Histoire De Napoleon Et De La Grande Armee Pendant L Annee
Chapter 22
C'était le contraire à notre aile gauche; l'armée prussienne y marchait sans arrière-pensée, quand son général conspirait contre nous. Aussi, dans les combats, voyait-on à l'aile droite le chef entraîner ses troupes en dépit d'elles-mêmes, tandis qu'à l'aile gauche, les troupes poussaient leur chef en avant presque malgré lui.
Chez ceux-ci les officiers, les soldats, Grawert lui-même, vieux guerrier loyal et sans politique, tous servaient franchement. Ils combattirent en lions toutes les fois qu'ils furent libres de leur chef: ils voulaient, disaient-ils, laver aux yeux des Français la honte de leur désastre de 1806, reconquérir notre estime, vaincre devant leurs vainqueurs, montrer que leur défaite ne devait être attribuée qu'à leur gouvernement, et qu'eux eussent été dignes d'un meilleur sort.
Yorck voyait de plus haut. Il était de cette société des Amis de la vertu, dont le principe était la haine des Français, et le but, leur entière expulsion de l'Allemagne. Mais Napoléon était encore victorieux, et le Prussien craignait de se compromettre. D'ailleurs, la justice de Macdonald, sa douceur et sa réputation militaire, avaient gagné le coeur de ses troupes. «Jamais, disaient les Prussiens, ils ne s'étaient trouvés si heureux que sous le commandement d'un Français.» En effet, unis aux conquérans, et jouissant avec eux des droits de la conquête, ces vaincus s'étaient laissé séduire à l'attrait tout-puissant d'être du parti de la victoire.
Tout y concourait. Leur administration était conduite par un intendant et par des agens pris dans leur armée. Ils vivaient dans l'abondance. Ce fut pourtant de ce côté que commença la querelle de Macdonald et d'Yorck, et que la haine de ce dernier trouva une issue pour se répandre.
D'abord, il s'éleva des plaintes dans le pays contre cette administration. Bientôt, un ordonnateur français arriva, et, soit rivalité, soit justice, il accuse l'intendant prussien de fatiguer le pays par d'énormes réquisitions de bestiaux. «Il les envoyait, disait-on, dans la Prusse, épuisée par notre passage; l'armée en était frustrée, bientôt la disette s'y ferait sentir.» Selon lui, Yorck n'ignorait pas cette manoeuvre. Macdonald crut à l'accusation, il renvoya l'accusé, confia l'administration à l'accusateur; et Yorck, plein de dépit, ne songea plus qu'à se venger.
Napoléon était alors dans Moskou. Le Prussien l'observait; il prévit avec joie les suites de cette témérité, il paraît même qu'il céda à la tentation d'en profiter et de devancer la fortune. Le 29 septembre, le général russe apprend qu'Yorck a découvert Mittau; et soit qu'il ait reçu des renforts, en effet, deux divisions venaient d'arriver de Finlande, soit par une autre confiance, il s'aventure jusque dans cette ville, qu'il reprend, et se prépare à pousser son avantage. Le grand parc de siége allait être enlevé; Yorck, s'il faut en croire des témoins, l'avait exposé, il demeurait immobile, il le livrait.
On dit qu'alors son chef d'état-major s'est indigné de cette trahison; on assure qu'il a représenté vivement à son général qu'il allait se perdre, et avec lui l'honneur des armées prussiennes; qu'enfin Yorck, ébranlé, a laissé Kleist se mettre en mouvement. Son approche suffit. Mais dans cette occasion, quoiqu'il y eût eu une affaire rangée, à peine compta-t-on des deux côtés quatre cents hommes hors de combat. Cette petite guerre finie, chacun reprit tranquillement sa première place.
CHAPITRE VII.
À CETTE nouvelle, Macdonald s'inquiète, il s'irrite; il accourt de son aile droite, où peut-être il était resté trop long-temps loin des Prussiens. Cette surprise de Mittau, le danger qu'avait couru le parc de siège, l'obstination d'Yorck à ne pas poursuivre l'ennemi, les détails secrets qui lui parviennent de l'intérieur du quartier-général d'Yorck, tout était alarmant. Mais plus les soupçons étaient fondés, plus il fallait feindre; car enfin l'armée prussienne, non complice de son chef, avait combattu franchement, l'ennemi avait lâché prise, les apparences étaient conservées, et la politique eût voulu que Macdonald parût s'en contenter.
