Histoire De Napoleon Et De La Grande Armee Pendant L Annee
Chapter 14
Ce maréchal avait dépassé Napoléon sans le savoir. Il s'expliqua; il répondit «qu'il avait d'abord laissé Davoust dans Krasnoé, cherchant encore à rallier ses troupes, et que lui s'était arrêté non loin de là; mais que le premier corps, renversé sur le sien, l'avait forcé de rétrograder. Qu'au reste, Kutusof suivait mollement son succès, et qu'il semblait ne s'être présenté sur notre flanc, avec toute son armée, que pour contempler notre misère et ramasser nos débris.»
Le lendemain on marcha avec hésitation. Les traîneurs impatiens prirent les devants; tous dépassèrent Napoléon: ils le virent à pied, un bâton à la main, s'avançant péniblement, avec répugnance, et s'arrêtant à chaque quart d'heure, comme s'il ne pouvait s'arracher à cette vieille Russie, dont alors il dépassait la frontière, et où il laissait son malheureux compagnon d'armes.
Le soir, on fut à Dombrowna, dans une ville de bois, et peuplée comme Liady; spectacle nouveau pour cette armée, qui depuis trois mois ne voyait que des ruines. On était enfin hors de la vieille Russie, hors de ces déserts de neige et de cendres; on entrait dans un pays habité, ami, et dont on entendait le langage. En même temps le ciel s'adoucit, le dégel commença, on reçut quelques vivres.
Ainsi l'hiver, l'ennemi, la solitude, et même pour quelques-uns, les bivouacs et la famine, tout cessait à la fois; mais il était trop tard. L'empereur voyait son armée détruite; à tout moment le nom de Ney s'échappait de sa bouche avec des exclamations de douleur. Cette nuit sur-tout on l'entendit gémir et s'écrier, «que la misère de ses pauvres soldats lui déchirait le coeur, et pourtant qu'il ne pouvait les secourir sans se fixer en quelque lieu; mais où pouvoir se reposer, sans munitions de guerre ni de bouche, et sans canons? Il n'était plus assez fort pour s'arrêter; il fallait donc gagner Minsk le plus vite possible.»
Il parlait ainsi, quand un officier polonais accourut avec la nouvelle que cette Minsk, son magasin, sa retraite, son unique espoir, venait de tomber au pouvoir des Russes. Tchitchakof y était entré le 16. Napoléon resta d'abord muet et comme frappé par ce dernier coup; puis, s'élevant en proportion de son danger, il reprit froidement: «Eh bien! il ne nous reste plus qu'à nous faire jour avec nos baïonnettes.»
Mais pour joindre ce nouvel ennemi, qui avait échappé à Schwartzenberg, ou que Schwartzenberg avait peut-être laissé passer, car on ignorait tout, et pour échapper à Kutusof et à Witgenstein, il fallait traverser la Bérézina à Borizof: c'est pourquoi Napoléon envoie sur-le-champ (le 19 novembre, de Dombrowna) à Dombrowski, l'ordre de ne plus songer à combattre Hoertel, et d'occuper promptement ce passage. Il écrit au duc de Reggio de marcher rapidement sur ce même point, et de courir reprendre Minsk; le duc de Bellune couvrira sa marche. Ces ordres donnés, son agitation s'apaise, et son esprit, fatigué de souffrir, s'affaise.
Le jour était encore loin de paraître, lorsqu'un bruit singulier le tira de son assoupissement. Quelques-uns disent qu'on entendit d'abord quelques coups de feu, mais qu'ils étaient tirés par les nôtres pour faire sortir des maisons ceux qui s'y étaient abrités, et pour prendre leur place; d'autres prétendent que, par un désordre trop fréquent dans nos bivouacs, où l'on s'appelait à grands cris, le nom de _Hausanne_, d'un grenadier, ayant été tout-à-coup fortement prononcé au milieu d'un profond silence, on crut entendre le cri d'alerte _aux armes_, qui annonce une surprise et l'ennemi.
Quoi qu'il en soit, tous aussitôt virent ou crurent voir les Cosaques, et un grand bruit de guerre et d'épouvante environna Napoléon. Lui, sans s'émouvoir, dit à Rapp: «Allez voir, ce sont sans doute quelques misérables Cosaques qui en veulent à notre sommeil!» Mais bientôt ce fut un tumulte complet d'hommes qui couraient pour combattre ou fuir, et qui, se rencontrant dans les ténèbres, se prenaient pour ennemis.
