Histoire De Napoleon Et De La Grande Armee Pendant L Annee

Chapter 3

Chapter 33,804 wordsPublic domain

Tout-à-coup, au milieu de ces pensées qu'une marche lente favorisait, des coups de fusil éclatent; la colonne s'arrête. Ses derniers chevaux couvrent encore la campagne; son centre est engagé dans une des plus longues rues de la ville; sa tête touche au Kremlin. Les portes de cette citadelle paraissent fermées. On entend de féroces rugissemens sortir de son enceinte; quelques hommes et des femmes d'une figure dégoûtante et atroce se montrent tout armés sur ses murs. Ils exhalent une sale ivresse et d'horribles imprécations. Murat leur fit porter des paroles de paix; elles furent inutiles. Il fallut enfoncer la porte à coups de canon.

On pénétra, moitié de gré, moitié de force, au milieu de ces misérables. L'un d'eux se rua jusque sur le roi, et tenta de tuer l'un de ses officiers. On crut avoir assez fait de le désarmer, mais il se jeta de nouveau sur sa victime, la roula par terre en cherchant à l'étouffer, et, comme il se sentit saisir les bras, il voulut encore la déchirer avec ses dents. C'étaient là les seuls Moskovites qui nous avaient attendus, et qu'on semblait nous avoir laissés comme un gage barbare et sauvage de la haine nationale.

Toutefois, on s'aperçut qu'il n'y avait pas encore d'ensemble dans cette rage patriotique. Cinq cents recrues, oubliées sur la place du Kremlin, virent cette scène sans s'émouvoir. Dès la première sommation, ils se dispersèrent. Plus loin, on joignit un convoi de vivres, dont l'escorte jeta aussitôt ses armes. Plusieurs milliers de traînards et de déserteurs ennemis restèrent volontairement au pouvoir de l'avant-garde. Celle-ci laissa au corps qui la suivait le soin de les ramasser; ceux-là à d'autres, et ainsi de suite; de sorte qu'ils restèrent libres au milieu de nous, jusqu'à ce que l'incendie et le pillage leur ayant marqué leur devoir, et les ayant tous ralliés dans une même haine, ils allèrent rejoindre Kutusof.

Murat, que le Kremlin n'avait arrêté que quelques instans, disperse cette foule qu'il méprise. Ardent, infatigable comme en Italie et en Égypte, après neuf cents lieues faites et soixante combats livrés pour atteindre Moskou, il traverse cette cité superbe sans daigner s'y arrêter, et, s'acharnant sur l'arrière-garde russe, il s'engage fièrement et sans hésiter sur le chemin de Voladimir et d'Asie.

Plusieurs milliers de Cosaques, avec quatre pièces de canon, se retiraient dans cette direction. Là cessait l'armistice. Aussitôt Murat, fatigué par cette paix d'une demi-journée, ordonna de la rompre à coups de carabine. Mais nos cavaliers croyaient la guerre finie, Moskou leur en paraissait le terme, et les avant-postes des deux empires répugnaient à renouveler les hostilités. Un nouvel ordre vint, une même hésitation y répondit. Enfin, Murat irrité commanda lui-même; et ces feux, dont il semblait menacer l'Asie, mais qui ne devaient plus s'arrêter qu'aux rives de la Seine, recommencèrent.

CHAPITRE VI.

NAPOLÉON n'entra qu'avec la nuit dans Moskou. Il s'arrêta dans une des premières maisons du faubourg de Dorogomilow. Ce fut là qu'il nomma le maréchal Mortier gouverneur de cette capitale. «Sur-tout, lui dit-il, point de pillage! Vous m'en répondez sur votre tête. Défendez Moskou envers et contre tous.»

Cette nuit fut triste: des rapports sinistres se succédaient. Il vint des Français, habitans de ce pays, et même un officier de la police russe, pour dénoncer l'incendie. Il donna tous les détails de ses préparatifs. L'empereur ému chercha vainement quelque repos. À chaque instant il appelait, et se faisait répéter cette fatale nouvelle. Cependant il se retranchait encore dans son incrédulité, quand vers deux heures du matin, il apprit que le feu éclatait.