Il fit le contraire. Son humeur prompte, ou sa loyauté, ne put dissimuler: il éclata en reproches contre le général prussien, au moment où ses troupes, satisfaites de leurs succès, s'attendaient à des éloges et à des récompenses. Yorck sut habilement faire partager à des soldats frustrés dans leur attente, le dégoût d'une humiliation qui n'était réservée qu'à lui seul.
On trouve dans les lettres de Macdonald les justes motifs de son mécontentement. Il écrivait à Yorck, «qu'il était honteux que ses postes fussent continuellement attaqués, sans qu'à son tour il eût harcelé une seule fois l'ennemi; que depuis qu'il était en présence, il n'avait que repoussé des attaques, sans prendre une seule fois l'offensive, quoique ses officiers et ses troupes fussent de la meilleure volonté.» Ce qui était vrai, car en général c'était un spectacle remarquable, que l'ardeur de tous ces Allemands, pour une cause qui leur était étrangère, et qui pouvait leur paraître ennemie.
Tous se précipitaient à l'envi les uns des autres au milieu des dangers, pour obtenir l'estime de la grande-armée et un éloge de Napoléon. Leurs princes préféraient la simple étoile d'argent de l'honneur français, à leurs plus riches cordons. Alors encore, le génie de Napoléon semblait avoir tout ébloui ou dompté. Aussi magnifique à récompenser que prompt et terrible à punir, il paraissait tel qu'un de ces grands centres de la nature, dispensateur de tous les biens. Chez beaucoup d'Allemands, il s'y ajoutait une respectueuse admiration, pour une vie tout empreinte de ce merveilleux qu'ils aiment tant.
Mais leur entraînement tenait à la victoire, et déjà commençait la fatale retraite; déjà, du nord au sud de l'Europe, les cris de vengeance de la Russie répondaient à ceux de l'Espagne. Ils se croisaient et retentissaient sur les terres allemandes, encore sous le joug: ces deux grands incendies allumés aux deux extrémités de l'Europe, se rapprochaient de son centre, ils y faisaient luire un nouveau jour, ils le couvraient d'étincelles que recueillaient des coeurs brûlant d'une haine patriotique, exaltée jusqu'au fanatisme par la mysticité. À mesure que notre déroute se rapprochait de l'Allemagne, on entendait s'élever de son sein une rumeur sourde, un murmure encore tremblant, incertain et confus, mais général.
Les universitaires, nourris de ces idées d'indépendance, inspirés par leur ancienne constitution, qui leur assure tant de privilèges, pleins des souvenirs exaltés de la gloire antique et chevaleresque de la Germanie, et jaloux pour elle de toute gloire étrangère, étaient restés nos ennemis. Absolument étrangers aux calculs de la politique, ils n'avaient jamais plié sous notre victoire. Depuis qu'elle pâlissait, un même esprit gagnait les politiques et jusqu'aux militaires. L'association des Amis de la vertu donnait à ce soulèvement l'apparence d'un vaste complot; quelques chefs conspiraient en effet, mais il n'y avait pas de conjuration c'était un mouvement spontané, une sensation commune et universelle.
Alexandre augmentait habilement cette disposition par ses proclamations, par ses adresses aux Allemands, et en faisant ménager leurs prisonniers. Quant aux rois de l'Europe, il n'y avait encore que lui et Bernadotte qui marchassent à la tête de leurs peuples. Tous les autres, retenus par la politique ou par l'honneur, se laissaient devancer par leurs sujets.
Cette contagion pénétra dans la grande-armée; dès le passage de la Bérézina, Napoléon en avait été averti. On avait remarqué des communications entre des généraux bavarois, saxons et autrichiens. À la gauche, la mauvaise volonté d'Yorck redoubla, elle gagna une partie de ses troupes: tous les ennemis de la France se réunissaient, et Macdonald étonné, venait d'avoir à repousser les perfides insinuations d'un aide-de-camp de Moreau. Cependant, l'impression de nos victoires avait été si profonde sur tous ces Allemands, ils avaient été courbés si puissamment, qu'il leur fallut du temps pour se relever.
