Histoire De Napoleon Et De La Grande Armee Pendant L Annee
Chapter 9
Napoléon garda un sombre silence, mais le lendemain ces meurtres avaient cessé. On se contenta de laisser ces malheureux mourir de faim dans les enceintes où, pendant la nuit, on les parquait comme des bêtes. C'était sans doute encore une barbarie; mais que pouvait-on faire? Les échanger? l'ennemi s'y refusait. Les relâcher? ils auraient été publier le dénuement général, et, bientôt réunis à d'autres, ils seraient revenus s'acharner sur nos pas. Dans cette guerre à mort, leur donner la vie, c'eût été se sacrifier soi-même. On fut cruel par nécessité. Le mal venait de s'être jeté dans une si terrible alternative.
Enfin on atteignit Gjatz avec la nuit; mais cette première journée d'hiver avait été cruellement remplie. L'aspect du champ de bataille, de ces deux hôpitaux abandonnés, cette multitude de caissons livrés aux flammes, ces Russes fusillés, l'excessive longueur de la route, les premières atteintes de l'hiver, tout la rendit funeste; la retraite devenait fuite; et c'était un spectacle bien nouveau que Napoléon contraint de céder et de fuir.
Plusieurs de nos alliés en jouissaient, avec cette secrète satisfaction qu'ont les inférieurs, de voir leurs chefs en fin dominés, et forcés de plier à leur tour. Ils se laissaient aller à cette triste envie qu'inspire un bonheur extraordinaire, dont il est rare qu'on n'ait pas abusé, et qui choque cette égalité, premier besoin des hommes. Mais cette maligne joie s'éteignit bientôt, et se perdit dans un malheur universel.
La fierté souffrante de Napoléon supposa ces pensées. On s'en aperçut dans une halle de ce jour: là, sur les sillons roidis d'un champ gelé et parsemé de débris russes et français, il voulut, par la puissance de ses paroles, se décharger du poids de l'insupportable responsabilité de tant de malheurs. Cette guerre, qu'en effet il avait redoutée, il en dévoua l'auteur à l'horreur du monde entier. Ce fut ***** qu'il en accusa; «c'était ce ministre russe, vendu aux Anglais, qui l'avait fomentée. Le perfide y avait entraîné Alexandre et lui!»
Ces paroles, prononcées devant deux de ses généraux, étaient écoutées avec ce silence commandé par un ancien respect, auquel se joignait déjà celui qu'on devait au malheur. Mais le duc de Vicence, trop impatient peut-être, s'irrita; il fit un geste de colère et d'incrédulité, et rompit, en se retirant brusquement, ce pénible entretien.
CHAPITRE IX.
DE Gjatz, l'empereur gagna Viazma en deux marches. Il y séjourna pour attendre le prince Eugène et Davoust, et pour observer le chemin de Medyn et d'Inknow, qui débouche en cet endroit sur la grande route de Smolensk; c'était ce chemin de traverse qui, de Malo-Iaroslavetz, devait amener l'armée russe sur son passage. Mais le 1er novembre, après trente-six heures d'attente, Napoléon n'en avait aperçu aucun avant-coureur. Il partit flottant entre l'espoir que Kutusof s'était endormi, et la crainte que le Russe n'eût laissé Viazma à sa droite, et ne fût allé lui couper la retraite à deux marches plus loin, vers Dorogobouje. Toutefois, il laissa Ney à Viazma, pour recueillir le premier, le quatrième corps, et relever, à l'arrière-garde, Davoust, qu'il jugeait fatigué.
Il se plaignait de la lenteur de celui-ci; il lui reprochait d'être encore à cinq marches derrière lui, quand il n'aurait dû être attardé que de trois journées: il jugeait le génie de ce maréchal trop méthodique, pour diriger convenablement une marche si irrégulière.
