Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l'année 1812. Tome I

Part 10

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Les ponts de bois et les longues chaussées que, pour en approcher, il a fallu jeter sur les marécages qui la bordent, aboutissent à une ville nommée Borizof, située sur sa rive gauche, du côté de la Russie. Cette rive est en général moins basse que la droite; remarque applicable à toutes les rivières qui, dans ce pays, coulent dans la direction d'un pôle à l autre, leur rive orientale dominant leur rive occidentale, comme l'Asie, l'Europe.

Ce passage était important, Davoust y prévint Bagration, en se saissisant de Minsk le 8 juillet, ainsi que de tout le pays depuis la Vilia jusqu'à la Bérézina; aussi, quand le prince russe et son armée, qu'Alexandre appelait vers le nord, poussèrent leurs éclaireurs, d'abord sur Lida, puis successivement sur Olzanie, Vieznowe, Trobi, Bolzoï et Sobsnicki, ils se heurtèrent contre Davoust et furent forcés de se replier sur eux-mêmes. Alors se dirigeant un peu plus en arrière et à droite, ils firent une nouvelle tentative sur Minsk: mais ils y sentirent encore Davoust. Un faible peloton de l'avant-garde du maréchal y entrait par une porte, quand l'avant-garde de Bagration s'y présentait par une autre, et le Russe se replia encore au sud, dans ses marais.

À cette nouvelle, en voyant Bagration et quarante mille Russes coupés de l'armée d'Alexandre, et enveloppés par deux fleuves et deux armées, Napoléon s'écria: «Ils sont à moi!» En effet, il ne s'en fallut pas de trois marches que Bagration ne fût complètement cerné. Mais Napoléon, qui depuis accusa Davoust de l'évasion de l'aile gauche des Russes, pour être resté quatre jours dans Minsk, et plus justement ensuite le roi de Westphalie, venait de mettre ce monarque sous les ordres du maréchal. Ce fut changement trop tardif, et au milieu d'une opération qui en détruisit l'ensemble.

Cet ordre était arrivé dans l'instant où Bagration, repoussé de Minsk, n'avait plus pour retraite qu'une chaussée longue et étroîte. Elle s'élève sur les marais de Nieswig, Shlutz, Glusck et Bobruisk. Davoust écrivit au roi de pousser vivement les Russes dans ce défilé, dont il allait à Glusck occuper l'issue. Bagration n'en aurait pu revenir. Mais le roi, déjà irrité des reproches que l'incertitude et la lenteur de ses premières opérations lui avaient attirés, ne put souffrir pour chef un sujet; il quitta son armée, sans se faire remplacer, sans même, s'il faut en croire Davoust, communiquer à aucun de ses généraux l'ordre qu'il venait de recevoir; on le laissa libre de se rétirer en Westphalie, sans sa garde, ce qu'il fit.

Cependant, Davoust attendit vainement à Glusck Bagration. Ce général n'étant plus assez poussé par l'armée westphalienne, put faire un nouveau détour vers le sud, gagner Bobruisk, y traverser la Bérézina, et atteindre le Borysthène vers Bickof. Là encore, si l'armée westphalienne eût eu un chef, si ce chef eût serré le Russe de plus près, s'il l'eût remplacé à Bickof, quand il se heurta à Mohilef contre Davoust, il est certain qu'alors Bagration, pris entre les Westphaliens, Davoust, le Borysthène et la Bérézina, eût été forcé de vaincre ou de se rendre. Car on a vu que le prince russe n'avait pu passer la Bérézina qu'à Bobruisk, ni atteindre le Borysthène que vers Novoï-Bickof, à quarante lieues au midi d'Orcha, et à soixante lieues de Vitepsk, qui était son but.

Se trouvant jeté si loin de sa direction, il se hâta de la regagner, en remontant le Borysthène jusqu'à Mohilef. Mais il y trouva encore Davoust, qui l'avait prévenu là comme à Lida, en passant la Bérézina, sur le point même où Charles XII l'avait franchie.

