Histoire De Napoleon Et De La Grande Armee Pendant L Annee
Chapter 17
Les soldats de Victor et d'Oudinot n'en pouvaient croire leurs regards. Leurs officiers, émus de pitié, les larmes aux yeux, retenaient ceux de leurs compagnons que dans cette foule ils reconnaissaient. Ils les secouraient de leurs vivres et de leurs vêtemens, puis ils leur demandaient où étaient donc leurs corps d'armée? Et quand ceux-ci les leur montraient, n'apercevant, au lieu de tant de milliers d'hommes, qu'un faible peloton d'officiers et sous-officiers autour d'un chef, ils les cherchaient encore.
L'aspect d'un si grand désastre ébranla, dès le premier jour, les deuxième et neuvième corps. Le désordre, de tous les maux le plus contagieux, les gagna; Car il semble que l'ordre soit un effort contre la nature.
Et cependant les désarmés, les mourans mêmes, quoiqu'ils n'ignorassent plus qu'il fallait se faire jour au travers d'une rivière et d'un nouvel ennemi, ne doutèrent pas de la victoire.
Ce n'était plus que l'ombre d'une armée, mais c'était l'ombre de la grande-armée. Elle ne se sentait vaincue que par la nature. La vue de son empereur la rassurait. Depuis long-temps elle était accoutumée à ne plus compter sur lui pour la faire vivre, mais pour la faire vaincre. C'était la première campagne malheureuse, et il y en avait eu tant d'heureuses! il ne fallait que pouvoir le suivre: lui seul, qui avait pu élever si haut ses soldats et les précipiter ainsi, pourrait seul les sauver. Il était donc encore au milieu de son armée comme l'espérance au milieu du coeur de l'homme.
Aussi, parmi tant d'êtres qui pouvaient lui reprocher leur malheur, marchait-il sans crainte, parlant aux uns et aux autres sans affectation, sûr d'être respecté tant qu'on respecterait la gloire. Sachant bien qu'il nous appartenait, autant que nous lui appartenions, sa renommée étant comme une propriété nationale. On aurait plutôt tourné ses armes contre soi-même, ce qui arriva à plusieurs, et c'était un moindre suicide.
Quelques-uns venaient tomber et mourir à ses pieds, et, quoique dans un délire effrayant, leur douleur priait et ne reprochait pas. Et en effet, ne partageait-il pas le danger commun. Qui d'eux tous risquait autant que lui! Qui perdait plus à ce désastre!
S'il y eut des imprécations, ce ne fut point en sa présence; il semblait que de tant de maux le plus grand fut encore celui de lui déplaire: tant la confiance et la soumission étaient invétérées pour cet homme, qui leur avait soumis le monde; dont le génie, jusque-là toujours victorieux et infaillible, s'était mis à la place de leur libre arbitre, et qui pendant si long-temps, ayant tenu le grand-livre des pensions, celui des rangs, et celui de l'histoire, avait eu de quoi satisfaire, non-seulement les esprits avides, mais aussi tous les coeurs généreux.
CHAPITRE IV.
ON approchait ainsi du moment le plus critique. Victor en arrière avec quinze mille hommes; Oudinot en avant avec cinq mille et déjà sur la Bérézina, l'empereur entre deux avec sept mille hommes, quarante mille traîneurs et une masse énorme de bagages et d'artillerie, dont la plus grande partie appartenait aux deuxième et neuvième corps.
Le 25, comme il allait atteindre la Bérézina, on aperçut de l'hésitation dans sa marche. Il s'arrêtait à chaque instant sur la grande route, attendant la nuit pour cacher son arrivée à l'ennemi, et donner le temps au duc de Reggio d'évacuer Borizof.
En entrant le 23 dans cette ville, ce maréchal avait vu un pont, de trois cents toises de longueur, détruit sur trois points et que la présence de l'ennemi rendait impossible à rétablir. Il avait appris qu'à sa gauche, et après avoir descendu le fleuve pendant deux milles, on trouverait près d'Oukoholda un gué profond et peu sûr; qu'à un mille au-dessus de Borizof, Stadhof marquait un autre gué, mais peu abordable. Il savait enfin, depuis deux jours, que Studzianka, à deux lieues au-dessus de Stadhof, était un troisième point de passage.