L'armée entière, et sur-tout le corps du prince Eugène, répétait ces plaintes: elle disait «que, par une suite de son esprit d'ordre et d'opiniâtreté, Davoust s'était laissé atteindre dès l'abbaye de Kolotskoï; que là, il avait fait à de misérables Cosaques l'honneur de se retirer devant eux, pas à pas, et par bataillons carrés, comme s'ils eussent été des Mamelouks! que Platof, avec ses canons, avait mordu de loin sur les masses profondes qu'il lui avait présentées; qu'alors seulement le maréchal ne leur avait plus opposé que quelques lignes minces qui s'étaient reployées promptement, et quelques pièces légères, dont les premiers coups avaient suffi; mais que ces manoeuvres, et des fourrages entrepris régulièrement, avaient fait perdre un temps toujours précieux en retraite, et sur-tout au milieu de la famine, au travers de laquelle la plus habile manoeuvre était de passer vite.»
À cela, Davoust répliquait par son horreur naturelle pour toute espèce de désordre: elle l'avait d'abord porté à vouloir régulariser cette fuite; il s'était efforcé d'en couvrir les débris, craignant la honte et le danger de laisser à l'ennemi ces témoins de notre désastre.
Il ajoutait: «qu'on ne songeait pas assez à tout ce qu'il avait à surmonter; c'était un pays complètement dévasté, des maisons, des arbres brûlés jusqu'à leurs racines; car ce n'était pas à lui, qui venait le dernier, qu'on avait laissé l'ordre de tout détruire; l'incendie le précédait. Il semblait qu'on eût oublié l'arrière-garde! Et sans doute qu'on oubliait de même ce chemin couvert d'un givre battu et miroité par les pas de tous ceux qui le devançaient; et ces gués défoncés, ces ponts rompus, qu'on avait eu garde de réparer; chaque corps, hors des combats, ne s'occupant que de lui seul.
«Ignorait-on encore que toute la foule désolée des traîneurs des autres corps, à cheval, à pieds, en voiture, s'ajoutait à ces embarras, comme dans un corps malsain tous les maux accourent et se réunissent sur la partie la plus attaquée. Chaque jour il marchait entre ces malheureux et les Cosaques, poussant les uns et poussé par les autres.
«C'était ainsi qu'après Gjatz il avait trouvé le bourbier de Czarewo-Zaïmicze sans pont et tout encombré d'équipages. Il les avait arrachés de ce marais à la vue des ennemis, et si près d'eux que leurs feux éclairaient ses travaux, et que le bruit de leurs tambours se mêlait à sa voix.» Car ce maréchal et ses généraux ne pouvaient encore se résoudre à laisser à l'ennemi tant de trophées; ils ne s'y résignaient qu'après des efforts superflus et à la dernière extrémité, ce qui arrivait plusieurs fois dans un jour.
En effet, la route était à chaque instant traversée par des fonds marécageux. Une pente de verglas y entraînait les voitures; elles s'y enfonçaient: pour les en retirer, il fallait gravir contre la rampe opposée, sur un chemin de glace, où les pieds des chevaux, couverts d'un fer usé et poli, ne pouvaient pas mordre; à tout moment eux et leurs conducteurs tombaient épuisés les uns sur les autres. Aussitôt des soldats affamés se jetaient sur ces chevaux abattus, et les dépeçaient; puis, sur des feux, faits des débris de leurs voitures, ils grillaient ces chairs toutes sanglantes, et les dévoraient.
Cependant les artilleurs, troupe d'élite, et leurs officiers, tous sortis de la première école du monde, écartaient ces malheureux, et couraient dételer leurs propres calèches et leurs fourgons, qu'ils abandonnaient pour sauver les canons. Ils y attelaient leurs chevaux; ils s'y attelaient eux-mêmes; les Cosaques, qui voyaient de loin ce désastre, n'osaient en approcher, mais, avec leurs pièces légères portées sur des traîneaux, ils jetaient des boulets dans tout ce désordre et l'augmentaient.
Le premier corps avait déjà perdu dix mille hommes. Néanmoins, à force de peines et de sacrifices, le vice-roi et le prince d'Eckmühl étaient arrivés, le 2 novembre, à deux lieues de Viazma. Il est certain que ce jour-là même ils eussent pu dépasser cette ville, se réunir à Ney et éviter un combat désastreux. On assure que ce fut l'avis du prince Eugène, mais que Davoust crut ses troupes trop fatiguées, et que le vice-roi, se sacrifiant à son devoir, s'arrêta pour partager un danger qu'il prévoyait. Les généraux de Davoust disent au contraire que le prince Eugène, déjà campé, ne put se décider à ordonner à ses soldats d'abandonner leurs feux et leurs repas déjà commencés, dont les apprêts étaient toujours si pénibles.
