Histoire De Napoleon Et De La Grande Armee Pendant L Annee

Chapter 20

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Au reste, la disparition de l'empereur, et l'insuffisance de Murat, ne furent pas les seules causes de cette dispersion; ce fut sur-tout la violence de l'hiver, qui dans ce moment devint extrême. Il aggrava tout, il semblait s'être mis tout entier entre Wilna et l'armée.

Jusqu'à Malodeczno et au 4 décembre, jour où il s'appesantit sur nous, la route, quoique difficile, avait été marquée par un nombre de cadavres moins considérable qu'avant la Bérézina. On dut ce répit à la vigueur de Ney et de Maisons, qui continrent l'ennemi, à la température alors plus supportable, à quelques ressources qu'offrit un sol moins dévasté, et enfin à ce que c'étaient les hommes les plus robustes, qui avaient échappé au passage de la Bérézina.

L'espèce d'organisation qui s'était introduite dans le désordre, s'était soutenue. La masse des fuyards cheminait en une multitude de petites associations de huit à dix hommes. Plusieurs de ces bandes possédaient encore un chevaL chargé de leurs vivres, ou qui lui-même devait en servir. Des haillons, quelques ustensiles, un bissac et un bâton étaient l'accoutrement de ces malheureux et leur armure. Ils n'avaient plus du soldat ni l'arme, ni l'uniforme, ni la volonté de combattre d'autres ennemis que la faim et les frimas; mais il leur restait la persévérance, la fermeté, l'habitude du danger et de la souffrance, et un esprit toujours prompt, souple et vif pour tirer de leur situation tout le parti possible. Enfin, parmi les soldats encore armés, un sobriquet, dont eux-mêmes avaient ridiculisé leurs compagnons tombés dans le désordre, avait eu quelque influence.

Mais depuis Malodeczno et le départ de Napoléon, quand l'hiver tout entier, redoublant de rigueur, attaqua chacun de nous, toutes ces associations contre le malheur se rompirent; ce ne fut plus qu'une multitude de luttes isolées et individuelles. Les meilleurs ne se respectèrent plus eux-mêmes; rien n'arrêta: les regards ne retinrent plus; le malheur fut sans espoir de secours, ni même de regret; le découragement n'eut plus de juges, pas même de témoins: tous étaient victimes.

Dès lors, plus de fraternité d'armes, plus de société, aucun lien, l'excès des maux avait abruti. La faim, la dévorante faim avait réduit ces malheureux à cet instinct brutal de conservation, seul esprit des animaux les plus farouches, et qui est prêt à se tout sacrifier: une nature âpre et barbare semblait leur avoir communiqué sa fureur. Tels que des sauvages, les plus forts dépouillaient les plus faibles: ils accouraient autour des mourans, souvent ils n'attendaient pas leurs derniers soupirs. Lorsqu'un cheval tombait, vous eussiez cru voir une meute affamée, ils l'environnaient, ils le déchiraient par lambeaux, qu'ils se disputaient entre eux comme des chiens dévorans.

Cependant, le plus grand nombre conserva assez de force morale pour chercher son salut sans nuire, mais c'était là le dernier effort de leur vertu. Chefs ou compagnons, si l'on tombait à côté d'eux, ou sous les roues des canons, c'était vainement qu'on les appelait à son secours, qu'on prenait à témoin une patrie, une religion, une cause commune, on n'en obtenait pas même un regard. Toute la froide inflexibilité du climat était passée dans leur coeur; sa rigidité avait contracté leurs sentimens comme leurs figures. Tous, à l'exception de quelques chefs, étaient absorbés par leurs souffrances, et la terreur ne laissait plus de place à la pitié.

Ainsi l'égoïsme qu'on reproche à l'excès de la prospérité, l'excès du malheur le produisit, mais plus excusable: l'un étant volontaire, et celui-ci forcé; l'un un crime du coeur, et celui-ci une impulsion de l'instinct, et toute physique; et réellement il y allait de la vie de s'arrêter un instant. Dans ce naufrage universel, tendre la main à son compagnon, à son chef mourant, était un acte admirable de générosité; Le moindre mouvement d'humanité devenait une action sublime.