Ce maréchal n'attendait pourtant pas le prince russe sur le chemin de Mohilef. Il le supposait déjà sur la rive gauche du Borysthène. Leur surprise mutuelle tourna d'abord à l'avantage de Bagration, qui lui enleva tout un régiment de cavalerie légère. Bagration avait alors trente-cinq mille hommes, Davoust, douze mille. Le 23 juillet celui-ci choisit un terrain haut, défendu par un ravin, et resserré entre deux bois. Les Russes ne pouvaient s'étendre sur ce champ de bataille; néanmoins ils l'acceptèrent. Leur nombre y fut inutile; ils attaquèrent en hommes sûrs de vaincre; ils ne songèrent seulement pas à profiter des bois; pour tourner la droite de Davoust.

Ces Moskovites ont dit qu'au milieu du combat, l'effroi de se trouver en présence de Napoléon les avait troublés; car chaque général ennemi le croyait devant lui, Bagration à Mohilef, et Barclay à Drissa. On croyait le voir par-tout à la fois; tant la renommée agrandit l'homme de génie, en remplit le monde, et en fait comme un être surnaturel, en le rendant présent par-tout.

Ce choc fut violent et opiniâtre de la part des Russes, mais sans combinaison. Bagration, rudement repoussé, fut encore forcé de retourner sur ses pas. Il alla passer le Borysthène à Novoï-Bickof, où il centra dans l'intérieur de la Russie, pour se joindre enfin à Barclay, au-delà de Smolensk.

Napoléon dédaigna d'attribuer ce mécompte à l'habileté du général ennemi: il s'en prit aux siens. Déjà, il sentait que sa présence était par-tout nécessaire, ce qui la rendait par-tout impossible. Le cercle de ses opérations s'était tellement agrandi, que, forcé de rester au centre, il manquait sur toute la circonférence. Ses généraux, fatigués comme lui, trop indépendans les uns des autres, trop séparés, et en même temps trop dépendans de lui, osaient moins et attendaient souvent ses ordres. Son influence s'affaiblissait dans cette étendue. Il fallait une trop grande ame pour un aussi grand corps: la sienne, quelque vaste qu'elle fût, n'y pouvait suffire.

Mais enfin, le 16 juillet l'armée entière était en mouvement. Pendant que tout se hâtait et s'efforçait ainsi, il était encore dans Wilna, qu'il faisait fortifier. Il y ordonnait la levée de onze regimens lithuaniens. Il y établissait le duc de Bassano, pour gouverner la Lithuanie, et comme centre de communication administrative, politique, et même militaire, entre lui, l'Europe, et les généraux commandant les corps d'armée qui ne devaient pas le suivre à Moskou.

Cette apparente inaction de Napoléon dans Wilna dura vingt jours: les uns crurent que, se trouvant au centre de ses opérations avec une forte réserve, il attendait l'événement, prêt à se porter vers Davoust, Murat, ou Macdonald; d'autres pensèrent que l'organisation de la Lithuanie, et la politique de l'Europe, dont il était plus près à Wilna, le retenaient dans cette ville, ou qu'il ne prévoyait pas d'obstacles dignes de lui jusqu'à la Düna: en quoi il ne se trompa point, mais ce qui le flatta trop. L'évacuation précipitée de la Lithuanie par les Russes, sembla l'éblouir: l'Europe put en juger; ses bulletins répétèrent ses paroles.

«Le voilà donc, cet empire de Russie, de loin si redoutable! C'est un désert où ses peuples dispersés sont insuffisans; ils seront vaincus par son étendue, qui devait les défendre: ce sont des barbares! À peine ont-ils des armes! Point de recrues prêtes. Il faut plus de temps à Alexandre pour les rassembler, qu'à lui pour arriver à Moskou. Il est vrai que sans cesse, depuis le passage du Niémen, le ciel inonde ou brûle une terre sans abri: mais cette calamité est moins un obstacle à la rapidité de notre agression, qu'une entrave à la fuite des Russes; ils sont vaincus sans combats, par leur seule faiblesse, par le souvenir de nos victoires, par leurs remords qui les pressent de restituer cette Lithuanie, qu'ils n'ont acquise, ni par la paix ni par la guerre, mais seulement par la perfidie.»