Quoi qu'il en soit, pendant le calme trompeur de cette nuit, l'avant-garde russe arrivait de Malo-Iaroslavetz, où notre retraite avait fait cesser la sienne: elle côtoyait les deux corps français et celui de Poniatowski, dépassait leurs bivouacs, et disposait ses colonnes d'attaque contre le flanc gauche de la route, dans l'intervalle de deux lieues qu'avaient laissé Davoust et Eugène entre eux et Viazma.
Miloradowitch, celui qu'on appelait le Murat russe, commandait cette avant-garde. C'était, selon ses compatriotes, un guerrier infatigable, avantageux, impétueux comme ce roi soldat, d'une stature aussi remarquable, comme lui, favorisé de la fortune. Jamais on ne le vit blessé, quoiqu'une foule d'officiers et de soldats eussent été tués autour de lui, et plusieurs chevaux sous lui. Il méprisait les principes de la guerre; il mettait même de l'art à ne pas suivre les règles de cet art, prétendant surprendre l'ennemi par des coups inattendus, car il est prompt à se décider; il dédaigne de rien préparer, attendant conseil des lieux et des circonstances, et ne se conduisant que par inspirations subites. Du reste, général sur le champ de bataille seulement, sans prévoyance d'administration d'aucun genre, ou privée ou publique, dissipateur cité, et, ce qui est rare, probe et prodigue.
C'était ce général, avec Platof et vingt mille hommes, qu'on allait avoir à combattre.
CHAPITRE X.
LE 3 novembre, le prince Eugène s'acheminait sur Viazma, où ses équipages et son artillerie le précédaient, quand les premières lueurs du jour lui montrèrent à la fois sa retraite menacée, à sa gauche, par une armée; derrière lui, son arrière-garde coupée; à sa droite, la plaine couverte de traîneurs et de chariots épars, fuyant sous les lances ennemies. En même temps, vers Viazma, il entend le maréchal Ney, qui devait le secourir, combattre pour sa propre conservation.
Ce prince n'était point de ces généraux nés de la faveur pour qui tout est imprévu et cause d'étonnement, faute d'expérience. Il envisage aussitôt et le mal et le remède. Il s'arrête, fait volte-face, déploie ses divisions à droite du grand chemin, et contient dans la plaine les colonnes russes qui cherchaient à lui faire perdre cette route. Déjà même leurs premières troupes, en débordant la droite des Italiens, s'en étaient emparées sur un point, et elles s'y maintenaient, quand Ney lança, de Viazma, un de ses régimens, qui les attaqua par derrière, et leur fit lâcher prise.
En même temps, Compans, général de Davoust, joint sa division à l'arrière-garde italienne; ils se font jour, et pendant que, réunis au vice-roi, ils combattent, Davoust, avec sa colonne, s'écoule rapidement derrière eux par le côté gauche du grand chemin, puis, le traversant aussitôt qu'il les a dépassés, il réclame son rang de bataille, prend l'aile droite, et se trouve entre Viazma et les Russes. Le prince Eugène lui cède ce terrain qu'il a défendu, et passe de l'autre côté de la route. Alors l'ennemi commence à s'étendre devant eux, et cherche à déborder leurs ailes.
Par le succès de cette première manoeuvre, les deux corps français et italien n'avaient pas conquis le droit de continuer leur retraite, mais seulement la possibilité de la défendre. Ils comptaient encore trente mille hommes; mais dans le premier corps, celui de Davoust, il y avait du désordre. Cette manoeuvre précipitée, cette surprise, tant de misère, et sur-tout l'exemple fatal d'une foule de cavaliers démontés, sans armes, et courant ça et là, tout égarés de frayeur, le désorganisaient.
Ce spectacle encouragea l'ennemi; il crut à une déroute. Son artillerie, supérieure en nombre, manoeuvrait au galop; elle prenait en écharpe et en flanc nos lignes qu'elle abattait, quand les canons français, déjà à Viazma, et qu'on faisait revenir en hâte, se traînaient avec peine. Cependant, Davoust et ses généraux avaient encore autour d'eux leurs plus fermes soldats. On voyait plusieurs de ces chefs, blessés depuis la Moskowa, l'un le bras en écharpe, l'autre la tête enveloppée de linges, soutenir les meilleurs, retenir les plus ébranlés, s'élancer sur les batteries ennemies, les faire reculer, se saisir même de trois de leurs pièces, enfin étonner à la fois les ennemis et leurs fuyards, et combattre l'exemple du mal par un noble exemple.
