Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l'année 1812. Tome I

Part 11

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Après un combat aussi vif, le roi de Naples et le vice-roi hésitaient à se hasarder dans un pays si couvert, quand l'empereur survint; ils accoururent vers lui, lui montrant ce qui venait d'être fait, et ce qui restait à faire. Napoléon se porta d'abord sur le sommet le plus élevé et le plus près de l'ennemi: de là son génie, planant sur tous les obstacles, eut bientôt percé le mystère de ces forêts et l'épaisseur de ces montagnes: il ordonna sans hésiter, et ces bois qui avaient arrêté l'audace des deux princes, furent traversés de part en part: enfin, ce soir-là même, du haut de sa double colline, Vitepsk put voir nos tirailleurs déboucher dans la plaine qui l'environne.

Ici, tout arrêta l'empereur; la nuit, la multitude des feux ennemis qui couvraient cette plaine, une terre inconnue, la nécessité de la reconnaître pour y diriger les divisions, et sur-tout le temps qu'il fallait à cette foule de soldats, engagés dans un long et étroit défilé, pour en sortir. On fit donc halte pour respirer, pour se reconnaître, se rallier, se nourrir, et préparer ses armes pour le lendemain. Napoléon coucha sous sa tente, sur une hauteur à gauche de la grande route, et derrière le village de Kukowiaczi.

CHAPITRE VIII.

LE 27, l'empereur parut aux avant-postes avant le jour; ses premiers rayons lui montrèrent enfin l'armée russe campée sur une plaine haute, qui domine toutes les avenues de Vitepsk. La Luczissa, rivière qui s'est creusé profondément son lit, marquait le pied de cette position. En avant d'elle, dix mille cavaliers et quelque infanterie semblaient vouloir en défendre les approches: l'infanterie au centre sur la grande route, sa gauche dans des bois élevés; toute la cavalerie à droite, en ligne redoublée, et s'appuyant à la Düna.

Le front des Russes n'était plus en face de notre colonne, mais sur notre gauche; il avait changé de direction avec le fleuve, qu'un détour éloignait de nous; il fallut que la colonne française, après avoir passé sur un pont étroit un ravin qui la séparait de ce nouveau champ de bataille, se déployât par un changement de front à gauche, l'aile droite en avant, pour conserver de ce côté l'appui du fleuve, et faire face à l'ennemi: déjà sur les bords de ce ravin, près du pont, et à gauche de la grande route, un monticule isolé avait attiré l'empereur. De là, il pouvait voir les deux armées, placé sur le côté du champ de bataille, comme l'est un témoin dans un duel.

Ce furent deux cents voltigeurs parisiens, du neuvième régiment de ligne, qui débouchèrent les premiers; ils furent aussitôt jetés à gauche devant toute la cavalerie russe, s'appuyant comme elle à la Düna, et marquant la gauche de la nouvelle ligne; le seizième de chasseurs à cheval vint ensuite, puis quelques pièces légères. Les Russes nous regardaient froidement défiler devant eux, et préparer notre attaque.

Cette inaction nous était favorable: mais le roi de Naples, qu'enivraient tant de regards, se livrant à sa fougue ordinaire, précipita les chasseurs du seizième sur toute la cavalerie russe; on vit alors avec effroi cette faible ligne française, rompue dans sa marche par un terrain tranché de profondes ravines, s'avancer contre les masses ennemies. Ces malheureux, se sentant sacrifiés, marchaient avec hésitation à une perte certaine. Aussi, dès le premier mouvement que firent les lanciers de la garde russe, tournèrent-ils le dos: mais les ravins, qu'il fallait repasser, arrêtèrent leur fuite: ils furent atteints, et culbutés dans ces bas-fonds, où beaucoup périrent; le reste se réfugia près du cinquante-troisième régiment de ligne, qui les protégea.

Cette charge heureuse des lanciers de la garde russe, les avait fait pénétrer jusqu'au pied de la colline d'où Napoléon donnait aux corps d'armée leur direction. Quelques chasseurs de la garde française venaient de mettre pied à terre, suivant l'usage, pour former une enceinte autour de lui, ils écartèrent les lanciers ennemis à coups de carabine. Ceux-ci, repoussés, rencontrèrent, en retournant sur leurs pas, les deux cents voltigeurs parisiens, que la fuite du seizième de chasseurs à cheval avait laissés seuls entre les deux armées; ils les assaillirent. Tous les regards se fixèrent alors sur ce point.