À ces motifs du séjour, peut-être trop prolongé, que Napoléon fit à Wilna, ceux qui l'approchaient le plus en ajoutaient un autre. Ils se disaient entre eux, «que ce génie si vaste, et toujours de plus en plus actif et audacieux, n'était plus secondé, comme autrefois, par une vigoureuse constitution. Ils s'étonnaient de ne plus trouver leur chef insensible aux ardeurs d'une température brûlante. Ils se montraient l'un à l'autre avec regret le nouvel embonpoint dont son corps était surchargé, signe précurseur d'un affaiblissement prématuré.»

Quelques-uns s'en prenaient à des bains dont il faisait un fréquent usage. Ils ignoraient que, bien loin d'être une habitude de mollesse, ils lui étaient d'un secours indispensable contre une souffrance d'une nature grave et inquiétante, que sa politique cachait avec soin, pour ne pas donner à ses ennemis un cruel espoir.

Telle est l'inévitable et malheureuse influence des plus petites causes sur la destinée des nations. On verra bientôt, quand les plus profondes combinaisons qui devaient assurer le succès de l'entreprise la plus hardie et peut-être la plus utile à l'Europe se seront développées, comment, à l'instant décisif, dans les champs de la Moskowa, la nature paralysa le génie, et l'homme manqua au héros. Les nombreux bataillons de la Russie n'auraient pu la défendre: un jour d'orage, une fièvre soudaine la sauvèrent.

Il sera juste et convenable de se rappeler cette observation, lorsqu'en jetant les yeux sur le tableau que je serai forcé de tracer de la bataille de la Moskowa, on me verra répéter toutes les plaintes et même les reproches qu'une inaction et une langueur inaccoutumée arrachèrent aux amis les plus dévoués et aux admirateurs les plus constans de ce grand homme. La plupart, comme ceux qui depuis ont écrit sur cette journée, ignoraient les souffrances physiques d'un chef qui, dans son abattement, s'efforçait d'en cacher la cause. Ce qui fut sur-tout un malheur, ces témoins l'ont appelé une faute.

Au reste, à huit cents lieues de la patrie, après tant de fatigues et de sacrifices, à l'instant où l'on voit la victoire s'échapper et commencer un avenir effrayant, on devient naturellement sévère, et l'on souffre trop pour être entièrement juste.

Pour moi, je ne tairai point ce que j'ai vu, persuadé que la vérité est de tous les hommages le seul digne d'un grand homme, de cet illustre capitaine qui sut tirer si souvent un parti prodigieux de tout, même de ses revers; de cet homme qui s'éleva à une si grande hauteur, que la postérité aura peine à distinguer les nuages épars sur une telle gloire.

CHAPITRE VII.

CEPENDANT, il apprend que ses ordres sont exécutés, son armée réunie, qu'une bataille l'appelle. Il part enfin de Wilna, le 16 juillet, à onze heures et demie du soir; il s'arrête à Swentziany, pendant que le soleil du 17 est le plus ardent; le 18, il est à Klubokoé; il y séjourne dans un monastère, d'où le bourg que ce couvent domine, lui semble être plutôt une réunion de huttes de sauvages qu'une habitation européenne.

Une adresse des Russes aux Français venait d'être répandue dans son armée: on la lui apporta. Il y vit de dures vérités, que gâtait une invitation inutile et maladroite à la désertion. Cette lecture excite sa colère; dans son agitation, il dicte une réplique qu'il déchire, puis une autre qui éprouve le même sort, enfin une troisième dont il reste satisfait. Ce fut celle qu'on lut alors dans les journaux, sous le nom d'un grenadier français. Il dictait ainsi jusqu'aux moindres lettres qui partaient de son cabinet, ou de son état-major. Il réduisait sans cesse ses ministres et Berthier à n'être que ses secrétaires. Dans son corps appesanti, son esprit était resté actif; l'accord manquait, ce fut une cause de nos malheurs.

Au milieu de cette occupation, il apprend que le 18, Barclay a abandonné son camp de Drissa, et qu'il marche vers Vitepsk; ce mouvement l'éclaire: retenu par l'échec qu'avait reçu Sébastiani vers Druïa, et sur-tout par les pluies et le mauvais état des chemins, il reconnaît trop tard peut-être que l'occupation de Vitepsk est pressante et décisive, qu'elle seule est éminemment agressive en ce qu'elle sépare les deux fleuves et les deux armées ennemies. De cette position, il pourra prendre à revers l'armée incomplète de son rival, lui interdire le midi de son empire, et de sa force écraser sa faiblesse. Que si Barclay l'a prévenu dans cette capitale, sans doute il voudra la défendre; là peut-être l'attendait cette victoire tant désirée, qui vient de lui échapper sur la Vilia.