Napoléon crut un instant à une attaque sérieuse. Un cours d'eau encaissé traversait la ville; il demande si l'artillerie qui lui reste a été placée derrière ce ravin. On lui répond que ce soin a été négligé: alors il court au pont, et lui-même fait passer promptement ses canons au-delà de ce défilé.
Puis il revient à sa vieille garde, et s'arrêtant devant chaque bataillon: «Grenadiers, leur dit-il, nous nous retirons sans avoir été vaincus par l'ennemi, ne le soyons pas par nous-mêmes! donnons l'exemple à l'armée! Parmi vous, plusieurs ont déjà abandonné leurs aigles, et même leurs armes. Ce n'est point aux lois militaires que je m'adresserai pour arrêter ce désordre, mais à vous seuls! Faites-vous justice entre vous! C'est à votre honneur que je confie votre discipline!»
Il fit haranguer de même ses autres troupes. Ce peu de mots suffirent à ces vieux grenadiers, qui peut-être n'en avaient pas besoin. Le reste les reçut avec acclamation, mais une heure après, quand on se remit en marche, ils étaient oubliés. Quant à son arrière-garde, s'en prenant sur-tout à elle d'une si chaude alarme, il envoya porter à Davoust des paroles de colère.
À Orcha, on trouva des établissemens de vivres assez abondans, un équipage de pont de soixante bateaux, avec tous ses agrès, qui furent tous brûlés, et trente-six canons attelés qui furent distribués entre Davoust, Eugène et Maubourg.
On revit là, pour la première fois, des officiers et des gendarmes chargés d'arrêter, sur les deux ponts du Dnieper, la foule des traîneurs, pour leur faire rejoindre leurs drapeaux. Mais ces aigles, qui jadis promettaient tout, on les fuyait comme de sinistres augures.
Déjà, le désordre avait son organisation: il s'y trouvait des hommes qui s'y étaient rendus habiles. Une foule immense s'amassa, et bientôt des misérables crièrent: «Voilà les Cosaques», leur but était de précipiter la marche de ceux qui les précédaient, et d'augmenter le tumulte. Ils en profitaient pour enlever les vivres et les manteaux des hommes qui n'étaient pas sur leurs gardes.
Les gendarmes, qui revoyaient cette armée pour la première fois depuis son désastre, étonnés à l'aspect de tant de misère, effrayés d'une si grande confusion, se découragèrent. On pénétra en tumulte sur cette rive alliée. Elle eût été livrée au pillage, sans la garde et quelques centaines d'hommes qui restaient au prince Eugène.
Napoléon entra dans Orcha avec six mille gardes, restes de trente-cinq mille! Eugène avec dix-huit cents soldats, restes de quarante-deux mille! Davoust avec quatre mille combattans, restes de soixante-dix mille!
Ce maréchal lui-même avait tout perdu; il était sans linge et exténué de faim. Il se jeta sur un pain, qu'un de ses compagnons d'armes lui offrit, et le dévora. On lui donna un mouchoir pour qu'il pût essuyer sa figure, couverte de frimas. Il s'écriait «que des hommes de fer pouvaient seuls supporter de pareilles épreuves, qu'il y avait impossibilité matérielle d'y résister; que les forces humaines avaient des bornes, qu'elles étaient toutes dépassées.»
C'était lui qui le premier avait soutenu la retraite jusqu'à Viazma. On le voyait encore, suivant son habitude, s'arrêter à tous les défilés, et y rester le dernier de son corps d'armée, renvoyant chacun à son rang, et luttant toujours contre le désordre. Il poussait ses soldats à insulter et à dépouiller de leur butin ceux de leurs compagnons qui jetaient leurs armes; seul moyen de retenir les uns et de punir les autres. Néanmoins, on a accusé son génie méthodique et sévère, si déplacé au milieu de cette confusion universelle, d'en avoir été trop étonné.
L'empereur tenta vainement d'arrêter ce découragement. Seul, on l'entendait gémir sur les souffrances de ses soldats; mais, au dehors, sur cela même, il voulait paraître inflexible. Il fit donc proclamer «que chacun eût à rentrer dans ses rangs; que sinon il ferait arracher aux chefs leurs grades, et aux soldats leur vie.»
