Histoire De Napoleon Et De La Grande Armee Pendant L Annee

Chapter 11

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Ces infortunés se répandent dans les rues, n'ayant plus d'espoir que le pillage. Mais par-tout des chevaux disséqués jusqu'aux os leur annoncent la famine: par-tout les portes et les fenêtres des maisons, brisées et arrachées, ont servi à alimenter les bivouacs: ils n'y trouvent point d'asiles. Point de quartiers d'hiver préparés, point de bois; les malades, les blessés restent dans les rues, sur les charrettes qui les ont apportés. C'est encore, c'est toujours la fatale grande route passant au travers d'un vain nom; c'est un nouveau bivouac dans de trompeuses ruines, plus froides encore que les forêts qu'ils viennent de quitter.

Alors seulement ces hommes débandés cherchent leurs drapeaux; ils les rejoignent momentanément pour y trouver des vivres; mais tout le pain qu'on avait pu confectionner venait d'être distribué: il n'y avait plus de biscuit, point de viande. On leur délivra de la farine de seigle, des légumes secs et de l'eau-de-vie. Il fallut des efforts inouis pour empêcher les détachemens des différens corps de s'entre-tuer aux portes des magasins; puis, quand après de longues formalités ces misérables vivres étaient délivrés, les soldats refusaient de les porter à leurs régimens, ils se jetaient sur les sacs, en arrachaient quelques livres de farine, et s'allaient cacher pour les dévorer. Il en fut de même pour l'eau-de-vie. Le lendemain on trouva les maisons pleines des cadavres de ces infortunés.

Enfin, cette funeste Smolensk, que l'armée avait crue le terme de ses souffrances, n'en marquait que les commencemens. Une immensité de douleurs se déroulait devant nous; il fallait marcher encore quarante jours sous ce joug de fer. Les uns, déjà surchargés des maux présens, s'anéantirent et succombèrent devant cet effrayant avenir. Quelques autres se révoltèrent contre leur destinée; ils ne comptèrent plus que sur eux-mêmes, et résolurent de vivre à quelque prix que ce fût.

Dès lors, suivant qu'ils se trouvèrent les plus forts ou les plus faibles, ils arrachèrent violemment ou dérobèrent à leurs compagnons mourans leurs subsistances, leurs vêtemens, et même l'or dont ils avaient rempli leurs sacs au lieu de vivres. Puis, ces misérables, que le désespoir avait conduits au brigandage, jetaient leurs armes pour sauver leur infâme butin, profitant d'une position commune, d'un nom obscur, d'un uniforme devenu méconnaissable et de la nuit, enfin de tous les genres d'obscurités, toutes favorables à la lâcheté et au crime. Si des écrits, déjà publiés, n'avaient pas exagéré ces horreurs, je me serais tu sur des détails si dégoûtans; car ces atrocités furent rares, et l'on fit justice des plus coupables.

L'empereur arriva, le 9 novembre, au milieu de cette scène de désolation. Il s'enferma dans l'une des maisons de la place neuve, et n'en sortit, le 14, que pour continuer sa retraite. Il comptait sur quinze jours de vivres et de fourrages pour une armée de cent mille hommes; il ne s'en trouvait pas la moitié en farine, riz et eau-de-vie. La viande manquait. On entendit ses cris de fureur contre l'un des hommes chargés de cet approvisionnement. Le munitionnaire n'obtint la vie qu'en se traînant long-temps sur ses genoux aux pieds de Napoléon. Peut-être les raisons qu'il donna firent-elles plus pour lui que ses supplications.

«Quand il arriva, dit-il, les bandes de traîneurs qu'en s'avançant l'armée laissa derrière elle, avaient comme enveloppé Smolensk de terreur et de destruction. On y mourait de faim comme sur la route. Lorsqu'un peu d'ordre avait été rétabli, les Juifs seuls s'étaient d'abord offerts pour fournir les vivres qui manquaient. De plus nobles motifs avaient ensuite attiré les secours de quelques seigneurs lithuaniens. Enfin la tête des longs convois de vivres, rassemblés en Allemagne, avait paru. C'étaient les voitures comtoises; elles seules avaient traversé les sables lithuaniens, encore n'avaient-elles apporté que deux cents quintaux de farine et de riz: plusieurs centaines de boeufs allemands et italiens étaient aussi arrivés avec elles.

