Histoire De Napoleon Et De La Grande Armee Pendant L Annee

Chapter 4

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Entre les camps et la ville, on rencontrait des nuées de soldats traînant leur butin, ou chassant devant eux, comme des bêtes de somme, des mougiques courbés sous le poids du pillage de leur capitale; car l'incendie montra près de vingt mille habitans, inaperçus jusque-là dans cette immense cité. Quelques-uns de ces Moskovites, hommes ou femmes, paraissaient bien vêtus; c'étaient des marchands. On les vit venir se réfugier, avec les débris de leurs biens, auprès de nos feux. Il y vécurent pêle-mêle avec nos soldats, protégés par quelques-uns, et soufferts ou à peine remarqués par les autres.

Il en fut de même d'environ dix mille soldats ennemis. Pendant plusieurs jours, ils errèrent au milieu de nous, libres, et quelques-uns même encore armés. Nos soldats rencontraient ces vaincus sans animosité, sans songer à les faire prisonniers, soit qu'ils crussent la guerre finie, soit insouciance ou pitié, et que, hors du combat, le Français se plaise à n'avoir plus d'ennemis. Ils les laissaient partager leurs feux; bien plus, ils les souffrirent pour compagnons de pillage. Lorsque le désordre fut moins grand, ou plutôt quand les chefs eurent organisé cette maraude comme un fourrage régulier, alors ce grand nombre de traîneurs russes fut remarqué. On ordonna de les saisir, mais déjà sept à huit mille s'étaient échappés. Nous eûmes bientôt à les combattre.

En entrant dans la ville, l'empereur fut frappé d'un spectacle encore plus étrange; il ne retrouvait de la grande Moskou que quelques maisons éparses, restées debout au milieu des ruines. L'odeur qu'exhalait ce colosse abattu, brûlé et calciné, était importune. Des monceaux de cendres, et, de distance en distance, des pans de muraille ou des piliers à demi écroulés, marquaient seuls la trace des rues.

Les faubourgs étaient semés d'hommes et de femmes russes, couverts de vêtemens presque brûlés. Ils erraient comme des spectres dans ces décombres; accroupis dans les jardins, les uns grattaient la terre pour en arracher quelques légumes, d'autres disputaient aux corbeaux des restes d'animaux morts que l'armée avait abandonnés. Plus loin, on en aperçut qui se précipitaient dans la Moskowa: c'était pour en retirer des grains que Rostopschine y avait fait jeter, et qu'ils dévoraient sans préparation, tout aigris et gâtés qu'ils étaient déjà.

Cependant la vue du butin, dans ceux des camps où tout manquait encore, avait enflammé les soldats que leur service ou des officiers plus sévères retenaient au drapeau. Ils murmurèrent. «Pourquoi les retenir; pourquoi les laisser périr de faim et de misère, quand tout était à leur portée! Devait-on laisser à ces feux ennemis ce qu'on pouvait leur arracher? D'où vient ce respect pour l'incendie?» Et ils ajoutaient: «que les habitans de Moskou l'ayant non-seulement abandonnée, mais encore ayant voulu tout y détruire, tout ce qu'on pourrait en sauver serait légitimement acquis; qu'il en était des restes de cette cité comme de ces débris d'armes de vaincus qui appartiennent de droit aux vainqueurs; les Moskovites s'étant servis de leur capitale comme d'une grande machine de guerre pour nous anéantir.»

C'étaient les plus probes et les plus disciplinés qui parlaient ainsi, et l'on n'avait rien à leur répondre. Cependant, un scrupule exagéré empêchant d'abord d'ordonner le pillage, on le permit sans le régler: alors, poussés par les besoins les plus impérieux, tous se précipitent, soldats d'élite, officiers même. Les chefs sont obligés de fermer les yeux; il ne reste aux aigles et aux faisceaux que les gardes indispensables.

L'empereur voit son armée entière dispersée dans la ville. Sa marche est embarrassée par une longue file de maraudeurs qui vont au butin ou qui en reviennent; par des rassemblemens tumultueux de soldats groupés autour des soupiraux des caves et devant les portes des palais, des boutiques et des églises, que le feu est près d'atteindre, et qu'ils cherchent à enfoncer.

