Histoire De Napoleon Et De La Grande Armee Pendant L Annee
Chapter 16
Cinq marches séparent à peine Orcha de Smolensk. Dans ce court trajet, que de gloire recueillie! qu'il faut peu d'espace et de temps pour une renommée immortelle! et de quelle nature sont donc ces grandes inspirations, ce germe invisible, impalpable des grands dévouemens produits de quelques instans, issus d'un seul coeur, et qui doivent remplir les temps et l'immensité?
Quand, à deux lieues de là, Napoléon apprit que Ney venait de reparaître, il bondit de joie, il en poussa des cris, il s'écria: «J'ai donc sauvé mes aigles! J'aurais donné trois cent millions de mon trésor pour racheter la perte d'un tel homme.»
LIVRE ONZIEME.
CHAPITRE I.
AINSI l'armée avait repassé pour la troisième et dernière fois le Dnieper, fleuve à demi russe et à demi lithuanien, mais d'origine moskovite. Il coule de l'est à l'ouest jusqu'à Orcha, où il se présente pour pénétrer en Pologne; mais là, des hauteurs lithuaniennes s'opposant à cette invasion, le forcent de se détourner brusquement vers le sud, et de servir de frontière aux deux pays.
Les quatre-vingt mille Russes de Kutusof s'arrêtèrent devant ce faible obstacle. Jusque-là, ils avaient été plutôt spectateurs qu'auteurs de notre désastre. Nous ne les revîmes plus; l'armée fut délivrée du supplice de leur joie.
Dans cette guerre, et comme il arrive toujours, le caractère de Kutusof le servit plus que ses talens. Tant qu'il fallut tromper et temporiser, son esprit astucieux, sa paresse, son grand âge, agirent d'eux-mêmes; il se trouva l'homme de la circonstance, ce qu'il ne fut plus ensuite dès qu'il fallut marcher rapidement, poursuivre, prévenir, attaquer.
Mais depuis Smolensk, Platof avait passé sur le flanc droit de la route, pour se joindre à Witgenstein. Toute la guerre se porta de ce côté.
Le 22, on marcha péniblement d'Orcha vers Borizof, sur un large chemin bordé d'un double rang de grands bouleaux dans une neige fondue et au travers d'une boue profonde et liquide. Les plus faibles s'y noyèrent: elle retint et livra aux Cosaques tous ceux des blessés qui, croyant la gelée établie pour toujours, avaient, à Smolensk, changé leurs voitures contre des traîneaux.
Au milieu de ce dépérissement il se passa une action d'une énergie antique. Deux marins de la garde venaient d'être coupés de leur colonne par une bande de Tartares qui s'acharnaient sur eux. L'un perdit courage et voulut se rendre; l'autre, tout en combattant, lui cria que s'il commettait cette lâcheté il le tuerait; et en effet, voyant son compagnon jeter son fusil et tendre les bras à l'ennemi, il l'abattit d'un coup de feu entre les mains des Cosaques, puis, profitant de leur étonnement, il chargea promptement son arme, dont il menaça les plus hardis. Ainsi il les contint, et d'arbre en arbre il recula, gagna du terrain, et parvint à rejoindre sa troupe.
Ce fut dans ces premiers jours de marche vers Borizof, que le bruit de la prise de Minsk se répandit dans l'armée. Alors les chefs eux-mêmes portèrent autour d'eux des regards consternés: leur imagination, blessée par une si longue suite de spectacles affreux, entrevit un avenir plus sinistre encore. Dans leurs entretiens particuliers plusieurs s'écriaient que, «comme Charles XII, dans l'Ukraine, Napoléon avait mené son armée se perdre dans Moskou.»
Mais d'autres n'attribuaient pas à cette incursion nos malheurs actuels. Sans vouloir excuser les sacrifices auxquels on s'était résigné dans l'espoir de terminer la guerre en une seule campagne, ils assuraient «que cet espoir avait été fondé; qu'en poussant sa ligne d'opération jusqu'à Moskou, Napoléon avait donné à cette colonne si alongée, une base suffisamment large et solide.