Des deux côtés on jugeait ces fantassins perdus: mais seuls, ils ne désespérèrent pas d'eux-mêmes. D'abord leurs capitaines gagnèrent, en combattant, un terrain entrecoupé de buissons et de crevasses, que bordait la Düna: tous s'y réunirent aussitôt, par l'habitude que chacun avait de la guerre, par le besoin de s'appuyer l'un de l'autre, et par le danger qui rapproche. Alors, comme il arrive toujours dans les périls imminens, ils se regardent entre eux, les plus jeunes, leurs anciens, et tous, leurs officiers cherchant à lire dans leur contenance ce qu'ils devaient espérer, craindre, ou faire: ils se virent pleins d'assurance, et tous comptant, les uns sur les autres, chacun compta plus sur soi-même.

On s'aida du terrain avec habileté. Les lanciers russes, embarrassés dans les broussailles et arrêtés par les cravasses, alongeaient en vain leurs longues lances, pendant qu'ils cherchaient à pénétrer, atteints par les balles, ils tombaient blessés, leurs corps et ceux de leurs chevaux s'ajoutaient aux obstacles que présentait le terrain. Enfin, ils se rebutèrent; leur fuite, les cris de joie de notre armée, l'ordre d'honneur, que l'empereur envoya sur-le-champ même aux plus braves, ses paroles que l'Europe a lues, tout apprit à ces vaillans soldats, leur gloire, qu'ils n'appréciaient pas encore, les belles actions paraissant toujours simples à ceux qui les font. Ils s'étaient crus près d'être tués ou pris, ils se virent presque au même instant victorieux et récompensés.

Cependant, l'armée d'Italie et la cavalerie de Murat, que suivaient trois divisions du premier corps, confiées, depuis Wilna, au comte de Lobau, attaquaient la grande route, et les bois où s'appuyait la gauche de l'ennemi. L'engagement fut d'abord vif, mais il tourna court. L'avant-garde russe se retira précipitamment derrière le ravin de la Luczissa, pour ne pas y être jetée. Alors l'armée ennemie se trouva toute réunie sur l'autre rive; elle présentait quatre-vingt mille hommes.

Leur contenance audacieuse, dans une forte position, et devant une capitale, trompa Napoléon: il crut qu'ils tiendraient à honneur de s'y défendre. Il n'était que onze heures; il fit cesser l'attaque, afin de pouvoir parcourir paisiblement tout le front de la ligne, et de se préparer à un combat décisif pour le jour suivant. D'abord, il s'alla placer sur un tertre, parmi les tirailleurs, au milieu desquels il déjeûna. De là, il observait l'ennemi, dont une balle blessa l'un des siens; fort près de lui. Les heures suivante furent employées à parcourir, à reconnaître le terrain, et à attendre les autres corps d'armée.

Napoléon annonçait une bataille pour le lendemain. Ses adieux à Murat furent ces paroles: «À demain à cinq heures, le soleil d'Austerlitz!» Elles expliquent cette suspension d'hostilités au milieu du jour, au milieu d'un succès qui animait les soldats. Eux furent étonnés de cette inaction, à l'instant où ils avaient atteint une armée, dont la fuite les épuisait. Murat, que chaque jour un espoir pareil avait déçu, fit observer à l'empereur que Barclay ne se montrait si audacieux à cette heure, qu'afin de pouvoir se retirer plus tranquillement pendant la nuit. Ne pouvant persuader son chef, il alla témérairement planter sa tente sur le bord de la Luczissa, presque au milieu des ennemis. Cette position plut à son désir, d'entendre les premiers bruits de leur retraite, à son espoir de la troubler, et à son caractère aventureux.

Murat se trompait, et il parut avoir le mieux vu; Napoléon avait raison, et l'événement lui donna tort: tels sont les jeux de la fortune. L'empereur des Français avait bien jugé des intentions de Barclay. Le général russe, croyant Bagration vers Orcha, s'était décidé à se battre pour lui donner le temps de le joindre. Ce fut la nouvelle, qu'il reçut le soir, de la retraite de Bagration par Novoï-Bickof, vers Smolensk, qui changea subitement sa détermination.