Il en devait la connaissance à la brigade Corbineau. C'était elle que de Wrede avait enlevée au deuxième corps vers Smoliany. Ce général bavarois l'avait gardée jusqu'à Dokszitzi, d'où il l'avait renvoyée au deuxième corps par Borizof. Mais Corbineau trouva l'armée russe de Tchitchakof maîtresse de cette ville. Forcé de rétrograder en remontant la Bérézina, de se cacher dans les forêts qui la bordent, et ne sachant sur quel point passer ce fleuve, il avait aperçu un paysan lithuanien, dont le cheval, encore mouillé, paraissait en sortir. Il s'était saisi de cet homme, s'en était fait un guide, derrière lequel il avait traversé la rivière à un gué, en face de Studzianka. Ce général avait ensuite rejoint Oudinot, en lui indiquant cette voie de salut.
L'intention de Napoléon étant de se retirer directement sur Wilna, le maréchal comprit facilement que ce passage était le plus direct et le moins dangereux. Il était d'ailleurs reconnu, et quand bien même l'infanterie et l'artillerie, trop pressées par Witgenstein et Kutusof, n'auraient pas le temps de franchir le fleuve sur des ponts, du moins serait-on sûr, puisqu'il y avait un gué éprouvé, que l'empereur et la cavalerie le passeraient; qu'alors tout, ne serait pas perdu, et la paix et la guerre, comme si Napoléon lui-même restait au pouvoir de l'ennemi.
Aussi, le maréchal n'avait-il pas hésité. Dès la nuit du 23 au 24, le général d'artillerie, une compagnie de pontoniers, un régiment d'infanterie et la brigade Corbineau avaient occupé Studzianka.
En même temps, les deux autres passages avaient été reconnus; tous avaient été trouvés fortement observés. Il s'agissait donc de tromper et de déplacer l'ennemi. La force n'y pouvait rien. On essaya la ruse: c'est pourquoi, dès le 24, trois cents hommes et quelques centaines de traîneurs furent envoyés vers Oukoholda, avec instruction d'y ramasser à grand bruit tous les matériaux nécessaires à la construction d'un pont; on fit encore défiler pompeusement de ce côté et en vue de l'ennemi toute la division des cuirassiers.
On fit plus, le général chef d'état-major Lorencé se fit amener plusieurs Juifs: il les interrogea avec affectation sur ce gué et sur les chemins qui de là conduisaient à Minsk. Puis montrant une grande satisfaction de leurs réponses, et feignant d'être convaincu qu'il n'y avait point de meilleur passage, il retint comme guides quelques-uns de ces traîtres, et fit conduire les autres au-delà de nos avant-postes. Mais pour être plus sûr que ceux-ci lui manqueraient de foi, il leur fit jurer qu'ils reviendraient au-devant de nous, dans la direction de Bérésino inférieur, pour nous informer des mouvemens de l'ennemi.
Pendant qu'on s'efforçait ainsi d'attirer à gauche toute l'attention de Tchitchakof, on préparait secrètement à Studzianka des moyens de passage. Ce ne fut que le 25, à cinq heures du soir, qu'Éblé y arriva, suivi seulement de deux forges de campagne, de deux voitures de charbon, de six caissons d'outils et de clous, et de quelques compagnies de pontoniers. À Smolensk il avait fait prendre à chaque ouvrier un outil et quelques clameaux.
Mais les chevalets qu'on construisait depuis la veille, avec les poutres des cabanes polonaises, se trouvèrent trop faibles. Il fallut tout recommencer. Il était désormais impossible d'achever le pont pendant la nuit; on ne pouvait l'établir que le lendemain 26, pendant le jour, et sous le feu de l'ennemi: mais il n'y avait plus à hésiter.
Dès les premières ombres de cette nuit décisive, Oudinot cède à Napoléon l'occupation de Borizof, et va prendre position avec le reste de son corps à Studzianka. On marcha dans une profonde obscurité; sans bruit, et se commandant mutuellement le plus profond silence.
À huit heures du soir, Oudinot et Dombrowski s'établirent sur les hauteurs dominantes du passage, en même temps qu'Éblé en descendait. Ce général se plaça sur les bords du fleuve, avec ses pontoniers et un caisson rempli de fer de roues abandonnées, dont, à tout hasard, il avait fait forger des crampons. Il avait tout sacrifié pour conserver cette faible ressource: elle sauva l'armée.