Ses pas sont arrêtés par des débris de meubles de toute espèce qu'on a jetés par les fenêtres pour les soustraire à l'incendie; enfin, par un riche pillage, que le caprice a fait abandonner pour un autre butin: car voilà les soldats; ils recommencent sans cesse leur fortune; prenant tout sans distinction; se chargeant outre mesure, comme s'ils pouvaient tout emporter; puis au bout de quelques pas, forcés par la fatigue de jeter successivement la plus grande partie de leur fardeau.

Les routes en sont obstruées; les places comme les camps sont devenus des marchés où chacun vient échanger le superflu contre le nécessaire. Là, les objets les plus rares, inappréciés par leurs possesseurs, sont vendus à vil prix, d'autres, d'une apparence trompeuse, sont acquis bien au-delà de leur valeur. L'or, plus portatif, s'achète à une perte immense, pour de l'argent que les havre-sacs n'auraient pas pu contenir. Par-tout des soldats assis sur des ballots de marchandises, sur des amas de sucre et de café, au milieu des vins et des liqueurs les plus exquises, qu'ils voudraient échanger contre un morceau de pain. Plusieurs, dans une ivresse qu'augmente l'inanition, sont tombés près des flammes qui les atteignent et les tuent.

Néanmoins, la plupart des maisons et des palais qui avaient échappé au feu, servirent d'abri aux chefs, et tout ce qu'elles contenaient fut respecté. Tous voyaient avec douleur cette grande destruction, et le pillage qui en était la suite nécessaire. On a reproché à quelques-uns de nos hommes d'élite de s'être trop plu à recueillir ce qu'ils purent dérober aux flammes; mais il y en eut si peu qu'ils furent cités. La guerre, dans ces hommes ardens, était une passion qui en supposait d'autres. Ce n'était point cupidité, car ils n'amassaient point; ils usaient de ce qu'ils rencontraient, prodiguant tout, prenant pour donner, croyant qu'une main lavait l'autre, et qu'ils avaient tout payé par le danger.

Au reste, dans cette circonstance, il n'y eut guère de distinction à établir, si ce n'est dans le motif: les uns prirent à regret, quelques autres avec joie, tous par nécessité. Au milieu de richesses qui n'appartenaient plus à personne, prêtes à être consumées, et se perdant au milieu des cendres, on se trouva placé dans une position toute nouvelle, où le bien et le mal étaient confondus, et pour laquelle il n'y avait point de règle tracée. Les plus délicats par leurs sentimens, ou parce qu'ils étaient les plus riches, achetèrent aux soldats les vivres et les vêtemens qui leur manquaient; d'autres envoyèrent pour eux à la maraude; les plus nécessiteux furent obligés de se pourvoir de leurs propres mains.

Quant aux soldats, plusieurs s'étant embarrassés des fruits de leur pillage, devinrent moins lestes, moins insoucians; dans le danger ils calculèrent, et pour sauver leur butin, ils firent ce qu'ils auraient dédaigné de faire pour se sauver eux-mêmes.

Ce fut au travers de ce bouleversement que Napoléon rentra dans Moskou. Il l'abandonna à ce pillage, espérant que son armée répandue sur ces ruines, ne les fouillerait pas infructueusement. Mais quand il sut que le désordre s'accroissait; que la vieille garde, elle-même, était entraînée; que les paysans russes, enfin attirés avec leurs provisions, et qu'il faisait payer généreusement afin d'en attirer d'autres, étaient dépouillés de ces vivres, qu'ils nous apportaient, par nos soldats affamés; quand il apprit que les différens corps, en proie à tous les besoins, étaient prêts à se disputer violemment les restes de Moskou; qu'enfin toutes les ressources encore existantes se perdaient par ce pillage irrégulier, alors il donna des ordres sévères, il consigna sa garde. Les églises, où nos cavaliers s'étaient abrités, furent rendues au culte grec. La maraude fut ordonnée dans les corps par tour de rôle, comme un autre service, et l'on s'occupa enfin de ramasser les traîneurs russes.

Mais il était trop tard. Ces militaires avaient fui; les paysans, effarouchés, ne revenaient plus: beaucoup de vivres étaient gaspillés. L'armée française est tombée quelquefois dans cette faute; mais ici l'incendie l'excuse: il fallut se précipiter pour devancer la flamme. Il est encore assez remarquable qu'au premier commandement tout soit rentré dans l'ordre.

