Histoire de Mlle Brion dite Comtesse de Launay (1754) Introduction, Essai bibliographique par Guillaume Apollinaire

Part 3

Chapter 34,070 wordsPublic domain

Le bruit que cela occasionna fit assembler beaucoup de peuple: la garde ne tarda pas à venir voir ce qui arrêtait tout le monde. J'étais enlevée, si l'adroite Manon n'eût pas profité du jour que la garde s'était fait pour me faire évader et entrer dans la salle des Marionnettes, où elle me fit cacher sous le théâtre. Les pages ne voulant point se retirer, la garde était aussi restée pour voir ce que cela deviendrait. Le monde s'assemblait de plus en plus, et je puis dire que mon aventure pensa faire faire la fortune à M. Bienfait, tout le monde s'imaginant qu'il y avait quelque chose d'extraordinaire dans le spectacle qu'il donnait.

Cachée sous le théâtre, j'avais déjà entendu trois représentations de la _Descente de Polichinelle aux Enfers_, pièce dont je me ressouviendrai par la peur que me fit le héros la première fois qu'il descendit, suivi d'une douzaine d'autres marionnettes, pour visiter le noir séjour des ombres: je crus voir arriver toute une escouade de guet pour me saisir; ma frayeur fut telle que je me jetai à ses pieds pour implorer sa miséricorde.

J'aurais dans cet état passé toute la nuit si Manon, qui était restée sur la porte pour imaginer quelque stratagème pour me faire sortir, n'avait aperçu son mari. Elle l'appela, lui fit part de notre malheureuse aventure et l'envoya chercher M. L..., qui devait être dans la foire à se promener. Effectivement, il ne tarda pas à paraître; le mari de Manon l'avait mis au fait de ce qui nous était arrivé. Il commença par demander aux pages et officiers assemblés ce qu'ils me voulaient, me fit sortir de ma retraite, en proposant au premier qui le trouverait mauvais de se couper la gorge avec lui. Sa bravoure me tira d'affaire. Je sortis sans craindre d'être insultée; je pris un fiacre, où M. L... entra avec nous, et me fis reconduire chez moi.

Mon étourderie l'avait mis de fort mauvaise humeur; il me traita comme je le méritais et me dit que, puisque j'avais envie de me conduire toujours à ma tête, il ne voulait pas davantage entendre parler de moi. Ses reproches me touchèrent sensiblement; il était facile de voir qu'ils partaient d'un coeur que j'intéressais et qui m'était attaché. Je ne pus m'empêcher de pleurer. Ses procédés exigeaient quelque reconnaissance de ma part: je lui demandai mille pardons. Manon, de son côté, travaillait à l'apaiser. Il se rendit à mes larmes plutôt qu'à ses sollicitations, et nous arrivâmes chez moi, la paix faite.

M. L... me quitta bientôt pour aller à ses affaires. Il me promit de revenir souper avec le marquis. Je fis ressouvenir Manon de ce qu'elle m'avait promis; elle me répondit que c'était la connaître mal que de la soupçonner de m'avoir pu oublier, que j'aurais dû lui remarquer plus de zèle quand il s'agissait de servir mes plaisirs, qu'elle allait retourner à la foire, où M. de la V... lui avait donné rendez-vous, et que je pouvais compter, quelque chose qu'il arrivât, de l'avoir à passer la nuit avec moi.

Je la vis bientôt revenir avec mon cher de la V... Je n'avais pas encore eu le temps de lui dire combien je l'aimais et je n'avais appris que par ses transports qu'il m'était toujours fidèle quand Manon vint nous avertir que quelqu'un montait. Nous n'eûmes que le temps de le faire entrer dans un cabinet qui me servait de garde-robe. C'étaient M. L..., et le marquis avec deux de ses amis qu'il m'amenait à souper: ils me trouvèrent fort triste. Je ne voulus point manger ni me mettre à table, et ne dis pas un mot pendant tout le repas. Ils furent assez simples pour attribuer ma mauvaise humeur à l'aventure qui m'était arrivée le soir et à la leçon que m'avait faite M. L... Elle n'était occasionnée que par l'embarras où j'étais pour mon cher de la V... Je craignais à chaque instant quelque curiosité indiscrète de leur part. Un homme qui m'aurait mieux entretenue que le marquis aurait voulu faire part à ses amis de ses générosités et leur faire visiter jusqu'à la cave. Une fille bien meublée fait honneur à son entreteneur. Peu d'hommes malheureusement sont jaloux de se faire une réputation de ce côté-là.