C'était au palais Marchand, au centre de la ville, dans son plus riche quartier. Aussitôt il donne des ordres, il les multiplie. Le jour venu, lui-même y court, il menace la jeune garde et Mortier. Ce maréchal lui montre des maisons couvertes de fer; elles sont toutes fermées, encore intactes, et sans la moindre effraction; cependant une fumée noire en sort déjà. Napoléon tout pensif entre dans le Kremlin.

À la vue de ce palais, à la fois gothique et moderne des Romanof et des Rurick, de leur trône encore debout, de cette croix du grand Yvan, et de la plus belle partie de la ville que le Kremlin domine, et que les flammes, encore renfermées dans le bazar, semblent devoir respecter, il reprend son premier espoir. Son ambition est flattée de cette conquête; on l'entend s'écrier: «Je suis donc enfin dans Moskou, dans l'antique palais des czars! dans le Kremlin!» Il en examine tous les détails avec un orgueil curieux et satisfait.

Toutefois, il se fait rendre compte des ressources que présente la ville; et, dans ce court moment, tout à l'espérance, il écrit des paroles de paix à l'empereur Alexandre. Un officier supérieur ennemi venait d'être trouvé dans le grand hôpital; il fut chargé de cette lettre. Ce fut à la sinistre lueur des flammes du bazar que Napoléon l'acheva, et que partit le Russe. Celui-ci dut porter la nouvelle de ce désastre à son souverain, dont cet incendie fut la seule réponse.

Le jour favorisa les efforts du duc de Trévise: il se rendit maître du feu. Les incendiaires se tinrent cachés. On doutait de leur existence. Enfin, des ordres sévères étant donnés, l'ordre l'établi, l'inquiétude suspendue, chacun alla s'emparer d'une maison commode ou d'un palais somptueux, pensant y trouver un bien-être acheté par de si longues et de si excessives privations.

Deux officiers s'étaient établis dans un des bâtimens du Kremlin. De là, leur vue pouvait embrasser le nord et l'ouest de la ville. Vers minuit, une clarté extraordinaire les réveille. Ils regardent, et voient des flammes remplir des palais, dont elles illuminent d'abord et font bientôt écrouler l'élégante et noble architecture. Ils remarquent que le vent du nord chasse directement ces flammes sur le Kremlin, et s'inquiètent pour cette enceinte, où reposaient l'élite de l'armée et son chef. Ils craignent aussi pour toutes les maisons environnantes, où nos soldats, nos gens et nos chevaux, fatigués et repus, sont sans doute ensevelis dans un profond sommeil. Déjà des flammèches et des débris ardens volaient jusque sur les toits du Kremlin, quand le vent du nord, tournant vers l'ouest, les chassa dans une autre direction.

Alors, rassuré sur son corps d'armée, l'un de ces officiers se rendormit en s'écriant: «C'est à faire aux autres, cela ne nous regarde plus.» Car telle était l'insouciance qui résultait de cette multiplicité d'événemens et de malheurs sur lesquels on était comme blasé, et tel l'égoïsme produit par l'excès de fatigue et de souffrance, qu'ils ne laissaient à chacun que la mesure de forces et de sentiment indispensables pour son service et pour sa conservation personnelle.

Cependant, de vives et nouvelles lueurs les réveillent encore; ils voient d'autres flammes s'élever précisément dans la nouvelle direction que le vent venait de prendre sur le Kremlin, et ils maudissent l'imprudence et l'indiscipline française, qu'ils accusent de ce désastre. Mais trois fois le vent change ainsi du nord à l'ouest, et trois fois ces feux ennemis, vengeurs, obstinés, et comme acharnés contre le quartier-impérial, se montrent ardens à saisir cette nouvelle direction.

À cette vue, un grand soupçon s'empare de leur esprit. Les Moskovites, connaissant notre téméraire et négligente insouciance, auraient-ils conçu l'espoir de brûler avec Moskou nos soldats ivres de vin, de fatigue et de sommeil; ou plutôt ont-ils osé croire qu'ils enveloperaient Napoléon dans cette catastrophe; que la perte de cet homme valait bien celle de leur capitale; que c'était un assez grand résultat pour y sacrifier Moskou tout entière; que peut-être le ciel, pour leur accorder une aussi grande victoire, voulait un aussi grand sacrifice; et qu'enfin il fallait à cet immense colosse un aussi immense bûcher.

