Histoire De Napoleon Et De La Grande Armee Pendant L Annee

Chapter 21

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Celte ville renfermait une grande partie des bagages de l'armée et de son trésor, ses vivres, une foule d'énormes fourgons chargés des équipages de l'empereur, beaucoup d'artillerie, et une grande quantité de blessés. Notre déroute était tombée sur eux comme un orage imprévu. À ce coup de foudre, l'effroi avait précipité les uns, la consternation avait enchaîné les autres. Les ordres, les hommes, les chevaux et les chariots s'étaient croisés et entre-choqués.

Au milieu de ce tumulte, plusieurs chefs avaient poussé hors de la ville, et vers Kowno, tout ce qu'ils avaient pu mettre en mouvement; mais à une lieue sur cette route, cette colonne lourde et effarée venait de rencontrer la hauteur et le défilé de Ponari.

Dans notre marche conquérante, ce coteau boisé n'avait paru à nos hussards qu'un heureux accident de terrain, d'où ils pouvaient découvrir la plaine entière de Wilna, et juger de leurs ennemis. Du reste, sa pente roide, mais courte, avait à peine été remarquée. Dans une retraite régulière, elle eût offert une bonne position pour se retourner et arrêter l'ennemi; mais dans une fuite déréglée, où tout ce qui pourrait servir nuit, où, dans sa précipitation, dans son désordre, on tourne tout contre soi-même, cette colline et son défilé devinrent un obstacle insurmontable, un mur de glace contre lequel tous nos efforts se brisèrent. Il retint tout, bagages, trésor, blessés. Le mal fut assez grand pour que, dans cette longue suite de désastres, il fit époque.

Et en effet, argent, honneur, reste de discipline et de forces, tout acheva de s'y perdre. Après quinze heures d'efforts inutiles, quand les conducteurs et les soldats d'escorte virent le roi et toute la colonne des fuyards les dépasser par les flancs de la montagne; lorsque, tournant les yeux vers le bruit du canon et de la fusillade, qui rapprochait d'eux à chaque instant, ils aperçurent Ney lui-même se retirant avec trois mille hommes, restes du corps de de Wrede et de la division Loison; quand enfin, reportant leurs regards sur eux-mêmes, ils virent la montagne toute couverte de chariots et de canons bridés ou culbutés, d'hommes et de chevaux renversés, et expirant les uns sur les autres, alors ils ne songèrent plus à rien sauver, mais à prévenir l'avidité de leurs ennemis en se pillant eux-mêmes.

Un caisson du trésor qui s'ouvrit fut comme un signal: chacun se précipita sur ces voitures; on les brisa, on en arracha les objets les plus précieux. Les soldats de l'arrière-garde, qui passaient devant ce désordre, jetèrent leurs armes pour se charger de butin; ils s'y acharnèrent si furieusement, qu'ils n'entendirent plus le sifflement de balles et les hurlemens des Cosaques qui les poursuivaient.

On dit même que ces Cosaques se mêlèrent à eux sans être aperçus. Pendant quelques instans, Français et Tartares, amis et ennemis furent confondus dans une même avidité. On vit des Russes et des Français, oubliant la guerre, piller ensemble le même caisson. Dix millions d'or et d'argent disparurent.

Mais, à côté de ces horreurs, on remarqua de nobles dévouemens. Il y eut des hommes qui abandonnèrent tout pour sauver, sur leurs épaules, de malheureux blessés; quelques autres, ne pouvant arracher de cette mêlée leurs compagnons d'armes à demi gelés, périrent en les défendant des atteintes de leurs compatriotes et des coups des ennemis.

Sur la partie de la montagne la plus exposée, un officier de l'empereur, le colonel comte de Turenne, contint les Cosaques, et, malgré leurs cris de rage et leurs coups de feu, il distribua sous leurs yeux le trésor particulier de Napoléon aux gardes qu'il trouva à sa portée. Ces braves hommes se battant d'une main et recueillant de l'autre les dépouilles de leur chef, parvinrent à les sauver. Long-temps après, et quand on fut hors de tout danger, chacun d'eux rapporta fidèlement le dépôt qui lui avait été confié. Pas une pièce d'or ne fut perdue.

CHAPITRE IV.

