la vie, qu'ils emportaient dans des espaces presque infinis.»
Berthier ajouta: «que si nous marchions plus avant, les Russes auraient pour eux nos flancs trop alongés; la famine, et sur-tout leur puissant hiver; tandis qu'en s'arrêtant, l'empereur mettrait l'hiver de son côté, et se rendrait maître de la guerre; qu'il la fixerait à sa portée, au lieu de la suivre, trompeuse, vagabonde, indéterminée.»
Berthier et Daru répliquaient ainsi. L'empereur les écoutait doucement; plus souvent il les interrompait par des raisonnemens subtils: posant la question suivant ses désirs, ou la déplaçant, quand elle devenait trop pressante. Mais quelque fâcheuses que fussent les vérités qu'il eut à entendre, il les écouta patiemment et y répondit de même. Dans toute cette discussion, ses paroles, ses manières, tous ses mouvemens furent remarquables par une facilité, une simplicité, une bonhomie, qu'au reste il avait presque toujours dans son intérieur; ce qui explique pourquoi, malgré tant de malheurs, il est encore aimé par ceux qui ont vécu dans son intimité.
L'empereur, peu satisfait, fit venir successivement plusieurs des généraux de son armée; mais ses questions leur indiquèrent leurs réponses; et quelques-uns de ces chefs, nés soldats et accoutumés à obéir à sa voix, lui furent soumis dans ces entretiens, comme aux champs de bataille.
D'autres attendirent, pour dire leur avis, l'événement: taisant leur crainte, d'un malheur devant un homme toujours heureux, et leur opinion que le succès leur reprocherait peut-être un jour.
La plupart approuvèrent, sachant bien d'ailleurs, que quand même ils s'exposeraient à déplaire, en conseillant de s'arrêter, on n'en marcherait pas moins. Puisqu'il fallait courir de nouveaux dangers, ils aimèrent mieux paraître les affronter volontairement. Ils trouvaient moins d'inconvéniens à avoir tort avec lui, que raison contre lui.
Mais il y en eut un qui, non content de l'approuver, l'excita. Par une coupable ambition, il accrut sa confiance, en grossissant à ses yeux la force de sa division. Car après tant de fatigues, sans dangers, c'était un grand mérite aux chefs d'avoir su conserver, autour de leurs aigles, un plus grand nombre d'hommes. On satisfaisait ainsi l'empereur par son côté le plus faible, et le temps des récompenses arrivait. Celui-là, pour mieux plaire, répondait hardiment de l'ardeur de ses soldats, dont les visages amaigris s'accordaient mal avec les flatteries de leur chef. L'empereur croyait à cette ardeur, parce qu'elle lui plaisait, et parce qu'il ne voyait le soldat qu'à des revues: dans ces occasions où sa présence, la pompe militaire, cet entraînement mutuel des grandes réunions, exaltait les esprits; où, tout enfin, jusqu'à l'ordre secret des chefs, commandait l'enthousiasme.
Encore n'était-ce que de sa garde qu'il s'occupait ainsi. Dans l'armée, les soldats se plaignaient de son absence. «Ils ne le voyaient plus qu'aux jours des combats, quand il fallait mourir, jamais pour les faire vivre. Tous étaient là pour lui, et lui ne semblait plus y être pour eux.»
Ils souffraient et se plaignaient ainsi; mais sans assez sentir que c'était là un des malheurs attachés à cette campagne. La dispersion des corps d'armée étant indispensable, pour qu'ils pussent trouver des subsistances dans ces déserts, cette nécessité tenait Napoléon loin des siens. À peine sa garde pouvait-elle vivre et s'abriter autour de lui: le reste était hors de sa portée. Il est vrai que plusieurs imprudences venaient d'être commises; on ignore par quel ordre, au quartier-impérial, on avait osé retenir à leur passage, et pour la garde, plusieurs convois de vivres qui appartenaient à d'autres corps. Cette violence, jointe à la jalousie qu'inspirent toujours les corps d'élite, mécontenta l'armée.
