Part 2
Il ne s'agissait plus que de me faire entretenir, et j'y songeai sérieusement. Je puis dire que le titre de fille entretenue me flattait moins par l'état qu'il me devait donner que par l'espoir d'être toute à mon cher de la V... Je ne désirais un entreteneur que pour avoir le plaisir de le lui sacrifier, s'il mettait un instant obstacle à notre bonheur. Je ne connaissais d'autre bien, d'autre intérêt que celui de l'aimer et d'en être aimée. Je ne voulais que lui assurer un état et fixer son goût en servant le mien. Le rôle d'amant auprès d'une femme qui changeait six fois par jour de mari était aussi peu flatteur qu'il devenait dangereux. Il était difficile de trouver quelqu'un qui voulût me payer pour faire le bonheur d'un autre. D'ailleurs, on faisait plus difficilement son chemin sous la Verne, qu'on ne l'a fait depuis sous la Pâris. En 1725, le service était plus long qu'en 1750. Il est de temps en temps des campagnes malheureuses. Nous sommes à peu près dans notre état ce que sont les surnuméraires dans tous les corps. Grande, jeune, bien faite, protégée comme j'étais, je ne devais pas tarder à être en pied. Ce moment désiré arriva plus tôt que je ne le pensais et dans l'instant où je m'y attendais le moins.
Mlle Manon la Brune, femme du monde entretenue d'une façon douteuse, avait prié la Verne de lui envoyer une fille pour faire un souper: le hasard voulut que ce fut moi qu'elle choisît, non comme la plus jolie, mais comme la moins connue. L'art de la toilette n'était plus une énigme pour moi. Conseillée par l'amour-propre, je commençais à savoir tirer de ma figure tout le parti possible et me parer à mon avantage. Une fille qui cherche à se faire entretenir ne peut jamais mieux employer son temps qu'à se rendre jolie.
Je prends un fiacre et me rends chez Mlle Manon la brune, où je trouvai une compagnie fort bourgeoise: M. B..., homme simple, soi-disant entreteneur de la maîtresse de la maison; du moins qui s'en donnait les airs, en faisant les honneurs du souper de toutes les façons; une de ses compagnes; deux amis de M. B... et moi qui devais compléter le troisième tête-à-tête.
On m'avertit que le dessein de tous les convives était de beaucoup s'amuser dans cette partie; qu'il y avait à manger pour deux jours, et qu'on y boirait à gogo. L'orateur finit sa harangue par verser à chacun une rasade et en sabla deux pour réparer les dépenses d'imagination qu'il venait de faire.
Bientôt on se mit à table, en se choisissant une voisine. Un train de derrière de boeuf qui parut fut décrotté avec assez de sang-froid. Les esprits s'échauffèrent au second service. On vint à parler musique, tout le monde la savait et chacun détonna une déclaration à sa belle. M. B..., le héros de la fête, voulut se distinguer en composant un impromptu de paroles et de musique.
Il compara sa maîtresse à la pleine lune: la rime fut trouvée riche et la pensée heureuse. On fit aussitôt chorus pour y faire honneur. La musique fut suivie de compliments, que l'on adressa au génie de la troupe. Mon voisin me pria très fort de croire que c'était un homme charmant. M. B... reçut cavalièrement les louanges qu'on lui donna et en homme accoutumé à avoir de l'esprit.
Quand on fut ennuyé de détonner, on parla sentiment, bonnes fortunes, plaisirs. Mlle Manon la Brune nous assura qu'elle avait toujours passé pour une belle jouissance. M. B..., occupé à boire, n'avait pas le temps de la dédire: elle nous nomma dix amants qui étaient péris au service de ses charmes, et dix autres qui étaient séchés, en attendant la survivance.
Le dessert fournit un tableau digne du pinceau de Callot. Les fumées du vin commençaient à opérer. M. B..., couché dans une attitude très indécente aux pieds de sa belle, exigeait des preuves publiques de l'amour qu'il prétendait qu'elle avait été obligée de prendre pour lui depuis le temps qu'il l'entretenait, et pour l'argent qu'il lui donnait tous les jours; il ajouta que son bonheur était trop de conséquence pour qu'il s'en rapportât à lui-même surtout dans l'état où il se trouvait; que ses amis témoins, il sentirait mieux la douceur d'être caressé; que pour le beau sexe il le priait fort de ne se point formaliser; que de plus, il laissait tout le monde libre d'en faire autant.