Je lisais sur leurs figures que, pour peu que je voulusse me livrer et être folle à mon ordinaire, ils passeraient une partie de la nuit; c'était justement ce que je craignais et ce qui m'avait fait prendre le parti de bouder. Mon caprice les ennuya: ils me quittèrent bientôt pour aller trouver quelque fille qui fût plus disposée à les amuser et à rire. C'était ce que je demandais. Ils ne furent pas plutôt sortis que je courus délivrer mon cher prisonnier. Nous nous mîmes à table avec Manon, qui nous fit beaucoup rire en nous faisant part de tous les stratagèmes qu'elle avait imaginés pour les faire sortir s'ils avaient voulu s'entêter à passer la nuit chez moi. Ses ressources étaient inépuisables, elle fit presque seule tous les frais de la conversation. M. de la V... et moi, les yeux fixés les uns sur les autres, nous y lisions toutes les sensations que nos coeurs éprouvaient: tendre langage, jouissance de l'âme, que vous savez bien peindre tous les plaisirs que deux amants ont goûtés! Avec quelle volupté vous leur en promettez de nouveaux! Nous étions trop occupés de notre bonheur pour rester plus longtemps à table. Mon cher de la V... me porta dans ses bras sur un autel préparé par l'Amour, asile du mystère et du silence. Ce dieu serait-il si sûr de triompher s'il nous rendait moins heureux? Par combien de victoires ne nous fait-il pas oublier une défaite qui est si nécessaire à notre bonheur? Déjà quatre fois ma bouche, collée sur la sienne, avait reçu son dernier soupir, et quatre fois par le partage de mon âme j'avais créé chez lui un nouvel être. Cher amant, il m'en souvient encore, tu ne recevais la vie que pour m'en faire un nouveau sacrifice; je n'acceptais ton offrande que pour avoir encore une fois le plaisir de partager avec toi mon existence. Moments voluptueux, jouissance précieuse, instants dérobés à la divinité, pourquoi durez-vous si peu? craignez-vous de vous multiplier aux dépens de notre être? vous seuls nous attachez à la vie: peut-on regretter de la perdre par un excès de bonheur!

Épuisés de fatigue et de plaisirs, nous commencions à goûter les douceurs du sommeil quand je fus réveillée par les cris d'une jeune chatte que j'avais, dont un gros matou sollicitait les faveurs. Libertine comme je l'ai toujours été, je fus charmée de trouver un objet qui me retraçât le plaisir que je venais de goûter: il me semblait avoir donné à toute la nature le signal du bonheur: tout me paraissait ne respirer l'amour que pour perpétuer ma félicité. J'éveillai mon cher de la V... pour qu'il pût partager avec moi un plaisir imaginaire, puisque nous ne pouvions plus jouir autrement. «Voyons, lui dis-je, des heureux, puisqu'il ne nous est plus permis de l'être.» Il trouva mon idée bien folle et prit pourtant plaisir au spectacle.

Il n'est point, je crois, d'animaux dans la nature qui se fassent des déclarations d'un air d'aussi mauvaise humeur: chaque agacerie ressemblait à une querelle qui allait se terminer par un combat sanglant. Le matou contait ses douceurs en jurant, et des coups de griffe étaient les faveurs dont la belle récompensait sa tendresse. Nous voulûmes raisonner de leurs amours. M. de la V... tira nombre de conjectures sur tout ce qu'il remarquait entre ces deux amants. Il me dit que la résistance que l'on remarquait chez la femelle prouvait plutôt une sage économie dans le plaisir que peu de penchant à le goûter. Il prit là-dessus occasion de badiner les femmes sur la facilité avec laquelle elles se prêtaient au plaisir, me dit que toutes leurs raisons ne servaient qu'à hâter leur défaite; que, quoique bien mieux organisées, elles n'entendaient pas si bien leur intérêt quand il s'agissait de jouir; que c'était toujours être dupe que de s'éloigner de la nature. Je voulus combattre son argument et lui répondis que la facilité chez les femmes venait plutôt de la connaissance qu'elles avaient du plaisir que de leur faiblesse; que c'était être sage de savoir être heureuse, et que je pensais qu'on ne pouvait trop se dépêcher de l'être: que si cependant il croyait que la résistance ajoutât au plaisir, je saurais me faire violence pour multiplier son bonheur.