Alors Miloradowitch, sentant sa proie lui échapper, demanda du secours; et ce fut encore Vilson, qui se trouvait par-tout où il pouvait le plus nuire à la France, qui courut appeler Kutusof. Il trouva le vieux maréchal se reposant indifféremment avec son armée au bruit du combat. L'ardent Vilson, pressant comme la circonstance, l'excite vainement; il ne peut l'émouvoir. Transporté d'indignation, il l'appelle traître; il lui déclare qu'à l'instant même, un de ses Anglais va courir à Pétersbourg dénoncer sa trahison à son empereur et à ses alliés.
Cette menace n'ébranla point Kutusof, il s'obstina dans son inaction; soit qu'aux glaces de l'âge se fussent jointes celles de l'hiver, et que, dans son corps tout cassé, son esprit se trouvât affaissé sous le poids de tant de ruines; soit que, par un autre effet de la vieillesse, on devienne prudent quand on n'a presque plus rien à risquer, et temporiseur quand on n'a plus de temps à perdre. Il parut encore croire, comme à Malo-Iaroslavetz, que l'hiver moskovite pouvait seul abattre Napoléon; que ce génie, vainqueur des hommes, n'était pas encore assez vaincu par la nature; qu'il fallait laisser au climat l'honneur de cette victoire, et au ciel russe sa vengeance.
Miloradowitch, réduit à lui-même, s'efforçait alors de rompre le corps de bataille français; mais ses feux y pouvaient seuls pénétrer, ils y firent d'affreux ravages. Eugène et Davoust s'affaiblissaient; et comme ils entendaient un autre combat en arrière de leur droite, ils crurent que c'était tout le reste de l'armée russe qui arrivait sur Viazma par le chemin d'Iuknof, dont Ney défendait le débouché.
Ce n'était qu'une avant-garde; mais le bruit de cette bataille en arrière de leur bataille, et menaçant leur retraite, les inquiéta. Le combat durait déjà depuis sept heures; les bagages devaient être écoulés, la nuit s'approchait; les généraux français commencèrent donc à se retirer.
Ce mouvement rétrograde accrut l'ardeur de l'ennemi, et sans un mémorable effort des 25e, 57e et 85e régimens, et la protection d'un ravin, le corps de Davoust eût été enfoncé, tourné par sa droite, et détruit. Le prince Eugène, moins vivement attaqué, put effectuer plus rapidement sa retraite au travers de Viazma; mais les Russes l'y suivirent: ils avaient pénétré dans cette ville lorsque Davoust, poussé par vingt mille hommes et écrasé par quatre-vingts pièces de canon, voulut y passer à son tour.
La division Morand s'engagea la première dans la ville: elle marchait avec confiance, croyant le combat fini, quand les Russes, que cachaient les sinuosités des rues, tombèrent tout-à-coup sur elle. La surprise fut complète et le désordre grand: toutefois Morand rallia, raffermit les siens, rétablit le combat, et se fit jour.
Ce fut Compans qui termina tout. Il fermait la marche avec sa division. Se sentant serré de trop près par les plus braves troupes de Miloradowitch, il se retourna, courut lui-même sur les plus acharnés, les culbuta, et s'étant fait ainsi respecter, il acheva tranquillement sa retraite. Ce combat fut glorieux pour chacun, et son résultat fâcheux pour tous; l'ordre et l'ensemble y manquèrent. Il y aurait eu assez de soldats pour vaincre, s'il n'y avait pas eu trop de chefs. Ce ne fut que vers deux heures que ceux-ci se réunirent pour concerter leurs manoeuvres, encore furent-elles exécutées sans accord.