Il était comique de voir un vieux satyre coiffé d'une serviette grotesquement chiffonnée, tenant d'une main sa perruque, et de l'autre se provoquant au plaisir, pour faire honneur aux charmes surannés d'une nymphe sexagénaire qui, d'une voix cassée, le traitait de lutin et de petit fripon.
Mlle Manon la Brune, que le vin avait rendue très tendre et qui en remarquait, avec plaisir, les effets chez M. B... nous dit qu'elle ne répondait plus de rien: que ces instants étaient l'écueil où toute la fausse vertu des prudes faisait ordinairement naufrage: qu'une jolie femme risquait trop à s'engager à être sage vis-à-vis d'un homme aimable et rompu aux bonnes fortunes comme l'était M. B..., que toutes les femmes pourraient le promettre: mais qu'il n'y avait que les laides à qui il fût permis de tenir parole. Ses yeux enflammés, qu'elle tenait fixes sur le dieu qui l'inspirait, nous promettaient un dénoûment digne des acteurs. La luxure peinte sur le visage, elle se préparait déjà à réaliser les fumées du vin qui opéraient chez M. B..., quand le ciel cessa de l'assister.
M. H... sentait trop la nécessité de sa protection et était trop bon chrétien pour rien attendre de la fragilité humaine quand la grâce nous abandonne. En pénitent résigné, il avait cessé l'ouvrage, et les mains jointes et les yeux fixés vers le plancher, du meilleur de son coeur il y adressait sa prière. Il avait oublié cette maxime émanée du ciel, si vraie et si consolante: _Aidez-vous, je vous aiderai_. Mlle Manon la Brune, dont la morale était un peu plus relâchée, en jurant comme une bohémienne, nous faisait bien voir qu'elle attendait tout de la vigueur de son bras et du pouvoir de ses charmes, et secouait le pauvre diable d'importance, en prétendant qu'il y avait de la malice de la part de M. B... qui n'en était certainement pas capable, ou que c'était l'effet de quelque sort jeté sur ses charmes par quelque beauté envieuse. Il n'y avait que la fée Concombre que l'on pût soupçonner de lui avoir joué un pareil tour. Enfin, soit que M. B... augmentât en malice, soit que l'enchantement continuât d'opérer, on lut bientôt sur sa figure qu'elle avait perdu tout espoir de détruire le charme.
Je vis en cette occasion qu'une Furie sortant des Enfers est moins terrible qu'une femme d'un certain âge que l'on trompe, après avoir nourri chez elle un espoir qui, en augmentant, devient d'autant plus flatteur qu'il s'y est établi avec plus de méfiance.
Mlle Manon la Brune devint furieuse, et dans son désespoir c'en était fait de M. B...; il eût fini ses jours par un coup de tabouret, sans un de ses amis, qui fut assez alerte pour parer le coup. La scène devint alors tragique; la chambre en un moment fut remplie de combattants. M. B..., qui, effrayé par le cri que j'avais fait, se croyait mortellement blessé, nous dit qu'il ne voulait pas mourir sans vengeance; et l'épée à la main, ses culottes sur ses talons, poursuivait sa partie, en côtoyant prudemment la muraille, dont il avait grand besoin. Nous eûmes le plaisir de lui voir faire trois fois le tour de l'appartement, lardant toutes les figures qu'il rencontrait sur les tapisseries et tomber étouffé, en demandant pardon au Ciel du sang qu'il venait de répandre.
Le combat fini, on transporta dans un cabinet M. B..., qui, se croyant toujours mortellement blessé, demandait, à toute force, un chirurgien et le père Auguste, son confesseur. Mlle Manon la Brune s'était retirée dans sa chambre, où les amis de M. B... l'avaient suivie pour la consoler. J'ai appris depuis qu'un d'eux avait entrepris de faire sa paix et avait réparé sa faute avec usure.