Cette menace ne produisit ni bon ni mauvais effet sur des hommes devenus insensibles ou désespérés, fuyant, non le danger, mais la souffrance, et craignant moins la mort dont on les menaçait que la vie telle qu'on la leur offrait.
Mais l'assurance de Napoléon croissait avec le péril; à ses yeux, et au milieu de ces déserts de boue et de glace, cette poignée d'hommes était toujours la grande-armée, et lui, le conquérant de l'Europe! et il n'y avait pas d'aveuglement dans cette fermeté: on en fut certain, quand, dans cette ville même, on le vit brûler de ses propres mains tous ceux de ses effets qui pouvaient servir de trophées à l'ennemi, s'il succombait.
Là, furent malheureusement consumés tous les papiers qu'il avait rassemblés pour écrire l'histoire de sa vie, car tel avait été son projet quand il partit pour cette funeste guerre. Il était alors déterminé à s'arrêter vainqueur et menaçant sur cette Düna et ce Borysthène, qu'aujourd'hui il revoyait fuyant et désarmé. Alors l'ennui de six mois d'hiver, qui l'aurait retenu sur ces fleuves, lui paraissait son plus grand ennemi, et, pour le combattre, cet autre César y eût dicté ses Commentaires.
CHAPITRE VII.
CEPENDANT, tout était changé: deux armées ennemies lui coupaient sa retraite. Il s'agissait de savoir au travers de laquelle il tenterait de se faire jour; et, comme ces forêts lithuaniennes où il allait s'enfoncer lui étaient inconnues, il appela ceux des siens qui les avaient traversées pour arriver jusqu'à lui.
Jomini fut de ce conseil. L'empereur commença par dire «que le trop d'habitude des grands succès préparait souvent de grands revers, mais qu'il n'était pas question de récriminer.» Puis il parla de la prise de Minsk, et convenant de l'habileté des manoeuvres persévérantes de Kutusof sur son flanc droit, il déclara «qu'il voulait abandonner sa ligne d'opération sur Minsk, se joindre aux ducs de Bellune et de Reggio, passer sur le ventre à Witgenstein, et regagner Wilna en tournant la Bérézina par ses sources.»
Jomini combattit ce projet. Ce général suisse allégua la position de Witgenstein dans de longs défilés. Sa résistance y pourrait être, ou opiniâtre, ou flexible, mais assez longue pour consommer notre perte. Il ajouta que, dans cette saison, et dans un si grand désordre, un changement de route achèverait de perdre l'armée; qu'elle s'égarerait dans ces chemins de traverse, au milieu de forêts stériles et marécageuses; il soutint que la grande route pouvait seule lui conserver quelque ensemble. Borizof et son pont sur la Bérézina étaient encore libres; il suffirait de l'atteindre.
C'est alors qu'il affirma connaître l'existence d'un chemin qui, à la droite de cette ville, s'élève sur des ponts de bois, au travers des marais lithuaniens. Selon lui, c'était le seul chemin qui pouvait conduire l'armée à Wilna par Zembin et Molodetchno, en laissant, à gauche, et Minsk, et sa route plus longue d'une journée, et les cinquante ponts brisés, qui la rendent impraticable, et Tchitchakof qui l'occupe. Ainsi l'on passerait entre les deux armées ennemies, en les évitant toutes deux.
L'empereur fut ébranlé; mais, comme il répugnait à sa fierté d'éviter un combat, et qu'il ne voulait sortir de la Russie que par une victoire, il appelle le général du génie Dodde. Du plus loin qu'il le voit, il lui crie «qu'il s'agit de fuir par Zembin, ou d'aller vaincre Witgenstein vers Smoliany; et, sachant que Dodde arrivait de cette position, il lui demande si elle est attaquable.
Celui-ci, répondit que Witgenstein y occupait une hauteur qui commandait à toute cette contrée bourbeuse; qu'il faudrait louvoyer à sa vue et à sa portée, en suivant les plis et les replis que faisait la route, pour s'élever jusqu'au camp des Russes; qu'ainsi notre colonne d'attaque prêterait longuement à leurs feux, d'abord son flanc gauche, puis son flanc droit; que cette position était donc inabordable de front, et que, pour la tourner, il faudrait rétrograder vers Vitepsk, et prendre un trop long circuit.