Il me prit au mot et me dit que, quoiqu'il commençât à me faire sa cour dans le moment où les affaires du matou étaient en fort bon train, il me défiait de résister aussi longtemps que la chatte. J'acceptai le pari, et pour lui prouver que je répondais de moi, je lui dis que ce serait l'instant de sa défaite qui déciderait du moment de notre bonheur. Les agaceries que je voyais faire à ma chatte semblaient me dire que ce moment n'était pas éloigné. Je crus ne rien risquer à en faire au plus dangereux des matous. Les yeux fixés sur elle, j'étudiais tous ses mouvements. Mon cher de la V..., qui se voyait sûr du pari, en lisant dans les miens qu'elle résisterait trop longtemps pour que je pusse le gagner, me disait, en riant, que je hasarderais trop: que ma chatte était bien plus prudente, et qu'il avait bien envie de voir comment je m'en tirerais. Je sentais à chaque instant que mon pari devenait plus mauvais, il ne me restait plus qu'une faible lueur d'espérance que je vis bientôt détruite par l'imprudence du matou. Une patte maladroitement placée permit à la chatte de se dérober; le matou jura, la chatte donna des coups de griffe: les cartes se brouillèrent. Je vis bien alors le tort que j'avais eu de m'engager. Mon cher de la V..., plus adroit que le matou, ne me permettait pas de m'échapper. Me trouvant prise, je lui proposai le pari nul. Il me dit que non; mais que si je perdais, il me proposait ma revanche. Voyant qu'il fallait céder à la force, je voulus du moins mourir comme je m'étais défendue et périr en Romaine. Le poignard était levé, je volai au-devant de la mort. Percée de mille coups, j'adorais, en expirant, le vainqueur qui me les portait: mon âme était prête à m'abandonner; j'ouvrais une faible paupière pour jouir, en expirant, du plaisir de mourir vengée. Mon cher ennemi, frappé des mêmes coups qu'il me portait, semblait même, en triomphant, me demander grâce. j'entendis bientôt mon vainqueur soupirer; un même instant confondit nos deux âmes. Quels moments, grands dieux! Pour en connaître le prix, il ne suffit pas d'avoir joui, il faut avoir aimé. Tendres amants, ce n'est qu'en vous les rappelant qu'on peut vous les peindre.

Nous employâmes le reste de la nuit à réparer nos forces. Manon entra très tard dans ma chambre; elle me trouva endormie dans les bras de mon cher de la V... Elle eut la cruauté de nous réveiller pour nous dire qu'il était temps de nous séparer, que le marquis ayant fait la vie pendant la nuit, il pourrait entrer chez moi de meilleure heure qu'à son ordinaire et que nous serions perdus s'il nous trouvait ensemble.

Nous nous rendîmes à ses conseils. J'embrassai mon cher de la V..., qui me promit de me venir voir dès le lendemain, s'il lui était possible. Plusieurs jours se passèrent sans que j'eusse le plaisir de le revoir. Son absence m'inquiéta. Quand on aime on s'alarme facilement. Je lui écrivis une lettre que Manon se chargea de lui rendre. Elle apprit à l'hôtel de C... que M. le prince étant allé à Versailles, il avait été obligé de le suivre et qu'il devait y rester plusieurs jours: cette nouvelle fut pour moi un coup de foudre. Quand on aime bien, la séparation est le dernier des malheurs.