En effet, le 28, dès l'aurore, Murat fit dire à l'empereur qu'il allait poursuivre les Russes, qu'on n'apercevait déjà plus; Napoléon persévéra dans son opinion, s'obstinant à prétendre que toute l'armée ennemie était là, et qu'il fallait avancer prudemment; cela fit perdre du temps. Enfin il monta à cheval; chaque pas détruisit son illusion: il se trouva bientôt au milieu du camp que Barclay venait d'abandonner.

Tout y attestait la science de la guerre: heureux emplacement, la symétrie de toutes ses parties, l'exacte et exclusive observation de l'emploi auquel chacune d'elles avait été destinée; l'ordre, la propreté qui en resultaient; du reste, rien d'oublié, pas une arme, pas un effet, aucune trace, rien enfin, dans cette marche subite et nocturne, qui pût indiquer au-delà du camp la route que les Russes venaient de suivre. Il parut plus d'ordre dans leur défaite que dans notre victoire! vaincus, ils nous laissaient en fuyant des leçons dont les vainqueurs ne profitent jamais: soit que le bonheur méprise, ou qu'on attende le malheur pour se corriger.

Un soldat russe, qu'on surprit endormi sous un buisson, fut le seul résultat de cette journée qui devait être décisive. On entra dans Vitepsk, qu'on trouva déserte comme le camp des Russes; quelques Juifs immondes et des jésuites y étaient seuls restés; on les questionna, mais en vain. Toutes les routes furent essayées inutilement. Les Russes s'étaient-ils dirigés vers Smolensk? avaient-ils remonté la Düna? Enfin, une bande de Cosaques irréguliers nous attira dans cette dernière direction, pendant que Ney tentait la première. Nous fîmes six lieues dans un sable profond, à travers une poussière épaisse, et par une chaleur suffocante; la nuit nous arrêta autour d'Aghaponovchtchina.

Pendant que desséchée, altérée et épuisée de fatigue et de faim, l'armée n'y recueillait qu'une eau bourbeuse, Napoléon, le roi de Naples, le vice-roi et le prince de Neufchâtel tinrent conseil sous les tentes impériales, dressées dans la cour d'un château et sur une hauteur à gauche de la grande route.

«Cette victoire tant désirée, tant poursuivie, et que chaque jour rendait plus nécessaire, venait donc encore de s'échapper de nos mains comme à Wilna. On avait rejoint l'arrière-garde russe, il est vrai; mais était-ce celle de leur armée? n'était-il pas plus vraisemblable que Barclay avait fui vers Smolensk par Rudnia; jusqu'où faudrait-il donc poursuivre les Russes, pour les décider à une bataille? la nécessité d'organiser la Lithuanie reconquise, de former des magasins, des hôpitaux, d'établir un nouveau point de repos, de défense, et de départ, pour une ligne d'opération qui s'allogeait d'une manière si effrayante, tout enfin ne devait-il pas décider à s'arrêter sur les confins de la vieille Russie?»

À ces motifs se joignirent les rayons d'un soleil dévorant, réfléchi par un sable ardent. L'empereur fatigué se décida: le cours de la Düna et celui du Borysthène marquèrent la ligne française. L'armée fut ainsi cantonnée sur les bords de ces deux fleuves et dans leur intervalle: Poniatowski et ses Polonais à Mohilef; Davoust et le premier corps à Orcha, Dubrowna et Luibowiczi; Murat, Ney, l'armée d'Italie et la garde, depuis Orcha et Dubrowna jusqu'à Vitepsk et Suraij. Les avant-postes à Lyadi et Inkowo, devant ceux de Barclay et de Bagration: car ces deux armées ennemies, l'une fuyant Napoléon au travers de la Düna, par Drissa et Vitepsk, l'autre s'échappant des mains de Davoust au travers de la Bérézina et du Borysthène, par Bobruisk, Bickof et Smolensk, venaient enfin de se réunir dans l'intervalle de ces deux fleuves.

Les grands corps détachés de l'armée centrale, étaient alors placés comme il suit: à la droite Dombrowski, devant Bobruisk et devant le corps de douze mille hommes du général russe Hoertel.