Alors Napoléon, vaincu dans cette dernière espérance de gloire, se décida pour Borizof. Il ordonna au général Éblé d'aller, avec huit compagnies de sapeurs et de pontoniers, assurer son passage sur la Bérézina, et à Jomini de lui servir de guide. Mais ce fut en disant «qu'il était cruel de se retirer sans combattre, de paraître fuir. Pourquoi n'a-t il aucun magasin, aucun point d'appui, qui lui permette de s'arrêter, et de montrer encore à l'Europe qu'il sait toujours combattre et vaincre.»
Toutes ses illusions étaient détruites. À Smolensk, où il était arrivé et d'où il était parti le premier, il avait plutôt encore appris que vu son désastre. À Krasnoé, où nos misères s'étaient déroulées successivement sous ses yeux, le péril avait été une distraction; mais à Orcha, il put contempler à la fois et à loisir toute son infortune.
À Smolensk, vingt-cinq mille combattans, cent cinquante canons, le trésor, l'espoir de vivre et de respirer derrière la Bérézina, restaient encore; ici, c'étaient à peine dix mille soldats, presque sans vêtemens, sans chaussure, embarrassés dans une foule de mourans, quelques canons et un trésor pillé.
En cinq jours tout s'était aggravé; la destruction et la désorganisation avaient fait des progrès effrayans; Minsk était pris. Ce n'était plus le repos, l'abondance qu'il retrouverait au-delà de la Bérézina; mais de nouveaux combats contre une armée nouvelle. Enfin, la défection de l'Autriche semblait s'être déclarée, et peut-être était-elle un signal donné à toute l'Europe.
Napoléon ignorait même s'il pourrait atteindre à Borizof le nouveau danger que les hésitations de Schwartzenberg paraissaient lui avoir préparé. On a vu qu'une troisième armée russe, celle de Witgenstein, menaçait à sa droite l'intervalle qui le séparait de cette ville; qu'il lui avait opposé le duc de Bellune, et avait ordonné à ce maréchal de retrouver l'occasion manquée le 1er novembre, et de reprendre l'offensive.
Victor avait obéi, et le 14, le jour même où Napoléon était sorti de Smolensk, ce maréchal et le duc de Reggio avaient fait replier les premiers postes de Witgenstein vers Smoliany, préparant par ce combat une bataille qu'ils étaient convenus de livrer le lendemain.
Les Français étaient trente mille contre quarante mille. Là, comme à Viazma, c'était assez de soldats, s'ils n'avaient pas eu trop de chefs.
Leurs maréchaux s'entendirent mal. Victor voulait manoeuvrer sur l'aile gauche ennemie, déborder Witgenstein avec les deux corps français, en marchant par Botscheïkowo sur Kamen, et de Kamen, par Pouichna, sur Bérésino. Oudinot désapprouva ce projet avec aigreur, disant que ce serait se séparer de la grande-armée, qui nous appelait à son secours.
Ainsi l'un des chefs voulant manoeuvrer, et l'autre attaquer de front, on ne fit ni l'un ni l'autre. Oudinot se retira pendant la nuit à Czéréia; et Victor, s'apercevant au point du jour de cette retraite, fut obligé de la suivre.
Il ne s'arrêta qu'à une journée de la Lukolm, vers Senno, où Witgenstein l'inquiéta peu: mais enfin le duc de Reggio allait recevoir l'ordre daté de Dombrowna, qui le dirigeait sur Minsk, et Victor allait rester seul devant le général russe. Il se pouvait qu'alors celui-ci reconnût sa supériorité, et l'empereur, dans Orcha, où il voit, le 20 novembre, son arrière-garde perdue, son flanc gauche menacé par Kutusof, et sa tête de colonne arrêtée à la Bérézina par l'armée de Volhinie, apprend que Witgenstein et quarante mille autres ennemis, bien loin d'être battus et repoussés, sont prêts à fondre sur sa droite et qu'il faut qu'il se hâte.
Mais Napoléon se décide lentement à quitter le Borysthène. Il lui semble que ce serait abandonner encore une fois le malheureux Ney, et renoncer pour toujours à cet intrépide compagnon d'armes. Là, comme à Liady et à Dombrowna, à chaque instant du jour et de la nuit, il appelle, il envoie demander si l'on n'a rien appris de ce maréchal, mais rien de son existence ne transpire au travers de l'armée russe: voilà quatre jours que dure ce silence de mort, et pourtant l'empereur espère toujours.