On ne sait s'ils eurent cette pensée, mais il fallut l'étoile de l'empereur pour qu'elle ne se réalisât pas. En effet, non-seulement le Kremlin renfermait, à notre insu, un magasin à poudre, mais, cette nuit-là même, les gardes, endormies et placées négligemment, avaient laissé tout un parc d'artillerie entrer et s'établir sous les fenêtres de Napoléon.

C'était l'instant où ces flammes furieuses étaient dardées de toutes parts, et avec le plus de violence, sur le Kremlin; car le vent, sans doute attiré par cette grande combustion, augmentait à chaque instant d'impétuosité. L'élite de l'armée et l'empereur étaient perdus, si une seule des flammèches qui volaient sur nos têtes s'était posée sur un seul caisson. C'est ainsi que, pendant plusieurs heures, de chacune des étincelles qui traversaient les airs, dépendit le sort de l'armée entière.

Enfin le jour, un jour sombre parut; il vint s'ajouter à cette grande horreur, la pâlir, lui ôter son éclat. Beaucoup d'officiers se réfugièrent dans les salles du palais. Les chefs, et Mortier lui-même, vaincus par l'incendie, qu'ils combattaient depuis trente-six heures, y vinrent tomber d'épuisement et de désespoir.

Ils se taisaient, et nous nous accusions. Il semblait à la plupart que l'indiscipline et l'ivresse de nos soldats avaient commencé ce désastre, et que la tempête l'achevait. Nous nous regardions nous-mêmes avec une espèce de dégoût. Le cri d'horreur qu'allait jeter l'Europe nous effrayait. On s'abordait les yeux baissés, consternés d'une si épouvantable catastrophe: elle souillait notre gloire, elle nous en arrachait le fruit, elle menaçait notre existence présente et à venir; nous n'étions plus qu'une armée de criminels dont le ciel et le monde civilisé devaient faire justice. On ne sortait de cet abîme de pensées, et des accès de fureur qu'on éprouvait contre les incendiaires, que par la recherche avide des nouvelles, qui toutes commençaient à accuser les Russes seuls de ce désastre.

En effet, des officiers arrivaient de toutes parts, tous s'accordaient. Dès la première nuit, celle du 14 au 15, un globe enflammé s'était abaissé sur le palais du prince Troubetskoï, et l'avait consumé; c'était un signal. Aussitôt le feu avait été mis à la Bourse: on avait aperçu des soldats de police russes l'attiser avec des lances goudronnées. Ici, des obus perfidement placés venaient d'éclater dans les poêles de plusieurs maisons, ils avaient blessé les militaires qui se pressaient autour. Alors, se retirant dans des quartiers encore debout, il étaient allés se choisir d'autres asiles; mais, près d'entrer dans ces maisons toutes closes et inhabitées, ils avaient entendu en sortir une faible explosion; elle avait été suivie d'une légère fumée, qui aussitôt était devenue épaisse et noire, puis rougeâtre, enfin couleur de feu, et bientôt l'édifice entier s'était abîmé dans un gouffre de flammes.

Tous avaient vu des hommes d'une figure atroce, couverts de lambeaux, et des femmes furieuses errer dans ces flammes, et compléter une épouvantable image de l'enfer. Ces misérables, enivrés de vin et du succès de leurs crimes, ne daignaient plus se cacher; ils parcouraient triomphalement ces rues embrasées; on les surprenait armés de torches, s'acharnant à propager l'incendie: il fallait leur abattre les mains à coups de sabre pour leur faire lâcher prise. On se disait que ces bandits avaient été déchaînés par les chefs russes pour brûler Moskou; et qu'en effet, une si grande, une si extrême résolution, n'avait pu être prise que par le patriotisme, et exécutée que par le crime.

Aussitôt l'ordre fut donné de fusiller sur place tous les incendiaires. L'armée était sur pied. La vieille garde, qui tout entière occupait une partie du Kremlin, avait pris les armes; les bagages, les chevaux tout chargés, remplissaient les cours; nous étions mornes d'étonnement, de fatigue, et du désespoir de voir périr un si riche cantonnement. Maîtres de Moskou, il fallait donc aller bivouaquer sans vivres à ses portes!

