Histoire De Napoleon Et De La Grande Armee Pendant L Annee
Chapter 13
Mais le vice-roi et les restes de ses divisions ne paraissaient pas. Une plus longue résistance devenait impossible. Les sommations de mettre bas les armés se multipliaient. Pendant ces courtes suspensions, on entendait le canon gronder au loin devant et derrière soi. Ainsi «toute l'armée était attaquée à la fois, et de Smolensk à Krasnoé ce n'était qu'une bataille! Si l'on voulait du secours, il n'y en avait donc pas à attendre; il fallait l'aller chercher: mais de quel côté? Vers Krasnoé cela était impossible; on en était trop loin; tout portait à croire qu'on s'y battait. Il faudrait d'ailleurs se remettre en retraite; et ces Russes de Miloradowitch, qui de leurs rangs criaient de mettre bas les armes, on en était trop près pour oser leur tourner le dos. Il valait donc bien mieux, puisqu'on regardait Smolensk, puisque le prince Eugène était de ce côté, se serrer en une seule masse, bien lier tous ses mouvemens, et, marchant tête baissée, rentrer en Russie au travers de ces Russes, rejoindre le vice-roi, puis tous ensemble revenir, renverser Miloradowitch, et gagner enfin Krasnoé.»
À cette proposition de leur chef, on répondit par un cri d'assentiment unanime. Aussitôt la colonne serrée en masse se précipita au travers de dix mille fusils et canons ennemis; et d'abord ces Russes, saisis d'étonnement, s'ouvrent et laissent ce petit nombre de guerriers presque désarmés s'avancer jusqu'au milieu d'eux. Puis, quand ils comprennent leur résolution, soit admiration ou pitié, des deux côtés de la route que bordent les bataillons ennemis, ils crient aux nôtres de s'arrêter, ils les prient, ils les conjurent de se rendre; mais on ne leur répond que par une marche décidée, un silence farouche et la pointe des armes. Alors tous les feux russes éclatent à la fois, à bout portant, et la moitié de la colonne héroïque tombe blessée ou morte.
Le reste continua sans qu'un seul quittât le gros de sa troupe, qu'aucun Moskovite n'osa approcher. Peu de ces infortunés revirent le vice-roi et leurs divisions qui s'avançaient. Alors seulement, ils se désunirent. Ils coururent pour se jeter dans ces faibles rangs, qui s'ouvrirent pour les recevoir et les protéger.
Depuis une heure, le canon des Russes les éclaircissait. En même temps qu'une moitié de leurs forces avait poursuivi Guilleminot, et l'avait contraint de rétrograder, Miloradowitch, à la tête de l'autre moitié, avait arrêté le prince Eugène. Sa droite était appuyée à un bois que protégeaient des hauteurs toutes garnies de canons; sa gauche touchait à la grande route, mais plus en arrière, timidement, et en se refusant. Cette disposition avait dicté celle d'Eugène. La colonne royale, à mesure qu'elle était arrivée, s'était déployée à droite de cette route, sa droite plus en avant que sa gauche. Le prince mettait ainsi obliquement, entre lui et l'ennemi, le grand chemin qu'on se disputait. Chacune des deux armées l'occupait par sa gauche.
Les Russes, placés dans une position si offensive, s'y défendaient; leurs boulets seuls attaquaient Eugène. Une canonnade, foudroyante de leur côté, et presque nulle du nôtre, était engagée. Eugène, fatigué de leurs feux, se décide. Il appelle la 14e division française, la dispose à gauche du grand chemin, lui montre la hauteur boisée où s'appuie l'ennemi, et qui fait sa principale force: c'est le point décisif, le noeud de l'action, et pour faire tomber le reste, il faut l'enlever. Il ne l'espérait pas; mais cet effort fixerait de ce côté l'attention et les forces de l'ennemi, la droite de la grande route pourrait rester libre, et l'on essaierait d'en profiter.
Trois cents soldats, formés en trois troupes, furent les seuls qu'on put décider à monter à cet assaut. On vit ces hommes dévoués s'avancer résolument contre des milliers d'ennemis, sur une position formidable. Une batterie de la garde italienne s'avança pour les protéger, mais d'abord les batteries russes la brisèrent, et leur cavalerie s'en empara.