«Ils montraient, depuis Riga jusqu'à Bobruisk, la Düna, le Dnieper, l'Ula et la Bérézina qui en marquaient la trace; ils disaient que Macdonald, Saint-Cyr et de Wrede, que Victor et Dombrowski les y avaient attendus; c'étaient, en y joignant Schwartzenberg, et même Augereau qui gardait l'intervalle de l'Elbe au Niémen avec cinquante mille hommes, plus de trois cent trente mille soldats sur la défensive, qui, du nord au midi, avaient appuyé l'agression contre l'orient de cent cinquante mille hommes: et ils concluaient de là que cette pointe sur Moskou, quelque aventureuse qu'elle parût être, avait été, et suffisamment préparée, et digne du génie de Napoléon, et que son succès avait été possible: aussi n'avait-elle manqué que par des fautes de détail.»
Alors ils rappelaient nos pertes inutiles devant Smolensk, l'inaction de Junot à Valoutina, et ils soutenaient «que, néanmoins, la Russie eût été tout entière conquise sur le champ de bataille de la Moskowa, si l'on y eût profité des premiers succès du maréchal Ney.
«Mais qu'enfin l'entreprise manquée militairement par cette indécision, et politiquement par l'incendie de Moskou, l'armée en aurait encore pu revenir saine et sauve. Depuis notre entrée dans cette capitale, le général et l'hiver moskovites ne nous avaient-ils pas laissé, l'un quarante Jours, l'autre cinquante jours pour nous refaire et nous retirer?»
Déplorant alors la téméraire obstination des jours de Moskou, et la funeste hésitation de ceux de Malo-Iaroslavetz, ils comptent leurs malheurs. Ils ont perdu depuis Moskou tous leurs bagages, cinq cents canons, trente et une aigles, vingt-sept généraux, quarante mille prisonniers, soixante mille morts: il ne leur reste que quarante mille traîneurs sans armes et huit mille combattans.
Mais enfin, quand leur colonne d'attaque est détruite, ils demandent «par quelle fatalité ses restes, en se réunissant à sa base, qui s'est vigoureusement maintenue, ne savent plus où s'arrêter, où reprendre haleine? Pourquoi ils ne peuvent pas même se concentrer à Minsk et à Wilna, derrière les marais de la Bérézina, y arrêter l'ennemi, du moins pour quelque temps, mettre l'hiver de leur parti, et s'y refaire.
«Mais non, tout est perdu par un autre côté et par une faute, celle d'avoir confié la garde des magasins et de la retraite de toutes ces braves armées à un Autrichien, et de n'avoir point placé à Wilna ou à Minsk un chef militaire, et une force qui pût, ou suppléer l'insuffisance de l'armée autrichienne devant les deux armées de Moldavie et de Volhinie réunies, ou prévenir sa trahison.»
Ceux qui se plaignaient ainsi n'ignoraient pas la présence du duc de Bassano à Wilna; mais, malgré les talens de ce ministre, et la haute confiance que l'empereur avait en lui, ils jugeaient qu'étranger à l'art de la guerre, et surchargé des soins d'une grande administration et de toute la politique, on n'avait pu lui laisser la direction des affaires militaires. Au reste, telles étaient les plaintes de ceux à qui leurs souffrances laissaient le loisir d'observer. Qu'une faute eût été faite, il était impossible d'en douter; mais de dire comment on eût pu l'éviter, de peser la valeur des motifs qui y entraînèrent, dans une si grande circonstance et devant un si grand homme, c'est ce qu'on n'ose décider: on sait d'ailleurs que, dans ces entreprises aventureuses et gigantesques, tout devient faute quand le but en est manqué.
Toutefois, la trahison de Schwartzenberg n'était point aussi évidente, et pourtant, si l'on en excepte les trois généraux français qui se trouvaient avec cet Autrichien, la grande-armée tout entière l'accusait. «Elle disait que Walpole n'était à Vienne qu'un agent secret de l'Angleterre; que lui et Metternich composaient entre eux de perfides instructions que recevait Schwartzenberg. Voilà pourquoi, depuis le 20 septembre, jour où l'arrivée de Tchitchakof et le combat de Lutsk, sur le Styr, terminèrent la marche victorieuse de Schwartzenberg, ce maréchal a repassé le Bug et couvert Varsovie en découvrant Minsk, pourquoi il a persévéré dans cette fausse manoeuvre, et pourquoi, après un faible effort vers Brezcklitowsky le 10 octobre, loin de profiter de la stagnation de Tchitchakof pour s'interposer entre lui et Minsk, il a perdu ce temps en promenades militaires, en marches insignifiantes vers Briansk, Byalistock et Volkowitz.