Pendant que nos soldats luttaient encore avec l'incendie, et que l'armée disputait au feu cette proie, Napoléon, dont on n'avait pas osé troubler le sommeil pendant la nuit, s'était éveillé à la double clarté du jour et des flammes. Dans son premier mouvement, il s'irrita, et voulut commander à cet élément; mais bientôt il fléchit, et s'arrêta devant l'impossibilité. Surpris, quand il a frappé au coeur d'un empire, d'y trouver un autre sentiment que celui de la soumission et de la terreur, il se sent vaincu et surpassé en détermination.

Cette conquête pour laquelle il a tout sacrifié, c'est comme un fantôme qu'il a poursuivi, qu'il a cru saisir, et qu'il voit s'évanouir dans les airs en tourbillons de fumée et de flammes. Alors une extrême agitation s'empare de lui; on le croirait dévoré des feux qui l'environnent. À chaque instant, il se lève, marche et se rassied brusquement. Il parcourt ses appartemens d'un pas rapide; ses gestes courts et véhémens décèlent un trouble cruel: il quitte, reprend, et quitte encore un travail pressé, pour se précipiter à ses fenêtres et contempler les progrès de l'incendie. De brusques et brèves exclamations s'échappent de sa poitrine oppressée. «Quel effroyable spectacle! Ce sont eux-mêmes! Tant de palais! Quelle résolution extraordinaire! Quels hommes! Ce sont des Scythes!»

Entre l'incendie et lui se trouvait un vaste emplacement désert, puis la Moskowa et ses deux quais: et pourtant les vitres des croisées contre lesquelles il s'appuie sont déjà brûlantes, et le travail continuel des balayeurs, placés sur les toits de fer du palais, ne suffit pas pour écarter les nombreux flocons de feu qui cherchent à s'y poser.

En cet instant, le bruit se répand que le Kremlin est miné: des Russes l'ont dit, des écrits l'attestent; quelques domestiques en perdent la tête d'effroi; les militaires attendent impassiblement ce que l'ordre de l'empereur et leur destin décideront, et l'empereur ne répond à cette alarme que par un sourire d'incrédulité.

Mais il marche encore convulsivement, il s'arrête à chaque croisée, et regarde le terrible élément victorieux dévorer avec fureur sa brillante conquête; se saisir de tous les ponts, de tous les passages de sa forteresse; le cerner, l'y tenir comme assiégé; envahir à chaque minute les maisons environnantes, et, le resserrant de plus en plus, le réduire enfin à la seule enceinte du Kremlin.

Déjà nous ne respirions plus que de la fumée et des cendres. La nuit approchait, et allait ajouter son ombre à nos dangers; le vent d'équinoxe, d'accord avec les Russes, redoublait de violence. On vit alors accourir le roi de Naples et le prince Eugène: ils se joignirent au prince de Neufchâtel, pénétrèrent jusqu'à l'empereur, et là, de leurs prières, de leurs gestes, à genoux, ils le pressent, et veulent l'arracher de ce lieu de désolation. Ce fut en vain.

Napoléon, maître enfin du palais des czars, s'opiniâtrait à ne pas céder cette conquête, même à l'incendie, quand tout-à-coup un cri, «Le feu est au Kremlin!» passe de bouche en bouche, et nous arrache à la stupeur contemplative qui nous avait saisis. L'empereur sort pour juger le danger. Deux fois le feu venait d'être mis et éteint dans le bâtiment sur lequel il se trouvait; mais la tour de l'arsenal brûle encore. Un soldat de police vient d'y être trouvé. On l'amène, et Napoléon le fait interroger devant lui. C'est ce Russe qui est l'incendiaire: il a exécuté sa consigne au signal donné par son chef. Tout est donc voué à la destruction, même le Kremlin antique et sacré.

L'empereur fit un geste de mépris et d'humeur; on emmena ce misérable dans la première cour, où les grenadiers furieux le firent expirer sous leurs baïonnettes.

CHAPITRE VII.

CET incident avait décidé Napoléon. Il descend rapidement cet escalier du nord, fameux par le massacre des Strélitz, et ordonne qu'on le guide hors de la ville, à une lieue sur la route de Pétersbourg, vers le château impérial de Pétrowsky.