Lorsqu'enfin la rivière, la ville de Viazma, la nuit, une fatigue mutuelle, et le maréchal Ney, eurent séparé de l'ennemi, le péril étant ajourné, et les bivouacs établis, on se compta. Plusieurs canons brisés, des bagages et quatre mille morts ou blessés manquaient. Beaucoup de soldats s'étaient dispersés. On avait sauvé l'honneur; mais il y avait dans les rangs des vides immenses. Il fallut tout resserrer, tout réduire, pour mettre quelque ensemble dans ce qui restait. Chaque régiment formait à peine un bataillon, chaque bataillon un peloton. Les soldats n'avaient plus leurs places, leurs compagnons, leurs chefs accoutumés.
Cette triste réorganisation se fit à la lueur de l'incendie de Viazma, et au bruit successif des coups de canon de Ney et de Miloradowitch, dont les retentissemens se prolongeaient au travers de la double obscurité de la nuit et des forêts. Plusieurs fois ces restes de braves soldats se crurent attaqués, et se traînèrent à leurs armes. Le lendemain, quand ils reprirent leurs rangs, ils s'étonnèrent de leur petit nombre.
CHAPITRE XI.
TOUTEFOIS, l'exemple des chefs, et l'espoir de retrouver tout à Smolensk, soutenaient les courages, et sur-tout l'aspect d'un soleil brillant encore, de cette source universelle d'espoir et de vie, qui semblait contredire et désavouer tous les spectacles de désespoir et de mort qui déjà nous environnaient.
Mais le 6 novembre, le ciel se déclare. Son azur disparaît. L'armée marche enveloppée de vapeurs froides. Ces vapeurs s'épaississent: bientôt c'est un nuage immense qui s'abaisse et fond sur elle, en gros flocons de neige. Il semble que le ciel descende et se joigne à cette terre et à ces peuples ennemis, pour achever notre perte. Tout alors est confondu et méconnaissable: les objets changent d'aspect; on marche sans savoir où l'on est, sans apercevoir son but, tout devient obstacle. Pendant que le soldat s'efforce pour se faire jour au travers de ces tourbillons de vents et de frimas, les flocons de neige, poussés par la tempête, s'amoncellent et s'arrêtent dans toutes les cavités; leur surface cache des profondeurs inconnues, qui s'ouvrent perfidement sous nos pas. Là, le soldat s'engouffre, et les plus faibles s'abandonnant y restent ensevelis.
Ceux qui suivent se détournent, mais la tourmente fouette dans leurs visages la neige du ciel et celle qu'elle enlève à la terre; elle semble vouloir avec acharnement s'opposer à leur marche. L'hiver moskovite, sous cette nouvelle forme, les attaque de toutes parts: il pénètre au travers de leurs légers vêtemens et de leur chaussure déchirée. Leurs habits mouillés se gèlent sur eux; cette enveloppe de glace saisit leurs corps et roidit tous leurs membres. Un vent aigre et violent coupe leur respiration; il s'en empare au moment où ils l'exhalent et en forme des glaçons qui pendent par leur barbe autour de leur bouche.
Les malheureux se traînent encore, en grelottant, jusqu'à ce que la neige, qui s'attache sous leurs pieds en forme de pierre, quelque débris, une branche, ou le corps de l'un de leurs compagnons, les fasse trébucher et tomber. Là, ils gémissent en vain; bientôt la neige les couvre; de légères éminences les font reconnaître: voilà leur sépulture! La route est toute parsemée de ces ondulations, comme un champ funéraire: les plus intrépides ou les plus indifférens s'affectent; ils passent rapidement en détournant leurs regards. Mais devant eux, autour d'eux, tout est neige: leur vue se perd dans cette immense et triste uniformité; l'imagination s'étonne: c'est comme un grand linceul dont la nature enveloppe l'armée! Les seuls objets qui s'en détachent, ce sont de sombres sapins, des arbres de tombeaux, avec leur funèbre verdure, et la gigantesque immobilité de leurs noires tiges, et leur grande tristesse qui complète cet aspect désolé d'un deuil général, d'une nature sauvage, et d'une armée mourante au milieu d'une nature morte.
Tout, jusqu'à leurs armes, encore offensives à Malo-Iaroslavetz, mais depuis seulement défensives, se tourna alors contre eux-mêmes. Elles parurent à leurs bras engourdis un poids insupportable. Dans les chutes fréquentes qu'ils faisaient, elles s'échappaient de leurs mains, elles se brisaient ou se perdaient dans la neige. S'ils se relevaient, c'était sans elles: car ils ne les jetèrent point, la faim et le froid les leur arrachèrent. Les doigts de beaucoup d'autres gelèrent sur le fusil qu'ils tenaient encore, et qui leur ôtait le mouvement nécessaire pour y entretenir un reste de chaleur et de vie.