Aussitôt il dirige tous ses corps sur Beszenkowiczi; il y appelle Murat et Ney, alors vers Polotsk, où il laisse Oudinot. Quant à lui, de Klubokoé, où il se trouvait au milieu de sa garde, de l'armée d'Italie et de trois divisions détachées de Davoust, il se rend à Kamen, toujours en voiture, mais pendant la nuit, par nécessité, où peut-être pour que le soldat ignorât que son chef ne pouvait plus partager ses fatigues.

Jusque-là, la plus grande partie de l'armée marchait, étonnée de ne point trouver d'ennemis; elle s'y était habituée. Le jour, c'était la nouveauté des lieux, sur-tout l'impatience d'arriver qui occupait; le soir, c'était la nécessité de se choisir ou de se faire des abris, de chercher sa nourriture et de la préparer: on était tellement distrait par tant de soins, qu'on croyait moins faire la guerre qu'un pénible voyage; mais si la guerre et l'ennemi reculaient toujours ainsi, jusqu'où irait-on les chercher. Enfin, le 25, le canon gronda, et, comme l'empereur, l'armée espéra une victoire et la paix.

C'était vers Beszenkowiczi. Le prince Eugène venait d'y rencontrer Doctorof: ce général conduisait l'arrière-garde de Barclay. En le suivant de Polotsk à Vitepsk, il s'était fait éclairer sur la rive gauche de la Düna, à Beszenkowiczi; il en brûla le pont en se retirant. Le vice-roi, maître de cette ville, vit la Düna, et rétablit le passage: quelques troupes laissées en observation sur l'autre rive contrarièrent faiblement cette opération. Napoléon accourut: il contempla pour la première fois ce fleuve, sa nouvelle conquête. Il blâma avec raison et sèchement la construction vicieuse du pont, qui lui soumettait les deux rives.

Ce ne fut point une vanité puérile qui lui fit alors passer ce fleuve, mais l'empressement de voir par lui-même où en était l'armée russe dans sa marche de Drissa sur Vitepsk, et s'il pourrait l'attaquer au passage, ou la devancer dans cette ville. Mais la direction que prenait l'arrière-garde ennemie, et les réponses de quelques prisonniers, lui prouvèrent que Barclay l'avait prévenu, qu'il avait laissé Witgenstein devant Oudinot, et que le général en chef russe était dans Vitepsk. Déjà même, il était prêt à disputer à Napoléon les défilés qui couvrent cette capitale.

Napoléon n'ayant vu, sur la rive droite du fleuve, qu'un reste d'arrière-garde, rentra dans Beszenkowiczi. Ses armées y arrivaient en ce moment par les routes du nord et de l'ouest. Ses ordres de mouvemens avaient été exécutés avec une telle précision, que tous ces corps, partis du Niémen à des époques et par des routes différentes, malgré des obstacles de tout genre, après un mois de séparation, et à cent lieues du point où ils s'étaient quittés, se trouvèrent à la fois réunis à Beszenkowiczi, où ils arrivèrent le même jour et à la même heure.

Aussi le plus grand désordre y régnait; de nombreuses colonnes de cavalerie, d'infanterie, d'artillerie, s'y présentaient de tous côtés; elles se disputaient le passage; chacun, irrité par la fatigue et par la faim, était impatient d'arriver à sa destination.

En même temps, les rues étaient obstruées par une foule d'ordonnances, d'officiers d'état-major, de valets, de chevaux de main et de bagages. Ils parcouraient tumultueusement la ville, cherchant, les uns des vivres, d'autres des fourrages, quelques-uns des logemens: on se croisait, on s'entre-choquait, et l'affluence augmentant à chaque instant, ce fut bientôt comme un chaos.

Ici, des aides-de-camp, porteurs d'ordres pressés, cherchent vainement à s'ouvrir un passage; les soldats restent sourds à leurs avertissements, même à leurs ordres; de là des querelles, des clameurs, dont le bruit se joint aux roulemens des tambours, aux juremens des charretiers, au bruit des caissons et des canons, aux commandemens des officiers, même aux combats qui se livrent dans les maisons, dont les uns prétendent forcer l'entrée, et que d'autres, déjà établis, défendent.