CETTE catastrophe de Ponari fut d'autant plus honteuse qu'elle-était facile à prévoir, et encore plus facile à éviter; car on pouvait tourner cette colline par ses côtés. Nos débris servirent du moins à arrêter les Cosaques. Tandis qu'ils ramassaient cette proie, Ney, avec quelques centaines de Français et de Bavarois, soutint la retraite jusqu'à Évé. Comme ce fut son dernier effort, il faut indiquer sa méthode de retraite, celle qu'il suivait depuis Viazma, depuis le 3 novembre, depuis trente-sept jours et trente-sept nuits.

Chaque jour, à cinq heures du soir, il prenait position, arrêtait les Russes, laissait ses soldats manger, se reposer, et repartait à dix heures. Pendant toute la nuit, il poussait devant lui la foule des traîneurs à force de cris, de prières et de coups. Au point du jour, vers sept heures, il s'arrêtait, reprenait position, et se reposait sur les armes et en garde jusqu'à dix heures du matin: alors reparaissait l'ennemi, et il fallait batailler jusqu'au soir, en gagnant en arrière le plus ou le moins de terrain possible. Ce fut d'abord suivant l'ordre général de la marche, et plus tard suivant les circonstances.

Car, depuis long-temps, cette arrière-garde n'était que de deux mille hommes, puis de mille, ensuite d'environ cinq cents, enfin de soixante hommes; et cependant Berthier, soit calcul, soit routine, n'avait rien changé à ses formes. C'était toujours à un corps de trente-cinq mille hommes qu'il s'adressait; il détaillait imperturbablement dans ses instructions toutes les différentes positions que devaient prendre et garder jusqu'au lendemain des divisions et des régimens qui n'existaient plus. Et chaque nuit, quand, sur les avis pressans de Ney, il fallait qu'il allât réveiller le roi pour l'obliger à se remettre en route, il marquait le même étonnement.

Ce fut ainsi que Ney soutint la retraite depuis Viazma jusqu'à quelques werstes au-delà d'Evé. Là, suivant son usage, ce maréchal avait arrêté les Russes, et donnait au repos les premières heures de la nuit, quand, vers dix heures du soir, lui et de Wrede s'aperçurent qu'ils étaient restés seuls. Leurs soldats les avaient quittés, ainsi que leurs armes, qu'on voyait briller en faisceaux près de leurs feux abandonnés.

Heureusement la rigueur du froid, qui venait d'achever le découragement des nôtres, avait engourdi l'ennemi. Ney regagna avec peine sa colonne. Il n'y vit plus que des fuyards: quelques Cosaques les chassaient devant eux, sans chercher à les prendre ni à les tuer; soit pitié, car on se fatigue de tout; soit que l'énormité de nos misères eût épouvanté les Russes eux-mêmes, et qu'ils se crussent trop vengés, car beaucoup se montrèrent généreux; soit, enfin, qu'ils fussent rassasiés et appesantis de butin. Peut-être encore, dans l'obscurité, ne s'aperçurent-ils pas qu'ils n'avaient affaire qu'à des hommes désarmés.

L'hiver, ce terrible allié des Moskovites, leur avait vendu cher son secours. Leur désordre poursuivait notre désordre. Nous revîmes des prisonniers, qui, plusieurs fois, avaient échappé à leurs mains et à leurs regards glacés. Ils avaient d'abord marché au milieu de leur colonne traînante, sans en être remarqués. Il y en eut alors qui, saisissant un moment favorable, osèrent attaquer des soldats russes isolés, et leur arracher leurs vivres, leurs uniformes, et jusqu'à leurs armes, dont ils se couvrirent. Sous ce déguisement ils se mêlèrent à leurs vainqueurs; et telle était la désorganisation, la stupide insouciance et l'engourdissement où cette armée était tombée, que ces prisonniers marchèrent un mois entier au milieu d'elle sans en être reconnus. Les cent vingt mille hommes de Rutusof étaient alors réduits à trente-cinq mille.

Des cinquante mille Russes de Witgenstein, il en restait à peine quinze mille. Vilson assure que sur un renfort de dix mille hommes, partis de l'intérieur de la Russie avec toutes les précautions qu'ils savent prendre contre l'hiver, il n'en arriva à Wilna que dix-sept cents. Mais une tête de colonne suffisait contre nos soldats désarmés. Ney chercha vainement à en rallier quelques-uns, et lui, qui jusque-là avait commandé presque seul à la déroute, fut obligé de la suivre.