Quelques écrivains, et des Français mêmes, ont fouillé ces décombres, pour y trouver les traces de quelques excès qui purent y être commis. Il y en eut peu. La plupart des nôtres se montrèrent généreux pour le petit nombre d'habitans et le grand nombre d'ennemis qu'ils rencontrèrent. Mais qu'il y ait eu, dans les premiers momens, quelque emportement dans le pillage, cela doit-il étonner d'une armée exaspérée par de si grands besoins, si souffrante, et composée de tant de nations?

Depuis, comme il arrive toujours, l'infortune ayant écrasé ces guerriers, des reproches s'élevèrent. Eh qui ne sait que de pareils désordres ont toujours été le mauvais côté des grandes guerres, la partie honteuse de la gloire; que la renommée des conquérans porte son ombre comme toutes les choses de ce monde! Existe-t-il un être, si petit qu'il soit, que le soleil, tout grand qu'il est, puisse éclairer à la fois de tous côtés? C'est donc une loi de la nature que les grands corps aient de grandes ombres.

Au reste, on s'est trop étonné des vertus comme des vices de cette armée. C'étaient les vertus d'alors, les vices du temps, et par cela même les unes furent moins louables, et les autres moins blâmables, en ce qu'ils étaient, pour ainsi dire, commandés par l'exemple et les circonstances. C'est ainsi que tout est relatif; ce qui n'exclut pas la fixité de principes, le mieux, ou le bien absolu, comme point de départ et comme but. Mais il s'agit ici du jugement qu'on a porté de cette armée et de son chef, ce qu'on n'a pu bien faire qu'en se mettant à leur place: or comme cette position était très-élevée, très-extraordinaire, fort compliquée, peu d'esprits y peuvent atteindre, en embrasser l'ensemble, et en apprécier tous les résultats nécessaires.

CHAPITRE IX.

CEPENDANT Kutusof, en abandonnant Moskou, avait attiré Murat vers Kolomna, jusqu'au point où la Moskowa en coupe la route. Ce fut là qu'à la faveur de la nuit, il tourna subitement vers le sud, pour s'aller jeter, par Podol, entre Moskou et Kalougha. Cette marche nocturne des Russes autour de Moskou, dont un vent violent leur portait les cendres et les flammes, fut sombre et religieuse. Ils s'avancèrent à la lueur sinistre de l'incendie qui dévorait le centre de leur commerce, le sanctuaire de leur religion, le berceau de leur empire! Tous, pénétrés d'horreur et d'indignation, gardaient un morne silence, que troublait seul le bruit monotone et sourd de leurs pas, le bruissement des flammes, et les sifflemens de la tempête. Souvent, la lugubre clarté était interrompue par des éclats livides et subits. Alors on voyait la figure de ces guerriers, contractée par une douleur sauvage, et le feu de leurs regards sombres et menaçans répondre à ces feux qu'ils croyaient notre ouvrage: il décelait déjà cette vengeance féroce, qui fermentait dans leurs coeurs, qui se répandit dans tout l'empire, et dont tant de Français furent victimes.

En ce moment solennel, on vit Kutusof annoncer d'un ton noble et ferme à son souverain la perte de sa capitale. Il lui déclare «que, pour conserver les provinces nourricières du sud et sa communication avec Tormasof et Tchitchakof, il vient d'être forcé d'abandonner Moskou, mais vide de ce peuple qui en est la vie; que par-tout le peuple est l'âme d'un empire; que là où est le peuple russe, là est Moskou et tout l'empire de Russie.»

Alors pourtant, il semble ployer sous sa douleur. Il convient «que cette blessure sera profonde et ineffaçable;» mais bientôt se relevant, il dit «que Moskou perdue n'est qu'une ville de moins dans un empire, et le sacrifice d'une partie pour le salut de tous. Il se montre sur le flanc de la longue ligne d'opération de l'ennemi, le tenant comme bloqué par ses détachemens: là, il va surveiller ses mouvemens, couvrir les ressources de l'empire, recompléter son armée;» et déjà (le 16 septembre) il annonce que «Napoléon sera forcé d'abandonner sa funeste conquête.»