«Il avait donc laissé l'amiral reposer, rallier ses soixante mille hommes, les partager en deux, lui opposer Sacken avec une moitié, et partir le 27 octobre avec l'autre pour s'emparer de Minsk, de Borizof, du magasin, du passage de Napoléon et de ses quartiers d'hiver. Alors seulement, Schwartzenberg s'était mis à la suite de ce mouvement hostile, qu'il avait eu l'ordre de prévenir, laissant Regnier devant Sacken et marchant si lourdement, que, dès les premiers jours, il s'était laissé devancer de cinq marches par l'amiral.
Le 14 novembre, à Volkowitz, Sacken à joint Regnier, il l'a séparé de l'Autrichien, et l'a pressé si vivement, qu'il l'a forcé d'appeler Schwartzenberg à son secours. Aussitôt celui-ci, comme s'il s'y fut attendu, a rétrogradé en abandonnant Minsk. Il est vrai qu'il dégage Regnier, qu'il bat Sacken et qu'il le poursuit jusque sur le Bug, que même il lui détruit la moitié de son armée: mais le jour même de son succès, le 16 novembre, Minsk a été pris par Tchitchakof, c'est une double victoire pour l'Autriche. Ainsi toutes les apparences sont conservées; le nouveau feld-maréchal a satisfait aux voeux de son gouvernement, également ennemi des Russes qu'il vient d'affaiblir d'un côté, et de Napoléon que de l'autre il leur a livré.»
Tel fut le cri de la grande-armée presque entière; son chef garda le silence, soit qu'il ne s'attendît pas à plus de zèle de la part d'un allié, soit politique, ou qu'il crût que Schwartzenberg avait assez satisfait à l'honneur, par cette espèce d'avertissement que six semaines plus tôt il lui avait fait parvenir à Moskou.
Toutefois, il adressa des reproches au feld-maréchal. Mais celui-ci lui répondit par une plainte amère, d'abord sur cette double instruction contradictoire qu'il avait reçue, de couvrir à la fois Varsovie et Minsk, puis sur les fausses nouvelles que lui avait transmises le duc de Bassano.
Ce ministre lui avait, disait-il, constamment représenté «la grande-armée se retirant saine et sauve, en bon ordre et toujours formidable. Pourquoi l'avait-on joué par des bulletins faits pour tromper les oisifs de la capitale? S'il n'avait pas fait plus d'efforts pour se joindre à la grande armée, c'est qu'il avait cru qu'elle se suffisait à elle-même.»
Il alléguait ensuite sa propre faiblesse. Comment exiger «qu'avec vingt-huit mille hommes, il en contînt aussi long-temps soixante mille? Dans cette position, si Tchitchakof lui a dérobé quelques marches, doit-on s'en étonner? À-t-il alors hésité à le suivre, à se séparer de la Gallicie, de son point de départ, de ses magasins, de son dépôt? S'il n'a point continué, c'est que Regnier et Durutte, deux généraux français, l'ont rappelé à grands cris à leur secours. Eux et lui ont dû espérer que Maret, Oudinot ou Victor pourvoiraient au salut de Minsk.»
CHAPITRE II.
EN effet, on n'était guère en droit d'en accuser d'autre de trahison, lorsqu'on s'était trahi soi-même, car tous s'étaient manqué au besoin.
À Wilna, on paraissait être resté sans défiance, et quand, de la Bérézina à la Vistule, les garnisons, les dépôts, les bataillons de marche, et les divisions Durutte, Loison et Dombrowski, pouvaient, sans le secours des Autrichiens, former, à Minsk une armée de trente mille hommes, un général peu connu et trois mille soldats avaient été les seules forces qui s'y étaient trouvées pour arrêter Tchitchakof. On savait même que cette poignée de jeunes soldats avaient été exposés devant une rivière, où l'amiral les avait précipités, tandis que cet obstacle les aurait défendus quelques instans, s'ils eussent été placés derrière.