En fin, avant minuit, toutes ces masses qui s'étaient presque mêlées, se débrouillèrent; cet amas de troupes s'écoula vers Ostrowno et dans Beszenkowiczi; au tumulte le plus effroyable succéda le plus profond silence.

Ce rassemblement, les ordres multipliés qui arrivaient de toutes parts, la rapidité avec laquelle tous les corps s'étaient portés en avant, même pendant la nuit, tout annonçait un combat pour le lendemain. En effet, Napoléon n'avait pas pu prévenir les Russes dans Vitepsk, il voulut les y forcer; mais ceux-ci, après y être entrés par la rive droite de la Düna, avaient traversé cette ville, et venaient au-devant de lui, pour défendre les longs défilés qui la couvrent.

Le 25 juillet, Murat marchait vers Ostrowno avec sa cavalerie. À deux lieues de ce village, Domon, du Coëtlosquet, Carignan, et le huitième de hussards, s'avançaient en colonne, sur une lange route, marquée par un double rang de grands bouleaux. Ces hussards étaient près d'atteindre le sommet d'une colline, sur laquelle ils n'entrevoyaient que la plus faible partie d'un corps, composé de trois régimens de cavalerie de la garde russe, et de six pièces de canon. Pas un tirailleur ne couvrait cette ligne.

Les chefs du huitième se croyaient précédés par deux régimens de leur division, qui marchaient à travers champs, à droite et à gauche de la route, et dont les arbres, qui la bordent, leur dérobaient la vue. Mais ces corps s'étaient arrêtés, et le huitième, déjà bien en avant d'eux, s'avançait toujours, persuadé que ce qu'il entrevoyait au travers des arbres, à cent cinquante pas devant lui, était ces deux mêmes régimens que, sans s'en apercevoir, il venait de dépasser.

L'immobilité des Russes acheva de tromper les chefs du huitième. L'ordre de charger leur paraissant une erreur, ils envoyèrent un officier reconnaître la troupe qu'ils avaient devant eux, et s'avancèrent toujours sans défiance. Tout-à-coup ils voient leur officier, sabré, renversé, saisi, et le canon ennemi abattre leurs hussards. Ils n'hésitent plus, et sans perdre de temps à étendre leur troupe sous ce feu, ils se jettent au travers des arbres et courent dessus pour l'éteindre. D'un premier élan ils se saisissent des pièces, ils culbutent le régiment qui est au centre de la ligne ennemie, et l'écrasent. Dans le désordre de ce premier succès, ils voient le régiment russe de droite, qu'ils venaient de dépasser, rester comme immobile d'étonnement; ils reviennent sur lui par derrière, et le défont. Au milieu de cette seconde victoire, ils aperçoivent le troisième régiment de gauche de l'ennemi, qui, tout déconcerté, s'ébranlait et cherchait à se retirer; ils se retournent agilement, avec tout ce qu'ils peuvent réunir vers ce troisième ennemi, qu'ils attaquent au milieu de son mouvement, et qu'ils dispersent encore.

Animé par ce succès, Murat pousse dans les bois d'Ostrowno l'ennemi, qui semble s'y 'cacher. Ce monarque voulut y pénétrer, mais alors une forte résistance l'arrêta.

La position d'Ostrowno était bien choisie: elle dominait, on y voyait sans être vu; elle coupait une grande route; la Düna à droite, un ravin devant, des bois épais sur sa surface et à gauche. D'ailleurs elle était à portée des magasins, elle les couvrait, ainsi que Vitepsk, la capitale de ces contrées. Ostermann accourait pour la défendre.

De son côté, Murat toujours prodigue de sa vie, alors celle d'un roi victorieux, comme jadis il l'avait été des jours d'un soldat obscur, s'obstine contre ce bois, malgré les feux qui en sortent. Mais il s'aperçoit qu'il ne s'agit plus d'un premier élan. Le terrain enlevé par les hussards du huitième lui est disputé, et il faut que sa tête de colonne, composée des divisions Bruyères et Saint-Germain et du huitième d'infanterie, s'y maintienne contre une armée.