Il arriva avec elle à Kowno. C'était la dernière ville de l'empire russe. Enfin, le 13 décembre, après avoir marché quarante-six jours sous un joug terrible, on revoyait une terre amie. Aussitôt, sans s'arrêter, sans regarder derrière eux, la plupart s'enfoncèrent et se dispersèrent dans les forêts de la Prusse polonaise. Mais il y en eut qui, parvenus sur la rive alliée, se retournèrent. Là, jetant un dernier regard sur cette terre de douleur d'où ils s'échappaient, quand ils se virent à cette même place d'où, cinq mois plus tôt, leurs innombrables aigles s'étaient élancées victorieuses, on dit que des larmes coulèrent de leurs yeux, et qu'il y eut des cris de douleur.

«C'était donc là cette rive qu'ils avaient hérissée de leurs baïonnettes! cette terre alliée, qui, disparaissant, il n'y avait que cinq mois, sous les pas de leur immense armée réunie leur avait alors paru comme métamorphosée en vallées et en collines toutes mouvantes d'hommes et de chevaux! Voilà ces mêmes vallons d'où sortirent, aux rayons d'un soleil brûlant, ces trois longues colonnes de dragons et de cuirassiers, semblables à trois fleuves de fer et d'airain étincelans. Eh bien, hommes, armes, aigles, chevaux, le soleil même, et jusqu'à ce fleuve frontière qu'ils avaient traversé pleins d'ardeur et d'espoir, tout a disparu. Le Niémen n'est plus qu'une longue masse de glaçons surpris et enchaînés les uns sur les autres par les redoublemens de l'hiver. À la place de ces trois ponts français, apportés de cinq cents lieues, et jetés avec une si audacieuse promptitude, un pont russe est seul debout. Enfin, au lieu de ces innombrables guerriers, de leurs quatre cent mille compagnons, tant de fois vainqueurs avec eux, et qui s'étaient élancés avec tant de joie et d'orgueil sur la terre des Russes, ils ne voient sortir de ces déserts pâles et glacés qu'un millier de fantassins et de cavaliers encore armés, neuf canons, et vingt mille malheureux couverts de haillons, la tête basse, les yeux éteints, la figure terreuse et livide, la barbe longue et hérissée de frimas; les uns se disputant en silence l'étroit passage du pont qui, malgré leur petit nombre, ne peut suffire à l'empressement de leur déroute; les autres fuyant dispersés sur les aspérités du fleuve, s'efforçant, se traînant de pointes de glaces en pointes de glaces: et c'était là toute la grande-armée! Encore beaucoup de ces fuyards étaient-ils des recrues qui venaient de la rejoindre.»

Deux rois, un prince, huit maréchaux suivis de quelques officiers, des généraux à pied, dispersés et sans aucune suite; enfin, quelques centaines d'hommes de la vieille garde encore armés, étaient ses restes: eux seuls la représentaient.

Ou plutôt elle respirait encore tout entière dans le maréchal Ney. Compagnons! alliés! ennemis! j'invoque ici votre témoignage: rendons à la mémoire d'un héros malheureux l'hommage qui lui est dû: les faits suffiront. Tout fuyait, et Murat lui-même, traversant Kowno comme Wilna, donnait puis retirait l'ordre de se rallier à Tilsitt, et se décidait ensuite pour Gumbinen. Ney entre alors dans Kowno, seul avec ses aides-de-camp, car tout a cédé ou succombé autour de lui. Depuis Viazma, c'est la quatrième arrière-garde qui s'use et qui se fond entre ses mains. Mais l'hiver et la famine, plus encore que les Russes, les ont détruites. Pour la quatrième fois il est resté seul devant l'ennemi, et toujours inébranlable, il cherche une cinquième arrière-garde.

Ce maréchal trouve dans Kowno une compagnie d'artillerie, trois cents Allemands qui en formaient la garnison, et le général Marchand avec quatre cents hommes; il en prend le commandement. Et d'abord il parcourt la ville pour reconnaître sa position, et rallier encore quelques forces; il n'y trouve que des malades et des blessés qui s'essaient, en pleurant, à suivre notre déroute. Pour la huitième fois depuis Moskou, il a fallu les abandonner en masse dans leurs hôpitaux, comme on les a abandonnés en détail sur toute la route, sur tous nos champs de bataille et à tous nos bivouacs.