Cependant, l'entassement des cadavres dans les maisons, les cours et les jardins, et leurs exhalaisons morbifiques, empestaient l'air. Les morts tuaient les vivans. Les employés, comme beaucoup de militaires, avaient été atteints: les uns étaient devenus comme imbéciles; ils pleuraient, ou fixaient la terre d'un oeil hagard et opiniâtre. Il y en avait eu dont les cheveux s'étaient roidis, dressés et tordus en cordes; puis, au milieu d'un torrent de blasphèmes, d'une horrible convulsion, ou d'un rire encore plus affreux, ils étaient tombés morts.

En même temps, il avait fallu promptement abattre le plus grand nombre des boeufs amenés d'Allemagne et d'Italie. Ces animaux ne voulaient plus ni marcher, ni manger. Leurs yeux, renfoncés dans leur orbite, étaient mornes et sans mouvement. On les tuait sans qu'ils cherchassent à éviter le coup. D'autres malheurs sont arrivés: plusieurs convois ont été interceptés, des magasins pris; un parc de huit cents boeufs vient d'être enlevé à Krasnoé.»

Cet homme ajouta, «qu'il fallait aussi avoir égard à la grande quantité de détachemens qui avaient passé dans Smolensk, au séjour qu'y avaient fait le maréchal Victor, vingt-huit mille hommes, et environ quinze mille malades, à la multitude des postes et des maraudeurs, que l'insurrection et l'approche de l'ennemi avaient rejetés dans la ville. Tous avaient vécu sur les magasins; il avait fallu délivrer près de soixante mille rations par jour; enfin on avait poussé des vivres et des troupeaux vers Moskou, jusqu'à Mojaïsk, vers Kalougha, jusqu'à Elnia.»

Plusieurs de ces allégations étaient fondées. D'autres magasins étaient encore échelonnés depuis Smolensk jusqu'à Minsk et Wilna. Ces deux villes étaient, bien plus encore que Smolensk, des centres d'approvisionnement, dont les places de la Vistule formaient la première ligne. La totalité des vivres distribués dans cette étendue, était incommensurable, les efforts pour les y transporter, gigantesques, et le résultat presque nul. Ils étaient insuffisans dans cette immensité.

Ainsi, les grandes expéditions s'écrasent sous leur propre poids. Les bornes humaines avaient été dépassées: le génie de Napoléon, en voulant s'élever au-dessus du temps, du climat et des distances, s'était comme perdu dans l'espace; quelque grande que fût sa mesure, il avait été au-delà.

Au reste, il s'emportait par besoin. Il ne s'était point fait illusion sur ce dénuement. Alexandre seul l'avait trompé. Accoutumé à triompher de tout par la terreur de son nom, et par l'étonnement qu'inspirait son audace, son armée, lui, sa fortune, il avait tout mis au hasard d'un premier mouvement d'Alexandre. C'était toujours le même homme de l'Égypte, de Marengo, d'Ulm, d'Eslingen; c'était Fernand Cortez; c'était le Macédonien brûlant ses vaisseaux, et sur-tout voulant, malgré ses soldats, s'enfoncer encore dans l'Asie inconnue; c'était enfin César, risquant sur une barque toute sa fortune.

LIVRE DIXIÈME.

CHAPITRE I.

CEPENDANT, la surprise de Vinkowo, cette attaque inopinée de Kutusof devant Moskou, n'avait été qu'une étincelle d'un grand incendie. Au même jour, à la même heure, toute la Russie avait repris l'offensive. Le plan général des Russes s'était tout-à-coup développé. L'aspect de la carte devenait effrayant.

Le 1er octobre, à l'instant même où le canon de Kutusof avait détruit les illusions de gloire et de paix de Napoléon, Witgenstein, à cent lieues derrière sa gauche, s'était précipité sur Polotsk; Tchitchakof, derrière sa droite, à deux cents lieues plus loin, avait profité de sa supériorité sur Schwartzenberg; et tous deux, l'un descendant du nord, l'autre s'élevant du sud, s'étaient efforcés de se rejoindre vers Borizof. C'était le passage le plus difficile de notre retraite, et déjà ces deux armées ennemies y touchaient, quand douze marches, l'hiver, la famine et la grande armée russe en séparaient encore Napoléon.