On dit qu'à cette nouvelle Alexandre demeura consterné. Napoléon espérait dans la faiblesse de son rival, en même temps que les Russes en craignaient l'effet. Le czar démentit cet espoir et cette crainte. Dans ses discours, on le voit grand comme son malheur; il s'adresse à ses peuples. «Point d'abattement pusillanime, s'écrie-t-il; jurons de redoubler de courage et de persévérance. L'ennemi est dans Moskou déserte, comme dans un tombeau, sans moyens de domination ni même d'existence. Entré en Russie avec trois cent mille hommes de tous pays, sans union, sans lien national ni religieux, la moitié en est détruite par le fer, la faim et la désertion; il n'a dans Moskou que des débris; il est au centre de la Russie, et pas un seul Russe n'est à ses pieds.

»Cependant, nos forces s'accroissent et l'entourent. Il est au sein d'une population puissante, environné d'armées qui l'arrêtent et l'attendent. Bientôt, pour échapper à la famine, il lui faudra fuir à travers les rangs serrés de nos soldats intrépides. Reculerons-nous donc, quand l'Europe nous encourage de ses regards. Servons-lui d'exemple, et saluons la main qui nous choisit pour être la première des nations dans la cause de la vertu et de la liberté.» Il terminait par une invocation au Tout-Puissant.

Les Russes parlent diversement de leur général et de leur empereur. Pour nous, comme ennemis, nous ne pouvons juger nos ennemis que par les faits. Or telles furent leurs paroles; et leurs actions y répondirent. Compagnons, rendons-leur justice! Leur sacrifice a été complet, sans réserve, sans regrets tardifs. Depuis ils n'ont rien réclamé, même au milieu de la capitale ennemie qu'ils ont préservée. Leur renommée en est restée grande et pure. Ils ont connu la vraie gloire; et, quand une civilisation plus avancée aura pénétré dans tous leurs rangs, ce grand peuple aura son grand siècle, et tiendra à son tour ce sceptre de gloire, qu'il semble que les nations de la terre doivent se céder successivement.

Cette marche tortueuse que fit Kutusof, par indécision ou par ruse, lui réussit. Murat perdit sa trace pendant trois jours. Le Russe en profita pour étudier son terrain et s'y retrancher. Son avant-garde allait atteindre Voronowo, l'une des plus belles possessions du comte Rostopschine, lorsque ce gouverneur prit les devants. Les Russes crurent que ce seigneur voulait revoir pour la dernière fois ses foyers, quand tout-à-coup l'édifice disparut à leurs yeux dans des tourbillons de fumée.

Ils se pressent pour éteindre cet incendie, mais c'est Rostopschine lui-même qui les repousse. Ils l'aperçoivent, au milieu des flammes qu'il attise, sourire à l'écroulement de cette superbe demeure, puis d'une main ferme, tracer ces mots, que les Français, en frisonnant de surprise, lurent sur la porte de fer d'une église restée debout. «J'ai embelli pendant huit ans cette campagne, et j'y ai vécu heureux au sein de ma famille; les habitans de cette terre, au nombre de dix-sept cent vingt, la quittent à votre approche, et moi je mets le feu à ma maison, pour qu'elle ne soit pas souillée par votre présence. Français, je vous ai abandonné mes deux maisons de Moskou, avec un mobilier d'un demi-million de roubles. Ici vous ne trouverez que des cendres.»

Ce fut près de là que Murat joignit Kutusof. Il y eut, le 29 septembre, un vif engagement de cavalerie vers Czerikowo, et un autre, le 4 octobre, près Winkowo. Mais là Miloradowitch, serré de trop près, se retourna avec fureur, et revint avec douze mille chevaux sur Sébastiani. Il le mit dans un tel danger, que Murat dicta, au milieu du feu, la demande d'une suspension d'armes, en annonçant à Kutusof un parlementaire. C'était Lauriston qu'il attendait. Mais, comme dans cet instant l'arrivée de Poniatowski nous rendit quelque supériorité, le roi ne fit point usage de la lettre qu'il venait d'écrire; il combattit jusqu'à la fin du jour, et repoussa Miloradowitch.