L'autre fille, qui avait craint le sort des figures des tapisseries, avait pris la fuite en voyant M. B... l'épée à la main, sans qu'on ait pu savoir depuis ce qu'elle était devenue. Je restai donc seule sur le champ de bataille, où je ne tardai pas à être accostée par la femme de chambre de Mlle Manon la Brune.
Elle s'appelait Manon. Je vous dirai bientôt, madame, quelle était cette charmante fille, qui doit jouer un rôle intéressant dans une grande partie de mon histoire, et à qui j'ai des obligations que je n'oublierai jamais.
Manon, ennuyée d'une condition dont les profits diminuaient tous les jours, avait résolu de quitter une maîtresse dont la maison était si peu achalandée. Dès en entrant, elle avait jeté les yeux sur moi; ma figure lui avait plu. Elle comptait en peu de temps rétablir ses affaires, si elle pouvait entrer à mon service. Elle me fit part de ses projets, me demanda si je ne serais pas charmée de quitter une maison où l'on passait les plus belles années de sa jeunesse dans la plus honteuse débauche, sans jamais rien amasser. Je saisis cet instant pour lui peindre, avec les couleurs les plus fortes, toute l'horreur d'un séjour où j'étais retenue par la misère. L'amour me rendait éloquente. Comment ne l'aurais-je pas été? mon bonheur et la gloire de mon cher de la V... y étaient intéressés. J'acceptai, avec transport, l'offre qu'elle me fit de venir demeurer avec moi. Il ne s'agissait plus que de faire approuver tous nos arrangements par sa maîtresse. Nous remîmes à lui en parler quand elle serait dans son bon sens.
Manon fut lui proposer le lendemain matin. Non seulement elle accepta avec plaisir un parti qui ne pouvait que lui être avantageux par la facilité que cela lui donnait de m'avoir chez elle quand elle voudrait, mais elle s'offrit de nous avancer ce qu'il faudrait pour entrer dans notre nouveau ménage. Dans l'instant il fut décidé qu'on renverrait à Mme Verne mon petit bagage, qui consistait en un déshabillé très simple, et qu'on lui payerait ce que je pouvais lui devoir.
Vous serez, sans doute, étonnée, madame, de m'entendre parler de dettes contractées chez la Verne, après y avoir demeuré deux mois, fait nombre de partis dont elle avait touché l'argent et en sortir plus nue que je n'y étais entrée: c'est le grand art de ces sortes de courtières de la vertu féminine, vraies sangsues du peuple libertin, d'endetter les créatures qui leur servent à ruiner la jeunesse; bien plus, en jouissant du revenu de leurs charmes, elles acquièrent un droit sur leur liberté: c'est ce qui s'appelle le secret du métier et qui sera toujours une énigme pour les filles qui en sont la victime. Mme Verne devint furieuse en apprenant le tour qu'on lui jouait: c'était la condamner à rester deux années de plus dans le métier que de lui enlever une fille sur laquelle elle fondait une partie de sa fortune. Elle se transporta chez Mlle Manon la Brune, employa larmes, prières pour me ravoir, sans pouvoir rien obtenir. Elle finit par menacer et partit désespérée, en méditant un projet qui pensa tous nous perdre et dont elle fut la victime.
J'avais loué une chambre garnie dans la rue de Tournon, où je m'étais retirée avec ma chère Manon. Je vous ai promis, madame, de vous peindre cette fille; je vais, en peu de mots, vous la faire connaître. Élevée dans les intrigues, personne ne savait avec tant d'art faire réussir un projet, quelque difficile qu'il parût: le désespoir et l'ennemie jurée de tous les entreteneurs, elle savait gagner leur confiance, devenir leur confidente et se rendre nécessaire pour les tromper plus sûrement. Elle joignait à un esprit vif un grand air de douceur, le jeu fin, intrigante, parfaite: rarement on trouvait sa prudence en défaut; prise sur le fait, elle ne manqua jamais d'une excuse spécieuse, à qui elle donnait l'enveloppe de vérité; jamais personne ne trompa si obligeamment. Enfin, Manon était une fille impayable pour une jeune personne sans expérience et folle comme j'étais; ayant, de plus, un goût décidé pour tous les plaisirs brillants, qui exposent une fille d'un moyen état et dont les entreteneurs ne sont point titrés. Vingt fois elle eut besoin de toute sa prudence pour empêcher que je ne fusse enlevée et elle avec moi: c'était toujours le peu de cas que je faisais de ses conseils qui me mettait dans l'obligation d'avoir recours à ses lumières et à son expérience.