Cependant, les trois cents Français, que déchire la mitraille, persévèrent, et déjà ils atteignaient la position ennemie, quand soudain, des deux côtés du bois, débouchent au galop deux masses de cavalerie qui fondent sur eux, les écrasent et les massacrent. Tous périrent, emportant avec eux tout ce qui restait de discipline et de courage dans leur division.
Ce fut alors que reparut le général Guilleminot. Dans une position si critique, que le prince Eugène, avec quatre milliers d'hommes, affaiblis, restes de plus de quarante-deux mille, n'ait point désespéré, qu'il ait encore montré une contenance audacieuse, on le conçoit de ce chef; mais que la vue de notre désastre et l'ardeur du succès n'aient inspiré aux Russes que des efforts indécis, et qu'enfin ils aient laissé la nuit terminer le combat, c'est ce qui fait encore aujourd'hui le sujet de notre étonnement. La victoire était si nouvelle pour eux, que, la tenant dans leurs mains, ils ne surent point en profiter: ils remirent au lendemain pour achever.
Mais le vice-roi s'apercevait que la plupart de ces Moskovites, attirés par ses démonstrations, s'étaient portés à la gauche de la route, et il attendait que la nuit, cette alliée du plus faible, eût enchaîné tous leurs mouvemens. Alors, laissant des feux de ce côté, pour tromper l'ennemi, il s'en écarte, et, tout au travers des champs, il tourne, il dépasse en silence la gauche de la position de Miloradowitch, pendant que, trop sûr de son succès, ce général y rêvait à la gloire de recevoir, le lendemain, l'épée du fils de Napoléon.
Au milieu de cette marche hasardeuse, il y eut un moment terrible. Dans l'instant le plus critique, quand ces hommes, restes de tant de combats, s'écoulaient, en retenant leur haleine et le bruit de leurs pas, le long de l'armée russe; quand tout pour eux dépendait d'un regard ou d'un cri d'alarme, tout-à-coup la lune, sortant brillante d'un nuage épais, vint éclairer leurs mouvemens. En même temps, une voix russe éclate, leur crie d'arrêter, et leur demande qui ils sont? Ils se crurent perdus! mais Klisky, un Polonais, court à ce Russe, et, lui parlant dans sa langue, sans se troubler: «Tais-toi, malheureux! lui dit-il à voix basse. Ne vois-tu pas que nous sommes du corps d'Ouwarof, et que nous allons en expédition secrète?» Le Russe trompé se tut.
Mais des Cosaques accouraient à tous momens, sur les flancs de la colonne, comme pour la reconnaître. Puis ils retournaient au gros de leur troupe. Plusieurs fois leurs escadrons s'avancèrent comme pour charger; mais ils s'en tinrent toujours là, soit incertitude sur ce qu'ils voyaient, car on les trompa encore, soit prudence, car on s'arrêta souvent en leur montrant un front déterminé.
Enfin, après deux heures d'une marche cruelle, on rejoignit la grande route; et le vice-roi était déjà dans Krasnoé, quand le 17 novembre Miloradowitch, descendant de ses hauteurs pour le saisir, ne trouvait plus sur le champ de bataille que des traîneurs qu'aucun effort n'avait pu déterminer, la veille, à quitter leurs feux.
CHAPITRE V.
DE son côté, l'empereur, pendant toute la journée précédente, avait attendu le vice-roi. Le bruit de son combat l'avait ému. Un effort rétrograde pour percer jusqu'à lui avait été inutile; et la nuit, arrivant sans ce prince, avait augmenté l'inquiétude de son père adoptif. «Eugène et l'armée d'Italie, et ce long jour d'une attente à tous momens trompée, avaient-ils donc fini à la fois?» Un seul espoir restait à Napoléon: c'est que le vice-roi, repoussé sur Smolensk, s'y serait réuni à Davoust et à Ney, et que, le lendemain, tous les trois ensemble tenteraient un effort décisif.
Dans son anxiété, l'empereur rassemble les maréchaux qui lui restent. C'étaient Berthier, Bessières, Mortier, Lefebvre: eux sont sauvés; ils ont franchi l'obstacle; la Lithuanie leur est ouverte; ils n'ont qu'à continuer leur retraite; mais abandonneront-ils leurs compagnons au milieu de l'armée russe? non sans doute; et ils se décident à rentrer dans cette Russie, pour les en sauver ou pour y succomber avec eux.