À la fin de cette nuit du 25 au 26, il fit enfoncer un premier chevalet dans le lit fangeux de la rivière. Mais pour comble de malheur la crue des eaux avait fait disparaître le gué. Il fallut des efforts inouis, et que nos malheureux sapeurs, plongés dans les flots jusqu'à la bouche, combattissent les glaces que charriait le fleuve. Plusieurs périrent de froid, ou submergés par ces glaçons, que poussait un vent violent.
Ils eurent tout à vaincre, excepté l'ennemi. La rigueur de l'atmosphère était au juste degré qu'il fallait pour rendre le passage du fleuve plus difficile, sans suspendre son cours, et sans consolider assez le terrain mouvant sur lequel nous allions aborder. Dans cette circonstance, l'hiver se montra plus russe que les Russes eux-mêmes. Ceux-ci manquèrent à leur saison, qui ne leur manquait pas.
Les Français travaillèrent toute la nuit à la lueur des feux ennemis, qui étincelaient sur la hauteur de la rive opposée, à la portée du canon et des fusils de la division Tchaplitz. Celui-ci ne pouvant plus douter de notre dessein, en envoya prévenir son général en chef.
CHAPITRE V.
LA présence d'une division ennemie ôtait l'espoir d'avoir trompé l'amiral russe. On s'attendait à chaque moment à entendre éclater toute son artillerie sur nos travailleurs; et quand même le jour seul découvrirait nos efforts, le travail ne devait pas être alors assez avancé; et la rive opposée, basse et marécageuse, était trop soumise aux positions de Tchaplitz, pour qu'un passage de vive force fût possible.
Aussi Napoléon, en sortant de Borizof, à dix heures du soir, crut-il partir pour un choc désespéré. Il s'établit avec les six mille quatre cents gardes qui lui restaient à Staroï-Borizof, dans un château appartenant au prince Radziwil, situé sur la droite du chemin de Borizof à Studzianka, et à une égale distance de ces deux points.
Il passa le reste de cette nuit décisive debout, sortant à tout moment, ou pour écouter, ou pour se rendre au passage où son sort s'accomplissait. Car la foule de ses anxiétés remplissait tellement ses heures, qu'à chacune d'elles il croyait la nuit achevée. Plusieurs fois, ceux qui l'entouraient l'avertirent de son erreur.
L'obscurité était à peine dissipée lorsqu'il se réunit à Oudinot. La présence du danger le calma, comme il arrivait toujours; mais à la vue des feux russes et de leur position, ses généraux les plus déterminés, tels que Rapp, Mortier et Ney, s'écrièrent, «que si l'empereur sortait de ce péril il faudrait décidément croire à son étoile!» Murat lui-même pensa qu'il était temps de ne plus songer qu'à sauver Napoléon. Des Polonais le lui proposèrent.
L'empereur attendait le jour dans l'une des maisons qui bordaient la rivière, sur un escarpement que couronnait l'artillerie d'Oudinot. Murat y pénètre; il déclare à son beau-frère, «qu'il regarde le passage comme impraticable; il le presse de sauver sa personne pendant qu'il en est encore temps. Il lui annonce qu'il peut sans danger traverser la Bérézina à quelques lieues au-dessus de Studzianka, que dans cinq jours il sera dans Wilna; que des Polonais, braves et dévoués, qui connaissent tous les chemins, s'offrent pour le conduire, et qu'ils répondent de son salut.»
Mais Napoléon repoussa cette proposition comme une voie honteuse, comme une lâche fuite, s'indignant qu'on est osé croire qu'il quitterait son armée tant qu'elle serait en péril. Toutefois, il n'en voulut point à Murat, peut-être parce que ce prince lui avait donné lieu de montrer sa fermeté, ou plutôt parce qu'il ne vit dans son offre qu'une marque de dévouement, et que la première qualité, aux yeux des souverains, est l'attachement à leur personne.
En ce moment, le jour faisait pâlir et disparaître les feux moskovites. Nos troupes prenaient les armes, les artilleurs se plaçaient à leurs pièces, les généraux observaient, tous enfin tenaient leurs regards fixés sur la rive opposée, dans ce silence des grandes attentes et précurseur des grands dangers.
