Histoire de Mlle Brion dite Comtesse de Launay (1754) Introduction, Essai bibliographique par Guillaume Apollinaire

Part 4

Chapter 43,930 wordsPublic domain

Manon m'ayant procuré un déguisement, je fus au bal avec elle, joliment parée: j'étais assez bien faite et j'avais un petit déshabillé de paysanne élégamment historié, qui faisait encore valoir la finesse de ma taille. Je fus beaucoup suivie par tous les agréables du bal, qui étaient désespérés de ne me pas connaître; et je puis dire que j'eus tout le plaisir du déguisement. Je sentais fort bien que, si je cédais aux sollicitations qu'on me faisait pour me démasquer, ma cour dans l'instant diminuerait. La curiosité fait faire au bal les trois quarts des démarches que l'on y fait. Je voulais jouir le plus longtemps qu'il me serait possible du plaisir de voir mes rivales humiliées par les préférences marquées que tout le monde s'empressait à me faire; nous n'avions mis personne dans le secret; Manon n'était point connue, et moi je ne l'étais pas assez pour craindre d'être devinée une première fois que je paraissais au bal.

Depuis le moment que j'y étais entrée, j'avais remarqué un masque qui s'était glissé dans la loge où Manon était assise et qui n'avait cessé de lui parler; je me doutais bien qu'ils traitaient d'affaires qui me regardaient: mes intérêts pouvaient-ils être mieux qu'entre les mains de ma chère Manon? Elle me fit bientôt signe de la rejoindre. Nous quittâmes le bal, quoiqu'il fût encore très bonne heure. Je n'eus rien de plus pressé que de lui demander si elle avait réussi: elle me répondit que je n'avais qu'à la suivre et que je serais informée de tout.

Nous trouvâmes à la porte l'inconnu que j'avais vu si longtemps lui parler; il me présenta la main pour monter dans sa voiture, Manon y entra aussi; il nous conduisit dans un appartement qu'il avait à l'hôtel d'Espagne, dans la rue de Tournon: je n'ai vu de ma vie un homme aussi tendre et aussi passionné que l'était M. D...; il était devenu amoureux fou de moi au bal, sans me connaître. Quand nous fûmes arrivés dans son appartement, il me fit bien voir combien il se trouvait heureux de me posséder: tous ses mouvements devinrent des transports; il n'y eut point d'endroit de mon corps qui n'eût part à ses caresses: tantôt je le voyais à mes pieds me jurer mille fois qu'il m'aimerait toujours; l'instant d'après, me tenant étroitement serrée dans ses bras, il me peignait toute sa tendresse, me parlait de la vivacité de son amour et m'accablait de mille baisers enflammés: trop heureux pour pouvoir l'être davantage, l'excès de sa flamme s'opposait à son bonheur. J'avais ignoré jusqu'alors que le trop d'amour fût un obstacle à la jouissance; je regardais déjà son état comme un affront fait à mes charmes, affront que les femmes, quelque philosophes qu'elles soient, ne pardonnent jamais. M. D... s'aperçut d'un petit mouvement de dépit qui m'échappa malgré moi; son amour en fut offensé. «Ma chère de Launay, me dit-il, rendez-vous plus de justice et n'insultez point au malheur du plus tendre et du plus passionné des amants, que dis-je? ce n'en est point un, puisqu'il n'est occasionné que par l'excès d'une flamme qui fera toujours mon bonheur. Oui, charmante de Launay, ajouta-t-il, si je pouvais vous aimer moins, je serais bien plus sûr d'être heureux.»

Ce charme magique, qu'on ne peut définir, enfin cessa; son bonheur, que je partageais, sut bien, en me détrompant, le justifier. M. D... était très jeune et avait trop peu vécu pour être dans le cas de manquer aux femmes d'une façon aussi offensante pour leurs charmes qu'humiliante pour le coupable. Mille fois pendant le temps que je lui ai appartenu j'ai goûté autant de plaisir à me rétracter qu'il en avait pris à se justifier.