Plusieurs milliers de soldats couvrent la place et les rues environnantes; mais ils y sont étendus roides devant des magasins d'eau-de-vie qu'ils ont enfoncés, et où ils ont puisé la mort en croyant y trouver la vie. Voilà les seuls secours que lui a laissés Murat: Ney se voit seul en Russie avec sept cents recrues étrangères. À Kowno, comme après les désastres de Viazma, de Smolensk, de la Bérézina et de Wilna, c'est encore à lui qu'on a confié l'honneur de nos armes et tout le péril du dernier pas de notre retraite: il l'accepte.

Le 14, au point du jour, l'attaque des Russes commence. Pendant qu'une de leurs colonnes se présente brusquement par la route de Wilna, une autre passe le Niémen sur la glace, au-dessus de la ville, prend pied sur les terres prussiennes, et, toute fière d'avoir la première franchi sa frontière, elle marche au pont de Kowno, pour fermer à Ney cette issue, et lui couper toute retraite.

Les premiers coups se firent entendre à la porte de Wilna; Ney y court, il veut éloigner le canon de Platof avec les siens, mais déjà il trouve ses pièces enclouées et ses artilleurs en fuite! Furieux, il s'élance, l'épée haute, sur l'officier qui les commande, et il l'eût tué, sans son aide-de-camp, qui para le coup et protégea la fuite de ce malheureux.

Ney appelle alors son infanterie; mais sur les deux faibles bataillons qui la composaient, un seul avait pris les armes: c'étaient les trois cents Allemands de la garnison. Il les place, il les exhorte, et l'ennemi s'approchant, il allait leur commander le feu, quand un boulet russe, écrêtant la palissade, vint casser la cuisse de leur chef. Cet officier tomba, et sans hésiter, se sentant perdu, il prit froidement ses pistolets et se brûla la cervelle devant sa troupe. À ce coup de désespoir, ses soldats s'effraient, s'effarent, et tous à la fois ils jettent leurs armes, et fuient éperdus.

Ney, que tout abandonne, ne s'abandonne, ni lui-même, ni son poste. Après d'inutiles efforts pour retenir ces fuyards, il ramasse leurs armes encore toutes chargées, il redevient soldat, et, lui cinquième, il fait face à des milliers de Russes. Son audace les arrêta; elle fit rougir quelques artilleurs, qui imitèrent leur maréchal; elle donna à l'aide de-camp Heymès et au général Gérard le temps de ramasser trente soldats, de faire avancer deux à trois pièces légères, et à Marchand, celui de réunir le seul bataillon qui restait.

Mais en ce moment éclate, au-delà du Niémen et vers le pont de Kowno, la seconde attaque des Russes; il était deux heures et demie. Ney envoie Marchand et ses quatre cents hommes pour reprendre et assurer ce passage. Pour lui, sans lâcher prise, sans s'inquiéter davantage de ce qui se prépare derrière lui, il combat à la tête de trente hommes et se maintient jusqu'à la nuit à la porte qui ouvre vers Wilna. Alors il traverse Kowno et le Niémen toujours en combattant, reculant et ne fuyant pas, marchant après tous les autres, soutenant jusqu'au dernier moment l'honneur de nos armes, et pour la centième fois, depuis quarante jours et quarante nuits, sacrifiant sa vie et sa liberté pour sauver quelques Français de plus. Il sort enfin le dernier de la grande-armée de cette fatale Russie, montrant au monde l'impuissance de la fortune contre les grands courages, et que pour les héros tout tourné en gloire, même les plus grands désastres.

Il était huit heures du soir quand il parvint sur la rive alliée. Alors, voyant la catastrophe accomplie, Marchand repoussé jusqu'à l'entrée du pont, et la route de Vilkowisky, que suivait Murat, toute couverte d'ennemis, il se jeta à droite, s'enfonça dans les bois, et disparut.

CHAPITRE V.