Le 15 novembre, Macdonald voyant que la gauche de la ligne des Russes s'étendait trop loin de Riga, entre lui et la Düna, fit faire de fausses attaques sur tout leur front, et en poussa une véritable sur le centre ennemi, qu'il perça rapidement jusqu'au fleuve, vers Dahlenkirchen. Toute la gauche des Russes, Lewis et cinq mille hommes, se trouvèrent séparés de leur retraite et acculés à la Düna.
Lewis chercha vainement une issue, il trouva par-tout l'ennemi et perdit d'abord deux bataillons et un escadron. Il était pris tout entier s'il eût été serré de plus près; mais on lui laissa assez de place et de temps pour respirer; le froid augmentant, et la terre manquant à ce général pour s'échapper, il osa se fier aux glaces faibles encore qui commençaient à couvrir le fleuve. Il fit étendre sur elles un lit de paille et de planches, et, traversant ainsi la Düna sur deux points, entre Friedrichstadt et Lindau, il rentra dans Riga, dans l'instant même où ses compagnons désespéraient de son salut.
Le lendemain de ce combat, Macdonald apprit la retraite de Napoléon sur Smolensk, mais non la désorganisation de l'armée. Peu de jours après, des bruits sinistres lui apportèrent la nouvelle de la prise de Minsk. Il s'inquiétait, quand le 4 décembre, une lettre de Maret, enflant la victoire de la Bérézina, lui annonça la prise de neuf mille Russes, de neuf drapeaux et de douze canons. L'amiral, disait-elle, était réduit à treize mille hommes.
Le 3 décembre, les Russes de Riga furent encore repoussés par les Prussiens, dans une de leurs tentatives. Yorck, soit prudence ou conscience, se contenait. Macdonald s'était rapproché de lui. Le 19 décembre, douze jours après le départ de Napoléon, huit jours après la prise de Wilna par Kutusof, lorsqu'enfin Macdonald commença sa retraite, l'armée prussienne était encore fidèle.
CHAPITRE VIII.
CE fut de Wilna, le 9 décembre, et par un officier prussien, que l'ordre de se retirer lentement sur Tilsitt, fut envoyé à Macdonald. On négligea de lui transmettre cette instruction par plusieurs voies; on ne songea point à se servir des Lithuaniens pour un message si important. On risqua de perdre ainsi la dernière armée, la seule qui restât intacte. Cet ordre écrit à quatre journées de Macdonald, traîna en route, il mit neuf journées à lui parvenir.
Ce maréchal dirigea sa retraite sur Tilsitt, en passant entre Telzs et Szawlia. Yorck et la plus grande partie des Prussiens formant son arrière-garde, marchèrent à une journée de distance de lui, en contact avec les Russes et livrés à eux-mêmes. Quelques-uns en firent un tort à Macdonald; mais la plupart n'osèrent en décider, alléguant que, dans une position si délicate, la confiance et la défiance étaient également périlleuses.
Ceux-là disent qu'au reste, le maréchal français donna à la prudence tout ce qu'il lui devait, en gardant avec lui l'une des divisions d'Yorck; l'autre, que commandait Massenbach, était dirigée par le général français Bachelu; elle formait l'avant-garde. Ainsi l'armée prussienne était séparée en deux corps, Macdonald au milieu, et l'un semblait devoir lui répondre de l'autre.
D'abord, tout alla bien, quoique le danger fût par-tout, devant, derrière et sur le flanc; car la grande-armée de Kutusof avait déjà lancé trois avant-gardes sur la retraite du duc de Tarente. Macdonald rencontra l'une à Kelm, l'autre à Piklupenen, et la troisième à Tilsitt. Le zèle des hussards noirs et des dragons prussiens parut redoubler. Les hussards russes d'Ysum furent sabrés et culbutés dans Kelm. Le 27 décembre, à la fin d'une marche de dix heures, ces Prussiens aperçurent Piklupenen et la brigade russe de Laskow; sans reprendre haleine, ils la chargent, la débandent, et lui arrachent deux bataillons; le lendemain ils reprirent Tilsitt sur le Russe Tettenborn.