Cette détermination prise, Napoléon en prépara froidement les dispositions. De grands mouvemens qui se manifestaient autour de lui ne l'ébranlèrent point. Ils lui montraient Kutusof s'avançant pour l'envelopper et le saisir lui-même dans Krasnoé. Déjà même, dès la nuit précédente, celle du 15 au 16, il avait appris qu'Ojarowski, avec une avant-garde d'infanterie russe, l'avait dépassé, et qu'elle s'était établie à Maliewo, dans un village en arrière de sa gauche.
Le malheur l'irritant au lieu de l'abattre, il avait appelé Rapp, et s'était écrié «qu'il fallait partir sur-le-champ, et, tout au travers de l'obscurité, courir attaquer cette infanterie à la baïonnette; que c'était la première fois qu'elle montrait tant d'audace, et qu'il voulait l'en faire repentir, de manière à ce qu'elle n'osât plus approcher de si près de son quartier-général.» Puis, rappelant aussitôt son aide-de-camp, «mais non, avait-il repris. Que Roguet et sa division marchent seuls! Toi, reste: je ne veux pas que tu sois tué ici; j'aurai besoin de toi dans Dantzick.»
Rapp, en allant porter cet ordre à Roguet, s'étonna de ce que son chef, entouré de quatre-vingt mille ennemis qu'il allait attaquer le lendemain avec neuf mille hommes, doutât assez peu de son salut pour songer à ce qu'il aurait à faire à Dantzick, dans une ville dont l'hiver, deux autres armées ennemies, la famine et cent quatre-vingts lieues le séparaient.
L'attaque nocturne de Chirkowa et Maliewo réussit. Roguet jugea de la position des ennemis par la direction de leurs feux; ils occupaient deux villages liés par un plateau que défendait un ravin. Ce général dispose sa troupe en trois colonnes d'attaque: celles de droite et de gauche s'approcheront sans bruit et le plus près possible de l'ennemi; puis, au signal de charge, que lui-même va leur donner du centre, elles se précipiteront sur les Russes, sans tirer, et à coups de baïonnettes.
Aussitôt les deux ailes de la jeune garde engagèrent le combat. Pendant que les Russes, surpris et ne sachant où se défendre, flottaient de leur droite à leur gauche, Roguet avec sa colonne se rua brusquement sur leur centre et au milieu de leur camp, où il entra pêle-mêle avec eux. Ceux-ci, divisés et en désordre, n'eurent que le temps de jeter la plupart de leurs grosses et petites armes dans un lac voisin, et de mettre le feu à leurs abris; mais ces flammes, au lieu de les préserver, ne firent qu'éclairer leur destruction.
Ce choc arrêta pendant vingt-quatre heures le mouvement de l'armée russe, il donna à l'empereur la possibilité de séjourner à Krasnoé, et au prince Eugène de l'y rejoindre pendant la nuit suivante. Napoléon reçut ce prince avec une joie vive; mais bientôt il retomba dans une inquiétude d'autant plus grande pour Ney et Davoust.
Autour de nous, le camp des Russes offrait un spectacle semblable à ceux de Vinkowo, de Malo-Iaroslavetz et de Viazma. Chaque soir, auprès de la tente du général, les reliques des saints moskovites, environnées d'un nombre infini de cierges, étaient exposées à l'adoration des soldats. Pendant que, suivant leur usage, chacun d'eux témoignait sa dévotion par une suite de signes de croix et de génuflexions mille fois répétées, des prêtres fanatisaient ces recrues par des exhortations qui paraîtraient ridicules et barbares à nos peuples civilisés.
Toutefois, malgré la puissance de ces moyens, le nombre des Russes et notre faiblesse, pendant qu'Eugène s'était brisé contre Miloradowitch, Kutusof, à deux lieues de ce combat, était resté immobile. Dans la unit suivante, Beningsen, qu'échauffait l'ardent Vilson, excita vainement le vieillard russe. Lui, se faisant des vertus des défauts de son âge, sa lenteur, son étrange circonspection, il les appelait sagesse, humanité, prudence; voulant finir comme il avait commencé. Car si l'on peut comparer les petits objets aux grands, sa renommée avait un principe tout opposé à celle de Napoléon, la fortune ayant fait l'un, et l'autre ayant fait sa fortune.