Car, ainsi qu'il arrive souvent, les fautes d'ensemble avaient entraîné les fautes de détail. Le gouverneur de Minsk avait été choisi négligemment. C'était, dit-on, un de ces hommes qui se chargent de tout, qui répondent de tout, et qui manquent à tout. Le 16 novembre, il avait perdu cette capitale et avec elle quatre mille sept cents malades, des munitions de guerre et deux millions de rations de vivres. Il y avait cinq jours que le bruit en était venu à Dombrowna, et l'on allait apprendre un plus grand malheur.
Ce même gouverneur s'était retiré sur Borizof. Là, il ne sut ni avertir Oudinot, qui était à deux marches, de venir à son secours; ni soutenir Dombrowski, qui accourait de Bobruisk et d'Igumen. Dombrowski n'arriva, dans la nuit du 20 au 21 à la tête du pont, qu'après l'ennemi; pourtant il en chassa l'avant-garde de Tchitchakof, il s'y établit, et s'y défendit vaillamment jusqu'au soir du 21; mais alors, écrasé par l'artillerie russe, qui le prit en flanc, il fut attaqué par des forces doubles des siennes, et culbuté au-delà de la rivière et de la ville jusque sur le chemin de Moskou.
Napoléon ne s'attendait pas à ce désastre; il croyait l'avoir prévenu par ses instructions adressées de Moskou à Victor le 6 octobre. «Elles supposaient une vive attaque de Witgenstein ou de Tchitchakof: elles recommandaient à Victor de se tenir à portée de Polotsk et de Minsk; d'avoir un officier sage, discret et intelligent près de Schwartzenberg; d'entretenir une correspondance réglée avec Minsk, et d'envoyer d'autres agens sur plusieurs directions.»
Mais Witgenstein ayant attaqué avant Tchitchakof, le danger le plus proche et le plus pressant avait attiré toute l'attention: les sages instructions du 6 octobre n'avaient point été renouvelées par Napoléon. Elles parurent oubliées par son lieutenant. Enfin, lorsqu'à Dombrowna l'empereur apprit la perte de Minsk, lui-même ne jugea pas Borizof dans un aussi pressant danger, puisqu'en passant le lendemain à Orcha, il fit brûler tous ses équipages de pont.
D'ailleurs sa correspondance du 20 novembre avec Victor prouve sa confiance: elle supposait qu'Oudinot serait près d'arriver le 25 dans Borizof, tandis que, dès le 21, cette ville devait tomber au pouvoir de Tchitchakof.
Ce fut le lendemain de cette fatale journée, à trois marches de Borizof et sur la grande route, qu'un officier vint annoncer à Napoléon cette nouvelle désastreuse. L'empereur, frappant la terre de son bâton, lança au ciel un regard furieux avec ces mots: «Il est donc écrit là-haut que nous ne ferons plus que des fautes.»
Cependant, le maréchal Oudinot, déjà en marche pour Minsk, et ne se doutant de rien, s'était arrête le 21, entre Bobr et Kroupki, lorsqu'au milieu de la nuit le général Brownikowski accourut pour lui annoncer sa défaite, celle de Dombrowski, la prise de Borizof, et que les Russes le suivaient de près.
Le 22, le maréchal marcha à leur rencontre et rallia les restes de Dombrowski.
Le 23, il se heurta, à trois lieues en avant de Borizof, contre l'avant-garde russe, qu'il renversa, à laquelle il prit neuf cents hommes, quinze cents voitures, et qu'il ramena à grands coups de canon, de sabre et de baïonnette jusque sur la Bérézina; mais les débris de Lambert, en repassant Borizof et cette rivière, en détruisirent le pont.
Napoléon était alors dans Toloczine; il se faisait décrire la position de Borizof. On lui confirme que, sur ce point, la Bérézina n'est pas seulement une rivière, mais un lac de glaçons mouvans; que son pont a trois cents toises de longueur; que sa destruction est irréparable, et le passage désormais impossible.
Un général du génie arrivait en ce moment; il revenait du corps du duc de Bellune. Napoléon l'interpelle: le général déclare «qu'il ne voit plus de salut qu'au travers de l'armée de Witgenstein.» L'empereur répond «qu'il lui faut une direction dans laquelle il tourne le dos à tout le monde, à Kutusof, à Witgenstein, à Tchitchakof;» et il montre du doigt sur sa carte le cours de la Bérézina au-dessous de Borizof: c'est là qu'il veut traverser cette rivière. Mais le général lui objecte la présence de Tchitchakof sur la rive droite; et l'empereur désigne un autre point de passage au-dessous du premier, puis un troisième plus près encore du Dnieper. Alors, sentant qu'il s'approche du pays des Cosaques, il s'arrête et s'écrie: «Ah, oui! Pultawa! c'est comme Charles XII!»
