Histoire De Napoleon Et De La Grande Armee Pendant L Annee
Chapter 5
Il ajouta que, «plus le choix du négociateur serait marquant, plus il marquerait d'inquiétude; qu'ainsi lui, plus que tout autre, échouerait, et d'autant plus qu'il partirait avec cette certitude.» L'empereur rompit brusquement cet entretien par ces mots: «Eh bien, j'enverrai Lauriston.»
Celui-ci assure qu'il ajouta de nouvelles objections aux précédentes, et que, provoqué par l'empereur, il ouvrit l'avis de commencer, dès le jour même, la retraite, en se dirigeant par Kalougha. Napoléon, irrité, lui répliqua avec amertume: «qu'il aimait les plans simples, les routes les moins détournées, les grandes routes, celle par laquelle il était venu, mais qu'il ne voulait la reprendre qu'avec la paix.» Puis, lui montrant, comme au duc de Vicence, la lettre qu'il venait d'écrire à Alexandre, il lui ordonna d'aller obtenir de Kutusof un sauf-conduit pour Pétersbourg. Les dernières paroles de l'empereur à Lauriston furent: «Je veux la paix, il me faut la paix, je la veux absolument; sauvez seulement l'honneur!»
CHAPITRE X.
CE général part, et arrive aux avant-postes le 5 octobre. La guerre est aussitôt suspendue, l'entrevue accordée; mais Volkonsky, aide-de-camp d'Alexandre, et Beningsen s'y trouvèrent sans Kutusof. Vilson assure que les généraux et les officiers russes, soupçonnant leur chef et l'accusant de faiblesse, avaient crié à la trahison, et que celui-ci n'avait point osé sortir de son camp.
Les instructions de Lauriston portaient qu'il ne devait s'adresser qu'à Kutusof. Il rejeta donc avec hauteur toute communication intermédiaire, et saisissant, a-t-il dit, cette occasion de rompre une négociation qu'il désapprouvait, il se retira malgré les instances de Volkonsky, et voulut repartir pour Moskou. Alors sans doute, Napoléon irrité se serait précipité sur Kutusof, aurait renversé et détruit son armée, encore tout incomplète, et en eût arraché la paix. Dans le cas d'un succès moins décisif, du moins aurait-il pu se retirer sans désastre sur ses renforts.
Malheureusement Beningsen se hâta de demander un entretien à Murat. Lauriston attendit. Le chef d'état-major russe, plus habile à négocier qu'à combattre, s'efforça d'enchanter ce roi nouveau, par des formes respectueuses; de le séduire par des éloges; de le tromper par de douces paroles, qui ne respiraient que la fatigue de la guerre et l'espoir de la paix; et Murat enfin, las des batailles, inquiet de leur résultat, et regrettant, dit-on, son trône, depuis qu'il n'en espérait plus un meilleur, se laissa enchanter, séduire et tromper.
Il décida Lauriston à retourner dans le camp des Russes, où Kutusof l'attendait à minuit. L'entrevue commença mal. Beningsen et Volkonsky voulaient en rester les témoins. Cela choqua le général français: il exigea qu'ils se retirassent. On le satisfit.
Dès que Lauriston fut seul avec Kutusof, il lui exposa ses motifs et son but, et lui demanda le passage pour Pétersbourg. Le général russe répondit que cette demande dépassait ses pouvoirs; mais aussitôt il proposa de charger Volkonsky de la lettre de Napoléon pour Alexandre, et offrit un armistice jusqu'au retour de cet aide-de-camp. Il accompagna ces paroles de protestations pacifiques, qu'ensuite répétèrent tous ses généraux.
À les entendre, «tous gémissaient de cette continuité de combats. Et pour quel motif? Leurs peuples, comme leurs empereurs, devaient s'estimer, s'aimer, et être alliés l'un de l'autre. Ils formaient des voeux ardens pour qu'une prompte paix arrivât de Pétersbourg. Jamais Volkonsky ne se hâterait assez.» Et ils s'empressaient autour de Lauriston, l'attirant à part, lui prenant les mains, et lui prodiguant ces manières caressantes qu'ils tiennent de l'Asie.