Comme on a vu que Mme Verne était sortie de chez Mlle Manon la Brune dans le dessein de se venger par un coup d'éclat, elle tenta peut-être le projet le plus hardi qui ait jamais été conçu par une femme de son état et, à la honte de la police, y avait réussi.
Par le canal des protections qu'elle s'était toujours ménagées, elle avait obtenu un ordre de M. H... pour nous faire enlever toutes trois. Vous serez sans doute étonnée, madame, de voir la Verne accuser à un tribunal aussi éclairé une autre femme d'avoir débauché une jeune fille qui avait fait son noviciat de libertinage dans sa maison, la peindre avec les couleurs les plus fortes, les plus noires et avec toutes les nuances de son état et du métier qu'elle faisait; enfin, la Verne prendre la défense de l'honneur, plaider la cause de la vertu et de l'innocence, demander justice et l'obtenir: rien pourtant de plus vrai. L'ordre était lâché: un peu plus de mystère de sa part, nous étions perdues sans ressource.
La Verne crut sa vengeance trop certaine pour ne pas jouir du plaisir de l'annoncer. Elle voulait jouer un peu trop tôt le rôle de femme protégée. Son indiscrétion nous sauva et fut cause de sa perte.
M. L..., que j'avais vu souvent chez elle et qui m'était fort attaché, vint nous avertir du malheur qui nous menaçait. Il connaissait Manon depuis longtemps pour fille d'esprit; il savait de plus qu'elle avait demeuré autrefois chez M. N... Il venait pour concerter avec elle le parti qu'il fallait prendre.
M. L... connaissait l'exempt qui était chargé de l'ordre. Il fut le trouver, tandis que Manon agissait de son côté auprès de son ancien maître. Elle n'eut pas de peine à détromper M. N... dont on avait surpris l'équité. Il ne crut pouvoir mieux se venger d'une femme qui était plutôt venue insulter à son pouvoir qu'implorer sa justice qu'en lui faisant subir la punition qu'elle avait sollicitée contre nous. Il changea l'ordre et ce fut la Verne qui fut enlevée. Manon voulut avoir le plaisir de la voir conduire à l'Hôpital: satisfaction humiliante qu'elle ne put jamais me faire consentir à partager.
A tant d'alarmes succéda un plaisir flatteur que je n'avais pas encore songé à goûter: c'était de me dire à moi-même: «Je m'appartiens. Enfin, je pourrai me donner à mon cher de la V..., il me verra avec plaisir, je l'aimerai sans partage; mon bonheur va être parfait.»
Comme il était de la connaissance de M. L... je le priai de lui enseigner ma demeure: il me le promit et me dit en partant qu'il me l'amènerait des le soir même, «Quoi! dès aujourd'hui, m'écriai-je, je verrai mon cher de la V..., je pourrai lui peindre toute mon ardeur; je le verrai la partager. Quoi! dès ce soir je lui entendrai dire dans mes bras; «Oui, ma chère de Launay, je vous adore et n'adore que vous.» Espoir flatteur, jouissance d'illusion, et qui faites pourtant goûter un bonheur réel; sensation inconnue aux âmes qui n'ont point véritablement aimé, vous remplissiez mon âme tout entière: je n'existais plus que par vous; quand Manon, qui m'avait entendu soupirer, entra dans ma chambre: je ne lui donnai point le temps de me demander ce que j'avais: je courus à elle et lui contai tout l'excès de non bonheur, et la forçai à le partager: elle fut sensible à toutes mes caresses, et me promit de me servir de tout son pouvoir.