À la gauche, le duc de Reggio et Saint-Cyr à Polotsk et à Bieloé, sur la route de Pétersbourg, que défendait Witgenstein avec trente mille hommes.

À l'extrême gauche, Macdonald et trente-huit mille Prussiens et Polonais devant Riga. Ils se prolongeaient à droite sur l'Aa et vers Dünabourg.

En même temps, Schwartzenberg et Regnier, à la tête des corps saxon et autrichien, occupaient vers Slonim l'intervalle du Niémen au Bug, couvrant Varsovie et les derrières de la grande-armée, que Tormasof inquiétait. Le duc de Bellune partait de la Vistule avec une réserve de quarante mille hommes; enfin Augereau rassemblait une onzième armée à Stettin.

Quant à Wilna, le duc de Bassano y était resté au milieu des envoyés de plusieurs cours. Ce ministre gouvernait la Lithuanie, correspondait avec tous les chefs, leur envoyait les instructions qu'il recevait de Napoléon, et poussait en avant les vivres, les recrues et les traîneurs, à mesure qu'ils lui arrivaient.

Dès que l'empereur eut pris sa résolution, il revint à Vitepsk avec ses gardes; là, le 28 juillet, en entrant dans son quartier-impérial, il-détacha son épée, et, la posant brusquement sur les cartes dont ses tables étaient couvertes, il s'écria: «Je m'arrête ici, je veux m'y reconnaître, y rallier, y reposer mon armée, et organiser la Pologne; la campagne de 1812 est finie! celle de 1815 fera le reste.»

LIVRE CINQUIÈME.

CHAPITRE I.

LA Lithuanie conquise, le but de la guerre était atteint, et pourtant la guerre semblait à peine commencée; car on avait vaincu les lieux, et non les hommes. L'armée russe était entière; ses deux ailes, séparées par la vivacité d'une première attaque, venaient de se réunir. On était dans la plus belle saison de l'année. Ce fut dans cette situation que Napoléon se crut irrévocablement décidé à s'arrêter sur les rives du Borysthène et de la Düna. Alors il put tromper d'autant mieux sur ses intentions, qu'il se trompa lui-même.

Déjà, sa ligne de défense est tracée sur ses cartes: l'artillerie de siége marche sur Riga; à cette ville forte s'appuiera la gauche de l'armée; puis à Dünabourg et à Polotsk, elle va garder une défensive menaçante. Vitepsk, si facile à fortifier, et ses hauteurs boisées, serviront de camp retranché au centre. De là jusqu'au sud, la Bérézina et ses marais, que couvre le Borysthène, n'offrent pour passage que quelques défilés: peu de troupes y suffiront. Plus loin, Bobruisk marque là droite de cette grande ligne, et l'ordre est donné de se saisir de cette forteresse. Quant au reste, on compte sur l'insurrection des provinces populeuses du sud: elles aideront Schwartzenberg à chasser Tormasof, et l'armée s'accroîtra de leurs nombreux Cosaques. Un des plus grands propriétaires de ces provinces un seigneur, en qui tout, jusqu'à l'extérieur, est distingué, est accouru se joindre aux libérateurs de sa patrie. C'est lui que l'empereur désigne pour commander cette insurrection.

Dans cette position, rien ne manquera: la Courlande nourrira Macdonald; la Samogitie, Oudinot; les plaines fertiles de Klubokoé, l'empereur; les provinces du sud feront le reste. D'ailleurs, le grand magasin de l'armée est à Dantzick, ses grands entrepôts à Wilna et à Minsk. Ainsi l'armée se trouvera liée au sol qu'elle vient d'affranchir; et sur cette terre, fleuve, marais, productions, habitans, tout s'unit à nous, tout est d'accord pour se défendre.

Tel fut le plan de Napoléon. On le vit alors parcourir Vitepsk et ses environs, comme pour reconnaître des lieux qu'il devait long-temps habiter. Des établissemens de toute espèce y furent formés. Trente fours, qui pouvaient donner à la fois vingt-neuf mille livres de pain, s'y construisirent. On ne s'en tint pas à l'utile, on voulut des embellissemens. Des maisons de pierre gâtaient la place du palais, l'empereur ordonna à sa garde de les abattre et d'enlever les débris. Déjà même, il songe aux plaisirs de l'hiver: des acteurs de Paris viendront à Vitepsk; et comme cette ville est déserte, des spectatrices de Varsovie et de Wilna y seront attirées.