QUAND Murat atteignit Gumbinen, il fut bien surpris d'y trouver Ney, et d'apprendre que depuis Kowno, l'armée marchait sans arrière-garde. Heureusement, la poursuite des Russes après qu'ils eurent reconquis leur territoire, s'était ralentie. Ils semblèrent hésiter, sur la frontière prussienne, ne sachant s'ils entreraient en alliés ou en ennemis. Murat profita de cette incertitude pour s'arrêter plusieurs jours à Gumbinen, et pour diriger sur les différentes villes qui bordent la Vistule les restes des corps.

Au moment de cette dislocation de l'armée, il en réunit les chefs. Je ne sais quel mauvais génie l'inspira dans ce conseil. On voudrait croire que ce fut embarras, devant ces guerriers, de la précipitation de sa fuite, et dépit contre l'empereur qui lui avait laissé cette responsabilité; ou bien honte de reparaître vaincu au milieu des peuples les plus opprimés par nos victoires: mais comme ses paroles eurent un bien plus fâcheux caractère, et que ses actions ne les ont point démenties, comme enfin elles furent le premier symptôme de sa défection, l'histoire ne peut les taire.

Ce guerrier, monté sur le trône par le seul droit de la victoire, revenait vaincu. Dès ses premiers pas sur la terre conquise, il crut la sentir tout entière trembler sous lui, et sa couronne chanceler sur sa tête. Mille fois dans cette campagne, il s'était exposé aux plus grands dangers; mais lui, qui, roi, n'avait pas craint de mourir comme un soldat d'avant-garde, ne put supporter l'appréhension de vivre sans couronne. Le voilà donc au milieu des chefs dont son frère lui a confié la conduite, accusant son ambition, qu'il a partagée, pour s'en absoudre.

Il s'écrie «qu'il n'est plus possible de servir un insensé! qu'il n'y a plus de salut dans sa cause; qu'aucun prince de l'Europe ne croit plus ni à ses paroles, ni à ses traités. Il se désespère d'avoir rejeté les propositions des Anglais; sans cela, ajoute-t-il, il serait encore un grand roi, tel que l'empereur d'Autriche et le roi de Prusse.»

Un cri de Davoust l'interrompit: «Le roi de Prusse, l'empereur d'Autriche, lui repart-il brusquement, sont princes par la grace de Dieu, du temps et de l'habitude des peuples. Mais vous, vous n'êtes roi que par la grace de Napoléon et du sang français. Vous ne pouvez l'être que par Napoléon et en restant uni à la France. C'est une noire ingratitude qui vous aveugle!» Et aussitôt il lui déclare qu'il va le dénoncer à son empereur; les autres chefs se turent. Ils excusaient l'emportement de la douleur du roi, et n'attribuaient qu'à sa fougue inconsidérée, des expressions que la haine et l'esprit soupçonneux de Davoust n'avait que trop bien comprises.

Murat resta décontenancé; il se sentait coupable. Ainsi fut étouffée cette première étincelle d'une trahison, qui devait, plus tard, perdre la France. L'histoire n'en parle qu'à regret, depuis que le repentir et le malheur ont égalé le crime.

Il fallut bientôt porter notre abaissement dans Koenigsberg. La grande-armée, qui depuis vingt ans, parcourait triomphante toutes les capitales de l'Europe, reparut pour la première fois mutilée, désarmée, fuyante, dans l'une de celles qu'elle avait le plus humiliées par sa gloire. Ses peuples accoururent, sur notre passage pour compter nos blessures, pour évaluer, par la grandeur de nos maux, ce qu'ils pouvaient se promettre d'espérance: il fallut repaître leurs avides regards de nos misères, subir le joug de leur espoir, et, traînant notre infortune au travers de leur odieuse joie, marcher sous l'insupportable poids d'un malheur haï.

Les faibles restes de la grande-armée ne plièrent point sous ce faix. Son ombre, déjà presque détrônée, se montra toujours imposante; elle conserva son air de souveraine: vaincue par les élémens, elle garda devant les hommes ses formes victorieuses et dominatrices.

De leur côté, les Allemands, soit lenteur, soit crainte, nous accueillirent docilement: leur haine se contint sous les apparences de la froideur; et, comme ils n'agissent guère d'eux-mêmes, pendant qu'ils attendaient un signal, ils furent contraints de soulager nos misères. Koenigsberg ne put bientôt plus les contenir. L'hiver, qui nous y avait poursuivis, nous y abandonna tout-à-coup; en une nuit le thermomètre descendit de vingt degrés.