Mais nous étions assiégés par un océan de flammes; elles bloquaient toutes les portes de la citadelle, et repoussèrent les premières sorties qui furent tentées. Après quelques tâtonnemens, on découvrit, à travers les rochers, une poterne qui donnait sur la Moskowa. Ce fut par cet étroit passage que Napoléon, ses officiers et sa garde, parvinrent à s'échapper du Kremlin. Mais qu'avaient-ils gagné à cette sortie? Plus près de l'incendie, ils ne pouvaient ni reculer ni demeurer; et comment avancer, comment s'élancer à travers les vagues de cette mer de feu? Ceux qui avaient parcouru la ville, assourdis par la tempête, aveuglés par les cendres, ne pouvaient plus se reconnaître, puisque les rues disparaissaient dans la fumée et sous les décombres.

Il fallait pourtant se hâter. À chaque instant croissait autour de nous le mugissement des flammes. Une seule rue étroite, tortueuse et toute brûlante, s'offrait plutôt comme l'entrée que comme la sortie de cet enfer. L'empereur s'élança à pied et sans hésiter dans ce dangereux passage. Il s'avança au travers du pétillement de ces brasiers, au bruit du craquement des voûtes et de la chute des poutres brûlantes et des toits de fer ardent qui croulaient autour de lui. Ces débris embarrassaient ses pas. Les flammes, qui dévoraient avec un bruissement impétueux les édifices entre lesquels il marchait, dépassant leur faîte, fléchissaient alors sous le vent et se recourbaient sur nos têtes. Nous marchions sur une terre de feu, sous un ciel de feu, entre deux murailles de feu! Une chaleur pénétrante brûlait nos yeux; qu'il fallait cependant tenir ouverts et fixés sur le danger. Un air dévorant, des cendres étincelantes, des flammes détachées, embrasaient notre respiration courte, sèche, haletante, et déjà presque suffoquée par la fumée. Nos mains brûlaient en cherchant à garantir notre figure d'une chaleur insupportable, et en repoussant les flammèches qui couvraient à chaque instant et pénétraient nos vêtemens.

Dans cette inexprimable détresse, et quand une course rapide paraissait notre seul moyen de salut, notre guide incertain et troublé s'arrêta. Là, se serait peut-être terminée notre vie aventureuse, si des pillards du premier corps n'avaient point reconnu l'empereur au milieu de ces tourbillons de flammes; ils accoururent, et le guidèrent vers les décombres fumans d'un quartier réduit en cendres dès le matin.

Ce fut alors que l'on rencontra le prince d'Eckmühl. Ce maréchal, blessé à la Moskowa, se faisait rapporter dans les flammes pour en arracher Napoléon ou y périr avec lui. Il se jeta dans ses bras avec transport: l'empereur l'accueillit bien, mais avec ce calme qui, dans le péril, ne le quittait jamais.

Pour échapper à cette vaste région de maux, il fallut encore qu'il dépassât un long convoi de poudre qui défilait au travers de ces feux. Ce ne fut pas son moindre danger, mais ce fut le dernier, et l'on arriva avec la nuit à Pétrowsky.

Le lendemain matin, 17 septembre, Napoléon tourna ses premiers regards sur Moskou, espérant voir l'incendie se calmer. Il le revit dans toute sa violence: toute cette cité lui parut une vaste trombe de feu qui s'élevait en tourbillonnant jusqu'au ciel, et le colorait fortement. Absorbé par cette funeste contemplation, il ne sortit d'un morne et long silence que pour s'écrier: «Ceci nous présage de grands malheurs!»

L'effort qu'il venait de faire pour atteindre Moskou avait usé tous ses moyens de guerre. Moskou avait été le terme de ses projets, le but de toutes ses espérances, et Moskou s'évanouissait: quel parti va-t-il prendre! C'est alors sur-tout que ce génie si décisif fut forcé d'hésiter. Lui, qu'on vit, en 1805, ordonner l'abandon subit et total d'une descente préparée à si grands frais, et décider, de Boulogne-sur-mer, la surprise, l'anéantissement de l'armée autrichienne; enfin toutes les marches de la campagne d'Ulm jusqu'à Munich, telles qu'elles furent exécutées; ce même homme qui, l'année d'après, dicta de Paris, avec la même infaillibilité, tous les mouvemens de son armée jusqu'à Berlin, le jour fixe de son entrée dans cette capitale, et la nomination du gouverneur qu'il lui destinait: c'est lui qui, à son tour étonné, reste incertain. Jamais il n'a communiqué ses plus audacieux projets à ses ministres les plus intimes que par ordre de les exécuter; et le voilà contraint de consulter, d'essayer les forces morales et physiques de ceux qui l'entourent.