Toutefois, le respect pour le vainqueur de l'Europe, et la nécessité soutenaient; on se sentait engagé trop avant; il fallait une victoire pour se dégager promptement; lui seul pouvait la donner; puis le malheur avait épuré l'armée: ce qui en restait n'en pouvait être que l'élite, d'esprit comme de corps. Pour être arrivé jusque-là, il fallait avoir résisté à tant d'épreuves! l'ennui et le mal-être de leurs misérables cantonnemens agitaient de tels hommes. Rester, leur paraissait insupportable; reculer, impossible; il fallait donc avancer.
Les grands noms de Smolensk et de Moskou n'effrayaient pas. Dans des temps et pour des hommes ordinaires, ce sol inconnu, ces peuples nouveaux, cet éloignement qui agrandit tout, aurait repoussé. C'était ce qui les attirait; ils ne se plaisaient que dans des situations hasardeuses, que plus de dangers rendent plus piquantes, et auxquelles des périls nouveaux donnent un air de singularité: émotions pleines d'attraits pour des esprits actifs qui avaient goûté de tout, et auxquels il fallait des choses nouvelles.
Alors, l'ambition était sans entraves; tout inspirait la passion de la renommée; on avait été lancé dans une carrière sans terme. Et comment mesurer l'ascendant qu'avait dû prendre, et l'élan qu'avait donné un puissant empereur, capable de dire à ses soldats d'Austerlitz, après cette victoire: «Donnez mon nom à vos enfans, je vous le permets; et si parmi eux il s'en trouve un digne de nous, je lui lègue tous mes biens, et je le nomme mon successeur.»
CHAPITRE III.
CEPENDANT la réunion des deux ailes de l'armée russe, vers Smolensk, avait forcé Napoléon de rapprocher l'un de l'autre ses corps d'armée. Aucun signal d'attaque n'était encore donné; mais la guerre l'entourait; elle semblait tenter son génie par des succès, et l'exciter par des revers.
À sa gauche, le 1er août, le duc de Reggio par une marche hardie sur Sébez, jusqu'à la hauteur d'Iakubowo, venait de tourner la gauche de Witgenstein. Ce général ennemi, laissé vers Drissa, avait à couvrir la route de Sébez à Pétersbourg. Craignant à la fois Oudinot et Macdonald, il se trouvait entre les deux chemins qui, de Polotsk et de Dünabourg, se réunissent à Sébez. Le 30 juillet, se sentant dépassé à gauche par Oudinot, il accourut, décidé à reprendre, par une victoire, cette branche de sa ligne d'opération.
Sa résolution a fait chanceler celle du duc de Reggio; le choc a duré deux jours; le maréchal français a cédé son avantage dans une position rétrécie, sur laquelle se concentraient tous les feux russes, il n'a point attaqué pour en sortir; il s'est retiré, et le Russe, sentant l'ennemi fléchir, en est devenu plus pressant; il a jeté du désordre dans notre retraite: plusieurs centaines de prisonniers et des bagages sont tombés entre les mains de Koulnief.
Witgenstein, échauffé par ce facile succès, l'a poussé sans mesure. Dans l'emportement de sa victoire, il fait passer la Drissa à Koulnief et à douze mille hommes, pour aller à la poursuite d'Albert et de Legrand. Ceux-ci s'étaient arrêtés; ils se couvraient d'une colline, et voyant le général russe s'aventurer imprudemment dans un défilé entre eux et la rivière, ils s'élancent tout-à-coup sur lui, le renversent, le tuent, et lui font perdre avec la vie, huit canons et deux mille hommes.
La-mort, de Koulnief fut, dit-on, héroïque; un boulet lui brisa les deux jambes et l'abattit sur ses propres canons: alors, voyant les Français s'approcher, il arracha ses décorations, et s'indignant contre lui-même de sa témérité, il se condamna à mourir sur le lieu même de sa faute, en ordonnant aux siens de l'abandonner. Toute l'armée russe le regretta; elle accusa de ce revers un de ces hommes dont la bizarrerie de Paul avait cru faire des généraux, à l'époque où cet empereur, tout nouveau, imagina d'entrer comme un vainqueur triomphant dans son paisible héritage.