Cependant, l'incendie commencé dans la nuit du 14 au 15 septembre, suspendu par nos efforts dans la journée du 15, ranimé dès la nuit suivante, et dans sa plus grande violence les 16, 17 et 18, s'était ralenti le 19. Il avait cessé le 20. Ce jour-là même, Napoléon, que les flammes avaient chassé du Kremlin, rentra dans le palais des czars. Il y appelle les regards de l'Europe. Il y attend ses convois, ses renforts, ses traîneurs; sûr que tous les siens seront ralliés par sa victoire, par l'appât de ce grand butin, par l'étonnant spectacle de Moskou prisonnière, et par lui sur-tout, dont la gloire, du haut de ce grand débris, brillait et attirait encore comme un fanal sur un écueil.

Deux fois pourtant, le 22 et le 28 septembre, des lettres de Murat furent près d'arracher Napoléon de ce funeste séjour. Elles annonçaient une bataille; mais deux fois les ordres de mouvement, déjà écrits, furent brûlés. Il semblait que pour notre empereur la guerre fût finie, et qu'il n'attendît plus qu'une réponse de Pétersbourg. Il nourrissait son espoir des souvenirs de Tilsitt et d'Erfurt. À Moskou aurait-il donc moins d'ascendant sur Alexandre? Puis, comme les hommes long-temps heureux, ce qu'il désire, il l'espère.

Son génie a d'ailleurs cette grande faculté, qui consiste à interrompre sa plus grande préoccupation, quand il lui plaît, soit pour en changer, soit même pour se reposer; car la volonté en lui surpasse l'imagination. En cela, il règne sur lui-même autant que sur les autres.

Ainsi, Paris le distrait de Pétersbourg. Ses affaires encore amoncelées, et les courriers qui, dans les premiers jours, se succèdent sans interruption, l'aident à attendre. Mais la promptitude de son travail en a bientôt épuisé la matière. Bientôt même, ses estafettes, qui d'abord arrivaient de France en quatorze jours, s'arrêtent. Quelques postes militaires placés dans quatre villes en cendres, et dans quelques maisons de bois grossièrement palissadées, ne suffisaient pas pour garder une route de quatre-vingt-treize lieues; car on n'avait pu établir que quelques échelons, toujours trop espacés, sur une si longue échelle. Cette ligne d'opération, trop alongée, se brisait par-tout où l'ennemi la touchait; pour la rompre, des paysans mêlés à quelques Cosaques suffisaient.

Cependant la réponse d'Alexandre n'est point encore venue. L'inquiétude de Napoléon augmente, ses moyens de distraction diminuent. Déjà l'activité de son génie, accoutumé aux soins de l'Europe entière, n'a plus pour alimens que l'administration de cent mille hommes; encore, l'organisation de son armée est-elle si parfaite, qu'à peine est-ce une occupation; tout y est déterminé. Tous les fils en sont dans sa main. Il est entouré de ministres qui peuvent lui répondre sur-le-champ, et à chaque heure du jour, de la position de chaque homme, le matin, le soir, isolé ou non; qu'il soit au drapeau, à l'hôpital, en congé ou par-tout ailleurs, et cela, depuis Moskou jusqu'à Paris; tant la science d'une administration concentrée était alors perfectionnée, les hommes exercés et bien choisis, et le chef exigeant.

Mais déjà onze jours se sont écoulés, le silence d'Alexandre dure encore! et Napoléon espère toujours vaincre son rival en opiniâtreté; perdant ainsi le temps qu'il fallait gagner, et qui toujours sert la défense contre l'attaque.

Dès lors, et plus qu'à Vitepsk, toutes ses actions annoncent aux Russes que leur puissant ennemi veut se fixer dans le coeur de leur empire. Moskou en cendres reçoit un intendant et des municipalités. L'ordre est donné de s'y approvisionner pour l'hiver. Un théâtre se forme au milieu des ruines. Les premiers acteurs de Paris sont, dit-on, mandés. Un chanteur italien vient s'efforcer de rappeler au Kremlin les soirées des Tuileries. Par là, Napoléon prétend abuser un gouvernement que l'habitude de régner sur l'erreur et l'ignorance de ses peuples a fait de longue main à toutes ces déceptions.