Ce qui fut bientôt prouvé, c'est qu'ils s'étaient sur-tout entendus pour tromper Murat et son empereur. Ils y réussirent. Ces détails transportèrent de joie Napoléon. Crédule par espoir, par désespoir peut-être, il s'enivre quelques instans de cette apparence, et, pressé d'échapper au sentiment intérieur qui l'oppresse, il semble vouloir s'étourdir en s'abandonnant à une joie expansive. Il appelle tous ses généraux, il triomphe «en leur annonçant une paix toute prochaine! Quinze jours d'attente suffiront! Lui seul a connu les Russes! À la réception de sa lettre, on verra Pétersbourg faire des feux de joie.»
Cet armistice était singulier. Pour le rompre, il suffisait de se prévenir réciproquement trois heures d'avance. Il n'existait que pour le front des deux camps, et non pour leurs flancs. Ce fut ainsi du moins que les Russes l'interprétèrent. On ne pouvait amener un convoi, ni faire un fourrage sans combattre; de sorte que la guerre continuait par-tout, excepté où elle pouvait nous être favorable.
Pendant les premiers jours qui suivirent, Murat se complut à se montrer aux avant-postes ennemis. Là, il jouissait des regards que sa bonne mine, sa réputation de bravoure et son rang attiraient sur lui. Les chefs russes n'eurent garde de le dégoûter, ils le comblèrent de toutes les marques de déférence propres à entretenir son illusion. Il pouvait ordonner à leurs vedettes comme aux Français. Si quelque partie du terrain qu'ils occupaient lui convenait, ils s'empressaient de la lui céder.
Des chefs cosaques allèrent jusqu'à feindre l'enthousiasme, et à dire qu'ils ne reconnaissaient plus pour empereur que celui qui régnait à Moscou. Murat crut un instant qu'ils ne se battraient plus contre lui. Il alla plus loin. On entendit Napoléon s'écrier, en lisant ses lettres: «Murat, roi des Cosaques! Quelle folie!» Toutes les idées possibles venaient à des hommes à qui tout était arrivé.
Quant à l'empereur, qu'on ne trompait guère, il n'eut que quelques instans d'une joie factice. Il se plaignit bientôt «de ce qu'une guerre irritante de partisans voltigeait autour de lui; qu'au milieu de toutes ces démonstrations pacifiques, il sentait des bandes de Cosaques rôder sur ses flancs et derrière lui. Cent-cinquante dragons de sa vieille garde n'avaient-ils pas été surpris, défaits, et leur chef pris par eux? Et c'était deux jours après l'armistice, sur la route de Mojaïsk, sur sa ligne d'opération, celle par laquelle l'armée communiquait avec ses magasins, ses renforts, ses dépôts, et lui avec l'Europe.»
En effet, sur cette même route, deux convois considérables venaient encore de tomber au pouvoir de l'ennemi: l'un, par la négligence de son chef, qui se tua de désespoir; l'autre, par la lâcheté d'un officier, qu'on allait punir, quand la retraite commença. La perte de l'armée fit son salut.
Chaque matin il fallait que nos soldats, et sur-tout que nos cavaliers, allassent au loin chercher la nourriture du soir et du lendemain. Et comme les environs de Moskou et de Winkowo se dégarnissaient de plus en plus, on s'écartait tous les jours davantage. Les hommes et les chevaux revenaient épuisés: ceux toutefois qui revenaient, car chaque mesure de seigle, chaque trousse de fourrage nous était disputée. Il fallait les arracher à l'ennemi. C'étaient des surprises, des combats, des pertes continuelles. Les paysans s'en mêlaient. Ils punirent de mort ceux d'entre eux que l'appât du gain avait attirés dans nos camps avec quelques vivres. D'autres mettaient le feu à leurs propres villages, pour en chasser nos fourrageurs, et les livrer aux Cosaques, qu'ils avaient d'abord appelés, et qui nous y tenaient assiégés.
Ce furent encore des paysans qui prirent Véréia, ville voisine de Moskou. Un de leurs prêtres conçût, dit-on, le projet de coup de main, et l'exécuta. Il arma des habitans, obtint quelques troupes de Kutusof, puis, le 10 octobre, avant le jour, il fit donner, d'une part le signal d'une fausse attaque, quand, de l'autre, lui-même, se précipitait sur nos palissades. Il les détruisit, pénétra dans la ville, et en fit égorger toute la garnison.