Cependant, quelques-uns tinrent bon contre le ciel et là terre; ils protégèrent, ils secoururent les plus faibles; ceux-là furent rares.

CHAPITRE II.

LE 6 décembre, le jour même qui suivit le départ de Napoléon, le ciel se montra plus terrible encore. On vit flotter dans l'air des molécules glacées; les oiseaux tombèrent roidis et gelés. L'atmosphère était immobile et muette: il semblait que tout ce qu'il y avait de mouvement et de vie dans la nature, que le vent même fût atteint, enchaîné, et comme glacé par une mort universelle. Alors plus de paroles, aucun murmure, un morne silence, celui du désespoir et les larmes qui l'annoncent.

On s'écoulait dans cet empire de la mort comme des ombres malheureuses. Le bruit sourd et monotone de nos pas, le craquement de la neige, et les faibles gémissemens des mourans interrompaient seuls cette vaste et lugubre taciturnité. Alors plus de colère ni d'imprécations, rien de ce qui suppose un reste de chaleur: à peine la force de prier restait-elle; la plupart tombaient même sans se plaindre, soit faiblesse ou résignation, soit qu'on ne se plaigne que lorsqu'on espère attendrir, et qu'on croit être plaint.

Ceux de nos soldats jusque-là les plus persévérans se rebutèrent. Tantôt la neige s'ouvrait sous leurs pieds, plus souvent sa surface miroitée, ne leur offrant aucun appui, ils glissaient à chaque pas et marchaient de chute en chute; il semblait que ce sol ennemi refusât de les porter, qu'il s'échappât sous leurs efforts, qu'il leur tendît des embûches comme pour embarrasser, pour retarder leur marche, et les livrer aux Russes qui les poursuivaient, ou à leur terrible climat.

Et réellement, dès qu'épuisés ils s'arrêtaient un instant, l'hiver, appesantissant sur eux sa main de glace, se saisissait de cette proie. C'était vainement qu'alors ces malheureux, se sentant engourdis, se relevaient, et que, déjà sans voix, insensibles et plongés dans la stupeur, ils faisaient quelques pas tels que des automates; leur sang se glaçant dans leurs veines, comme les eaux dans le cours des ruisseaux, alanguissait leur coeur, puis il refluait vers leur tête: alors ces moribonds chancelaient comme dans un état d'ivresse. De leurs yeux rougis et enflammés par l'aspect continuel d'une neige éclatante, par la privation du sommeil, par la fumée des bivouacs, il sortait de véritables larmes de sang; leur poitrine exhalait de profonds soupirs; ils regardaient le ciel, nous et la terre d'un oeil consterné, fixe et hagard: c'étaient leurs adieux à cette nature barbare qui les torturait, et leurs reproches peut-être. Bientôt ils se laissaient aller sur les genoux, ensuite sur les mains; leur tête vaguait encore quelques instans à droite et à gauche, et leur bouche béante laissait échapper quelques sons agonisans: enfin elle tombait à son tour sur la neige, qu'elle rougissait aussitôt d'un sang livide, et leurs souffrances avaient cessé.

Leurs compagnons les dépassaient sans se déranger d'un pas, de peur d'alonger leur chemin, sans détourner la tête, car leur barbe, leurs cheveux étaient hérissés de glaçons, et chaque mouvement était une douleur. Ils ne les plaignaient même pas: car, enfin, qu'avaient-ils perdu en succombant? que quittaient-ils? On souffrait tant! on était encore si loin de la France! si dépaysé par les aspects, par le malheur, que tous les doux souvenirs étaient rompus, et l'espoir presque détruit: aussi le plus grand nombre était devenu indifférent sur la mort, par nécessité, par habitude de la voir, par ton, l'insultant même quelquefois; mais, le plus souvent se contentant de penser, à la vue de ces infortunés étendus et aussitôt roidis, qu'ils n'avaient plus de besoins, qu'ils se reposaient, qu'ils ne souffraient plus! Et en effet, la mort, dans une position douce, stable, uniforme, peut être un événement toujours étrange, un contraste effrayant, une révolution terrible; mais, dans ce tumulte, dans ce mouvement violent et continuel d'une vie toute d'action, de danger, et de douleurs, elle ne paraissait qu'une transition, un faible changement, un déplacement de plus, et qui étonnait peu.