On s'y défendit, comme des vainqueurs se défendent, en attaquant. Chaque corps ennemi qui se présenta sur nos flancs comme assaillant, fut assailli; la cavalerie fut refoulée dans les bois, et l'infanterie rompue à coups de sabre. Pourtant on se fatiguait à vaincre, quand la division Delzons survint; le roi la jeta promptement sur la droite et vers la retraite de l'ennemi, qui devint inquiet et ne disputa plus la victoire.

Ces défilés ont plusieurs lieues. Le soir même le vice-roi rejoignit Murat, et le lendemain ils virent les Russes dans une nouvelle position. Pahlen et Konownitzin s'étaient joints à Ostermann. Déjà, après avoir contenu la gauche des Russes, les deux princes français marquaient aux troupes de leur aile droite la position qui devait leur servir de point d'appui et de départ pour attaquer, quand tout-à-coup de grandes clameurs s'élèvent à leur gauche: ils regardent; deux fois la cavalerie et l'infanterie de cette aile viennent d'aborder l'ennemi, deux fois elles ont été repoussées, et voilà les Russes enhardis, qui sortent par masses de leur bois, en poussant des cris épouvantables. L'audace, l'ardeur de l'attaque a passé chez eux, et chez les Français l'incertitude et l'étonnèment de la défense.

Un bataillon de Croates et le quatre-vingt-quatrième régiment essayaient vainement de résister, leur ligne diminuait: devant eux, la terre se jonchait de leurs morts; derrière eux, la plaine se couvrait de leurs blessés qui se retiraient du combat, de ceux qui les portaient, et de bien d'autres encore qui, sous prétexte de soutenir les blessés, ou d'être blessés eux-mêmes, se détachaient successivement des rangs. Ainsi commence une déroute. Déjà les artilleurs, troupe toujours d'élite, ne se voyant plus soutenus, commençaient à se retirer avec leurs pièces; quelques instans de plus, et les troupes des différentes armes, dans leur fuite vers un même défilé, allaient s'y rencontrer; de là une confusion, où la voix et les efforts des chefs sont perdus, où tous les élémens de résistance se confondant deviennent inutiles.

On dit qu'à cette vue, Murat irrité s'élança à la-tête d'un régiment de lanciers polonais, et que ceux-ci, excités par la présence du roi, exaltés par ses paroles, et que d'ailleurs la vue des Russes transportait de rage, se précipitèrent sur ses pas. Murat n'avait voulu que les ébranler, et les lancer sur l'ennemi: il ne lui convenait pas de se jeter avec eux dans la mêlée, d'où il n'aurait pu ni voir, ni commander: mais les lances polonaises étaient en arrêt et serrées derrière lui; elles occupaient toute la largeur du terrain: elles le poussaient en avant de toute la vitesse des chevaux. Il ne put se mettre de côté ni s'arrêter: il fallut qu'il chargeât devant ce régiment, comme il s'y était mis pour le haranguer, et en soldat, ce qu'il fit de bonne grace.

En même temps le général d'Anthouard courut à ses canonniers, le prince Eugène au cent sixième régiment, qu'il fit avancer, et la cavalerie du général Piré aborda et tourna la gauche de l'ennemi. Ils ressaisirent la fortune; les Russes rentrèrent dans leurs forêts.

Cependant, à leur gauche, ils s'obstinaient à défendre un bois épais, dont la position avancée coupait notre ligne. Le quatre-vingt-douzième régiment, étonné du feu qui en sortait, étourdi par une grêle de balles, demeurait immobile, n'osant ni avancer ni reculer, retenu par deux craintes contraires, celles de la honte et du danger, et n'évitant ni l'une ni l'autre: mais le duc d'Abrantès courut le ranimer par ses paroles, le général Roussel par son exemple, et le bois fut emporté.

Par ce succès, une forte colonne, qui s'était avancée sur notre droite pour la tourner, se trouva tournée elle-même; Murat s'en aperçut; aussitôt, l'épée à la main, «Que les plus braves me suivent!» s'écria-t-il. Mais ce pays est sillonné de ravins, qui protégèrent la retraite des Russes; tous allèrent s'enfoncer dans une forêt de deux lieues de profondeur, dernier rideau qui nous cachait Vitepsk.