Depuis la veille, chacun des coups de nos pontoniers retentissant sur ces hauteurs boisées, avait dû attirer toute l'attention de l'ennemi. Les premières lueurs du 26 allaient donc nous montrer ses bataillons et son artillerie rangés devant le frêle échafaudage qu'Éblé devait encore mettre huit heures à construire. Sans doute ils n'avaient attendu le jour que pour mieux diriger leurs coups. Il parut: nous vîmes des feux abandonnés, une rive déserte, et, sur les hauteurs, trente pièces d'artillerie en retraite. Un seul de leurs boulets eût suffi pour anéantir l'unique planche de salut qu'on allait jeter pour joindre les deux rives; mais cette artillerie se reployait à mesure que la nôtre se mettait en batterie.
Plus loin, on apercevait la queue d'une longue colonne qui s'écoulait vers Borizof sans regarder derrière elle; cependant, un régiment d'infanterie et douze canons restaient en présence, mais sans prendre position, et l'on voyait une horde de Cosaques errer sur la lisière des bois: c'était l'arrière-garde de la division Tchaplitz, qui, forte de six mille hommes, s'éloignait ainsi comme pour nous livrer passage.
Les Français n'en osaient pas croire leurs regards. Enfin, saisis de joie, ils battent des mains, ils en poussent des cris. Rapp et Oudinot entrent précipitamment chez l'empereur. «Sire, lui dirent-ils, l'ennemi vient de lever son camp et de quitter sa position!-Cela n'est pas possible!» répond l'empereur. Mais Ney et Murat accourent et confirment ce rapport. Alors Napoléon s'élance hors de son quartier-général: il regarde, il voit encore les dernières files de la colonne de Tchaplitz s'éloigner et disparaître dans les bois, et, transporté, il s'écrie: «J'ai trompé l'amiral!»
Dans ce premier mouvement, deux pièces ennemies reparurent et firent feu. L'ordre de les éloigner à coups de canon fut donné. Une première salve suffit; c'était une imprudence qu'on fit cesser promptement de peur qu'elle ne rappelât Tchaplitz; car le pont était à-peine commencé: il était huit heures, on enfonçait encore ses premiers chevalets.
Mais l'empereur, impatient de prendre possession de l'autre rive, la montre aux plus braves. L'aide-de-camp français, Jacqueminot, et le comte lithuanien Predzieczki, se jetèrent les premiers dans le fleuve, et, malgré les glaçons qui coupaient et ensanglantaient le poitrail et les flancs de leurs chevaux, ils parvinrent au bord opposé. Trente à quarante cavaliers, portant en croupe des voltigeurs, les suivirent ainsi que deux faibles radeaux, qui transportèrent quatre cents hommes en vingt voyages.
Vers une heure le rivage était nettoyé de Cosaques, et le pont pour l'infanterie achevé; la division Legrand le traversait rapidement avec ses canons, aux cris de «vive l'empereur!» et devant ce souverain, qui aidait lui-même au passage de l'artillerie, en encourageant ces braves soldats de sa voix et de son exemple.
Il s'écria en les voyant enfin maîtres du bord opposé: «Voilà donc encore mon étoile!» car il croyait à la fatalité, comme tous les conquérans, ceux des hommes qui, ayant eu le plus à compter avec la fortune, savent bien tout ce qu'ils lui doivent, et qui d'ailleurs, sans puissance intermédiaire entre eux et le ciel, se sentent plus immédiatement sous sa main.
CHAPITRE VI.
EN ce moment, un seigneur lithuanien, déguisé en paysan, arriva de Wilna, avec la nouvelle de là victoire de Schwartzenberg sur Sacken. Napoléon se plut à publier à haute voix ce succès, y ajoutant, «que Schwartzenberg s'était aussitôt retourné sur la trace de Tchitchakof, et qu'il venait à notre secours.» Conjecture que la disparition de Tchaplitz rendait vraisemblable.
Cependant, ce premier pont qu'on venait d'achever, n'avait été fait que pour l'infanterie. On en commença aussitôt un second, à cent toises plus haut, pour l'artillerie et les bagages. Il ne fut achevé qu'à quatre heures du soir. En même temps, le duc de Reggio avec le reste du deuxième corps et la division Dombrowski, suivaient le général Legrand: c'étaient environ sept mille hommes.