Tels furent les derniers jours de la grande-armée. Ses dernières nuits furent plus affreuses encore; ceux qu'elles surprirent ensemble loin de toute habitation, s'arrêtèrent sur la lisière des bois: là, ils allumèrent des feux, devant lesquels ils restaient toute la nuit, droits et immobiles comme des spectres. Ils ne pouvaient se rassasier de cette chaleur; ils s'en tenaient si proches, que leurs vêtemens brûlaient, ainsi que les parties gelées de leurs corps que le feu décomposait. Alors, une horrible douleur les contraignait à s'étendre, et le lendemain ils s'efforçaient en vain de se relever.

Cependant, ceux que l'hiver avait laissés presque entiers, et qui conservaient un reste de courage, préparaient leurs tristes repas. C'étaient, comme dès Smolensk, quelques tranches de cheval grillées et de la farine de seigle délayée en bouillie dans de l'eau de neige, ou pétrie en galettes, et qu'ils assaisonnaient, à défaut de sel, avec la poudre de leurs cartouches.

À la lueur de ces feux, accouraient toute la nuit de nouveaux fantômes, que repoussaient les premiers venus. Ces infortunés erraient d'un bivouac à l'autre, jusqu'à ce que, saisis par le froid et le désespoir, ils s'abandonnassent. Alors, se couchant sur la neige, derrière le cercle de leurs compagnons plus heureux, ils y expiraient. Quelques-uns, sans moyens et sans forces pour abattre les hauts sapins de la forêt, essayèrent vainement d'en enflammer le pied; mais bientôt la mort les surprit au tour de ces arbres dans toutes les attitudes.

On vit, sous les vastes hangars qui bordent quelques points de la route, de plus grandes horreurs. Soldats et officiers tous s'y précipitaient, s'y entassaient en foule. Là, comme des bestiaux, ils se serraient les uns contre les autres autour de quelques feux; les vivans ne pouvant écarter les morts du foyer, se plaçaient sur eux pour y expirer à leur tour, et servir de lit de mort à de nouvelles victimes. Bientôt, d'autres foules de traîneurs se présentaient encore, et ne pouvant pénétrer dans ces asiles de douleur, ils les assiégeaient.

Il arriva souvent qu'ils en démolirent les murs de bois sec pour en alimenter leurs feux: d'autres fois, repoussés et découragés, ils se contentaient d'en abriter leurs bivouacs. Bientôt les flammes se communiquaient à ces habitations, et les soldats qu'elles renfermaient, à demi morts par le froid, y étaient achevés par le feu. Ceux de nous que ces abris sauvèrent, trouvèrent le lendemain leurs compagnons glacés et par tas autour de leurs feux éteints. Pour sortir de ces catacombes il fallut que, par un horrible effort, ils gravissent par-dessus les monceaux de ces infortunés dont quelques-uns respiraient encore.

À Iouranouï, dans ce même bourg où l'empereur venait d'être manqué d'une heure par le partisan russe Seslawin, des soldats brûlèrent des maisons debout et tout entières pour se chauffer quelques instans. La lueur de ces incendies attira des malheureux, que l'intensité du froid et de la douleur avait exaltés jusqu'au délire; ils accoururent en furieux, et, avec dès grincemens de dents et des rires infernaux; ils se précipitèrent dans ces brasiers, où ils périrent dans d'horribles convulsions. Les compagnons affamés les regardaient sans effroi; il y en eut même qui attirèrent à eux ces corps défigurés et grillés par les flammes, et il est trop vrai qu'ils osèrent porter à leur bouche cette révoltante nourriture!

C'était là cette armée sortie de la nation la plus civilisée de l'Europe, cette armée naguère si brillante, victorieuse des hommes jusqu'à son dernier moment, et dont le nom régnait encore dans tant de capitales conquises. Ses plus mâles guerriers, qui venaient de traverser fièrement tant de champs de leurs victoires, avaient perdu leur noble contenance: couverts de lambeaux, les pieds nus et déchirés, appuyés sur des branches de pin, ils se traînaient, et tout ce qu'ils avaient mis jusque-là de force et de persévérance pour vaincre, ils l'employaient pour fuir.