Je fus fort étonnée de voir rentrer M. L... Je lui demandai s'il m'amenait M. de la V...; il me dit qu'il ne devait le voir que le soir dans une maison, où il lui avait promis de se trouver; mais qu'il avait une bien meilleure nouvelle à m'apprendre; qu'en sortant de chez moi, il avait rencontré un marquis de ses amis qui serait de notre souper; que c'était un homme à m'entretenir si je voulais un peu le caresser; que quoiqu'il ne fût pas très riche, il fournirait toujours à la dépense du ménage; que de plus je serais maîtresse de le garder jusqu'à ce que je trouvasse mieux: il ajouta que personne ne pouvait mieux m'instruire de la façon dont il fallait se comporter pour me l'attacher que Manon; qu'il me laissait avec elle, en m'engageant fort de n'agir que par ses conseils.
Manon s'aperçut que cette nouvelle ne me faisait pas autant de plaisir qu'elle aurait dû m'en faire: quoiqu'un entreteneur flattât beaucoup ma vanité, je craignais qu'elle ne me fît perdre mon cher de la V... Je lui fis part de mes alarmes; elle me répondit en riant qu'il fallait que je fusse bien neuve pour croire qu'un entreteneur, quelque ridicule qu'il fût, pût empêcher une fille d'avoir un greluchon; que la plupart n'en prenaient que pour ajouter à leurs plaisirs et avoir un sacrifice de plus à faire à leur amant. Elle me cita mille exemples, me nomma Mlle C..., fille d'un très grand ton, qui avait deux entreteneurs et quatre greluchons, et qui les aimait beaucoup tous six; Mlle G..., que tout le monde entretenait, et qui n'aimait que sa femme de chambre; elle m'assura même que c'était politique entre les amants; qu'un amour trop facile s'éteignait bientôt, et qu'on voyait peu de maris plus de trois mois amoureux de leurs femmes. Elle me conseilla de faire tout mon possible pour plaire à M. le marquis, et s'engagea à me faire voir autant que je voudrais M. de la V...
Nous étions encore à prendre des arrangements pour tromper le marquis, quand je vis entrer mon cher de la V... Je volai à lui et tombai dans ses bras, sans avoir la force de prononcer une seule parole. Je versais des larmes de joie, qui exprimaient bien mieux le plaisir que je sentais de le revoir que tout ce que j'aurais pu dire. Il me tenait étroitement embrassée, partageait tous mes transports et m'accablait de caresses. Nous goûtions en un moment tout le plaisir dont nous avions été privés depuis huit jours que nous ne nous étions vus. Il m'apprit toutes les démarches inutiles qu'il avait faites dans Paris pour me trouver, sans y avoir pu réussir. Il me dit qu'il avait été informé du tour que la Verne avait voulu me jouer; qu'il m'avait cherché nuit et jour pour m'en avertir et me soustraire aux mains de la police; mais que personne ne lui avait pu donner de mes nouvelles; que c'était M. L... qui lui venait d'apprendre le dénouement de cette affaire et le sort qu'elle avait eue; que c'était à lui à qui il devait le bonheur de me voir.
Nos transports allaient recommencer, quand Manon vint nous avertir que M. L... et le marquis montaient. Je mis, en peu de mots, mon cher de la V... au fait de tout. Il approuva fort mes desseins, et me promit de faire tout son possible pour se contraindre.
L... me présenta M. le marquis de ***, en me priant de vouloir bien le regarder comme son meilleur ami. C'était un homme de quarante ans, d'une figure ordinaire, dont les affaires étaient un peu dérangées et le marquisat en décret, quoiqu'il eût fort peu vécu avec les femmes, et qu'il n'eût pas assez de fortune pour que l'on lui fît accroire qu'il en était aimé.