Le premier soin du maréchal fut de s'assurer de la route de Zembin, par un détachement qui en chassa quelques Cosaques; de pousser l'ennemi vers Borizof, et de le contenir le plus loin possible du passage de Studzianka.
Tchaplitz poussa son obéissance à l'amiral jusqu'à Stakhowa, village voisin de Borizof. Alors il se retourna, et fit tête aux premières troupes d'Oudinot, que commandait Albert. On s'arrêta des deux côtés. Les Français se trouvant assez loin, ne voulaient que gagner du temps, et le général russe attendait des ordres.
Tchitchakof s'était trouvé dans une de ces circonstances difficiles où la préoccupation devant flotter incertaine sur plusieurs points à la fois, il suffit qu'elle se soit d'abord décidée et fixée sur un côté pour qu'aussitôt elle se déplace et verse de l'autre.
Sa marche de Minsk sur Borizof en trois colonnes, non-seulement par la grande route, mais par les routes d'Antonopolie, de Logoïsk et de Zembin, montrait que toute son attention s'était d'abord dirigée sur la partie de la Bérézina supérieure à Borizof. Dès lors, fort sur sa gauche, il ne sentit plus que sa faiblesse sur sa droite, et toutes ses inquiétudes se transportèrent de ce côté.
L'erreur qui l'entraîna dans cette fausse direction, eut encore d'autres fondemens. Les instructions de Kutusof y appelèrent sa responsabilité. Hoertel, qui commandait douze mille hommes vers Bobruisk, refusa de sortir de ses cantonnemens, de suivre Dombrowski et de venir défendre cette partie du fleuve; il allégua le danger d'une épizootie, prétexte inoui, invraisemblable, mais vrai, et que Tchitchakof lui-même a confirmé.
Cet amiral ajoute, qu'un avis donné par Witgenstein attira encore son anxiété vers Bérésino inférieur, ainsi que la supposition, assez naturelle, que la présence de ce général sur le flanc droit de la grande-armée, et au-dessus de Borizof, pousserait Napoléon au-dessous de cette ville.
Le souvenir des passages de Charles XII et de Davoust à Bérésino, put encore être un de ses motifs. En suivant cette direction, Napoléon, non-seulement éviterait Witgenstein, mais il reprendrait Minsk, et se joindrait à Schwartzenberg. Ceci dut encore être une considération pour Tchitchakof, dont Minsk était la conquête et Schwartzenberg le premier adversaire. Enfin, et sur-tout les fausses démonstrations d'Oudinot vers Ucholoda, et vraisemblablement le rapport des Juifs le déterminèrent.
L'amiral, complètement trompé, s'était donc résolu, le 25 au soir, à descendre la Bérézina, dans l'instant même où Napoléon s'était décidé à la remonter. On eût dit que l'empereur français avait dicté au général ennemi sa résolution, l'heure où il devait la prendre, l'instant précis et tous les détails de son exécution. Tous deux étaient partis en même temps de Borizof: Napoléon pour Studzianka, Tchitchakof pour Szabaszawiczy, se tournant ainsi le dos comme de concert, et l'amiral rappelant à lui tout ce qu'il avait de troupes au-dessus de Borizof, à l'exception d'un faible corps d'éclaireurs, et sans même faire rompre les chemins.
Toutefois à Szabaszawiczy, il n'était qu'à cinq ou six lieues du passage qui s'opérait. Dès le matin du 26, il devait en être instruit. Le pont de Borizof n'était pas à trois heures de marche du point d'attaque. Il avait laissé quinze mille hommes devant ce pont; il pouvait donc revenir de sa personne sur ce point, rejoindre Tchaplitz à Stachowa, et ce jour-là même attaquer, ou du moins se préparer, et le lendemain 27, culbuter avec dix-huit mille hommes les sept mille soldats d'Oudinot et de Dombrowski; enfin reprendre devant l'empereur et devant Studzianka, la position que Tchaplitz avait quittée la veille.
Mais les grandes fautes se réparent rarement avec tant de promptitude, soit qu'on se plaise d'abord à en douter, et qu'on ne se résigne à en convenir qu'après une entière certitude; soit qu'elles troublent, et que dans la défiance où l'on tombe de soi-même, on hésite et que l'on ait besoin de s'appuyer des autres.