Il se vantait «de n'avancer qu'à petites journées; de faire reposer ses soldats tous les trois jours: il rougirait, il s'arrêterait aussitôt si le pain ou l'eau-de-vie leur manquait un seul instant.» Puis, s'applaudissant, il prétendait que depuis Viazma il escortait l'armée française, sa prisonnière; la châtiant dès qu'elle voulait s'arrêter ou s'éloigner de la grande route; qu'il était inutile de se compromettre avec des captifs; que des Cosaques, une avant-garde et une armée de canons suffisaient pour les achever et les faire passer successivement sous le joug; qu'en cela, Napoléon le secondait admirablement. Pourquoi vouloir acheter à la fortune ce qu'elle donnait si généreusement! Le terme de la destinée de Napoléon n'était-il pas irrévocablement marqué? C'était dans les marais de la Bérézina que s'éteindrait ce météore, que s'affaisserait le colosse, au milieu de Witgenstein, de Tchitchakof et de lui, en présence de toutes les armées russes. Lui, le leur aurait livré affaibli, désarmé, mourant; c'était assez pour sa gloire.»
À ces discours, l'officier anglais, toujours plus actif et plus acharné, ne répondait qu'en suppliant le feld-maréchal «de sortir quelques instans de son quartier-général, de s'avancer sur les hauteurs: là, il verrait que le dernier moment de Napoléon était venu. Lui laissera-t-il dépasser cette frontière de la vieille Russie, qui réclame cette grande victime? Il n'y a plus qu'à frapper; qu'il ordonne, une charge suffira, et dans deux heures la face de l'Europe sera changée!»
Puis, s'échauffant de la froideur avec laquelle Kutusof l'écoute, Vilson le menace pour la troisième fois de l'indignation universelle. «Déjà, dans son armée, à la vue de cette colonne traînante, mutilée, mourante, qui lui échappe, on entend les Cosaques s'écrier, que c'est une honte de laisser ces squelettes sortir ainsi de leur tombeau!» Mais Kutusof, que la vieillesse, ce malheur sans espoir, avait rendu indifférent, s'irrita des efforts qu'on faisait pour l'émouvoir, et, par une réponse courte et violente, il ferma la bouche à l'Anglais indigné.
On assure que le rapport d'un espion lui avait dépeint Krasnoé rempli d'une masse énorme de garde impériale, et que le vieux maréchal craignit de compromettre contre elle sa réputation. Mais le spectacle de notre détresse enhardit Beningsen: ce chef d'état-major décida Strogonof, Gallitzin et Miloradowitch, plus de cinquante-mille Russes avec cent pièces de canon, à oser à la pointe du jour attaquer, malgré Kutusof, quatorze mille Français et Italiens affamés, affaiblis et à demi gelés.
C'était là le danger dont Napoléon comprenait toute l'imminence. Il pouvait s'y soustraire; le jour n'était point encore venu. Il était libre d'éviter ce funeste combat, de gagner rapidement, avec Eugène et sa garde, Orcha et Borizof: là, il se rallierait aux trente mille Français de Victor et d'Oudinot, à Dombrowski, à Regnier, à Schwartzenberg, à tous ses dépôts, et il pourrait encore, l'année suivante, reparaître redoutable.
Le 17, avant le jour, il envoie ses ordres, il s'arme, il sort, et lui-même à pied, à la tête de sa vieille garde, il la met en mouvement. Mais ce n'est point vers la Pologne, son alliée, qu'il marche, ni vers cette France où il se retrouverait encore le chef d'une dynastie naissante et l'empereur de l'occident. Il a dit, en saisissant son épée: «J'ai assez fait l'empereur, il est temps que je fasse le général.» Et c'est au milieu de quatre-vingt mille ennemis qu'il retourne, qu'il s'enfonce pour attirer sur lui tous leurs efforts, pour les détourner de Davoust et de Ney, et arracher ces deux chefs du sein de cette Russie qui s'était refermée sur eux.
Le jour parut alors, montrant d'un côté les bataillons et les batteries russes qui, de trois côtés, devant, à droite et derrière nous, bordaient l'horizon, et de l'autre Napoléon et ses six mille gardes s'avançant d'un pas ferme, et s'allant placer au milieu de cette terrible enceinte. En même temps Mortier, à quelques pas devant son empereur, développe en face de toute la grande-armée russe les cinq mille hommes qui lui restent.