Enfin, forcé le 20 novembre de quitter Orcha, il y laisse encore Eugène, Mortier et Davoust, et s'arrête à deux lieues de là, demandant Ney, l'attendant encore. C'était une même douleur dans toute l'armée, dont alors Orcha contenait les restes. Dès que les soins les plus pressans laissèrent un instant de repos, toutes les pensées, tous les regards se tournèrent vers la rive russe. On écoutait si quelque bruit de guerre n'annoncerait pas l'arrivée de Ney, ou plutôt ses derniers soupirs; mais l'on ne voyait que des ennemis, qui déjà menaçaient les ponts du Borysthène! L'un des trois chefs voulut alors les détruire; les autres s'y opposèrent: c'eût été se séparer encore plus de leur compagnon d'armes, convenir qu'ils désespéraient de le sauver, et, consternés d'une si grande infortune, ils ne pouvaient s'y résigner.
Mais, enfin, avec cette, quatrième journée finit l'espoir. La nuit n'amena qu'un repos fatigant. On s'accusait du malheur de Ney, comme s'il eût été possible d'attendre plus long-temps le troisième corps dans les plaines de Krasnoé, où il eût fallu combattre vingt-huit heures de plus, quand il ne restait de forces et de munitions que pour une heure.
Déjà, comme dans toutes les pertes cruelles, on s'attachait aux souvenirs. Davoust avait quitté le dernier l'infortuné maréchal, et Mortier et le vice-roi lui demandaient quelles avaient été ses dernières paroles! Dès les premiers coups de canon tirés le 15 sur Napoléon, Ney avait voulu que sur-le-champ on évacuât Smolensk à la suite du vice-roi: Davoust s'y était refusé, objectant les ordres de l'empereur et l'obligation de détruire les remparts de la ville. Ces deux chefs s'étaient irrités, et Davoust persévérant à demeurer jusqu'au lendemain, Ney, chargé de fermer la marche, avait été forcé de l'attendre.
Il est vrai que, le 16, Davoust l'avait fait prévenir de son danger; mais alors Ney, soit qu'il eût changé d'avis, soit irritation contre Davoust, lui avait fait répondre «que tous les Cosaques de l'univers ne l'empêcheraient pas d'exécuter ses instructions.»
Ces souvenirs et toutes les conjectures épuisées, on retombait dans un plus triste silence, quand soudain l'on entendit les pas de quelques chevaux, puis ce cri de joie: «Le maréchal Ney est sauvé, il reparaît, voici des cavaliers polonais qui l'annoncent!» En effet, un de ses officiers accourait; il apprit que le maréchal s'avançait par la rive droite du Borysthène, et qu'il demandait du secours.
La nuit commençait; Davoust, Eugène et le duc de Trévise n'avaient que sa courte durée pour ranimer et réchauffer leurs soldats, jusque-là toujours au bivouac. Pour la première fois, depuis Moskou, ces malheureux avaient reçu des vivres suffisans: ils allaient les préparer et se reposer chaudement et à couvert: comment leur faire reprendre leurs armes et les arracher de leurs asiles pendant cette nuit de repos, dont ils commencent à goûter la douceur inexprimable? Qui leur persuadera de l'interrompre pour retourner sur leurs pas, et rentrer dans les ténèbres et les glaces russes?
Eugène et Mortier se disputèrent ce dévouement. Le premier ne l'emporta qu'en se réclamant de son rang suprême. Les abris et les distributions avaient produit ce que les menaces n'avaient pu faire; les traîneurs s'étaient ralliés. Eugène retrouva quatre mille hommes: au nom du danger de Ney tous marchèrent; mais ce fut leur dernier effort.
Ils s'avancèrent dans l'obscurité, par des chemins inconnus, et firent au hasard deux lieues, s'arrêtant à chaque moment pour écouter. Déjà l'anxiété augmentait. S'était-on égaré! était-il trop tard! leurs malheureux compagnons avaient-ils succombé! était-ce l'armée russe triomphante qu'on allait rencontrer! Dans cette incertitude, le prince Eugène fit tirer quelques coups de canon. On crut alors entendre sur cette mer de neige des signaux de détresse; c'étaient ceux du troisième corps, qui, n'ayant plus d'artillerie, répondaient au canon du quatrième par des feux de pelotons.