En effet, tout ce que Napoléon pouvait prévoir de malheurs était arrivé: aussi la triste conformité de sa situation avec celle du conquérant suédois le jeta-t-elle dans une si grande consternation, que son esprit, et même sa santé, en furent ébranlés plus encore qu'à Malo-Iaroslavetz. Dans les paroles, qu'alors il laissa entendre, on remarqua ces mots: «Voilà donc ce qui arrive quand on entasse fautes sur fautes!»
Néanmoins, ces premiers mouvemens furent les seuls qui lui échappèrent, et le valet de chambre qui le secourut fut le seul qui s'aperçut de sa détresse. Duroc, Daru, Berthier, ont dit qu'ils l'ignorèrent, qu'ils le virent inébranlable: ce qui était vrai, humainement parlant, puisqu'il restait assez maître de lui pour contenir son anxiété, et que la force de l'homme ne consiste le plus souvent qu'à cacher sa faiblesse.
Au reste, un entretien digne de remarque qu'on entendit cette même nuit, montrera tout ce qu'avait de critique sa position, et comment il la supportait. La nuit s'avançait: Napoléon était couché. Duroc et Daru, encore dans sa chambre, se livraient à voix basse aux plus sinistres conjectures, croyant leur chef endormi; mais lui les écoutait, et le mot de «prisonnier d'état» venant à frapper son oreille, «Comment, s'écria-t-il, vous croyez qu'ils l'oseraient!»
Daru, d'abord surpris, répondit bientôt «que si l'on était forcé de se rendre, il faudrait s'attendre à tout; qu'il ne se fiait pas à la générosité d'un ennemi; qu'on savait assez que la grande politique se croyait elle-même la morale, et ne suivait aucune loi.--Mais la France, reprit l'empereur, et que dirait la France? Oh, pour la France, continua Daru, on peut faire sur elle mille conjectures plus on moins fâcheuses; mais nul de nous ne peut savoir ce qui s'y passerait.»
Et alors il ajoute «que, pour les premiers officiers de l'empereur, comme pour l'empereur lui-même, le plus heureux serait, que par les airs ou autrement, puisque la terre était fermée, il pût gagner la France, d'où il les sauverait plus sûrement qu'en restant au milieu d'eux!--Ainsi donc je vous embarrasse? reprit l'empereur en souriant.--Oui sire.--Et vous ne voulez pas être prisonnier d'état?»--Daru répondit sur le même ton, «qu'il lui suffirait d'être prisonnier de guerre.» Sur quoi l'empereur resta quelque temps dans un profond silence: puis, d'un air plus sérieux: «Tous les rapports de mes ministres sont-ils brûlés?--Sire, jusques ici vous ne l'avez pas voulu permettre.--Eh bien, allez les détruire; car, il faut en convenir, nous sommes dans une triste position!» Ce fut là le seul aveu qu'elle lui arracha, et sur cette pensée il s'endormit, sachant, quand il le fallait, tout remettre au lendemain.
On vit dans ses ordres la même fermeté; Oudinot vient de lui annoncer sa résolution de culbuter Lambert; il l'approuve, et il le presse de se rendre maître d'un passage, soit au-dessus, soit au-dessous de Borizof. Il veut que le 24, le choix de ce passage soit fait, les préparatifs commencés, et qu'il en soit averti pour y conformer sa marche. Loin de penser à s'échapper du milieu de ces trois armées ennemies, il ne songe plus qu'à vaincre Tchitchakof, et à reprendre Minsk.
Il est vrai que huit heures après, dans une seconde lettre au duc de Reggio, il se résigne à franchir la Bérézina vers Veselowo, et à se retirer directement sur Wilna par Vileïka, en évitant l'amiral russe.
Mais le 24, il apprend qu'il ne pourra tenter ce passage que vers Studzianka; qu'en cet endroit le fleuve a cinquante-quatre toises de largeur, six pieds de profondeur; qu'on abordera sur l'autre rive, dans un marais, sous le feu d'une position dominante fortement occupée par l'ennemi.