La témérité passa, avec la victoire, du camp russe dans le camp des Français; ce succès inattendu les exalte; ils oublient à quelle faute ils le doivent; et sans songer qu'ils imitent l'imprudence dont ils viennent de profiter, ils se précipitent sur les traces des Russes. L'avant-garde française fait ainsi deux lieues tête baissée, et n'ouvre les yeux sur sa témérité que pour se voir en présence de l'armée russe. Alors ramené et rejeté à son tour derrière la Drissa, Oudinot perd tout son avantage; bientôt même Witgenstein, ayant reçu des renforts, le repousse jusque sur Polotsk, et va reprendre tranquillement sa première position d'Osweia. Ce fut alors que Napoléon, mécontent, envoya de ce côté Saint-Cyr et les Bavarois; ce qui porta à trente-cinq mille hommes ce corps d'armée.
Presqu'en même temps on apprit à Vitepsk que l'avant-garde du vice-roi avait eu des succès vers Suraij, mais qu'au centre, près du Dnieper, à Inkowo, Sébastiani, surpris par le nombre, avait été battu.
Napoléon écrivait alors au duc de Bassano d'annoncer chaque jour de nouvelles victoires aux Turcs. Vraies ou fausses, il n'importait, pourvu que ces communications suspendissent leur paix avec les Russes. Il s'occupait encore de ce soin, quand des députés de la Russie-Rouge vinrent à Vitepsk, et apprirent à Duroc, qu'ils avaient entendu le canon des Russes proclamer la paix de Bucharest. Cette paix, signée par Kutusof, avait été ratifiée le 14 juillet.
À cette nouvelle, que Duroc transmit à Napoléon, celui-ci fut saisi d'un violent chagrin. Il ne s'étonne plus du silence d'Alexandre. D'abord, c'est la lenteur des négociations de Maret qu'il accuse; puis l'aveugle ineptie des Turcs à qui leurs paix étaient toujours plus funestes que leurs guerres: enfin la perfide politique de ses alliés, qui tous, dans cet éloignement, et dans l'obscurité du sérail, avaient sans doute osé se réunir contre le dominateur de tous.
Cet événement lui rend une prompte victoire encore plus nécessaire. Tout espoir de paix est détruit. Il vient de lire les proclamations des Russes. Pour des peuples grossiers, elles devaient être grossières: en voici quelques passages: «L'ennemi, avec une perfidie sans pareille, annonce la destruction de notre pays. Nos braves veulent se jeter sur ses bataillons et les détruire; mais nous ne voulons pas les sacrifier sur les autels de ce Moloch. Il faut une levée générale contre le tyran universel. Il vient, la trahison dans le coeur et la loyauté sur les lèvres, nous enchaîner avec ses légions d'esclaves. Chassons cette race de sauterelles. Portons la croix dans nos coeurs, le fer dans nos mains. Arrachons les dents à cette tête de lion, et renversons le tyran qui veut renverser la terre.»
L'empereur s'émut. Ces injures, ces succès, ces revers, tout l'excite. La marche en avant de Barclay sur trois colonnes, vers Rudnia, qu'avait décelée l'échec d'Inkowo, et la vigoureuse défensive de Witgenstein, promettaient une bataille. Il fallait opter entre elle et une défensive longue, pénible, sanglante, inaccoutumée, difficile à soutenir à cette distance de ses renforts, et encourageante pour ses ennemis.
Napoléon se décide: mais sa décision, sans être téméraire, est grande et hardie comme l'entreprise. S'il s'écarte d'Oudinot, c'est après l'avoir renforcé de Saint-Cyr, et lui avoir ordonné de se lier au duc de Tarente: s'il marche à l'ennemi, c'est en changeant devant lui, à sa portée et à son insu, sa ligne d'opération de Vitepsk contre celle de Minsk; sa manoeuvre est si bien combinée, il a accoutumé ses lieutenans à tant de ponctualité, de précision et de secret, que dans quatre jours, pendant que l'armée ennemie surprise cherchera vainement un Français devant elle, lui se trouvera, avec une masse de cent quatre-vingt-cinq mille hommes, sur le flanc gauche et sur les derrières de cet ennemi, qui, un moment, osa concevoir la pensée de le surprendre.
Cependant, l'étendue et la multiplicité des opérations, qui de toutes parts appellent sa présence, le retiennent encore à Vitepsk. Ce n'est que par ses lettres qu'il peut être présent par-tout. Sa tête seule travaille; il se plaît à croire que ses ordres, pressans et répétés, suffiront pour vaincre même la nature.