M. le marquis de ***, qui m'avait trouvée de son goût, me proposa, après souper, de m'entretenir. Il me vanta l'ancienneté de sa maison, me fit l'énumération de tous ses titres, et finit par me faire une offre qui tenait de sa misère. Il ne pouvait me donner que six livres par jour, qu'il s'offrait de me payer tous les matins, n'étant pas assez riche pour me faire les avances du premier mois. C'était avoir une fille à bon marché. Mais me trouvant vis-à-vis de rien, il ne me convenait pas d'être si difficile. De plus, il m'avait dit qu'il ne pouvait pas coucher chez moi, parce qu'il demeurait avec un oncle très dévot, dont il héritait, et que pour cette raison il voulait ménager. Cette dernière condition m'arrangeait assez. J'acceptai son offre: il me donna deux baisers pour arrhes du marché et me promit de venir prendre la quittance de son écu le lendemain. J'ai toujours été surprise que M. le marquis de *** se fût ruiné. C'était l'homme le plus d'ordre que j'aie jamais connu. Tous les jours il me payait sa dette et n'a jamais manqué d'en tirer le reçu.
Je passais toutes les nuits dans les bras de mon cher de la V... Chaque jour voyait notre ardeur augmenter, et nos plaisirs se multipliaient à l'infini. Nous nous contraignions trop peu pour que le marquis de *** ne s'en aperçût pas bientôt. Il me fit quelques reproches. Je lui répondis que six livres ne donnaient point le droit d'être jaloux; que la fidélité était la vertu la plus chère chez les femmes, et qu'il fallait autrement payer qu'il ne faisait pour l'exiger. Ma réponse lui parut cavalière; il en fit part à L... Il savait tous les droits qu'il s'était acquis sur mon esprit; c'était un mentor sévère que je craignais beaucoup, parce que j'étais accoutumée à le craindre, et, de plus, un protecteur nécessaire que j'avais bien intérêt de ménager.
M. L... prit avec d'autant plus de vivacité le parti du marquis qu'il en partageait l'offense. Il s'était cru jusqu'alors mon greluchon et, de plus, amant aimé. L'adroite Manon conduisait tout et m'aidait à les tromper tous deux. Il fut furieux d'apprendre que ce fût un autre qui donnât de l'ombrage au marquis, et que ses soupçons fussent si bien fondés. Il vint me trouver, me traita comme la dernière des créatures et me quitta en me disant que je deviendrais ce que je pourrais, mais qu'il m'abandonnerait entièrement si je voyais davantage M. de la V... Je fus tout en pleurs me jeter dans les bras de ma chère Manon. Je lui répétai tout ce que venait de me dire M. L... et lui confiai toutes mes douleurs. Elle me dit que j'étais bien folle de m'affliger pour si peu de chose, que je n'avais qu'à m'habiller, que nous irions à la foire, où M. de la V... devait se trouver, et qu'elle prendrait avec lui des arrangements pour nous faire passer la nuit ensemble.
Je regardais Manon avec étonnement. Le sang-froid avec lequel elle méditait un projet et l'adresse avec laquelle elle le faisait réussir m'étonnaient toujours. L'expérience m'apprenait tous les jours que rien ne lui était impossible. Je m'habillai et nous fûmes à la foire, où il m'arriva une scène qui, sans sa prudence et la bravoure de M. L..., m'aurait pu coûter la liberté.
J'avais, depuis quelque temps, pris l'habitude de sortir en manteau de lit, galamment historié, avec un pied de rouge, dont les filles croient toujours ne pouvoir assez mettre. Manon, qui savait les conséquences d'un pareil ajustement, me représentait toujours que je la mettrais dans quelque embarras, et que c'était chercher des aventures qui étaient toujours très désagréables, puisqu'elles nous faisaient noter à la police, quand on était assez heureuse pour n'être pas menée à l'Hôpital. Sa prophétie pensa s'accomplir ce jour-là. J'étais descendue de mon fiacre et me promenais dans les allées, la tenant accrochée sous le bras. Plusieurs pages et officiers à qui j'avais refusé la porte, jaloux de ce que M. de la V... venait chez moi et qu'ils n'y étaient point reçus, avaient comploté de me boucaner à la foire: c'était le terme dont se servaient ces messieurs. Ils ne crurent pouvoir trouver une plus belle occasion: ils me barrèrent le passage. Je voulus retourner sur mes pas; je me trouvai entourée: chacun alors me lâcha son quolibet. Il y en eut un plus hardi qui proposa aux autres de m'embrasser tour à tour et que celui qui baiserait au même endroit payerait une discrétion; et comme proposant du défi, il voulut en donner l'exemple.