Alors son étoile l'éclairait: heureux, s'il n'eût pas pris ensuite les mouvemens de son impatience pour des inspirations de génie! Mais, quoi qu'on ait pu dire, il ne se laissa emporter que par lui-même: car en lui tout venait de lui, et ce fut sans succès qu'on tenta sa prudence. Vainement alors, l'un de ses maréchaux lui promit le soulèvement des Russes, à la lecture des proclamations que ses officiers d'avant-garde étaient chargés de répandre. Des Polonais avaient enivré ce général, de promesses inconsidérées, dictées par cet espoir trompeur, commun à tous les exilés, dont ils abusent l'ambition des chefs qui s'y confient.

Mais celui dont les excitations furent les plus vives et les plus fréquentes, fut Murat. Ce roi, que le repos fatiguait, insatiable de gloire, et qui sentait l'ennemi près de lui, ne put se contenir. Il quitte l'avant-garde, il vient à Vitepsk, et seul avec l'empereur, il s'emporte: «il accuse l'armée russe de lâcheté: à l'entendre, il semble que devant Vitepsk, elle ait manqué à un rendez-vous, comme s'il eût été question d'un duel. C'était une armée terrifiée, que sa cavalerie légère mettrait seule en déroute.» Cet emportement d'ardeur fit sourire Napoléon; puis pour le modérer: «Murat, lui dit-il, la première campagne de Russie est finie; plantons ici nos aigles. Deux grands fleuves marquent notre position; élevons des blocs-house sur cette-ligne: que les feux se croisent par-tout: formons le bataillon carré. Des canons aux angles et à l'extérieur. Que l'intérieur contiennent les cantonnemens et les magasins. 1813 nous verra à Moskou, 1814 à Pétersbourg. La guerre de Russie est une guerre de trois ans!»

Ainsi son génie concevait tout par masses, et il voyait une armée de quatre cent mille hommes comme un régiment.

Ce jour-là même, il interpela hautement un administrateur par ces mots remarquables: «Pour vous, monsieur, songez à nous faire vivre ici: car, ajouta-t-il à haute voix, en s'adressant à ses officiers, nous ne ferons pas la folie de Charles XII!» Mais bientôt, ses actions démentirent ses paroles, et chacun s'étonna de son indifférence à donner des ordres pour un si grand établissement. À gauche, on n'envoyait à Macdonald, ni les instructions ni les moyens de s'emparer de Riga; à droite, c'était Bobruisk qu'il fallait prendre. Cette forteresse s'élève du lieu d'un vaste et profond marais. Ce fut de la cavalerie qu'on chargea de l'assiéger.

Autrefois Napoléon n'ordonnait guère qu'avec la possibilité d'être obéi, mais les merveilles de la guerre de Prusse avaient eu lieu, et depuis, l'impossibilité ne fut plus admise. On ordonnait toujours, tout devant être tenté, puisque jusque-là tout avait réussi. Cela fit d'abord faire de grands efforts, qui tous ne furent pas heureux. On se rebuta; mais le chef persistait: il s'était accoutumé à tout commander; on s'accoutuma à ne pas tout exécuter.

Cependant Dombrowski fut laissé devant cette place avec sa division polonaise, que Napoléon disait être de huit mille hommes, quoiqu'il sût bien qu'elle n'était alors que de douze cents hommes; mais telle était sa coutume; soit qu'il crût que ses paroles seraient répétées, et qu'elles tromperaient l'ennemi; soit que par cette évaluation exagérée, il voulût faire sentir à ses généraux tout ce qu'il attendait d'eux.

Restait Vitepsk. De ses maisons, la vue plonge à pic dans la Düna, ou jusqu'au fond des précipices dont ses murs sont environnés. Dans ces contrées, les neiges séjournent long-temps sur les terres: elles filtrent au travers de ses parties les moins solides, qu'elles pénètrent profondément, qu'elles délavent et effondrent. De là ces profonds ravins si inattendus, qu'aucun mouvement de terrain ne fait prévoir, inaperçus à quelques pas de leurs bords, et qu'on a vu, dans ces vastes plaines, surprendre et arrêter tout-à-coup des charges de cavalerie.

