Histoire De Napoleon Et De La Grande Armee Pendant L Annee
Chapter 23
Le corps de Regnier, réduit à dix mille hommes, n'était point compris dans cet arrangement; mais Schwartzenberg, en obéissant aux circonstances, persévéra dans sa loyauté. Il rendit compte de tout au chef de l'armée: il couvrit de ses troupes autrichiennes tout le front de la ligne française, et la préserva. Ce prince n'eut point de complaisance pour l'ennemi; il ne l'en crut point sur parole; il voulut, à chaque position qu'il allait céder, s'assurer par ses yeux qu'il ne l'abandonnait qu'à une force supérieure et prête à le combattre. Ce fut ainsi qu'il arriva sur le Rug et la Narew, de Nur à Ostrolenka, où la guerre s'arrêta.
Il couvrait ainsi Varsovie, quand, le 22 janvier, son gouvernement lui ordonna d'abandonner le grand-duché, de séparer sa retraite de celle de Regnier, et de rentrer en Gallicie. Schwartzenberg n'obéit que lentement à cette instruction; il résista aux sollicitations pressantes et aux manoeuvres menaçantes de Miloradowitch jusqu'au 25 janvier; alors même, il effectua sa retraite sur Varsovie avec tant de lenteur, que les hôpitaux et une grande partie des magasins purent être évacués. Il fit enfin obtenir aux Varsoviens une capitulation plus favorable qu'il n'osaient l'espérer. Il fit plus, quoique cette ville dût être livrée le 5 février, il ne la céda que le 8, et donna ainsi trois journées d'avance à Regnier sur les Russes.
Depuis, Regnier fut, il est vrai, atteint et surpris à Kalisch, mais ce fut pour s'y être arrêté trop long-temps à protéger la fuite de quelques dépôts polonais. Dans le premier désordre causé par cette attaque imprévue, une brigade saxonne se trouva séparée du corps français et se retira sur Schwartzenberg: elle en fut bien accueillie; l'Autriche lui donna passage, et la rendit à la grande-armée vers Dresde.
Cependant, le premier janvier 1815, à Koenigsberg, où Murat se trouvait encore, on ignorait la désertion des Prussiens et ce que tramait l'Autriche quand tout-à-coup la dépêche de Macdonald et l'émeute des Koenigsbergeois, apprirent le commencement d'une défection, dont il était impossible de prévoir les suites. La consternation fut grande. On ne réprima d'abord la sédition que par des représentations, que Ney changea bientôt en menaces. Murat précipita son départ pour Elbing. Dix mille malades et blessés encombraient Koenigsberg; la plupart furent abandonnés à la générosité de leurs ennemis: quelques-uns n'eurent point à s'en plaindre; mais des prisonniers qui s'échappèrent, assurent que beaucoup de leurs compagnons d'infortune furent massacrés et jetés par les fenêtres au milieu des rues; que même le feu fut mis à un hôpital qui contenait plusieurs centaines de malades: ce sont les habitans qu'ils ont accusés de ces horreurs.
D'un autre côté, à Wilna, déjà plus de seize mille de nos prisonniers avaient péri. Le couvent de Saint-Basile en avait renfermé le plus grand nombre; ils n'y avaient reçu, depuis le 10 jusqu'au 20 décembre, que quelques biscuits: du reste, pas un morceau de bois ni une goutte d'eau ne leur avaient été donnés. La neige des cours, déjà couverte de cadavres, étancha la soif brûlante de ceux qui survivaient. On avait jeté par les fenêtres ceux des morts qui ne pouvaient plus tenir dans les corridors, sur les escaliers, ou sur les entassemens de cadavres qu'on avait formés dans toutes les salles. Les nouveaux prisonniers qu'on découvrait à chaque instant, étaient précipités dans cet horrible séjour.