Cette transition subite nous fut fatale. Une foule de soldats et de généraux, que la tension de l'atmosphère avait soutenus jusque-là, par une irritation continuelle, s'affaissèrent et tombèrent en décomposition. Éblé, l'honneur de l'armée, succomba; Lariboissière, général en chef de l'artillerie, le suivit. Chaque jour, à chaque heure, on était consterné par de nouvelles pertes.

Au milieu de ce deuil général, tout-à-coup une émeute et une lettre de Macdonald vinrent porter le désespoir dans toutes ces douleurs. Les malades ne purent plus conserver l'espoir de mourir libres; il fallut que l'ami abandonnât son ami mourant, le frère son frère, ou qu'il l'entraînât expirant vers Elbing. L'émeute n'était alarmante que comme symptôme; elle fut réprimée: mais la nouvelle qu'annonçait Macdonald était décisive.

CHAPITRE VI.

DU côté de ce maréchal, toute cette guerre n'avait été qu'une marche rapide de Tilsitt à Millau, un déploiement depuis l'embouchure de l'Aa jusqu'à Dünabourg, et enfin une longue défensive devant Riga. La composition de cette armée, presque toute prussienne, sa position, et l'ordre de Napoléon, le voulurent ainsi.

C'était une grande audace à cet empereur d'avoir confié son aile gauche, comme son aile droite et sa retraite, à des Prussiens et à des Autrichiens. On a remarqué qu'en même temps, il avait dispersé les Polonais dans toute l'armée; quelques-uns pensaient qu'il eût été mieux de réunir le zèle de ceux-ci et de diviser la haine des autres. Mais on eut besoin des indigènes par-tout pour interprètes, éclaireurs ou guides, et de leur audacieuse ardeur sur le véritable point d'attaque. Quant aux Prussiens et aux Autrichiens, il est vraisemblable qu'ils ne se seraient pas laissé disséminer. À la gauche, Macdonald et sept mille Bavarois, Westphaliens et Polonais, mêlés à vingt-deux mille Prussiens, parurent suffisans pour répondre de ceux-ci et des Russes.

Dans la marche en avant, il n'avait d'abord été question, que de chasser devant soi des postes, et d'enlever quelques magasins. Il y eut ensuite quelques escarmouches entre l'Aa et Riga. Les Prussiens, dans une affaire assez vive, prirent Eckau sur le général russe Lewis, puis l'on resta vingt jours tranquille de part et d'autre. Macdonald employa ce temps à s'emparer de Dünabourg, et à faire venir à Mittau la grosse artillerie nécessaire pour assiéger Riga.

Au bruit de son approche, le 23 août, le commandant en chef à Riga en fit sortir tous ses Russes sur trois colonnes. Les deux plus faibles durent faire deux fausses attaques; l'une, en suivant le bord de la mer Baltique; l'autre, directement sur Mittau; la troisième, forte et commandée par Lewis, dut en même temps enlever Eckau, culbuter les Prussiens jusque dans l'Aa, passer cette rivière, et s'emparer du parc d'artillerie, ou le détruire.

Tout réussit jusqu'au-delà de l'Aa, où Grawert, enfin soutenu par Kleist, rejeta Lewis; puis s'acharnant sur les traces des Russes jusque dans Eckau, il l'y défit entièrement. Lewis s'en fut en déroute jusqu'à la Düna, qu'il repassa à gué, en laissant un grand nombre de prisonniers.

Jusque-là Macdonald était satisfait. On dit même qu'à Smolensk Napoléon pensait à élever Yorck au rang de maréchal d'empire, en même temps qu'il faisait nommer, à Vienne, Schwartzenberg feld-maréchal. Cependant, les droits n'étaient pas égaux entre ces deux chefs.

Des symptômes fâcheux se manifestaient à nos deux ailes; chez les Autrichiens ils fermentaient parmi les officiers: leur général les contenait dans notre alliance; il nous avertissait même des mauvaises dispositions des siens, et des moyens de garantir de cette contagion nos autres alliés mêlés à ses troupes.