Déjà, depuis plusieurs jours, une lettre de Berthier, datée d'Antonowo, le 14 décembre, avait annoncé à Macdonald qu'il n'y avait plus d'armée, et qu'il fallait qu'il arrivât promptement sur le Prégel, pour couvrir Koenigsberg et pouvoir se retirer sur Elbing et Marienbourg. Le maréchal cacha cette nouvelle aux Prussiens. Jusque-là, le froid et les marches forcées ne leur avaient arraché aucune plainte; aucun signe de mécontentement ne s'était fait remarquer parmi ces alliés, l'eau-de-vie et les vivres ne manquaient pas.
Mais le 28, quand le général Bachelu s'étendit à droite vers Régnitz pour en éloigner les Russes, qui de Tilsitt s'y étaient réfugiés, les officiers prussiens commencèrent à se plaindre de la fatigue de leurs troupes; leur avant-garde, marchant à contre-coeur et sans précaution, se laissa surprendre; elle se mit en déroute. Toutefois, Bachelu rétablit le combat, et entra dans Régnitz.
Pendant ce temps-là, Macdonald, arrivé dans Tilsitt, y attendait Yorck et le reste de l'armée prussienne; il ne les voyait point arriver. Le 29, les officiers et les ordres qu'il leur envoya se multiplièrent vainement: aucune nouvelle d'Yorck ne transpirait. Le 30, l'anxiété de Macdonald redoubla: elle se peint tout entière dans une de ses lettres, datée de ce jour, où il n'ose pourtant pas encore paraître soupçonner une défection. Il écrivait «qu'il ne comprenait point ce retard; qu'une multitude d'officiers et d'émissaires portaient à Yorck ses ordres de le rejoindre, et qu'il ne recevait aucune réponse. Ainsi, quand l'ennemi s'avançait sur lui, il était forcé de suspendre sa retraite; car il ne pouvait se résoudre à abandonner ce corps, à se retirer sans Yorck; et pourtant ce retard le perdait.»
Cette lettre se terminait ainsi: «Je m'épuise en conjectures. Se retirer? que dirait l'empereur! la France! l'armée! l'Europe! Ne serait-ce pas une tache ineffaçable pour le dixième corps, que l'abandon volontaire d'une partie de ses troupes, et sans y être contraint autrement que par la prudence? Oh non! quels que soient les événemens, je me résigne et me dévoue volontiers pour victime, pourvu que je sois la seule;» et il finit en souhaitant au général français «un sommeil que sa triste situation lui refuse depuis long-temps.»
Le même jour, il rappela dans Tilsitt Bachelu et la cavalerie prussienne, encore dans Régnitz. Il était nuit. Bachelu voulut exécuter cet ordre, mais les colonels prussiens s'y refusèrent: ils se couvraient de différens prétextes. «Les routes, disaient-ils, étaient impraticables. On ne faisait point marcher des hommes par un temps si affreux et à une telle heure! ils avaient à répondre à leur roi de leurs régimens.» Le général français étonné, leur impose silence, il leur ordonne d'obéir; sa fermeté les subjugue, ils obéissent, mais lentement. Un général russe s'était glissé dans leurs rangs, il les pressait de lui livrer ce Français seul au milieu d'eux qui les commandait: mais ces Prussiens, déjà prêts à abandonner Bachelu, ne pouvaient se résoudre à le trahir; enfin ils se mettent en marche.
Dans Régnitz, à huit heures du soir, ils avaient refusé de monter à cheval; dans Tilsitt, où ils arrivèrent à deux heures après minuit, ils refusent d'en descendre. Cependant, à cinq heures du matin, tous étaient rentrés et l'ordre paraissant rétabli, le général prit quelque repos. Mais on avait feint de lui obéir: dès que les Prussiens ne se sentent plus observés ils reprennent leurs armes, ils sortent, et, Massenbach à leur tête, tous s'échappent de Tilsitt en silence et à la faveur de la nuit. Les premières lueurs du dernier jour de 1812 apprirent à Macdonald que l'armée prussienne l'avait abandonné.