L'arrivée de l'empereur Alexandre et de son frère fit seule cesser ces abominations. Il y avait treize jours qu'elles duraient, et sur nos vingt mille malheureux compagnons d'armes prisonniers, si quelques centaines ont échappé, c'est à ces deux princes qu'ils doivent leur salut. Mais déjà, des exhalaisons infectes de tant de cadavres, une cruelle épidémie était née; elle passa des vaincus aux vainqueurs et nous vengea. Ces Russes vivaient pourtant dans l'abondance; nos mogasins de Smorgony et de Wilna n'avaient pas été détruits; ils devaient encore trouver d'immenses amas de vivres en poursuivant notre déroute.
Cependant, Witgenstein, détaché contre Macdonald, avait descendu le Niémen; Tchitchakof et Platof avaient suivi Murat vers Kowno, Wilkowisky et Insterburg; mais bientôt cet amiral fut envoyé vers Thorn. Enfin, le 9 janvier, Alexandre et Kutusof arrivèrent sur le Niémen à Merecz. Là, prêt à franchir sa frontière, l'empereur russe adressa à ses troupes une proclamation toute chargée d'images, de comparaisons, et sur-tout de louanges que l'hiver méritait plus encore que son armée.
CHAPITRE XI.
CE ne fut que le 22 janvier et les jours suivans, que les Russes abordèrent la Vistule. Pendant une marche si lente, et depuis le 3 janvier jusqu'au 11, Murat était resté à Elbing. Dans cette situation extrême, ce prince flottait çà et là, au gré des élémens qui fermentaient autour de lui; tantôt ils portaient son espoir jusqu'au ciel, tantôt ils le précipitaient dans un abîme d'inquiétudes.
Il venait de fuir de Koenigsberg, dans un état complet de découragement, quand cette suspension dans la marche des Russes, et la jonction de Macdonald, dont la réunion avec Heudelet et Cavaignac avait doublé les forces, l'enflèrent subitement d'une vaine espérance. Lui, qui la veille croyait tout perdu, voulut reprendre l'offensive et commença aussitôt: car il était de ces esprits qui se décident à chaque instant. Ce jour là, il se résolut à pousser en avant, et le lendemain à fuir jusqu'à Posen.
Au reste, cette dernière détermination ne fut pas prise sans motif. Le ralliement de l'armée sur la Vistule avait été illusoire: la vieille garde comptait tout au plus cinq cents combatans; la jeune garde, presqu'aucun. Le premier corps, dix-huit cents; le second, mille; le troisième, seize cents; le quatrième, dix-sept cents; encore la plupart de ces soldats, restes de six cent mille hommes, pouvaient-ils à peine se servir de leurs armes.
Dans cet état d'impuissance, les deux ailes de l'armée venant à se détacher, l'Autriche et la Prusse nous manquant à la fois, la Pologne devenait un piège qui pouvait se refermer sur nous. D'un autre côté, Napoléon, qui jamais ne consentit à aucune cession, voulait qu'on défendît Dantzick: il fallut donc y jeter tout ce qui pouvait encore tenir la campagne.
D'ailleurs, s'il faut tout dire, quand Murat imagina, à Elbing, de refaire une armée, et rêva même une victoire, il trouva que la plupart des chefs eux-mêmes étaient épuisés et rebutés. Le malheur, qui porte à tout craindre et bientôt à croire tout ce qu'on craint, avait pénétré dans leur coeur. Déjà, plusieurs s'inquiétaient pour leurs rangs, pour leurs grades, pour les terres dont ils étaient devenus possesseurs dans les pays conquis, et la plupart n'aspiraient qu'à repasser le Rhin.
Quant aux recrues qui arrivaient, c'était un assemblage d'hommes de plusieurs nations de l'Allemagne. Pour nous rejoindre, ils avaient traversé les états prussiens, d'où s'élevait l'exhalaison de tant de haines. En approchant, ils rencontrèrent notre découragement et notre longue déroute; en entrant en ligne, loin de se trouver encadrés et appuyés par de vieux soldats, ils se virent seuls aux prises avec tous les fléaux pour soutenir une cause abandonnée de ceux qui étaient le plus intéressés à la faire triompher; aussi la plupart de ces Allemands se débandèrent-ils au premier bivouac.