Quand il fut un peu plus calme, il me fit part des arrangements qu'il voulait prendre pour vivre avec moi; il n'avait eu que le temps d'instruire imparfaitement Manon des précautions dont il était obligé d'user pour me voir. Il nous dit que sa famille le destinant à l'état ecclésiastique, il était forcé de demeurer au collège d'Harcourt, où il faisait ses dernières études; qu'il avait cet appartement pour y venir de temps en temps faire des parties fines avec ses amis; qu'il voulait que je l'occupasse; que j'aurais pour voisine la petite Berville, fort aimable fille que son cousin entretenait; que si sa société pouvait me convenir, nous ferions souvent des parties carrées; qu'elles étaient toujours plus libertines et plus amusantes qu'un tête-à-tête: que pour ce qui était de ma fortune, il voulait en prendre soin et que j'aurais lieu d'être contente de la façon dont il en agirait avec moi.

J'aurais été très heureuse avec M. D... si j'avais pu lui être plus fidèle, ou plutôt si j'avais été un peu moins libertine. M. de la V... commençait à me venir voir bien plus rarement; je ne le voyais plus avec autant de plaisir et nous n'osions nous dire que nous nous aimions moins. S'il en coûte pour être inconstant, on s'avoue difficilement infidèle: erreur de deux amants pour qui l'illusion est encore une sorte de bonheur et qui voudraient être constants, même après le changement.

Je voyais toujours M. L..., mais comme un mentor et un ancien ami; il me fallait donc quelqu'un avec qui je pusse partager mon coeur. J'aimais assez M. D... et j'avoue qu'il aurait eu toute ma tendresse s'il ne m'avait point entretenue; mais le moyen de convenir d'un goût qu'on peut soupçonner n'être guidé que par l'intérêt, ou plutôt comment ne voir qu'un homme et voir toujours le même quand on est d'un tempérament libertin?

J'avais vu plusieurs fois avec M. L... M. de C..., page de M. le prince de C...; sa figure m'avait paru aussi intéressante que j'avais remarqué chez lui de plaisir à me voir. Je formai le dessein d'en faire mon greluchon; les avances coûtent peu quand on aime et qu'on ne trouve point de préjugés; je fis ma cour à M. de C..., je voulus lui dire la première que je l'aimais; ses yeux m'avaient déjà prévenu; ils m'avaient peint la vivacité de ses désirs; j'y avais lu tout mon bonheur avant que d'y avoir vu naître le plaisir que lui faisait éprouver l'aveu du plus tendre retour. Quand une femme a laissé lire dans son coeur; quand le secret de son âme lui est échappé; quand une fois elle a prononcé un «Je vous aime», qu'il lui en coûte peu pour couronner l'amour de l'objet qui a su l'enflammer! M. de C... voulut se mettre à mes genoux; je me jetai dans ses bras; je l'aimais, pouvais-je trop tôt le rendre heureux? Ma défaite lui annonça sa victoire. Amour, ce n'est que sous tes étendards que le vaincu et le vainqueur triomphent. Je lisais dans ses yeux tout le plaisir que son âme éprouvait et voulait me faire partager; les miens étaient remplis de ces larmes précieuses que l'amour ne fait verser qu'à ses favoris; tendresse, désirs, transports, tout nous devint commun; ma bouche, étroitement collée sur la sienne, lui communiquait tous mes soupirs; sa langue était un trait qui faisait passer chez moi tout le feu qui le consumait. Amour, nous avions réuni nos deux âmes pour mieux sentir tes tendres faveurs; si tu nous avais conseillé de doubler notre être, c'était pour multiplier nos plaisirs.

M. de C... et moi nous jouissions d'un bonheur tranquille; je goûtais tous les jours, dans ses bras, tout ce que l'amour accorde de plaisirs à deux coeurs bien unis; je savais les jours que M. D... devait venir oublier avec moi les ennuyeuses vérités de la logique; quoique je ne lui donnasse que deux leçons par semaine, je vis en peu de temps mon élève en état de bien mieux soutenir une thèse d'amour qu'un système scholastique.