Alors, comme les peuples superstitieux, nous eûmes nos présages, nous entendîmes parler de prédictions. Quelques-uns prétendirent qu'une comète avait éclairé de ses feux sinistres notre passage de la Bérézina; ils ajoutaient, il est vrai, «que sans doute ces astres ne présageaient pas les grands événemens de ce monde, mais qu'ils pouvaient bien contribuer à les modifier; si toutefois l'on admettait leur influence matérielle sur notre globe, et toutes les conséquences que cette influence physique pouvait avoir sur l'esprit des hommes, en tant que ces esprits sont dépendans de la matière qu'ils animent.»

IL y en eut qui citèrent d'anciennes prédictions: «elles avaient, disaient-ils, annoncé pour cette époque une invasion des Tartares jusque sur les rives de la Seine. Et les voilà en effet libres de passer sur l'armée française abattue, pour les accomplir.»

D'autres se rappelaient entre eux ce grand et meurtrier orage qui avait marqué notre entrée sur les terres russes. «Alors le ciel avait parlé! Voilà le malheur qu'il prédisait! La nature avait fait effort pour repousser cette catastrophe! Pourquoi notre incrédulité obstinée ne l'avait-elle pas comprise!»

Tant cette chute simultanée de quatre cent mille hommes, événement qui, dans le fait, n'était pas plus extraordinaire que cette foule d'épidémies et de révolutions qui ravagent sans cesse le monde, leur paraissait un événement unique, étrange, et qui avait dû occuper toutes les puissances du ciel et de la terre; tant enfin notre esprit est porté à ramener tout à soi: comme si la Providence, protectrice de notre faiblesse, et craignant qu'elle ne s'anéantît à la vue de l'infini, avait voulu que chaque homme, ce point dans l'espace, se crût et fût pour lui-même le centre de l'immensité.

CHAPITRE III.

L'ARMÉE était dans ce dernier état de détresse physique et morale, quand ses premiers fuyards atteignirent Wilna. Wilna! leur magasin, leur dépôt, la première ville riche et habitée que depuis leur entrée en Russie ils eussent rencontrée! Son nom seul et sa proximité soutenaient encore quelques courages.

Le 9 décembre, le plus grand nombre de ces malheureux aperçut enfin cette capitale. Aussitôt, les uns se traînant, les autres se précipitant, tous s'engouffrèrent dans son faubourg tête baissée, poussant obstinément devant eux, et s'y entassant avec une telle opiniâtreté, que bientôt ils n'y formèrent plus qu'une masse d'hommes, de chevaux et de chariots immobile et incapable de mouvement.

Le dégorgement de cette foule par un étroit passage devint presque impossible. Ceux qui suivaient, guidés par un stupide instinct, s'ajoutaient à cet encombrement, sans songer à pénétrer dans la ville par ses autres issues; car il en existait. Mais tout était si désorganisé que, dans toute cette cruelle journée, pas un officier d'état-major ne parut pour les indiquer.

Pendant dix heures, et par vingt-sept et même vingt-huit degrés de froid, des milliers de soldats, qui se croyaient sauvés, tombèrent ou gelés ou étouffés, comme aux portes de Smolensk et devant les ponts de la Bérézina. Soixante mille hommes avaient traversé cette rivière, et depuis vingt mille recrues s'étaient jointes à eux; sur ces quatre-vingt mille hommes, la moitié venait de périr, et la plupart dans ces quatre derniers jours, entre Malodeczno et Wilna.

La capitale de la Lithuanie ignorait encore nos désastres, quand tout-à-coup quarante mille hommes affamés la remplirent de cris et de gémissemens. À cet aspect inattendu, ses habitans s'effarouchèrent, ils fermèrent leurs portes. Ce fut alors un spectacle déplorable de voir ces troupes de malheureux errant dans les rues, les uns furieux, les autres désespérés, menaçant ou suppliant, essayant d'enfoncer les portes des maisons, celles des magasins, ou se traînant aux hôpitaux: et tout les repoussait; aux magasins, c'étaient des formalités bien intempestives, puisque les corps étant dissous et les soldats mêlés, toute distribution régulière était impossible.