Leur but était de défendre le flanc droit de la grande route, depuis Krasnoé jusqu'au grand ravin, dans la direction de Stachowa. Un bataillon des chasseurs de la vieille garde, placé en carré comme un fort, auprès du grand chemin, servit d'appui à la gauche de nos jeunes soldats. À leur droite, dans les plaines de neige qui environnent Krasnoé, les restes de la cavalerie de la garde, quelques canons, et les quatre cents chevaux de Latour-Maubourg, car depuis Smolensk le froid lui en avait tué ou dispersé cinq cents, tinrent la place des bataillons et des batteries qui manquaient à l'armée française.
Claparède resta dans Krasnoé; il y défendit, avec quelques soldats, les blessés, les bagages et la retraite. Le prince Eugène continua à se retirer vers Liady. Son combat de la veille et sa marche nocturne avaient achevé son corps d'armée: ses divisions avaient encore quelque ensemble, mais pour se traîner, pour mourir, et non pour combattre.
Cependant, Roguet avait été rappelé de Maliewo sur le champ de bataille. L'ennemi poussait des colonnes au travers de ce village, et s'étendait de plus en plus au-delà de notre droite pour nous environner. La bataille s'engage alors! Mais quelle bataille? Il n'y avait plus là pour l'empereur d'illuminations soudaines, d'inspirations subites, d'éclairs, ni rien de ces grands coups si imprévus par leur hardiesse, qui ravissent la fortune, arrachent la victoire, et dont il avait tant de fois décontenancé, étourdi, écrasé ses ennemis: tous leurs pas étaient libres, tous les nôtres enchaînés, et ce génie de l'attaque était réduit à se défendre.
Aussi est-ce là qu'on a bien vu que la renommée n'est point une ombre vaine, que c'est une force réelle et doublement puissante par l'inflexible fierté qu'elle porte à ses favoris, et par les timides précautions qu'elle suggère à ceux qui osent l'attaquer. Les Russes n'avaient qu'à marcher en avant, sans manoeuvres, sans feux même; leur masse suffisait, ils en eussent écrasé Napoléon et sa faible troupe: mais ils n'osèrent l'aborder! L'aspect du conquérant de l'Égypte et de l'Europe leur imposa. Les pyramides, Marengo, Austerlitz, Friedland, une armée de victoires, semblèrent s'élever entre lui et tous ces Russes: on eût pu croire que, pour ces peuples soumis et superstitieux, une renommée si extraordinaire avait quelque chose de surnaturel; qu'ils la jugeaient hors de leur portée, et qu'ils croyaient ne devoir l'attaquer et ne pouvoir l'atteindre que de loin; qu'enfin, contre cette vieille garde, contre cette forteresse vivante, contre cette colonne de granit, comme son chef l'avait appelée, les hommes étaient impuissans, et que des canons pouvaient seuls la démolir.
Ils firent des brèches larges et profondes dans les rangs de Roguet et de la jeune garde, mais ils tuèrent sans vaincre. Ces soldats nouveaux, dont la moitié n'avait point encore combattu, reçurent la mort pendant trois heures, sans reculer d'un pas, sans faire un mouvement pour l'éviter, et sans pouvoir la rendre, leurs canons ayant été brisés, et les Russes se tenant hors de portée de leurs fusils.
Mais chaque instant renforçait l'ennemi et affaiblissait Napoléon. Le bruit du canon et Claparède l'avertissaient qu'en arrière de lui et de Krasnoé, Beningsen se rendait maître de la route de Liady et de sa retraite. L'est, le sud, l'ouest, étincelaient de feux ennemis; on ne respirait que d'un seul côté, qui restait encore libre, celui du nord et du Dnieper, vers une éminence, au pied de laquelle étaient le grand chemin et l'empereur. On crut alors s'apercevoir qu'elle se couvrait de canons. Ils étaient là sur la tête de Napoléon; ils l'auraient écrasé à bout portant. On l'en avertit; il y jeta un instant les yeux, et dit ces seuls mots: «Eh bien, qu'un bataillon de mes chasseurs s'en empare!» Puis aussitôt, sans s'en occuper davantage, ses regards et son attention se retournèrent vers le péril de Mortier.