Je proposai à Manon de l'aller trouver. Elle me répondit que, comme le marquis ne passait pas un jour sans me voir, il ne serait pas facile de s'absenter sans qu'il s'en aperçût, et que c'était me brouiller avec M. L... s'il venait à le savoir. Ses réflexions étaient très sages, mais l'amour se conduit peu par les conseils de la sagesse. J'essayai de flatter son amour-propre: je lui dis qu'elle avait trop d'esprit pour ne pas trouver une excuse quand la faute serait faite. La vanité est un piège dont peu de personnes se méfient. Mon expédient réussit. Nous fûmes à Versailles. J'étais logée à la Reine de France; je fis dire à mon cher de la V... de s'y rendre. Il fut aussi enchanté de me voir qu'il en parut étonné. Il me demanda si le marquis m'avait quittée: je lui répondis que non, mais que j'avais volontiers consenti à risquer de le perdre pour avoir le plaisir de le voir, que mes intérêts étaient bien peu de chose quand il s'agissait de mon bonheur. Nous passâmes plusieurs jours ensemble, toujours heureux. J'oubliais avec plaisir les avantages que me faisait le marquis. Le peu d'argent que je possédais m'obligea bientôt de retourner à Paris. La première personne que j'aperçus en descendant du pot de chambre que j'avais pris fut M. L... Il était inutile de chercher à s'excuser: il savait tout. Je voulus pourtant donner à mon voyage un prétexte de curiosité: ma défaite le mit si fort en colère qu'il me donna deux soufflets. Ce procédé me rendit furieuse: je me crus déshonorée à jamais si je n'en tirais vengeance; la seule qui soit permise à notre sexe est d'exiger des excuses et une réparation authentique. J'obligeai M. L... à me suivre chez le commissaire Le Conte; je lui peignis l'offense que j'avais reçue avec tout le désespoir que m'en prêtait le souvenir. M. L... ne répondait qu'en disant que j'étais une coquine, qu'il allait, en sortant de chez lui, me faire enfermer. Manon prit la parole et dit qu'il était vrai que j'avais été assez malheureuse pour l'aimer, que je portais même dans mon sein un gage de ma faiblesse et un témoin qui me préparait peut-être une éternité de regrets. Le commissaire Le Conte, bon homme dans le fond, fut sensible à l'éloquence de Manon et parut touché de mon état; il travailla à nous raccommoder. Le premier mouvement de M. L... était passé: la nature, qui parlait chez lui, le trompait en ma faveur. Il fut flatté que je le crusse père d'un enfant qui était un gage bien précieux de la tendresse de mon cher de la V... Il m'était avantageux de ne le pas détromper: il fallait quelqu'un qui voulût s'en reconnaître père. M. L... voulait bien s'en charger: il avait plus de droit pour s'abuser que la plupart des maris qui se trouvent environnés d'une nombreuse famille sans avoir jamais songé à laisser d'héritiers. De ce moment, son amour augmenta de moitié; ses attentions pour moi se multiplièrent à l'infini; la reconnaissance lui donna des droits réels sur mon coeur, et si quelque chose peut tenir lieu d'un sentiment auquel on ne peut commander, M. L... n'eut rien à désirer.

Soit que les revenus du marquis fussent diminués, soit que son amour fût éteint, je ne le vis plus depuis mon voyage de Versailles. Je louai un appartement dans la rue Jacob, pour y faire mes couches: mon cher de la V... m'y venait voir de temps en temps. J'avais un goût décidé pour courir toutes les nuits: je faisais souvent cette partie avec lui et plusieurs pages de ses amis; nous ne rentrions jamais que le matin. C'est un goût qui m'a duré dix années de ma vie et qui m'a exposée à mille aventures nocturnes, les unes plus singulières que les autres. Ce penchant était si fort chez moi que quand je ne trouvais personne pour m'accompagner, je sortais seule avec Manon; quelquefois nous raccrochions pour nous amuser. Il y avait un café, près des Tuileries, où j'étais fort connue et où je menais mes bonnes fortunes, quelque heure de nuit qu'il fût. J'aimais assez à boire, et l'aurore me trouvait souvent le verre à la main.

Je menai cette joyeuse vie jusqu'au moment où je devins mère d'un fils. M. L... n'eut rien de plus pressé que d'aller, comme père de l'enfant, se faire inscrire, à Saint-Sulpice, sur un grand livre où l'amour souvent représente et dont l'hymen fait toujours les frais. Pour faire les choses plus en règle, il voulut régaler toutes les personnes qui avaient été employées à la cérémonie. Je vis bientôt arriver chez moi marguilliers, clercs et les doyens de la confrérie des cocus: ces messieurs font preuve de cocuage comme d'autres le font de noblesse; il faut être marié pour être reçu frère et avoir eu plusieurs femmes pour entrer dans les charges; chaque nouvelle infidélité est un degré qui les conduit au doyenné. Que l'on verrait de femmes zélées pour l'avancement de leurs maris si la marche de tous les états était la même que celle de la confrérie des gens mariés! Que de jeunes époux se trouveraient étonnés, au bout d'une année de mariage, de se voir parvenus aux premières dignités!