Ainsi la guerre était par-tout, devant, sur nos flancs, derrière nous; l'armée s'affaiblissait; l'ennemi devenait chaque jour plus entreprenant. Il en allait être de cette conquête comme de tant d'autres, qui se font en masse, et se perdent en détail.
Murat lui-même s'inquiète enfin. Il a vu dans ses affaires journalières se fondre la moitié du reste de sa cavalerie. Aux avant-postes, dans leur rencontre avec les nôtres, les officiers russes soit fatigue, vanité, ou franchise militaire poussée jusqu'à l'indiscrétion, se sont récriés sur les malheurs qui nous menacent. Ils nous montrent «ces chevaux d'un aspect encore sauvage, à peine domptés, et dont la longue crinière balayait la poussière de la plaine. Cela ne nous disait-il pas qu'une nombreuse cavalerie leur arrivait de toutes parts, quand la nôtre se perdait. Le bruit continuel de déchargés d'armes à feu, dans l'intérieur de leur ligne, ne nous annonçait-il pas qu'une multitude de recrues s'y exerçait à la faveur de l'armistice.»
Et réellement, malgré les longs trajets qu'elles eurent à faire, toutes rejoignirent. On n'éut point besoin, comme dans les autres années, d'attendre, pour les appeler, que les grandes neiges, obstruant tous les chemins, hors la grande route, eussent rendu leur désertion impossible. Aucun ne manquait à l'appel national; la Russie entière se levait; les mères avaient, disait-on, pleuré de joie en apprenant que leurs fils étaient devenus miliciens: elles couraient leur annoncer cette glorieuse nouvelle, et les ramenaient elles-mêmes, pour les voir marqués du signe des croisés, et les entendre crier: Dieu le veut.
Ces Russes ajoutèrent «qu'ils s'étonnaient sur-tout de notre sécurité à l'approche de leur puissant hiver; c'était leur allié naturel et le plus terrible, ils l'attendaient de moment en moment; ils nous plaignaient, ils nous pressaient de fuir. Dans quinze jours, s'écriaient-ils, vos ongles tomberont, vos armes s'échapperont de vos mains engourdies et à demi mortes.»
On remarqua aussi les paroles de quelques chefs cosaques. Ceux-là demandaient aux nôtres «s'ils n'avaient point chez eux assez de blé, assez d'air, assez de tombeaux, enfin, assez de place pour vivre et mourir. Pourquoi allaient-ils donc prodiguer ainsi leur vie si loin de leurs foyers, et engraisser de leur sang un sol étranger; ils ajoutaient que c'était un larcin fait à son pays; que, vif, on se devait à sa culture, à sa défense, à son embellissement; que, mort, on lui devait son corps qu'on tenait de lui, qu'il avait nourri, et dont à son tour on devait le nourrir.»
L'empereur n'ignorait point ces avertissemens, mais il les repoussait, ne voulant pas se laisser ébranler. L'inquiétude dont il était ressaisi se décelait par des ordres de colère. Ce fut alors qu'il fit dépouiller les églises du Kremlin de tout ce qui pouvait servir de trophée à la grande-armée. Ces objets, voués à la destruction par les Russes eux-mêmes, appartenaient, disait-il, aux vainqueurs, par le double droit donné par la victoire, et sur-tout par l'incendie.
Il fallut de longs efforts pour arracher à la tour du grand Yvan sa gigantesque croix. L'empereur voulait qu'à Paris le dôme des Invalides en fût orné. Le peuple russe attachait le salut de son empire à la possession de ce monument. Pendant les travaux, on remarqua qu'une foule de corbeaux entouraient sans cesse cette croix, et que Napoléon, fatigué de leurs tristes croassemens, s'écria «qu'il semblait que ces nuées d'oiseaux sinistres voulussent la défendre.» On ignore, dans cette position si critique, quelles étaient toutes ses pensées, mais on le savait accessible à tous les pressentimens.
Ses sorties journalières, qu'éclairait toujours un soleil brillant, dans lequel il s'efforçait de voir et de montrer son étoile, ne le distrayaient point. Au triste silence de Moskou morte, se joignait celui des déserts qui l'environnent, et le silence encore plus menaçant d'Alexandre. Ce n'était point le faible bruit des pas de nos soldats errans dans ce vaste tombeau qui pouvait tirer notre empereur de sa rêverie, l'arracher à ses cruels souvenirs et à sa prévoyance plus cruelle encore.