C'était Yorck qui, loin de le rejoindre, lui arrachait Massenbach, qu'il venait de rappeler auprès de lui. Sa défection, commencée le 26 décembre, venait d'être consommée. Le 30 décembre, une convention entre Yorck et le général russe Dibitch, avait été conclue à Taurogen. «Les troupes prussiennes devaient être cantonnées sur leurs frontières et y rester neutres pendant deux mois, même dans le cas où leur gouvernement désapprouverait cet armistice. Ce terme expiré, les chemins leur seraient ouverts pour rejoindre les troupes françaises, si leur roi persistait à le leur ordonner.»
Yorck et sur-tout Massenbach, soit crainte de la division polonaise à laquelle ils étaient joints, soit respect pour Macdonald, mirent quelque pudeur dans leur défection. Ils écrivirent à ce maréchal. Yorck lui annonçait la convention qu'il venait de conclure: il la colorait de prétextes spécieux. «La fatigue, la nécessité, l'y avaient réduit; mais il ajoutait que, quel que fût le jugement que le monde porterait de sa conduite, il en était peu inquiet; que son devoir envers ses troupes et la réflexion la plus mûre la lui dictaient; qu'enfin, quelles que fussent les apparences, il était guidé par les motifs les plus purs.» Massenbach s'excusait d'être parti furtivement. «Il avait voulu s'épargner une sensation trop pénible à son coeur. Il avait craint que les sentimens de respect et d'estime qu'il conserverait jusqu'à la fin de ses jours pour Macdonald ne l'eussent empêché de faire son devoir.» Macdonald se vit tout-à-coup réduit, de vingt-neuf mille hommes, à neuf mille; mais dans l'anxiété où il vivait depuis deux jours, c'était un soulagement qu'une fin quelconque.
CHAPITRE IX.
AINSI commença la défection de nos alliés. Je ne m'établirai point juge de la moralité de cet événement: la postérité en décidera. Toutefois, comme historien contemporain, je dois rapporter non-seulement les faits, mais aussi l'impression qu'ils ont laissée, telle qu'elle existe encore dans l'esprit des principaux chefs des deux corps d'armée alliée, ou acteurs, ou victimes.
Les Prussiens n'attendaient qu'une occasion pour rompre une alliance forcée: ce moment était venu, ils le saisirent. Cependant, non-seulement ils refusèrent de livrer Macdonald, mais ils ne voulurent point le quitter qu'ils ne l'eussent, pour ainsi dire, tiré de la Russie et qu'il ne fût en sûreté. De son côté, quand Macdonald sentit qu'on l'abandonnait, mais sans en avoir la preuve matérielle, il s'obstina à rester dans Tilsitt à la merci des Prussiens, plutôt que de leur donner, par une retraite trop prompte, un motif de défection.
Les Prussiens n'abusèrent point de cette noble conduite. Il y eut de leur part défection, et non trahison; ce qui, dans ce siècle, et après tant de maux qu'ils avaient endurés, peut paraître encore un mérite; ils ne se réunirent point aux Russes. Parvenus sur leur propre frontière, ils ne purent se résigner à aider leur vainqueur à défendre le sol de leur patrie contre ceux qui se présentaient comme ses libérateurs, et qui l'ont été; ils se firent neutres, et ce ne fut, il faut le répéter, que lorsque Macdonald, dégagé de la Russie et des Russes, avait sa retraite libre.
Ce maréchal la continua sur Koenigsberg, par Labiau et Tente. Ses derrières étaient assurés par Mortier et la division Heudelet, dont les troupes nouvellement arrivées occupaient encore Insterburg et contenaient Tchitchakof. Le 3 janvier, sa jonction était opérée avec Mortier, et il couvrait Koenigsberg.
Toutefois, ce fut un bonheur pour la réputation d'Yorck que Macdonald, si affaibli, et dont sa défection avait interrompu la retraite, eût pu rejoindre la grande-armée. L'inconcevable lenteur de la marche de Witgenstein sauva ce maréchal: le général russe l'atteignit pourtant à Labiau et à Tente; et là, sans les efforts de Bachelu et de sa brigade, sans la valeur des colonel et capitaine polonais Kameski et Ostrowski, et du capitaine bavarois Mayer, le corps de Macdonald, ainsi abandonné, eût été entamé ou perdu; Yorck eût alors paru l'avoir livré, et l'histoire l'eût, avec raison, flétri du nom de traître. Six cents Français, Bavarois et Polonais restèrent morts sur ces deux champs de bataille: leur sang accuse les Prussiens de n'avoir point assuré par un article de plus la retraite du chef qu'ils abandonnaient.