Dans Smolensk, on ne faisait que soupçonner le danger de Minsk; mais des officiers, présens à la perte de Polotsk, en racontaient les détails: on se pressait autour d'eux.

Depuis, le combat du 18 août, celui qui fit Saint-Cyr maréchal, ce général était resté sur la rive russe de la Düna, maître de Polotsk et d'un camp retranché en avant de ses murs. Ce camp montrait avec quelle facilité toute l'armée eût pu hiverner sur les frontières lithuaniennes. Ses barraques, construites par nos soldats, étaient plus spacieuses que les maisons des paysans russes, et aussi chaudes; c'étaient de beaux villages militaires bien retranchés et à l'abri de l'hiver comme de l'ennemi.

Depuis deux mois, les deux armées ne s'étaient fait qu'une guerre de partisans. Son but, pour les Français, était de s'étendre dans le pays, pour y chercher des vivres; celui des Russes de les leur arracher. Cette petite guerre avait été tout à l'avantage des Russes, les nôtres ignorant le pays, sa langue, jusqu'aux noms des lieux où ils s'aventuraient, enfin étant sans cesse trahis par les habitans et même par leurs guides.

Ces échecs, la faim et les maladies avaient diminué de moitié les forces de Saint-Cyr, tandis que des recrues avaient doublé celles de Witgenstein. Vers le milieu d'octobre, l'armée russe, sur ce point, montait à cinquante-deux mille hommes, et la nôtre à dix-sept mille. Dans ce nombre il faut comprendre le 6e corps, ou les Bavarois, réduits de vingt-deux mille hommes à dix-huit cents, et deux mille cavaliers alors absens. Saint-Cyr, sans fourrages, et inquiet des tentatives de l'ennemi sur ses flancs, venait de les envoyer au loin, remonter et descendre la rive gauche du fleuve, pour les faire vivre, et se faire éclairer par eux.

Car Saint-Cyr craignait d'être tourné à droite par Witgenstein, et à gauche par Steinheil, qui s'avançait à la tête de deux divisions de l'armée de Finlande, récemment arrivées à Riga. Il existe une lettre pressante de ce maréchal à Macdonald: il lui demandait de s'opposer à la marche de ces Russes qui avaient à défiler devant son armée, et de lui envoyer un renfort de quinze mille hommes, ou, s'il ne voulait rien détacher, de venir lui-même, avec ce secours, prendre son commandement. Dans cette même lettre, il soumettait encore à Macdonald toutes ses combinaisons d'attaque ou de défense. Mais Macdonald ne crut pas devoir faire sans ordre un si grand mouvement. Il se défiait d'Yorck, qu'il soupçonnait peut-être d'avoir voulu livrer aux Russes son parc de siège. Il répondit qu'il devait, avant tout, songer à le défendre, et demeura immobile.

Dans cette situation, les Russes s'enhardissaient chaque jour de plus en plus; enfin, le 17 octobre, les avant-postes de Saint-Cyr furent repoussés sur son camp, et Witgenstein s'empara de tous les débouchés des bois qui environnent Polotsk. Il nous menaçait d'une bataille qu'il ne croyait pas qu'on osât accepter.

Le maréchal français, sans instruction de son empereur, s'était décidé trop tard à se retrancher. Ses ouvrages n'étaient ébauchés qu'autant qu'il le fallait, non pour couvrir leurs défenseurs, mais pour leur marquer la place sur laquelle ils devaients opiniâtrer. Leur gauche, appuyée à la Düna, et défendue par des batteries placées sur la rive gauche du fleuve, était la plus forte. Leur droite était faible. La Polota, affluent de la Düna, les séparait.

Witgenstein fit menacer le côté le moins accessible par Yacthwil; et lui-même, le 18, il se présenta contre l'autre, d'abord avec quelque témérité, car deux escadrons français, les seuls que Saint-Cyr eût gardés, renversèrent sa tête de colonne, prirent son artillerie, et le saisirent, dit-on, lui-même, mais sans le reconnaître; de sorte qu'ils abandonnèrent ce général en chef, comme une prise insignifiante, quand le nombre les força de reculer.