Ses nuits sur-tout deviennent fatigantes. Il en passe une partie avec le comte Daru, là seulement, il convient du danger de sa position. «De Wilna à Moskou quelle soumission, quel point d'appui, de repos ou de retraite marque sa puissance? C'est un vaste champ de bataille ras et désert, où son armée amoindrie reste imperceptible, isolée, et comme égarée dans l'horreur de ce vide immense. Dans ce pays de moeurs et de religion étrangères, il n'a pas conquis un homme; il n'est réellement maître que du sol que ses pieds touchent à l'instant même. Celui qu'il vient de quitter et de laisser derrière lui n'est guère plus à lui que celui qu'il n'a pas encore atteint. Insuffisant à ces vastes solitudes, il se voit comme perdu dans leur espace.»
Alors il parcourt les différentes résolutions qui lui restent à prendre. «On croit, dit-il, qu'il n'a qu'à marcher, sans songer qu'il faut un mois à son armée pour se refaire, et à ses hôpitaux pour être évacués; que s'il abandonne ses blessés, on verra les Cosaques triompher chaque jour de ses malades, de ses traîneurs. Il paraîtra fuir. L'Europe en retentira! l'Europe qui l'envie, qui lui cherche un rival pour se rallier à lui, et qui croirait l'avoir trouvé dans Alexandre.»
Appréciant alors toute la force qu'il tire du prestige de son infaillibilité, il frémit d'y porter une première atteinte. «Quelle effrayante suite de guerres périlleuses dateront de son premier pas rétrograde! Qu'on ne blâme donc plus son inaction. Eh! ne sais-je pas, ajoute-t-il, que militairement Moskou ne vaut rien! Mais Moskou n'est point une position militaire, c'est une position politique. On m'y croit général, quand j'y suis empereur! Puis il s'écrie, qu'en politique il ne faut jamais reculer, ne jamais revenir sur ses pas; se bien garder de convenir d'une erreur, que cela déconsidère; que lorsqu'on s'est trompé il faut persévérer, que cela donne raison.»
C'est pourquoi il s'opiniâtre avec cette ténacité, ailleurs sa première qualité, ici son premier défaut; les vertus politiques étant relatives comme les qualités physiques, qui sont moins dans les choses elles-mêmes que dans leurs rapports avec les circonstances.
Cependant, sa détresse augmente: il sait qu'il ne doit pas compter sur l'armée prussienne. Un avis d'une main trop sûre, adressé à Berthier, lui fait perdre sa confiance dans l'appui de l'armée autrichienne. Kutusof le joue, il le sent, mais il se trouve engagé si avant qu'il ne peut plus ni avancer, ni rester, ni reculer, ni combattre avec honneur et succès: ainsi, tour-à-tour poussé, retenu par tout ce qui décide ou détourne, il demeure sur ces cendres, n'espérant plus, et désirant toujours.
Sa fierté, sa politique, et sa santé peut-être, lui conseillent le pire de tous les partis, celui de n'en prendre aucun, et de biaiser avec le temps qui le tue. Daru, comme ses autres grands, s'étonne de ne point retrouver en lui cette décision vive, mobile et rapide comme les circonstances: ils disent que son génie ne sait plus s'y plier; ils s'en prennent à sa persistance naturelle, qui fit son élévation, et qui causera sa chute.
CHAPITRE XI.
MAIS Napoléon envisage toute sa position: tout lui semble perdu s'il recule aux yeux de l'Europe surprise, et tout sauvé s'il peut encore vaincre Alexandre en détermination. Il n'apprécie que trop les moyens qui lui restent pour ébranler la constance de son rival: il sait que le nombre des combattans, que la position, que le temps, qu'enfin tout lui deviendra chaque jour de plus en plus désavantageux; mais il compte sur cette puissance d'illusion que lui donne sa renommée. Jusqu'à ce jour, elle a emprunté de lui une force réelle et immanquable; il s'efforce donc, par des raisonnemens spécieux, de soutenir la confiance des siens, et peut-être aussi le faible espoir qui lui reste.