À l'aspect du désastre de l'armée qui révenait de Moskou, les troupes éprouvées de Macdonald furent elles-mêmes ébranlées. Cependant, ce corps d'armée, et la division toute fraîche d'Heudelet, conservèrent leur ensemble. On se hâta de réunir tous ces débris dans Dantzick; trente-cinq mille soldats, de dix-sept nations différentes, y furent enfermés. Le reste, en petit nombre, ne devait commencer à se rallier qu'a Posen et sur l'Oder.
Jusque-là, il n'avait donc guère été possible au roi de Naples de mieux régler notre déroute; mais, au moment où il traversait Marienwerder pour se rendre à Posen, une lettre de Naples vint encore bouleverser toutes ses résolutions. L'impression en fut violente: à mesure qu'il la lut, la bile se mêla à son sang avec une telle promptitude, qu'on le retrouva quelques instans après avec une jaunisse complète.
Il paraît qu'un acte de gouvernement que s'était permis la reine le blessa dans une de ses plus vives passions. Peu jaloux de cette princesse, malgré ses, charmes, il l'était avec fureur de son autorité; et c'était de la reine sur-tout, comme soeur de l'empereur, qu'il se défiait.
On s'étonne de voir ce prince, qui jusqu'à ce jour avait paru tout sacrifier à la gloire des armes, se laisser tout-à-coup maîtriser par une passion moins noble; mais sans doute que, pour certains caractères, il en faut toujours une qui domine.
C'était, au reste, toujours la même ambition sous des formes différentes, et toujours tout entière dans chacune d'elles, car tels sont les caractères passionnés. En ce moment, sa jalousie pour son autorité l'emporta sur l'amour de sa gloire: elle l'entraînai rapidement jusqu'à Posen où, peu après son arrivée, il disparut et nous abandonna.
Cette défection éclata le 16 janvier, vingt-trois jours avant que Schwartzenberg se détachât de l'armée française, dont le prince Eugène prit le commandement.
Alexandre arrêta la marche de ses troupes à Kalisch Là, cette guerre violente et continue, qui nous suivait depuis Moskou, se ralentit; elle ne fut plus, jusqu'au printemps, qu'une guerre d'accès, intermittente, lente. La force du mal parut épuisée, mais c'était seulement celle des combattans; une plus grande lutte se préparait, et cette halte ne fut pas un temps qu'on accorda à la paix, mais qui fut donné à la préméditation du carnage.
CHAPITRE XII.
AINSI l'étoile du nord l'emporta sur celle de Napoléon. Est-ce donc le sort du midi d'être vaincu par le nord? Ne peut-il le dompter à son tour? Le succès de cette agression est-il contre nature? Et l'effroyable résultat de notre invasion en est-il une nouvelle preuve?
Sans doute le genre humain ne marche point ainsi, sa pente est vers le sud, il tourne le dos au nord; le soleil attire ses regards, ses désirs et ses pas. On ne remonte pas impunément ce grand cours des hommes: vouloir leur faire rebrousser chémin, les repousser, les contenir dans leurs glaces, est une entreprise gigantesque. Les Romains s'y épuisèrent. Charlemagne, quoiqu'il s'élevât lorsqu'un de ces plus terribles débordemens tirait à la fin, ne put que l'arrêter quelques instans; le reste du torrent, repoussé à l'est de son empire, perça par le nord, et acheva l'inondation.
Mille ans se sont écoulés depuis; il a fallu ce temps aux peuples du septentrion pour se refaire de cette grande migration, et pour acquérir les connaissances aujourd'hui indispensables à un peuple conquérant. Dans cet intervalle, les villes anséatiques ne s'opposèrent point sans motifs à l'introduction des arts guerriers dans ce vaste camp de Scandinaves. L'événement a justifié leurs craintes. À peine la science de la guerre moderne y a-t-elle pénétré, qu'on a vu les armées russes sur l'Elbe et peu après en Italie: elles sont venues la reconnaître, un jour elles viendront s'y établir.