Il y avait là quarante jours de farine et de pain, et trente-six jours de viande pour cent mille hommes. Aucun chef n'osa donner l'ordre de distribuer ces vivres à tous ceux qui se présenteraient. Les administrateurs qui les avaient reçus, craignirent pour leur responsabilité; les autres redoutèrent les excès auxquels se livrent les soldats affamés, quand ils ont tout à discrétion. Ces administrateurs ignoraient d'ailleurs combien notre position était désespérée, et, quand à peine le temps de piller restait, on laissa plusieurs heures nos malheureux compagnons d'armes mourir de faim devant ces grands amas de vivres, dont l'ennemi s'empara le lendemain.

Aux casernes, aux hôpitaux, ils ne furent pas moins rebutés, mais non par des vivans, car la mort seule y régnait. Quelques moribonds y respiraient encore; ils se plaignaient que depuis long-temps ils étaient sans lits, sans paille même, et presque abandonnés. Les cours, les corridors, et jusqu'aux salles, étaient remplis de corps entassés; c'étaient des charniers infects.

Enfin, les soins de plusieurs chefs, tels qu'Eugène et Davoust, la pitié des Lithuaniens et l'avarice des Juifs, ouvrirent quelques refuges. Ce fut alors une chose remarquable que l'étonnement de ces infortunés, en se retrouvant enfin dans des maisons habitées. Combien un pain levé leur paraissait une nourriture délicieuse, quelle douceur inexprimable ils trouvaient à le manger assis, et comme ensuite la vue d'un faible bataillon encore armé, en ordre, et vêtu uniformément, les frappait d'admiration! Il semblait qu'ils revinssent des extrémités du monde, tant la violence et la continuité de leurs maux les avaient arrachés et jetés loin de toutes leurs habitudes, tant l'abîme d'où ils sortaient avait été profond.

Mais à peine commençaient-ils à goûter cette douceur, que le canon des Russes tonna sur eux et sur la ville. Ces bruits menaçans, les cris des officiers, les tambours qui rappelaient aux armes, les clameurs d'une foule de malheureux qui arrivaient encore, remplirent Wilna d'une nouvelle confusion: c'était l'avant-garde de Kutusof et de Tchaplitz, commandée par Orurk, Landskoy et Seslawin. Ils attaquaient la division Loison, qui couvrait à la fois la ville et la marche d'une colonne de cavaliers démontés, dirigés par Newtroky sur Olita.

On essaya d'abord de résister. De Wrede et ses Bavarois venaient aussi de joindre l'armée par Naroc-zwiransky et Niamentchin. Ils étaient suivis par Witgenstein, qui de Kamen et de Vileïka marchait sur notre flanc droit, en même temps que Kutusof et Tchitchakof nous poursuivaient. Il ne restait pas à de Wrede deux mille hommes. Quant à Loison, à sa division et à la garnison de Wilna, qui étaient venus nous tendre la main jusqu'à Smorgony, depuis trois jours, le froid les avait réduits, de quinze mille hommes, à trois mille.

De Wrede défendit Wilna du côté de Rukoni: il fut forcé de plier après un noble effort. De son côté, Loison et sa division, plus rapprochés de Wilna, continrent l'ennemi. On était parvenu à faire prendre les armes à une division napolitaine, on la fit même sortir de la ville, mais les fusils s'échappèrent des mains de ces hommes transplantés d'un sol brûlant dans une région de glace. En moins d'une heure, tous rentrèrent désarmés, et la plupart estropiés.

En même temps, la générale battait inutilement dans les rues; la vieille garde elle-même, réduite à quelques pelotons, restait dispersée. Tous pensaient bien plus à disputer leur vie à la famine et aux frimas qu'aux ennemis. Mais alors le cri «Voilà les Cosaques» se fit entendre: c'était depuis long-temps le seul signal auquel le plus grand nombre obéissait, il retentit aussitôt dans toute la ville et la déroute recommença.

Murat prit aussi l'épouvante; ne se croyant plus maître de l'armée, il ne le fut plus de lui-même. On le vit fendre la presse et fuir seul à pied de son palais et de Wilna, sans donner d'autre ordre que son exemple, et laissant à Ney le soin du reste. Ce prince s'arrêta pourtant à la dernière maison du faubourg, sur la route de Kowno, pour y attendre le jour et l'armée.