Lui-même sent l'insuffisance de ces moyens, et pourtant septembre n'est déjà plus, octobre commence! Alexandre a dédaigné de répondre! c'est un affront! il s'irrite. Le 3 octobre, après une nuit d'inquiétude et de colère, il appelle ses maréchaux. Dès qu'il les aperçoit, «Entrez, s'écrie-t-il, écoutez le nouveau plan que je viens de concevoir; prince Eugène, lisez. (Ils écoutent.) «Il faut brûler les restes de Moskou, marcher par Twer sur Pétersbourg, où Macdonald viendra les joindre! Murat et Davoust feront l'arrière-garde!» Et l'empereur, tout animé, fixe ses yeux étincelans sur ses généraux, dont la figure froide et silencieuse n'exprime que l'étonnement.

Alors, s'exaltant pour exalter: «Eh quoi! c'est vous, ajoute-t-il, que cette pensée n'enflamme point! Jamais un plus grand fait de guerre aurait-il existé. Désormais cette conquête est seule digne de nous! De quelle gloire nous serons comblés, et que dira le monde entier, quand il apprendra qu'en trois mois nous avons conquis les deux grandes capitales du Nord.»

Mais Davoust, comme Daru, lui oppose «la saison, la disette, une route stérile, déserte, factice, celle de Twer à Pétersbourg, qui s'élève sur cent lieues de marais, et qu'en un jour trois cents paysans peuvent rendre impraticable. Pourquoi s'enfoncer de plus en plus dans le nord, aller encore au-devant de l'hiver, le provoquer, le braver: on en était déjà trop près; et que deviendraient six mille blessés encore dans Moskou: on allait donc les livrer à Kutusof! Celui-ci talonnerait l'armée! Il faudrait à la fois attaquer et se défendre, et marcher, comme en fuyant, à une conquête!»

Ces chefs ont assuré qu'alors ils proposèrent différens projets; soin bien inutile avec un prince dont le génie devançait toutes les autres imaginations, et que leurs objections n'auraient point arrêté, s'il eût été décidé à marcher sur Pétersbourg. Mais cette idée n'était en lui qu'une saillie de colère, une inspiration du désespoir de se voir obligé, à la face de l'Europe, de céder, d'abandonner une conquête, et de reculer.

C'était sur-tout une menace pour effrayer les siens, comme les ennemis, et pour amener et appuyer une négociation qu'entamerait Caulincourt. Ce grand-officier avait plu à Alexandre: il était le seul, entre tous les grands de la cour de Napoléon, qui eût pris quelque ascendant sur son rival; mais, depuis plusieurs mois, Napoléon le repoussait de son intimité, n'ayant pu lui faire approuver son expédition.

Ce fut pourtant à lui-même qu'en ce jour il fut forcé de recourir et de montrer son anxiété. Il l'appelle; mais, seul avec lui, il hésite. Il marche long-temps tout agité et l'entraîne sur ses pas, sans que sa fierté puisse se décider à rompre un si pénible silence: elle va céder enfin, mais en menaçant. Il priera qu'on lui demande la paix, comme s'il daignait l'accorder.

Après quelques mots à peine articulés, «il va, dit-il, marcher sur Pétersbourg. Il sait que la destruction de cette ville affligera sans doute son grand-écuyer: alors la Russie se soulèvera contre l'empereur Alexandre, il y aura une conjuration contre ce monarque; on l'assassinera, ce sera un grand malheur. Ce prince, qu'il estime, il le regrettera, tant pour lui que pour la France. Son caractère, ajoute-t-il, convient à nos intérêts; aucun autre prince ne pourrait le remplacer avantageusement pour nous. Il pense donc, pour prévenir cette catastrophe, à lui envoyer Caulincourt.

Mais le duc de Vicence, plus capable d'opiniâtreté que de flatterie, ne changea point de langage; il soutint «que cette ouverture serait inutile; que tant que le sol russe ne serait pas entièrement évacué; Alexandre n'écouterait aucune proposition; que la Russie sentait, à cette époque de l'année, tout son avantage; que, bien plus, cette démarche serait nuisible, en ce qu'elle montrerait le besoin que Napoléon avait de la paix, et découvrirait tout l'embarras de notre position.»