Toute la sainte légende, commodément attablée, buvait de son mieux. Manon vint m'avertir que M. de la V... était dans un cabinet pratiqué à côté de l'alcôve où j'étais; il venait pour voir son fils: je le lui envoyai. Je voyais d'un côté mon cher de la V... lui prodiguer toute la tendresse qu'il avait pour sa mère, de l'autre M. L... reforcer les plus hardis buveurs de la troupe. Ce contraste me fit beaucoup rire; c'était un tableau de la vie conjugale, où l'amour trouve toujours le secret de friponner l'hymen.

Relevée de mes couches, je me produisis souvent aux spectacles; je parus fréquemment aux promenades, manoeuvre qui annonce toujours une fille qui cherche à se faire entretenir. M. B..., colonel, devina le premier mon dessein: il me proposa de vivre avec moi. Ses parchemins n'étaient pas si anciens que ceux du marquis, mais il passait pour jouir de plus de fortune: libéral, mais sans conduite, devant plus qu'il ne possédait; gros joueur, aimant passionnément les femmes et la dépense; en un mot, colonel de toutes les façons. Les offres qu'il me fit tenaient de sa générosité, mais son peu d'arrangement ne lui permit jamais d'y satisfaire. Nous convînmes de vingt-cinq louis par mois; il me loua un appartement dans la rue Château-Bourbon, où je fus demeurer: quoiqu'il ne m'en ait jamais payé le premier sol, je fus censée lui appartenir pendant deux mois, toujours dans l'espérance de toucher mes appointements. Sa façon d'entretenir n'était point ruineuse; aussi avait-il vingt maîtresses dans Paris qui lui composaient une espèce de sérail libre. Pendant les deux mois que j'ai eu l'honneur d'être au nombre de ses sultanes, il ne me fit que deux fois la grâce de me jeter le mouchoir. Je dois lui rendre une justice: c'est que j'étais aussi peu gênée avec lui qu'il me payait mal.

Il n'aurait pas été sage à M. B... d'être jaloux et il avait trop d'esprit pour ne pas respecter son bonheur. Comment d'ailleurs s'assurer de la fidélité de vingt filles répandues dans les quatre coins de Paris? Tous les eunuques de la Turquie voudraient en vain en répondre; elles sauraient bientôt mettre toute leur prudence en défaut et tromper leur jalouse servitude.

Il n'est quelquefois pas mal que des filles sacrifient quelque chose de leur intérêt en préférant pour entreteneurs des gens de nom, qui les paient très mal, à d'honnêtes particuliers qui seraient dans le cas de faire leur fortune: ceci sert à les faire connaître; elles ont pourtant l'attention d'en excepter nos bons fermiers, qui ont le pas sur la naissance. Avoir des gens titrés sur son compte, se faire des protecteurs d'un certain rang est la manie de toutes les filles qui veulent être du bon ton. Combien de ces seigneurs qu'elles recherchent vont distribuer des protections dans les cinq et sixièmes de la rue Saint-Honoré? N'importe: il est aussi essentiel à une jolie fille qu'on voie entrer tous les jours chez elle deux ou trois coureurs et cinq ou six grands domestiques dont la livrée soit de remarque, que d'avoir un greluchon.

J'avais toujours entendu dire qu'honneurs ne rassasient point; j'en fis la triste expérience avec M. B... Plusieurs fois je fus vingt-quatre heures sans manger; et je crois que je serais morte de faim si les pages, et surtout de la V..., ne m'avaient envoyé leurs portions de l'hôtel, quand ils ne pouvaient pas la venir manger avec moi: c'étaient eux tous qui m'entretenaient, et tous jouissaient des droits d'un entreteneur; tous rivaux heureux et trop amis pour ne pas partager les mêmes plaisirs. Je ne remarquai jamais entre eux aucun procédé désobligeant: aussi d'accord dans leur bonheur que tous portés à faire des folies, il ne nous passa point une idée dans la tête, si extravagante et si folle qu'elle fût, que nous n'exécutâmes. Peignez-vous, madame, tout ce que peut imaginer une fille libertine à l'école de cinq ou six pages.