On eût pu tenir vingt-quatre heures de plus à Wilna, et beaucoup d'hommes eussent été sauvés. Cette ville fatale en retint près de vingt mille, parmi lesquels trois cents officiers et sept généraux. La plupart étaient blessés par l'hiver plus que par l'ennemi, qui en triompha. Quelques autres étaient encore entiers, du moins en apparence, mais leur force morale était à bout. Après avoir eu le courage de vaincre tant de difficultés, ils se rebutèrent près du port, et devant quatre journées de plus. Ils avaient enfin retrouvé une ville civilisée, et plutôt que de se déterminer à rentrée dans le désert, ils se livrèrent à leur fortune: elle fut cruelle.

À la vérité, les Lithuaniens, que nous abandonnions après les avoir tant compromis, en recueillirent et en secoururent quelques-uns; mais les Juifs, que nous avions protégés, repoussèrent les autres. Ils firent bien plus; la vue de tant de douleurs irrita leur cupidité. Toutefois, si leur infâme avarice, spéculant sur nos misères, se fût contentée de vendre au poids de l'or de faibles secours, l'histoire dédaignerait de salir ses pages de ce détail dégoûtant: mais qu'ils aient attiré nos malheureux blessés dans leurs demeures pour les dépouiller, et qu'ensuite, à la vue des Russes, ils aient précipité par les portes et par les fenêtres de leurs maisons ces victimes nues et mourantes, que là ils les aient laissées impitoyablement périr de froid, que même ces vils barbares se soient fait un mérite aux yeux des Russes de les y torturer, des crimes si horribles doivent être dénoncés aux siècles présens et à venir. Aujourd'hui que nos mains sont impuissantes, il se peut que notre indignation contre ces monstres soit leur seule punition sur cette terre; mais enfin les assassins rejoindront un jour leurs victimes, et là sans doute, dans la justice du ciel, nous trouverons notre vengeance!

Le 10 décembre, Ney, qui s'était encore volontairement chargé de l'arrière-garde, sortit de la ville, et aussitôt les Cosaques de Platof l'inondèrent, en massacrant tous les malheureux que les Juifs jetèrent sur leur passage. Au milieu de cette boucherie parut tout-à-coup un piquet de trente Français venant du pont de la Vilia, où ils avaient été oubliés. À la vue de cette nouvelle proie, des milliers de cavaliers russes accourent, se pressent, l'entourent avec de grands cris, et l'assaillent de toutes parts.

Mais l'officier français avait déjà rangé ses soldats en cercle. Sans hésiter, il leur commande le feu, puis la baïonnette en avant il marche au pas de charge. En un instant tout fuit devant lui, il reste maître de la ville; et, sans plus s'étonner de la lâcheté des Cosaques que de leur attaque, il profite du moment, tourne brusquement sur lui-même, et parvient à rejoindre, sans perte, l'arrière-garde.

Elle était aux prises avec l'avant-garde de Kutusof, et s'efforçait de l'arrêter; car une nouvelle catastrophe, qu'elle cherchait vainement à couvrir, la retenait près de Wilna.

Dans cette ville, comme à Moskou, Napoléon n'avait fait donner aucun ordre de retraite: il avait voulu que notre déroute fût sans avant-coureur, qu'elle s'annonçât d'elle-même, qu'elle surprît nos alliés et leurs ministres, et qu'enfin, profitant de leur premier étonnement, elle pût traverser leurs peuples avant qu'ils se fussent préparés à se joindre aux Russes pour nous accabler.

C'est pourquoi, Lithuaniens, étrangers et tous dans Wilna, jusqu'à son ministre lui-même, avaient été trompés. Ils ne crurent à notre désastre qu'en le voyant; et en cela, cette foi, presque superstitieuse de l'Europe, dans l'infaillibilité du génie de Napoléon, le servit contre ses alliés. Mais cette même confiance avait endormi les siens dans une profonde sécurité: dans Wilna, comme dans Moskou, aucun d'eux ne s'était préparé à un mouvement quelconque.