Alors enfin parut Davoust au travers d'un nuage de Cosaques, qu'il dissipait en marchant précipitamment. À la vue de Krasnoé, les troupes de ce maréchal se débandèrent, et coururent à travers champs, pour dépasser la droite de la ligne ennemie, par-derrière laquelle elles arrivaient. Davoust et ses généraux ne purent les rallier qu'à Krasnoé.
Le premier corps était sauvé, mais on apprenait en même temps que notre arrière-garde ne pouvait plus se défendre dans Krasnoé; que Ney était peut-être encore dans Smolensk, et qu'il fallait renoncer à l'attendre. Pourtant Napoléon hésitait: il ne pouvait se résoudre à ce grand sacrifice.
Mais enfin, comme tout allait périr, il se décide; il appelle Mortier, et, lui serrant la main avec douleur, il lui dit «qu'il n'a plus un instant à perdre; que l'ennemi le déborde de toutes parts; que déjà Kutusof peut atteindre Liady, Orcha même, et le dernier repli du Borysthène avant lui: il va donc s'y porter rapidement avec sa vieille garde, pour occuper ce passage. Davoust relèvera Mortier; mais tous deux doivent s'efforcer de tenir dans Krasnoé jusqu'à la nuit, après quoi ils viendront le rejoindre.» Alors, le coeur plein du malheur de Ney et du désespoir de l'abandonner, il s'éloigne lentement du champ de bataille, traverse Krasnoé, où il s'arrête encore, et se fait ensuite jour jusqu'à Liady.
Mortier voulut obéir, mais les Hollandais de la garde perdaient en ce moment, avec un tiers des leurs, un poste important qu'ils défendaient, et l'ennemi avait couvert aussitôt d'artillerie cette position qu'il venait de nous enlever. Roguet, se sentant écrasé de ses feux, crut pouvoir les éteindre. Un régiment qu'il poussa contre la batterie russe fut repoussé. Un second, le 1er de voltigeurs, parvint jusqu'au milieu des Russes. Deux charges de cavalerie ne l'ébranlèrent point. Il s'avançait encore, lorsque, tout déchiré par la mitraille, une troisième charge l'acheva. Roguet n'en put sauver que cinquante soldats et onze officiers.
Ce général avait perdu la moitié des siens. Il était deux heures, et pourtant il étonnait encore les Russes par une contenance inébranlable, lorsqu'enfin, s'enhardissant du départ de l'empereur, ceux-ci devinrent si pressans, que la jeune garde serrée de trop près, ne put bientôt plus ni tenir, ni reculer.
Heureusement, quelques pelotons que rallia Davoust, et l'apparition d'une autre troupe de ses traîneurs, attirèrent l'attention des Russes. Mortier en profite. Il ordonne aux trois mille hommes qui lui restent, de se retirer pas à pas devant ces cinquante mille ennemis. «L'entendez-vous, soldats? s'écrie le général Laborde, le maréchal ordonne le pas ordinaire! au pas ordinaire, soldats!» Et cette brave et malheureuse troupe, entraînant quelques-uns de ses blessés sous une grêle de balles et de mitraille, se retire lentement sur ce champ de carnage, comme sur un champ de manoeuvre.
CHAPITRE VI.
QUAND Mortier eut mis Krasnoé entre lui et Beningsen, il fut sauvé. L'ennemi ne coupait l'intervalle de cette ville à Liady que par le feu de ses batteries, qui bordaient le côté gauche de la grande route. Colbert et Latour-Maubourg les continrent sur leurs hauteurs. Au milieu de cette marche, un accident bizarre fut remarqué. Un obus entra dans le corps d'un cheval, il y éclata, et le mit en pièces sans blesser son cavalier, qui tomba débout, et continua.
Cependant, l'empereur s'était arrêté à Lyadi, à quatre lieues du champ de bataille. La nuit venue, il apprend que Mortier, qu'il croit derrière lui, l'a dépassé. Il s'attriste, s'inquiète, le fait venir, et d'une voix émue, il lui dit «que sans doute il s'est battu glorieusement; qu'il a bien souffert. Mais pourquoi met-il son empereur entre lui et l'ennemi? pourquoi l'expose-t-il à être enlevé?»