CHAPITRE III.
L'ESPOIR de passer entre les armées russes était donc perdu: poussé par celles de Kutusof et de Witgenstein contre la Bérézina, il fallait traverser cette rivière, en dépit de l'armée de Tchitchakof qui la bordait.
Dès le 23, Napoléon s'y prépara comme pour une action désespérée. Et d'abord il se fit apporter les aigles de tous les corps et les brûla. Il rallia en deux bataillons dix-huit cents cavaliers démontés de sa garde, dont onze cent cinquante-quatre seulement étaient armés de fusils et de carabines.
La cavalerie de l'armée de Moskou était tellement détruite, qu'il ne restait plus à Latour-Maubourg que cent cinquante hommes à cheval. L'empereur rassembla autour de lui tous les officiers de cette arme encore montés: il appela cette troupe d'environ cinq cents maîtres, son escadron sacré. Grouchy et Sébastiani en eurent le commandement; des généraux de division y servirent comme capitaines.
Napoléon ordonne encore que toutes les voitures inutiles soient brûlées, qu'aucun officier n'en conserve plus d'une, qu'on brûle la moitié des fourgons et des voitures de tous les corps et qu'on en donne les chevaux à l'artillerie de la garde. Les officiers de cette arme ont l'ordre de s'emparer de toutes les bêtes de trait qu'ils trouveront à leur portée, même des chevaux de l'empereur, plutôt que d'abandonner un canon ou un caisson.
En même temps, il s'enfonçait précipitamment dans cette obscure et immense forêt de Minsk, où quelques bourgs et de misérables habitations se sont fait à peine quelques éclaircis. Le bruit du canon de Witgenstein la remplissait de ses éclats. Ce Russe accourait sur le flanc droit de notre colonne mourante, descendant du nord, et nous rapportant l'hiver qui nous avait quitté avec Kutusof; ce bruit si menaçant hâtait nos pas. Quarante à cinquante mille hommes, femmes et enfans, s'écoulaient au travers de ces bois, aussi précipitamment que le permettaient leur faiblesse et le verglas qui se reformait.
Ces marches forcées, commencées avant le jour et qui ne finissaient pas avec lui, dispersèrent tout ce qui était resté ensemble. On se perdit dans les ténèbres de ces grandes forêts et de ces longues nuits. Le soir on s'arrêtait, le matin on se remettait en route dans l'obscurité, au hasard, et sans entendre le signal; les restes des corps achevèrent alors de se dissoudre; tout se mêla et se confondit.
Dans ce dernier degré de faiblesse et de confusion, et comme on approchait de Borizof, on entendit devant soi de grands cris. Quelques-uns y coururent croyant à une attaque. C'était l'armée de Victor, que Witgenstein avait poussée mollement jusque sur le côté droit de notre route. Elle y attendait le passage de Napoléon. Tout entière encore et toute vive, elle revoyait son empereur, qu'elle recevait avec ces acclamations d'usage, depuis long-temps oubliées.
Elle ignorait nos désastres: on les avait cachés soigneusement, même à ses chefs. Aussi, quand, au lieu de cette grande colonne conquérante de Moskou, elle n'aperçut derrière Napoléon qu'une traînée de spectres couverts de lambeaux, de pelisses de femme, de morceaux de tapis, ou de sales manteaux roussis et troués par les feux, et dont les pieds étaient enveloppés de haillons de toute espèce, elle demeura consternée. Elle regardait avec effroi défiler ces malheureux soldats décharnés, le visage terreux et hérissé d'une barbe hideuse, sans armes, sans honte, marchant confusément, la tête basse, les yeux fixés vers la terre, et en silence, comme un troupeau de captifs.
Ce qui l'étonnait le plus, c'était la vue de cette quantité de colonels et de généraux épars, isolés, qui ne s'occupaient plus que d'eux-mêmes, ne songeant qu'à sauver ou leurs débris ou leur personne; ils marchaient pêle-mêle avec les soldats, qui ne les apercevaient pas, auxquels ils n'avaient plus rien à commander, de qui ils ne pouvaient plus rien attendre, tous les liens étant rompus, tous les rangs effacés par la misère.