Alors les Russes, s'élançant de leurs bois, se découvrent tout entiers. Ils assaillent Saint-Cyr avec fureur. Dès les premiers feux, une de leurs balles atteignit ce maréchal. Il n'en resta pas moins au milieu des siens, ne pouvant plus se soutenir, et se faisant porter. L'acharnement de Witgenstein sur ce point dura autant que le jour. Sept fois les redoutes que défendait Maisons furent prises et reprises. Sept fois Witgenstein se crut vainqueur; enfin Saint-Cyr le découragea. Legrand et Maisons restèrent maîtres de leurs retranchemens, tous baignés du sang des Russes.

Mais, pendant qu'à droite tout paraissait gagné, à la gauche tout semblait perdu: C'étaient des Suisses et des Croates dont l'emportement était cause de ce revers. Leur émulation avait jusque-là manqué d'occasion. Trop jaloux de se montrer dignes de la grande-armée, ils furent téméraires. Placés négligemment en avant de leur position, pour y attirer Yacthwil, au lieu de lui céder un terrain préparé pour le perdre, ils se précipitèrent au-devant de ses masses, et furent écrasés par le nombre. Les canonniers français, ne pouvant tirer sur cette mêlée, devinrent inutiles, et nos alliés furent culbutés jusque dans Polotsk.

C'est alors que les batteries de la rive gauche de la Düna ont découvert l'ennemi, et qu'elles ont pu commencer leur feu, mais, au lieu de l'arrêter, elles ont précipité sa marche. Les Russes d'Yacthwil, pour éviter nos coups, se sont jetés avec plus de violence dans le ravin delà Polota, avec lequel ils allaient pénétrer dans la ville, lorsqu'enfin trois canons, placés en toute hâte contre la tête de leur colonne, et un dernier effort des Suisses, les ont repoussés. À cinq heures, tout était fini: les Russes s'étaient retirés de toutes parts, dans leurs bois, et quatorze mille hommes en avaient vaincu cinquante mille.

La nuit fut tranquille pour tous, même pour Saint-Cyr. Sa cavalerie le trompait: elle assurait qu'aucun ennemi n'avait passé la Düna, ni au-dessus, ni au-dessous de sa position; ce qui était inexact, car Steinheil et treize mille Russes avaient traversé ce fleuve à Drissa, et ils le remontaient par sa rive gauche, pour prendre en arrière le maréchal et l'enfermer dans Polotsk, entre eux, la Düna et Witgenstein.

Le jour du 19 montra celui-ci prenant les armes, et disposant toutes ses forces pour une attaque, dont il ne parut pas oser donner le signal. Toutefois, Saint-Cyr ne se méprit pas à cette apparence; il comprit que ce n'étaient pas ses faibles retranchemens qui arrêtaient un ennemi entreprenant et si nombreux, mais que, sans doute, il attendait l'effet de quelque manoeuvre, le signal d'une coopération importante, et qu'elle ne pouvait avoir lieu que sur ses derrières.

En effet, vers dix heures du matin, un aide-de-camp arrive à toute bride de l'autre côté du fleuve. Il annonce qu'une autre armée ennemie, celle de Steinheil, remonte rapidement sa rive lithuanienne; qu'elle renverse la cavalerie française. Il demande un prompt secours, sans quoi cette nouvelle armée va paraître bientôt derrière le camp et l'envelopper. En même temps, le bruit de ce combat porte la joie dans les rangs de Witgenstein, et l'effroi dans le camp des Français.

La position de ceux-ci devenait horriblement critique. Qu'on se représente ces braves gens resserrés par une force triple de la leur, sur une ville de bois, et acculés contre une grande rivière, n'ayant pour retraite qu'un pont, dont une autre armée menaçait l'issue.

Vainement alors Saint-Cyr s'affaiblit de trois régimens, dont il dérobe la marche à Witgenstein, et qu'il envoie sur l'autre rive pour arrêter Steinheil. À chaque moment le bruit du canon de celui-ci se rapproche de plus en plus de Polotsk. Déjà les batteries qui, de la rive gauche, protégeaient le camp français, se retournent et s'apprêtent contre ce nouvel ennemi. À cette vue des cris de joie ont éclaté sur toute la ligne de Witgenstein; néanmoins ce Russe est encore resté inactif. Pour commencer à son tour il ne lui a donc pas suffi d'entendre Steinheil, il a voulu le voir paraître.