J'étais trop bien informée des jours de congé pour me laisser surprendre avec M. de C... S'il l'eût trouvé avec moi, il eût tiré des conséquences, et il y avait tout à craindre d'un homme qui apprenait à raisonner juste. M. D... n'était pourtant pas sans inquiétude, ni même sans soupçon: il avait appris par la petite Berville, avec laquelle je m'étais brouillée, qu'il venait souvent chez moi un page; il connaissait trop mon faible pour cet état; mais en même temps il voyait l'impossibilité qu'il y avait de s'assurer de ma fidélité dans un hôtel garni, où deux cents personnes avaient le droit d'entrer à chaque instant.

Il sut déguiser ses soupçons et me proposa d'aller demeurer dans la rue du Paon: des raisons assez sages l'engageaient à me faire changer d'appartement; il craignait, me dit-il, de rencontrer quelqu'un de connaissance dans l'hôtel qui informât sa famille de la vie qu'il menait avec moi. Je me rendis facilement à une proposition qui, en assurant mon sort, paraissait perpétuer mon bonheur.

Je fus demeurer dans mon nouvel appartement, ne soupçonnant nullement que la jalousie eût eu part à la manoeuvre de M. D...; je continuai à voir M. de C... avec aussi peu de précaution qu'auparavant. L'hôtesse était gagnée, M. D... l'avait mise dans ses intérêts, elle sut l'informer de tout. La première fois qu'il me vint voir, il m'en fit de sanglants reproches. Je voulus me justifier, il me dit, pour me convaincre, les circonstances, me cita l'heure, le moment et me dépeignit trop bien M. de C... pour que je pusse soupçonner d'être trahie par une autre que par la maîtresse de la maison. Je fus forcée de convenir qu'il était vrai que je le voyais quelquefois, que c'était un ancien ami, mais que le coeur n'y avait aucune part, et qu'il savait trop bien qu'il était le seul qui intéressât ce coeur qu'il offensait. Il me répondit qu'il croyait mon aveu sincère, que mes intentions pouvaient être fort bonnes et ma conduite droite, qu'il voulait bien croire que je savais distinguer les droits de l'amant de ceux de l'ami, mais qu'il ne voulait point de partage, sinon qu'il chercherait un coeur qui méritât le sien. Je lui promis de ne plus voir M. de C... puisqu'il lui faisait ombrage, et fus prendre, dès qu'il fut sorti, des arrangements avec Manon, pour le voir le plus souvent que je pourrais.

Ce petit mouvement de jalousie avait réveillé chez moi un sentiment qu'une jouissance trop facile aurait bientôt éteint; j'aimais davantage M. de C... depuis qu'on m'avait fait promettre de m'en séparer; c'était pour ajouter à mon bonheur que M. D... voulait s'opposer à mes plaisirs. J'écrivis une lettre à mon amant où je l'informais de tout ce qui s'était passé et le mettais au fait de ce que nous avions concerté, Manon et moi, pour le faire entrer sans que l'hôtesse s'en aperçût.

Il se rendit à l'heure marquée dans une petite cour voisine, sur laquelle une des fenêtres de mon cabinet donnait. Nous avions cru pouvoir lui procurer une échelle de corde; mais il avait été impossible à Manon d'en trouver. Mon amant montrait autant d'empressement pour me venir trouver que j'étais désespérée de ne pouvoir lui en procurer le moyen.

Nous étions dans le dernier embarras quand l'adroite Manon s'avisa d'un stratagème qui lui réussit: elle noue les deux draps de mon lit ensemble et en attache un des bouts à ma croisée. M. de C... fut bientôt dans mes bras; un peu de difficulté assaisonne le plaisir et le rend plus piquant. Je passai la nuit la plus délicieuse que j'eusse encore passée avec lui. Manon, qui ne songeait qu'aux moyens de tromper notre Argus, le fit sortir le matin avec l'habit de son mari. Nous usions du même stratagème toutes les fois que nous voulions nous voir. Depuis que j'avais trouvé le moyen de surprendre la jalouse prudence de mon hôtesse, M. D... commençait à me voir sans alarmes; ses soupçons étaient presque évanouis, quand un malheur pensa tout découvrir; sans la présence d'esprit de Manon, nous étions tous perdus sans ressource.