Les deux corps se dirigèrent aussitôt l'un sur l'autre. Les premiers qui s'aperçurent furent Ney et Eugène; ils accoururent, Eugène plus précipitamment, et se jetèrent dans les bras l'un de l'autre. Eugène pleurait, Ney laissait échapper des accens de colère. L'un heureux, attendri, exalté de l'héroïsme guerrier que son héroïsme chevaleresque venait recueillir: l'autre, encore tout échauffé du combat, irrité des dangers que l'honneur de l'armée avait couru dans sa personne, et s'en prenant à Davoust qu'il accusait à tort de l'avoir abandonné.
Quelques heures après, quand celui-ci voulut s'en excuser, il n'en put tirer qu'un regard rude et ces mots: «Moi, monsieur le maréchal, je ne vous reproche rien: Dieu nous voit et vous juge!»
Cependant, dès que les deux corps s'étaient reconnus; ils n'avaient plus gardé de rangs. Soldats, officiers, généraux, tous avaient couru les uns vers les autres. Ceux d'Eugène serraient les mains à ceux de Ney, ils les touchaient avec une joie mêlée d'étonnement et de curiosité, et les pressaient contre leur sein avec une tendre pitié. Les vivres, l'eau-de-vie qu'ils viennent de recevoir, ils les leur prodiguent, ils les accablent de questions. Puis, tous ensemble, ils marchent vers Orcha, tous impatiens, ceux d'Eugène d'entendre, ceux de Ney de raconter.
CHAPITRE VIII.
ILS dirent comment, le 17 novembre, ils étaient sortis de Smolensk avec douze canons, six mille baïonnettes et trois cents chevaux, en y abandonnant cinq mille malades à la discrétion de l'ennemi: et que, sans le bruit du canon de Platof et l'explosion des mines, leur maréchal n'eût jamais pu arracher aux décombres de cette ville, sept mille traîneurs sans armes qui s'y étaient abrités. Ils racontent quels furent les soins de leur chef pour les blessés, pour les femmes, pour leurs enfans, et que cette fois encore, le plus brave a été le plus humain.
Aux portes de la ville une action infame les a frappés d'une horreur qui dure encore. Une mère a abandonné son fils âgé de cinq ans: malgré ses cris et ses pleurs, elle l'a repoussé de son traîneau trop chargé. Elle-même criait d'un air égaré: «qu'il n'avait pas vu la France! qu'il ne la regretterait-pas! Qu'elle, elle connaissait la France! qu'elle voulait revoir la France! Deux fois Ney a fait replacer l'infortuné dans les bras de sa mère, deux fois elle l'a rejeté sur la neige glacée.
Mais ils n'ont point laissé sans punition ce crime solitaire, au milieu de mille dévouemens d'une tendresse sublime. Cette femme dénaturée a été abandonnée sur cette même neige, d'où l'on a relevé sa victime pour la confier à une autre mère; et ils montraient dans leurs rangs cet orphelin, que depuis on revit encore à la Bérézina, puis à Wilna, même à Kowno, et enfin qui échappa à toutes les horreurs de la retraite.
Cependant, les officiers d'Eugène pressent ceux de Ney de leurs questions, ceux-ci poursuivent: ils se montrent, avec leur maréchal, s'avançant vers Krasnoé, tout au travers de nos immenses débris, traînant après eux une foule désolée, et précédés par une autre foule dont la faim hâte les pas.
Ils racontent comment ils ont trouvé le fond de chaque ravin rempli de casques, de schakos, de coffres enfoncés, d'habillemens épars, de voitures et de canons, les uns renversés, les autres encore attelés de chevaux abattus, expirans et à demi dévorés.
Comment vers Korythnia, à la fin de leur première journée, une violente détonation, et sur leurs têtes, le sifflement de plusieurs boulets leur ont fait croire au commencement d'un combat. Cette décharge partait devant et tout près d'eux, sur la route même, et pourtant ils n'apercevaient point d'ennemis. Ricard et sa division se sont avancés pour les découvrir; mais ils n'ont trouvé, dans un pli de la route, que deux batteries françaises abandonnées avec leurs munitions, et dans les champs voisins, une bande de misérables Cosaques, fuyant effrayés de l'audace qu'ils avaient eue d'y mettre le feu, et du bruit qu'ils avaient fait.