Aussi, l'amiral perdit-il le reste du 26 et tout le 27, en consultations, en tâtonnemens et en préparatifs. La présence de Napoléon et de sa grande armée, dont il lui était difficile de se figurer la faiblesse, l'éblouit. Il vit l'empereur par-tout: devant sa droite, à cause des simulacres de passage; en face de son centre, à Borizof, parce qu'en effet toute notre armée, arrivant successivement dans cette ville, la remplissait de mouvemens; enfin à Studzianka, devant sa gauche, où l'empereur était réellement.
Le 27, il était si peu revenu de son erreur, qu'il fit reconnaître et attaquer Borizof par des chasseurs, qui passèrent sur les poutres du pont brûlé, et qui furent repoussés par les soldats de la division Partouneaux.
Le même jour, et pendant ces tâtonnemens, Napoléon, avec environ six mille gardes et le corps de Ney, réduit à six cents hommes, passait la Bérézina, vers deux heures de l'après-midi: il se plaçait en réserve d'Oudinot, et assurait contre les efforts à venir de Tchitchakof, le débouché des ponts.
Une foule de bagages et de traîneurs l'avaient précédé. Beaucoup traversèrent encore le fleuve après lui tant que le jour dura. En même temps, l'armée de Victor remplaçait la garde sur les hauteurs de Studzianka.
CHAPITRE VII.
JUSQUE-LÀ tout allait bien. Mais Victor, en passant dans Borizof, y avait laissé Partouneaux et sa division. Ce général devait arrêter l'ennemi en arrière de cette ville, chasser devant lui les nombreux traîneurs qui s'y étaient abrités, et rejoindre Victor avant la fin du jour. Partouneaux voyait pour la première fois le désordre de la grande-armée. Il voulut, comme Davoust au commencement de la retraite, en cacher la trace aux yeux des Cosaques de Kutusof, qui le suivaient. Cette vaine tentative, les attaques de Platof par le grand chemin d'Orcha, et celles de Tchitchakof par le pont brûlé de Borizof, le retinrent dans cette ville jusqu'à la fin du jour.
Il se préparait à en sortir, quand l'ordre lui vint d'y passer la nuit. Ce fut l'empereur qui le lui envoya. Napoléon crut sans doute par-là, fixer toute l'attention des trois généraux russes sur Borizof, et que Partouneaux les retenant sur ce point, lui donnerait le temps d'effectuer tout son passage.
Mais Witgenstein avait laissé Platof suivre l'armée française sur le grand chemin; lui, s'était dirigé plus à droite. Il déboucha le même soir sur les hauteurs qui bordent la Bérézina, entre Borizof et Studzianka, coupa la route qui joint ces deux points, et s'empara de tout ce qui s'y trouvait. Une foule de traîneurs, en refluant sur Partouneaux, lui apprirent qu'il était séparé du reste de l'armée.
Partouneaux n'hésita point. Quoiqu'il n'eût avec lui que trois canons et trois mille cinq cents combattans, il se décida sur-le-champ à se faire jour, fit ses dispositions, et se mit en marche. Il eut d'abord à s'avancer sur une route glissante, encombrée de bagages et de fuyards; contre un vent violent soufflant en face, et au travers d'une nuit obscure et glaciale. Bientôt le feu de plusieurs milliers d'ennemis, qui bordaient les hauteurs à sa droite, vint s'ajouter à ces obstacles. Tant qu'il ne fut attaqué que de côté, il poursuivit; mais bientôt ce fut en face, par des troupes nombreuses, bien postées, et dont les boulets traversaient de tête en queue sa colonne.
Cette malheureuse division se trouvait alors engagée dans un bas-fond; une longue file de cinq à six cents voitures embarrassait tous ses mouvemens; sept mille traîneurs effarés, et hurlant de terreur et de désespoir, se ruaient dans ses faibles lignes. Ils les brisaient, faisaient flotter ses pelotons, et entraînaient à chaque instant dans leur désordre de nouveaux soldats qui se décourageaient. Il fallut rétrograder pour se rallier et reprendre une nouvelle position; mais en reculant on rencontra la cavalerie de Platof.