Un jour de messe de minuit, ils me proposèrent de courir les églises habillée en page. Qu'une fille a d'esprit sous cet habit! il n'est point de malice qu'on ne m'eût appris et point d'étourderie dont je ne me sentisse capable. Manon, qui me connaissait, voulut m'accompagner, de peur qu'il ne m'arrivât quelque scène où elle fût nécessaire pour me tirer d'embarras: de plus, elle savait que sa présence m'en imposait.

Nous fûmes à Saint-Sulpice, où je me fis un plaisir de déranger tout le monde, pour percer à la sacristie. J'y parvins, après avoir fait perdre patience à cinq ou six dévotes, que mon étourderie empêcha de faire leur bonjour, par la mauvaise humeur que cela leur occasionna. La bile des dévots s'échauffe facilement: les confitures et les liqueurs dont ils se nourrissent sont des matières combustibles qu'ils emploient plutôt pour réveiller chez eux la nature éteinte par l'excès des plaisirs que pour réparer les faiblesses occasionnées par des austérités imaginaires dont ils font parade, et qu'ils font servir de prétexte à leur intempérance.

J'étais à me chauffer autour d'un poêle avec plusieurs apprentis prêtres. Un d'eux, qui avait la direction de l'encensoir, m'ordonna, d'une façon impertinente, de me déranger, pour qu'il pût prendre du feu. Le ton impérieux avec lequel il me parlait me le fit envisager; sa figure m'était très connue; mais je ne pouvais me le remettre, tant son ajustement le déguisait; je me le rappelai à la fin; je l'avais beaucoup vu chez la Verne, où il se donnait pour officier de marine. «Hé, bonjour, Monsieur le capitaine de haut bord», lui dis-je tout haut, en lui serrant la main. Mon compliment déconcerta M. le séminariste: il perdit tout à fait la tête en me reconnaissant, au point qu'il me répondit: «Mademoiselle, je ne te connais point.» Le mot de mademoiselle fit beaucoup regarder et rire tout le monde. Mon sulpicien était rouge jusque dans le blanc des yeux, et son imprudence m'avait mise fort mal à mon aise: quand je vis mon sexe découvert, je pris le parti de me retirer, en l'avertissant d'avoir une autre fois plus de politesse pour les dames de ses amies.

Cette petite aventure m'apprit bien que les honneurs ne sont point ce qu'ils paraissent. M. le séminariste, qui était le tapageur le plus renommé qui vînt chez la Verne, ne devait sa bravoure qu'à une perruque noire et un chapeau retapé, dont il se servait les jours qu'il allait en bonne fortune.

Je fus retrouver Manon et les pages, à qui je contai l'histoire qui venait de m'arriver; il n'y eut que Manon qu'elle ne fit pas rire: elle savait qu'il était moins dangereux de tuer dix sentinelles en faction que d'insulter un prêtre à son poste. L'habit que je portais, et qui était très connu, lui faisait tout appréhender. Ses alarmes, heureusement, ne furent point justifiées, et je n'ai point depuis entendu parler de M. le militaire tonsuré.

J'attendis encore pendant quelque temps les vingt-cinq louis que M. B... m'avait promis de m'apporter. Manon, ne le voyant point revenir, me conseilla de le mettre au nombre de ces seigneurs qui ne paient que de leur protection et de leur nom, et me conseilla fort de songer à trouver un autre entreteneur.

Nous étions dans le temps du carnaval: je savais que le bal était un endroit propre pour faire des connaissances utiles: mon embarras était que je n'étais pas assez riche pour louer un domino. Je fis part à Manon de mon dessein et lui proposai de mettre un fort beau collier de grenat que j'avais en gage. Elle me répondit qu'elle saurait bien me faire trouver un déguisement, sans avoir recours aux usuriers, et que je n'étais pas assez riche pour m'en servir.