Moskou vide ne lui offre plus aucune prise. Il dit «que c'est un malheur sans doute, mais que ce malheur est bon à quelque chose; qu'autrement il n'aurait pu établir l'ordre dans une si grande ville, contenir une population de trois cent mille âmes, et coucher au Kremlin sans y être égorgé. Ils ne nous ont laissé que des décombres, mais nous y sommes tranquilles. Sans doute des millions nous échappent, mais que de milliards perd la Russie! Voilà son commerce ruiné pour un siècle. La nation est retardée de cinquante ans: c'est toujours un grand résultat! Quand le premier moment d'ardeur sera passé, la réflexion les épouvantera.» Et il en conclut qu'une si forte secousse ébranlera le trône d'Alexandre, et forcera ce prince à lui demander la paix.
S'il passe en revue ses différens corps d'armée, comme leurs bataillons réduits ne lui présentent plus qu'un front court qu'en un instant il a parcouru, cet affaiblissement l'importune; et soit qu'il veuille le dissimuler à ses ennemis, ou même aux siens, il déclare que, jusqu'alors, c'est par erreur qu'on les a rangés sur trois hommes de hauteur, que deux suffisent; il ne forme donc plus son infanterie que sur deux rangs.
Bien plus, il veut que l'inflexibilité des états de situation se plie à cette illusion. Il en conteste les résultats. L'opiniâtreté du comte de Lobau ne peut vaincre la sienne: par là, il veut sans doute faire comprendre à son aide-de-camp ce qu'il désire que les autres croient, et que rien ne pourra ébranler sa résolution.
Néanmoins, Murat lui a fait parvenir les cris de détresse de son avant-garde. Ils effraient Berthier. Mais Napoléon appelle l'officier qui les apporte, il le presse de ses interrogations, l'étonne de ses regards, l'accable de son incrédulité. Les assertions de l'envoyé de Murat perdent de leur assurance. Napoléon se sert de son hésitation pour soutenir l'espoir de Berthier, pour lui persuader qu'on peut encore attendre; et il renvoie l'officier au camp de Murat avec l'opinion, qu'il répandra sans doute, que l'empereur est inébranlable, qu'il a sans doute ses raisons pour persister ainsi, et qu'il faut que chacun redouble d'efforts.
Cependant, l'attitude de son armée secondait son désir. La plupart des officiers persévéraient dans leur confiance. Les simples soldats, qui voyant toute leur vie dans le moment présent, et qui, attendant peu de l'avenir, ne s'en inquiètent guère, conservaient leur insouciance, la plus précieuse de leurs qualités. À la vérité, les récompenses que, dans des revues journalières, l'empereur leur prodiguait, n'étaient plus reçues qu'avec une joie grave, mêlée de quelque tristesse. Les places vides qu'on allait remplir étaient encore toutes sanglantes. Ces faveurs menaçaient.
D'autre part, depuis Wilna, beaucoup avaient jeté leurs vêtemens d'hiver, pour se charger de vivres. La route avait détruit leur chaussure; le reste de leurs vêtemens étaient usés par les combats; mais, malgré tout, leur attitude restait haute! Ils cachaient avec soin leur dénuement devant leur empereur, et se paraient de leurs armes éclatantes et bien réparées. Dans cette première cour du palais des czars, à huit cents lieues de leurs ressources, et après tant de combats et de bivouacs, ils voulaient paraître encore propres, prêts et brillans; car c'est là l'honneur du soldat: ils y attachaient encore plus de prix à cause de la difficulté, pour étonner, et parce que l'homme s'enorgueillit de tout ce qui est effort.
L'empereur s'y prêtait complaisamment, s'aidant de tout pour espérer, quand vinrent tout-à-coup les premières neiges. Avec elles tombèrent toutes les illusions dont il cherchait à s'environner. Dès lors il ne songe plus qu'à la retraite, sans toutefois en prononcer le nom, sans qu'on puisse lui arracher un ordre qui l'annonce positivement. Il dit seulement que, dans vingt jours, il faudra que l'armée soit en quartier d'hiver, et il presse le départ de ses blessés. Là, comme ailleurs, sa fierté ne peut consentir au moindre abandon volontaire: les attelages manquent à son artillerie, désormais trop nombreuse pour une armée aussi réduite; il n'importe, il s'irrite à la proposition d'en laisser une partie dans Moskou: «Non, l'ennemi s'en ferait un trophée;» et il exige que tout marche avec lui.