Cependant, tous les généraux de Saint-Cyr, consternés, l'environnent; ils le pressent d'ordonner une retraite, qui bientôt va devenir impossible. Saint-Cyr s'y refuse; il sent que les cinquante mille Russes qui sont devant lui sous les armes, et comme en arrêt, n'attendent que son premier mouvement rétrograde pour s'élancer sur lui, et il demeure immobile, profitant de leur inconcevable stagnation, et espérant encore que la nuit enveloppera Polotsk de son ombre avant que Steinheil paraisse.

Depuis, on l'a entendu dire que jamais une plus grande anxiété n'agita son esprit. Mille fois, dans ces trois heures d'attente, on le vit consulter l'heure et regarder le soleil, comme s'il eût pu hâter sa marche.

Enfin, quand Steinheil n'était plus qu'à une demi-heure de Polotsk, quand il n'avait plus que quelques faibles efforts à faire pour paraître dans la plaine, pour atteindre le pont de cette ville, et fermer à Saint-Cyr cette seule issue par laquelle il pouvait échapper à Witgenstein, il s'arrêta. Bientôt une brume épaisse, que les Français reçurent comme une faveur du ciel, devança la nuit et déroba les trois armées à la vue l'une de l'autre.

Saint-Cyr n'attendait que cet instant. Déjà sa nombreuse artillerie traversait en silence la rivière, ses divisions allaient la suivre et dérober leur retraite, quand Legrand, soit habitude, soit regret d'abandonner à l'ennemi son camp intact, y fit mettre le feu. Les deux autres divisions crurent que c'était un signal convenu, en un instant toute la ligne fut embrasée.

Cet incendie dénonça leur mouvement: aussitôt toutes les batteries de Witgenstein ont éclaté, ses colonnes se sont précipitées, ses obus ont mis le feu à la ville; il a fallu en défendre les flammes pied à pied comme en plein jour, l'incendie éclairant le combat. Toutefois, la retraite s'est faite en bon ordre: des deux côtés elle a été sanglante; l'aigle russe n'a repris possession de Polotsk que le 20 octobre, à trois heures du matin.

Le bonheur voulut que Steinheil dormît paisiblement au bruit de ce combat, quoiqu'il pût entendre jusqu'aux hurlemens des milices russes. Il ne seconda pas plus l'attaque de Witgenstein pendant toute cette nuit, que celui-ci, pendant le jour précédent, n'avait secondé la sienne. Ce fut quand Witgenstein avait fini sur la rive droite, quand le pont de Polotsk était abattu, enfin quand Saint-Cyr tout entier sur la rive gauche, y était aussi fort que Steinheil, que ce général commença à s'ébranler. Mais de Wrede et six mille Français le surprirent dans son premier mouvement, le culbutèrent pendant plusieurs lieues dans les bois dont il voulait déboucher, et lui prirent ou tuèrent deux mille hommes.

CHAPITRE II.

CES trois journées étaient glorieuses. Witgenstein repoussé, Steinheil battu, dix mille Russes et six généraux tués ou hors de combat. Mais Saint-Cyr était blessé, l'offensive perdue, l'orgueil, la joie et l'abondance dans le camp ennemi, la tristesse et le dénuement dans le nôtre; on reculait. Il fallait un chef à l'armée; de Wrede prétendait l'être; mais les généraux français refusèrent même de se concerter avec ce Bavarois, alléguant son caractère et croyant tout accord avec lui impossible; leurs prétentions s'entre-choquaient. Saint-Cyr, quoique hors de combat, fut donc forcé de garder la direction de ces deux corps.

Alors, ce maréchal ordonna la retraite vers Smoliany, par toutes les routes qui pouvaient y conduire. Lui se tint au centre, réglant l'une sur l'autre la marche de ces différentes colonnes. C'était un système de retraite tout contraire à celui que venait de suivre Napoléon.

Le but de Saint-Cyr était de trouver plus de vivres, de marcher plus librement, avec plus d'ensemble, enfin d'éviter une confusion trop ordinaire dans les colonnes trop considérables, quand les hommes, les canons et les bagages sont entassés sur une même route. Il réussit. Dix mille Français, Suisses et Croates, ayant en queue cinquante mille Russes, se retirèrent sur quatre colonnes, lentement, sans se laisser entamer, et forçant Witgenstein et Steinheil à n'avancer, en huit jours, que de trois journées.