Après avoir couru toute la nuit avec M. de C... nous étions rentrés nous coucher à la pointe du jour. Il était deux heures après midi que je reposais encore dans ses bras; on frappe à ma porte; j'entends la voix de M. D...; j'appelle Manon, qui se lève à moitié endormie; je lui dis que nous étions perdus, que c'était mon entreteneur, que j'avais reconnu sa voix. Le danger pressait; elle ne trouva point de meilleur expédient que de faire entrer M. de C... dans son lit; elle lui met sur la tête un mauvais bonnet de laine qui était de la toilette de nuit de son mari et cache à la hâte ses habits sous sa couverture. M. D... s'impatientait à la porte et frappait comme un sourd. Manon va lui ouvrir tout en grondant et en se frottant les yeux. Il demande pourquoi on l'avait fait attendre si longtemps et que nous n'étions point levées à l'heure qu'il était: la question était embarrassante; mais Manon manqua-t-elle jamais d'un prétexte qui eût au moins un vernis de vraisemblance? Elle avait très bien conduit tout jusqu'à ce moment; elle sut entièrement nous tirer d'affaire par une maladie supposée: elle dit à M. D... qu'il était bien maladroit de venir me réveiller; que j'avais eu une colique de _miserere_ toute la nuit qui lui avait fait appréhender plusieurs fois pour ma vie et qu'il n'y avait pas plus d'une heure que je reposais; que m'ayant vue endormie, elle avait aussi voulu aller se coucher; mais qu'elle n'avait jamais pu rester à côté de son mari qui était rentré le matin ivre comme un cocher et qui puait le vin au point de ne pouvoir pas en approcher.

Manon donnait un air de vérité à tout ce qu'elle disait, dont on ne pouvait se garantir d'être dupe. M. D... fut au lit où était couché son prétendu mari; et tirant M. de C... par le bras: «Eh bien! bonhomme, lui dit-il, vous aimez donc à boire? Fi! il est bien mal de venir trouver sa femme quand on n'est en état que de dormir.»

Si j'ai jamais éprouvé un moment critique de ma vie, ce fut dans cet instant: dix fois je fus au moment de pousser un cri qui aurait tout découvert. Je ne revins de ma crainte que quand j'entendis M. D... s'approcher, sur la pointe des pieds, de mon lit: je vis bien que mon rôle était de contrefaire la dormeuse; la frayeur que j'avais eue m'avait mis dans un état très propre à faire valoir le mensonge de Manon. Il lui dit qu'effectivement il me trouvait bien changée; il ajouta qu'il avait chez lui une eau dont la bonté était reconnue pour toutes sortes de coliques, et l'effet immanquable; qu'il allait en chercher de peur qu'il ne me prît une seconde attaque.

Que je me trouvai soulagée quand je vis M. D... sortir de ma chambre! Je courus me jeter au col de ma chère Manon; je l'embrassai mille fois, elle me porta sur le lit de M. de C...; une sueur froide qui s'était répandue sur tout mon corps avait glacé mes sens; il me réchauffa dans ses bras; je sentis bientôt une douce chaleur courir dans mes veines: il semblait que mon amant partageait avec moi son existence: l'amour n'est jamais si tendre qu'après les alarmes; s'il vous rappelle les dangers qu'il vous a fait courir, ce n'est que pour avoir le plaisir de vous en dédommager et de vous faire mieux sentir le prix de ses faveurs.

Nous allions quelquefois, Manon et moi, passer la journée avec M. D... Quoiqu'il fût dans un collège, il avait trouvé le moyen de nous faire entrer par une petite porte de derrière sans être aperçues; il n'y avait que son domestique qui fût dans le secret. L'idée de me voir seule de femme cloîtrée, avec cinq ou six cents hommes, m'amusait beaucoup: je jouissais en illusion des droits d'un sultan au milieu de son sérail; je ne sais, mais j'avais plus de plaisir à être libertine dans la cellule de M. D... que chez moi. L'ordre, l'espèce d'uniformité qui règne dans ces sortes de maisons que je m'imaginais déranger, les précautions qu'il fallait prendre pour jouir sans oser soupirer et pour empêcher que le lit ne fût indiscret; la singularité, le mystère, tout semblait ajouter à mes plaisirs; enfin, j'avais la douceur de goûter un plaisir défendu.