Dans le dernier siècle, soit philanthropie, soit vanité, l'Europe s'empressa de concourir à la civilisation de ces hommes du nord, dont Pierre avait déjà fait des guerriers redoutables. Elle fit sagement, en ce qu'elle diminua pour l'Europe le danger de retomber dans une nouvelle barbarie, si toutefois une seconde rechute dans les ténèbres du moyen âge est possible, la guerre étant devenue si savante que l'esprit y domine, en sorte que pour y réussir, il faut une instruction où les nations encore barbares ne peuvent atteindre qu'en se civilisant.
Mais en hâtant la civilisation de ces Normands, l'Europe a peut-être hâté l'époque de leur nouveau débordement. Car qu'on ne croie point que leurs villes pompeuses, que leur luxe exotique et forcé les pourront retenir; qu'en les amollissant il les fixera, ou les rendra moins redoutables. Ce luxe, cette mollesse, dont on jouit en dépit d'un climat barbare, ne peut jamais être que le privilège de quelques-uns. Les masses sans cesse accrues par une administration qui s'éclaire, resteront souffrantes par leur climat, barbares comme lui, toujours de plus en plus envieuses; et l'invasion du midi par le nord, recommencée par Catherine II, continuera.
Eh! qui pourrait croire cette grande lutte du nord contre le sud à son terme? N'est-ce pas, dans toute sa grandeur, la guerre de la privation contre la jouissance, l'éternelle guerre du pauvre contre le riche, celle qui dévore l'intérieur de chaque empire?
Compagnons, quel qu'ait été le motif de notre expédition, voilà en quoi elle importait à l'Europe. Son but fut d'arracher la Pologne à la Russie, son résultat eût été d'éloigner le danger d'un nouvel envahissement des hommes du nord, d'affaiblir ce torrent, de lui opposer une nouvelle digue; et quel homme, quelle circonstance, pour le succès d'une si grande entreprise!
Après quinze cents ans de victoires, la révolution du quatrième siècle, celle des rois et des grands contre les peuples, venait d'être vaincue par la révolution du dix-neuvième siècle, celle des peuples contre les grands et les rois. Napoléon était né de cet embrasement, il s'en était emparé si puissamment, qu'il semblait que toute cette grande convulsion n'eût été que celle de l'enfantement d'un seul homme. Il commandait à la révolution comme s'il eût été le génie de cet élément terrible. À sa voix elle s'était soumise. Honteuse de ses excès, elle s'admirait en lui, et, se précipitant dans sa gloire, elle avait réuni l'Europe sous son sceptre, et l'Europe docile se levait à son signal pour repousser la Russie dans ses anciennes limites. Il semblait qu'à son tour le nord allait être vaincu jusque dans ses glaces.
Et cependant ce grand homme, dans cette grande circonstance n'a pu dompter la nature! Dans ce puissant effort pour remonter cette pente rapide, tant de forces lui ont manqué! Parvenu jusqu'à ces régions glacées de l'Europe, il en a été précipité de toute sa hauteur. Et ce nord, victorieux du midi dans sa guerre défensive, comme il le fut au moyen âge dans sa guerre conquérante, se croit inattaquable et irrésistible.
Compagnons ne le croyez pas! ce sol et ces espaces, ce climat, cette nature âpre et gigantesque, vous eussiez pu en triompher comme vous avez vaincu ses soldats.
Mais quelques fautes furent punies par de grands malheurs! J'ai dit les unes et les autres. Sur cet océan de maux j'ai élevé un triste fanal d'une clarté lugubre et sanglante, et si ma faible main n'a pas suffi à ce pénible ouvrage, du moins aurai-je fait surnager nos débris, afin que ceux qui viendront après nous puissent apercevoir le péril et l'éviter.
Compagnons, mon oeuvre est finie: maintenant c'est à vous de rendre témoignage à la vérité de ce tableau. Ses couleurs paraîtront pâles sans doute à vos yeux et à vos coeurs, encore tout remplis de ces grands souvenirs. Mais qui de vous ignore qu'une action est toujours plus éloquente que son récit, et que si les grands historiens naissent, des grands hommes, ils sont plus rares qu'eux?
FIN