En reculant ainsi vers le sud, ils couvraient le flanc droit de la route d'Orcha à Borizof, par laquelle l'empereur revenait de Moskou. Une seule colonne, celle de gauche, reçut un échec. C'était celle de de Wrede et de ses quinze cents Bavarois, augmentés d'une brigade de cavalerie française, qu'il gardait malgré les ordres de Saint-Cyr. Il marchait à volonté. Son orgueil blessé ne se pliait plus à l'obéissance. Il lui en coûta tous ses bagages. Puis, sous prétexte de mieux servir la cause commune, en couvrant la ligne d'opération de Wilna à Vitepsk, que l'empereur avait abandonnée, il se sépara du deuxième corps, se retira par Klubokoë sur Vileïka, et se rendit inutile.

Le mécontentement de de Wrede datait du 19 août. Ce général pensait avoir eu une grande part à la victoire du 18, et qu'on la lui avait fait trop petite sur le rapport du lendemain. Depuis, il s'aigrit de plus en plus par ce souvenir, par ses plaintes et par les conseils d'un frère qui, dit-on, servait dans l'armée autrichienne. On ajoute aussi que, dans les derniers momens de la retraite, le général saxon Thielmann l'entraîna dans ses projets d'affranchissement de l'Allemagne.

Cette défection fut à peine sentie. Le duc de Bellune et vingt-cinq mille hommes accouraient de Smolensk. Le 31 octobre, il se réunissait à Saint-Cyr devant Smoliany, dans l'instant même où Witgenstein, ignorant cette jonction, et se fiant à sa supériorité, traversait la Lukolmlia, s'adossait imprudemment à des défilés et attaquait nos avant-postes. Il ne fallait qu'un effort simultané des deux corps français pour le détruire. Les soldats, les généraux du deuxième corps brûlaient d'ardeur. Mais quand la victoire était dans leurs coeurs, et que, la croyant devant leurs yeux, ils demandaient le signal du combat, Victor donna celui de la retraite.

On ignore si cette prudence, qu'on jugea intempestive, vint de la défiance que lui inspirait un terrain qu'il voyait pour la première fois, et des soldats qu'il n'avait pas encore éprouvés. Il se peut qu'il n'ait pas cru devoir risquer une bataille dont la perte eût, il est vrai, entraîné celle de la grande-armée et de son chef.

Après s'être replié derrière la Lukolmlia et s'y être défendu tout le jour, il profita de la nuit pour gagner Sienno. Le général russe s'apercevait alors du danger de sa position. Elle était si critique, qu'il ne profita de notre mouvement rétrograde et du découragement dont il fut suivi, que pour se retirer.

Les officiers qui nous donnèrent ces détails, ajoutèrent que, depuis ce moment, Witgenstein n'avait plus songé qu'à reprendre Vitepsk et à se défendre. Probablement, il crut trop téméraire de tourner la Bérézina par ses sources, pour se joindre à Tchitchakof; car un bruit sourd, qui déjà se répandait, nous menaçait de la marche de cette armée du midi, sur Minsk et Borizof, et de la défection de Schwartzenberg.

Ce fut à Mikalewska, le 6 novembre, dans ce jour de malheur où Napoléon venait de recevoir la nouvelle de la conjuration de Mallet, qu'il apprit la jonction du deuxième et du neuvième corps et le combat désavantageux de Czazniki. Il s'irrita, et fit dire au duc de Bellune de rejeter sur-le-champ Witgenstein derrière la Düna; que le salut de l'armée en dépendait. Il ne dissimula pas à ce maréchal qu'il arrivait à Smolensk avec une armée harassée et une cavalerie toute démontée.

Ainsi, les jours heureux étaient passés; de toutes parts arrivaient des nouvelles désastreuses. D'un côté, Polotsk, la Düna, Vitepsk perdus, et Witgenstein déjà à quatre journées de Borizof; de l'autre, vers Elnia, Baraguay-d'Hilliers culbuté. Ce général s'est laissé enlever la brigade Augereau, des magasins, et cette route d'Elnia, par laquelle Kutusof peut désormais nous prévenir à Krasnoé, comme il l'a fait à Viazma.