Je fus si souvent en retraite que tout fut découvert: le principal fut informé du sexe de son nouveau pensionnaire; c'était une faute irréparable, une chose sans exemple, enfin un crime de lèse-cagoterie. M. D... fut obligé de quitter le collège; malgré toute la disposition qu'il faisait voir pour l'état ecclésiastique, sa famille jugea à propos de lui faire troquer son petit collet avec un régiment: il n'y eut que moi qui perdis au change; un militaire ne vaut point un homme d'église pour le service d'une femme; il semble qu'il y ait une grâce particulière répandue sur cet état, attachée à l'habit et entièrement indépendante de la valeur intrinsèque.

On allait entrer en campagne; le moment de ma disgrâce approchait; M. D... avait déjà des ordres pour rejoindre; un domestique inconnu m'apporta un matin une boîte; il me dit qu'il avait ordre de me la remettre en mains propres et se retira sans vouloir jamais me dire de quelle part elle m'était envoyée. Je l'ouvris avec empressement; je fus étonnée d'y trouver un petit carrosse à six chevaux, avec plusieurs pièces de vers, et un billet où on me marquait que la famille de M. D... était trop flattée de son choix pour ne pas suppléer au peu de fortune qu'il me laissait en me quittant; qu'une femme comme moi méritait bien, au moins, d'avoir un équipage, et qu'on me suppliait d'accepter celui que l'on était trop heureux de pouvoir m'offrir. Je n'ai jamais pu savoir qui était l'auteur de cette mauvaise plaisanterie et n'ai point vu depuis M. D...

Le peu que j'avais pu mettre de côté pendant le temps que j'avais été entretenue fut bientôt dissipé: je me trouvai une seconde fois dans la plus grande misère; j'avais tout mis en gage pour subsister; nous étions dans une saison morte. En été, les parties sont très rares; de plus, la guerre avait enlevé le peu de militaires qui font vivre les filles, pendant que les gens riches sont sur leurs terres à récolter de quoi fournir à leurs folies et les faire briller pendant l'hiver.

Voyant qu'il était inutile de paraître aux Tuileries et au Palais-Royal, je pris le parti que Manon me conseillait depuis longtemps: il fallait nous séparer; c'était ce qui m'avait toujours fait différer. J'aimais Manon plus que moi-même; aussi jamais fille sut-elle si bien se plier à tous mes caprices et faire réussir toutes mes folies: je la quittai en lui faisant promettre de rentrer avec moi dès que ma fortune aurait changé de face. Des arrangements différents, survenus depuis, nous ont empêchées de nous rejoindre.

Je fus demeurer chez Mme Silvestre, femme du monde, entremetteuse du bon ton, qui se mêlait de faire faire des parties avec toutes les filles entretenues de Paris. Mme Silvestre ne recevait chez elle que des filles jolies, qui se trouvaient endettées pour avoir resté trop longtemps sans entreteneur; elle commençait par acquitter toutes leurs dettes et s'en dédommageait ensuite amplement sur le produit des parties qu'elle leur faisait faire. J'étais dans le cas, je devais et ne possédais rien; d'ailleurs, on trouve plus facilement chez ces sortes de femmes un entreteneur, qu'étant condamnée par la misère à habiter un cinquième à crédit.

Il venait chez Mme Silvestre un homme assez commun dans son espèce: c'était un vieux financier, mulet chargé d'or, paillard honteux et de plus vieillard avare; je pouvais même ajouter gros et court, le portrait n'en serait que plus ressemblant. Ce vieux pécheur avait fait un marché qui en apparence était très avantageux pour Mme Silvestre, mais qui l'aurait ruinée à la longue, autant par les essais différents qu'elle était obligée de faire, que par le temps qu'elle y employait, sans y pouvoir réussir. Elle n'avait pu encore être remboursée de quantité de menus frais que l'extinction de chaleur chez M. P... lui avait occasionnés: le mémoire des balais était un article qui montait très haut et qui n'avait rien rapporté, tant il était familiarisé avec cet émétique de la nature.