Bientôt l'on rencontra une foule d'hommes de tous les corps, tantôt isolés, tantôt par troupes. Ils n'avaient point déserté lâchement leurs drapeaux, c'était le froid, l'inanition qui les avait détachés de leurs colonnes. Dans cette lutte générale et individuelle, ils s'étaient séparés les uns des autres, et les voilà désarmés, vaincus, sans défense, sans chefs, n'obéissant qu'à l'instinct pressant de leur conservation.
La plupart, attirés par la vue de quelques sentiers latéraux, se dispersent dans les champs avec l'espoir d'y trouver du pain et un abri pour la nuit qui s'approche mais, dans leur premier passage, tout a été dévasté sur une largeur de sept à huit lieues; ils ne rencontrent que des Cosaques et une population armée qui les entourent, les blessent, les dépouillent, et les laissent, avec des rires féroces, expier tous nus sur la neige. Ces peuples, soulevés par Alexandre et Kutusof, et qui ne surent pas alors, comme depuis, venger noblement une patrie qu'ils n'avaient pas pu défendre, côtoient l'armée sur ses deux flancs, à la faveur des bois. Tous ceux qu'ils n'ont point achevés avec leurs piques et leurs haches, ils les ramènent sur la fatale et dévorante grande route.
La nuit arrive alors, une nuit de seize heures! Mais, sur cette neige qui couvre tout, on ne sait où s'arrêter, où s'asseoir, où se reposer, où trouver quelques racines pour se nourrir, et des bois secs pour allumer les feux! Cependant la fatigue, l'obscurité, des ordres répétés, arrêtent ceux que leurs forces morales et physiques et les efforts des chefs ont maintenus ensemble. On cherche à s'établir, mais la tempête, toujours active, disperse les premiers apprêts des bivouacs. Les sapins, tous chargés de frimas, résistent obstinément aux flammes; leur neige, celle du ciel, dont les flocons se succèdent avec acharnement, celle de la terre, qui se fond sous les efforts des soldats et par l'effet des premiers feux, éteignent ces feux, les forces et les courages.
Lorsqu'enfin la flamme l'emportant s'éleva, autour d'elle les officiers et les soldats apprêtèrent leurs tristes repas: c'étaient des lambeaux maigres et sanglans de chair, arrachés à des chevaux abattus, et, pour bien peu, quelques cuillerées de farine de seigle, délayée dans de l'eau de neige. Le lendemain, des rangées circulaires de soldats étendus roides morts, marquèrent les bivouacs; les alentours étaient jonchés des corps de plusieurs milliers de chevaux.
Depuis ce jour, on commença à moins compter les uns sur les autres. Dans cette armée vive, susceptible de toutes les impressions, et raisonneuse par une civilisation avancée, le désordre se mit vite; le découragement et l'indiscipline se communiquèrent promptement, l'imagination allant sans mesure dans le mal comme dans le bien. Dès lors, à chaque bivouac, à tous les mauvais passages, à tout instant, il se détacha des troupes encore organisées quelque portion qui tomba dans le désordre. Il y en eut pourtant qui résistèrent à cette grande contagion d'indiscipline et de découragement. Ce furent les officiers, les sous-officiers et des soldats tenaces. Ceux-là furent des hommes extraordinaires: ils s'encourageaient en répétant le nom de Smolensk, dont il se sentaient approcher, et où tout leur avait été promis.
Ce fut ainsi que, depuis ce déluge de neige et le redoublement de froid qu'il annonçait, chacun, chef comme soldat, conserva ou perdit sa force d'esprit, suivant son caractère, son âge et son tempérament. Celui de nos chefs que jusque-là on avait vu le plus rigoureux pour le maintien de la discipline, ne se trouva plus l'homme de la circonstance. Jeté hors de toutes ses idées arrêtées de régularité, d'ordre et de méthode, il fut saisi de désespoir à la vue d'un désordre si général, et, jugeant avant les autres tout perdu, il se sentit lui-même prêt à tout abandonner.