Toutefois, c'est en conservant les mêmes formes. Il déclare donc qu'il va marcher sur Pétersbourg. Déjà cette conquête est tracée sur ses cartes, jusque-là si prophétiques: l'ordre même est donné aux différens corps de se tenir prêts. Mais sa décision n'est qu'apparente; c'est comme une meilleure contenance qu'il cherche à se donner, ou une distraction à la douleur de voir se perdre Moskou: aussi Berthier, Bessières sur-tout, l'eurent-ils bientôt convaincu que le temps, les vivres, les routes, que tout lui manquait pour une si grande excursion.

En ce moment il apprend que Kutusof, après avoir fui vers l'orient, a tourné subitement vers le midi, et qu'il s'est jeté entre Moskou et Kalougha. C'est un motif de plus contre l'expédition de Pétersbourg; c'était une triple raison de marcher sur cette armée défaite, pour l'achever; pour préserver son flanc droit et sa ligne d'opération; pour s'emparer de Kalougha et de Toula, le grenier et l'arsenal de la Russie; enfin, pour s'ouvrir une retraite sûre, courte, neuve et vierge vers Smolensk et la Lithuanie.

Quelqu'un proposa de retourner sur Witgenstein et Vitepsk. Napoléon reste incertain entre tous ces projets. Celui de la conquête de Pétersbourg seul le flatte. Les autres ne lui paraissent que des voies de retraite, des aveux d'erreur, et, soit fierté, soit politique qui ne veut pas s'être trompée, il les repousse.

D'ailleurs, où s'arrêterait-il dans une retraite? Il a tant compté sur une paix de Moskou, qu'il n'a point de quartiers d'hiver prêts en Lithuanie. Kalougha ne le tente point. Pourquoi détruire encore de nouvelles provinces; il vaut mieux les menacer, et laisser aux Russes quelque chose à perdre, pour les décider à une paix conservatrice. Peut-il marcher à une autre bataille, à de nouvelles conquêtes, sans découvrir une ligne d'opération toute semée de malades, de traîneurs, de blessés, et de convois de toute espèce? Moskou est le point de ralliement général, comment le changer? Quel autre nom attirerait?

Enfin, et sur-tout, comment abandonner un espoir auquel il a fait tant de sacrifices, quand il sait que sa lettre à Alexandre vient de traverser les avant-postes russes; quand huit jours suffisent pour recevoir une réponse tant désirée; quand il faut ce temps pour rallier, refaire son armée, pour recueillir les restes de Moskou, dont l'incendie n'a que trop légitimé le pillage, et pour arracher ses soldats à cette grande curée.

Cependant, à peine le tiers de cette armée et de cette capitale existe encore. Mais lui et le Kremlin sont restés debout; sa renommée est encore tout entière; et il se persuade que ces deux grands noms de Napoléon et de Moskou réunis suffiront pour tout achever: il se décide donc à rentrer au Kremlin, qu'un bataillon de sa garde a malheureusement préservé.

CHAPITRE VIII.

LES camps qu'il traversa pour y arriver offraient un aspect singulier. C'étaient au milieu des champs, dans une fange épaisse et froide, de vastes feux entretenus par des meubles d'acajou, par des fenêtres et des portes dorées. Autour de ces feux, sur une litière de paille humide qu'abritaient mal quelques planches, on voyait les soldats et leurs officiers, tout tachés de boue et noircis de fumée, assis dans des fauteuils, ou couchés sur des canapés de soie. À leurs pieds étaient étendus ou amoncelés les schalls de cachemires, les plus rares fourrures de la Sibérie, des étoffes d'or de la Perse, et des plats d'argent dans lesquels ils n'avaient à manger qu'une pâte noire, cuite sous la cendre, et des chairs de cheval à demi grillées et sanglantes. Singulier assemblage d'abondance et de disette, de richesse et de saleté, de luxe et de misère!