Il ne fallait à des Français qu'un mois pour mettre cette ville à l'abri d'un siège, même régulier: on négligea d'ajouter ce peu d'art à la nature. En même temps quelques millions indispensables à la levée des troupes lithuaniennes, leur furent refusés. C'était le prince Sangutsko qui devait aller commander l'insurrection du sud: on le retint au quartier impérial.

Au reste, la modération des premiers discours de Napoléon n'avait pas trompé ceux de son intérieur. Ils se rappelaient qu'à la première vue du camp vide des Russes, et de Vitepsk abandonnée, les entendant se réjouir de cette conquête, il s'était retourné brusquement vers eux, en s'écriant: «Croyez-vous donc que je sois venu de si loin pour conquérir cette masure!» On savait d'ailleurs qu'avec un grand but, il ne formait jamais qu'un plan vague, n'aimant à prendre conseil que de l'occasion, ce qui convenait à la promptitude de son génie.

Au reste, l'armée entière fut comblée des faveurs de son chef. S'il rencontrait des convois de blessés, il les arrêtait, s'informait de leur sort, de leurs souffrances, des actions où ils avaient succombé, et ne les quittait qu'après les avoir consolés par ses paroles et secourus de ses largesses.

On remarqua pour sa garde des attentions particulières; lui-même en passait chaque jour la revue, prodiguant la louange, quelquefois le blâme, mais qui ne tombait guère que sur les administrateurs; ce qui plaidait aux soldats et détournait leurs plaintes.

Souvent il envoyait du vin de sa table au factionnaire le plus près de lui. Un jour on le vit rassembler l'élite de ses gardes; il s'agissait de leur donner un nouveau chef; ce fut de sa voix, de sa main, et avec son épée qu'il le leur présenta: puis il l'embrassa en leur présence. Tant de soins furent attribués, par les uns, à sa reconnaissance pour le passé, et par d'autres, à son exigence pour l'avenir.

Ceux-ci voyaient bien que, pendant les premiers jours, Napoléon s'était flatté de recevoir de nouvelles propositions de paix de la part d'Alexandre, et que la misère et l'affaiblissement de l'année l'avaient occupé. Il fallait bien laisser à la longue file des traîneurs et des malades, le temps de joindre, les uns leurs corps, les autres les hôpitaux. Enfin créer ces hôpitaux, rassembler des vivres, refaire les chevaux, et attendre les ambulances, l'artillerie, les pontons, qui se traînaient encore péniblement dans les sables lithuaniens pour nous atteindre. Sa correspondance avec l'Europe devait encore le distraire. Enfin, un ciel dévorant l'arrêtait car tel est ce climat: le ciel y est extrême, immoderé, il dessèche ou inonde, brûle ou glace cette terre et ses habitans, qu'il semble fait pour protéger: atmosphère perfide, dont la chaleur amollissait nos corps, comme pour les rendre plus accessibles aux frimas, qui devaient bientôt les pénétrer.

L'empereur n'y était pas le moins sensible, mais quand le repos l'eut rafraîchi, qu'il ne vit arriver aucun envoyé d'Alexandre, et que ses premières dispositions furent prises, l'impatience le saisit. On le vit inquiet: soit que, comme à tous les hommes d'action, l'inaction lui pesât, et qu'à l'ennui d'attendre il préférât le péril, ou qu'il fût agité par cet espoir d'acquérir qui, chez la plupart, est plus fort que la douceur de conserver, ou la crainte de perdre.

Ce fut alors sur-tout que l'image de Moskou prisonnière obséda sois esprit: c'était le terme de ses craintes, le but de ses espérances. Dans sa possession, il trouvait tout. Dès lors, on commença à prévoir qu'un génie ardent, inquiet, accoutumé aux voies courtes, n'attendrait pas huit mois, quand il sentait son but à sa portée, quand vingt journées suffisaient pour l'atteindre.

Au reste, qu'on ne se presse pas de juger cet homme extraordinaire sur des faiblesses communes à tous les hommes: on va l'entendre lui-même, on verra jusqu'à quel point sa position politique compliquait sa position militaire. Plus tard encore, on blâmera moins la résolution qu'il va prendre, quand on verra que le sort de la Russie tint à un jour de santé de plus, qui manqua à Napoléon sur le champ même de la Moskowa.