Le roi de Prusse désavoua Yorck. Il le destitua, nomma Kleist pour le remplacer, donna ordre à celui-ci d'arrêter son ancien chef et de le faire conduire à Berlin, ainsi que Massenbach, pour y être jugés. Mais ces généraux conservèrent leur commandement malgré lui; l'armée prussienne ne crut pas libre son souverain: c'était sur la présence d'Augereau, et de quelques troupes françaises à Berlin, que se fondait cette opinion.
Cependant, Frédéric n'ignorait pas notre anéantissement. À Smorgony, Narbonne n'avait accepté sa mission près de ce monarque, qu'en exigeant de Napoléon qu'il l'autorisât à une franchise sans bornes. Lui, Augereau et plusieurs autres ont affirmé que Frédéric ne fut pas seulement retenu par sa position au milieu des restes de la grande-armée, et par la crainte de voir Napoléon reparaître avec de nouvelles forces, mais aussi par sa foi jurée; car tout est composé dans le monde moral comme dans le monde physique, et il entre dans une seule de nos actions bien des motifs différens. Mais enfin, sa bonne foi céda à la nécessité, sa crainte à une plus grande crainte. Il se vit, dit-on, menacé d'une espèce de déchéance par son peuple et par nos ennemis.
On doit remarquer que cette nation prussienne, qui entraînait son souverain vers Yorck, n'osa elle-même se soulever que successivement, en vue des Russes, et seulement à mesure que nos faibles débris abandonnaient son territoire. Dans cette retraite un fait peindra les dispositions de ce peuple, et combien, malgré sa haine, il était courbé sous l'ascendant de nos longues victoires.
Davoust, rappelé en France, traversait, lui troisième, X.... Cette ville attendait les Russes; sa population s'émut à la vue de ces derniers Français. Les murmures, les excitations mutuelles, et enfin les cris se succédèrent rapidement; bientôt les plus furieux environnèrent la voiture du maréchal, et déjà ils en dételaient les chevaux, quand Davoust paraît, se précipite sur le plus insolent de ces insurgés, le traîne derrière sa voiture, et l'y fait attacher par ses domestiques. Le peuple, effrayé de cette action, s'arrêta, saisi d'une immobile consternation, puis il s'ouvrit docilement et en silence devant le maréchal, qui le traversa tout entier, en emmenant son captif.
CHAPITRE X.
AINSI tomba brusquement notre aile gauche. À notre aile droite, du côté des Autrichiens, qu'une alliance bien cimentée retenait, nation phlegmatique, et qu'une aristocratie resserrée gouverne despotiquement; on n'avait rien à craindre de subit. Cette aile se détachait de nous, mais insensiblement, et avec les formes que sa position politique exigeait.
Le 10 décembre, Schwartzenberg était à Slonim, présentant successivement des avant-gardes vers Minsk, Nowogrodeck et Bielitza. Il était encore persuadé que les Russes battus fuyaient devant Napoléon, quand il apprit à la fois le départ de l'empereur et la destruction de la grande-armée, mais vaguement, de sorte qu'il fut quelque temps sans direction.
Dans son embarras il s'adressa à l'ambassadeur de France, à Varsovie. Ce ministre l'autorisa par sa réponse «à ne pas sacrifier un seul homme de plus.» Le 14 décembre, il se retira donc de Slonim sur Bialystock. Une instruction de Murat, qui lui arriva au milieu de ce mouvement, s'y trouva conforme.
Vers le 21 décembre, un ordre d'Alexandre suspendit les hostilités sur ce point, et comme les intérêts des Russes s'accordaient avec ceux des Autrichiens, on s'entendit bientôt. Un armistice mobile, que Murat approuva, s'établit. Le général russe et Schwartzenberg devaient manoeuvrer l'un devant l'autre, le Russe sur l'offensive, l'Autrichien sur la défensive, mais sans en venir aux mains.