Mme Silvestre me fit part des conventions qu'elle avait arrêtées et signées avec ce vieux paillard. Il était tombé d'accord de payer quatre louis toutes les fois qu'on pourrait lui faire prendre du plaisir; mais que quand on ne pourrait y réussir, les tentatives seraient gratis et les frais pour la société des entrepreneurs. Quatre louis étaient bons à gagner. Quoique M. P... eût été jusqu'alors le désespoir de toutes les filles qui venaient chez Mme Silvestre, il n'était pas usé au point de désespérer d'en tirer parti. La première fois qu'il vint à la maison, ce qui lui arrivait deux fois la semaine, on me le mit entre les mains: l'air assuré avec lequel je lui promis de gagner son argent lui fit plaisir; il me dit qu'il serait charmé de le perdre avec moi, que je portais une figure qui lui promettait d'y réussir. Le bonhomme était fort en compliments, mais c'était tout; je savais qu'un vieux financier devait avoir le coeur dur, mais je ne croyais pas qu'il y en eût dont l'écaille fût à l'épreuve de toutes les caresses d'une jolie femme. M. P... était un héros en ladrerie; une statue aurait été moins insensible: le marché qu'il avait fait avait une apparence de générosité dont Mme Silvestre était dupe: c'était parce qu'il se flattait qu'on ne pourrait jamais le faire payer, qu'il avait cru ne rien hasarder à tant promettre. J'étais depuis deux heures avec M. P... et j'avoue que j'étais au bout de mon latin: je commençais même à désespérer de pouvoir réussir. Mon ladre s'applaudissait dans le fond de l'âme d'avoir encore eu une séance gratis, quand je m'aperçus que l'approche d'un jupon de laine que j'avais ranimait un peu chez lui la nature qui était insensible à toute autre épreuve.

Dans les grandes entreprises, les choses qui paraissent le moins de conséquence ne sont point à négliger; c'est au hasard que l'on doit les trois quarts des grandes découvertes: je fus à la source de la mienne et fus en peu de temps assurée que la laine était un aimant pour M. P..., qui attirait à l'endroit indiqué tout ce qui restait chez lui de chaleur naturelle; c'était déjà beaucoup, mais ce n'était point encore assez pour gagner son argent; ce n'est qu'à force d'expériences que l'on parvient. Je remarquai que je perdais en une seconde tous les fruits du travail d'une demi-heure; en un instant de repos je voyais les plus belles espérances du monde disparaître et mes quatre louis avec elles; il n'y avait qu'un mouvement très rapide et continuel qui pouvait les assurer; pour cela il fallait avoir recours à l'art; j'appelai Mme Silvestre pour concerter ensemble de quelle façon nous nous y prendrions. M. P..., qui commençait à croire son marché mauvais, voulait à toute force s'en dédire; mais malheureusement il avait compté son argent d'avance; il fallait qu'il prît du plaisir malgré lui ou qu'il consentît à le perdre.

Mme Silvestre était pleine d'imagination quand il s'agissait de ses intérêts; elle eut bientôt trouvé un expédient qui nous réussit: c'était une longue bande de laine dont elle emmaillota le nez du pauvre patient et à laquelle nous donnâmes un mouvement perpétuel: l'effet répondait à notre attente; tout réussissait le mieux du monde. M. P..., voyant ses quatre louis lui échapper, voulut composer; il trouvait l'expédient très bon, mais un peu cher; il nous proposa une capitulation fort honnête, mais voyant que nous ne voulions point entendre parler d'accommodement, il se décida à soutenir l'assaut de bonne grâce; sa défaite fut prompte et notre vilain soupira autant de plaisir que de regret d'avoir perdu son argent.