Dans ce pays désert, il ordonne l'achat de vingt mille chevaux; il veut qu'on s'approvisionne de deux mois de fourrages, sur un sol où, chaque jour, les courses les plus lointaines et les plus périlleuses ne suffisent pas à la nourriture de la journée. Quelques-uns des siens s'étonnèrent d'entendre des ordres si inexécutables; mais on a déjà vu que quelquefois il les donnait ainsi pour tromper ses ennemis, et, le plus souvent, pour indiquer aux siens l'étendue des besoins, et les efforts qu'ils devaient faire pour y subvenir.
Sa détresse ne perça que par quelques accès d'humeur. C'était le matin à son lever. Là, au milieu des chefs rassemblés, entouré de leurs regards inquiets et qu'il suppose désapprobateurs, il semble vouloir les repousser de son attitude sévère, et d'une voix brusque, cassante et concentrée. À la pâleur de son visage, on voyait que la vérité, qui ne se fait jamais mieux entendre que dans l'ombre des nuits, l'avait oppressé longuement de sa présence, et fatigué de son importune clarté. Quelquefois alors, son coeur, trop surchargé, déborde, et répand ses douleurs autour de lui par des mouvemens d'impatience; mais loin de s'être soulagé de ses chagrins, il rentre, en les ayant accrus par ces injustices, qu'il se reproche, et qu'il cherche ensuite à réparer.
Ce ne fut qu'avec le comte Daru qu'il s'épancha franchement, mais sans faiblesse: «Il allait, disait-il, marcher sur Kutusof, l'écraser ou l'écarter, puis tourner subitement vers Smolensk.» Mais alors Daru, jusque-là de cet avis, lui répond, «qu'il est trop tard; que l'armée russe est refaite, la sienne affaiblie, sa victoire oubliée! Que dès que son armée aura le visage tourné vers la France, elle lui échappera en détail. Que chaque soldat, chargé de butin, prendra les devants pour l'aller vendre en France.--Eh que faire donc! s'écria l'empereur?--Rester ici! reprit Daru, faire de Moskou un grand camp retranché et y passer l'hiver. Le pain et le sel n'y manqueront pas, il en répond. Pour le reste, un grand fourrage suffira. Ceux des chevaux qu'on ne pourra pas nourrir, il offre de les faire saler. Quant aux logemens, si les maisons manquent, les caves y suppléeront. Ainsi l'on attendra qu'au printemps, nos renforts et toute la Lithuanie armée viennent nous dégager, s'unir à nous et achever la conquête!»
À cette proposition, l'empereur resta d'abord muet et pensif; puis il répondit: «Ceci est un conseil de lion! Mais que dirait Paris? qu'y ferait-on? que s'y passe-t-il, depuis trois semaines qu'il est sans nouvelles de moi? qui peut prévoir l'effet de six mois sans communication! Non, la France ne s'accoutumerait pas à mon absence, et la Prusse et l'Autriche en profiteraient.»
Toutefois, Napoléon ne se décide encore ni à rester, ni à partir. Vaincu dans ce combat d'opiniâtreté, il remet de jour en jour à avouer sa défaite. Au milieu de ce terrible orage d'hommes et d'élémens, qui s'amasse autour de lui, ses ministres, ses aides-de-camp le voient passer ses dernières journées à discuter le mérite de quelques vers nouveaux, qu'il vient de recevoir, ou le réglement de la comédie française de Paris, qu'il met trois soirées à achever. Comme ils connaissent toute son anxiété, ils admirent la force de son génie, et la facilité avec laquelle il déplace et fixe où il lui plaît toute la puissance de son attention.
On remarqua seulement qu'il prolongeait ses repas, jusque-là si simples et si courts. Il cherchait à s'étourdir. Puis, s'appesantissant, ils le voyaient passer ses longues heures à demi couché, comme engourdi, et attendant, un roman à la main, le dénouement de sa terrible histoire. Alors ils répètent entre eux, en voyant ce génie opiniâtre et inflexible lutter contre l'impossibilité, que, parvenu au faîte de sa gloire, sans doute il pressent que de son premier mouvement rétrograde, datera sa décroissance, que c'est pourquoi il demeure immobile, s'attachant et se retenant encore quelques instans sur ce sommet.