Histoire de Mlle Brion dite Comtesse de Launay (1754) Introduction, Essai bibliographique par Guillaume Apollinaire

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LE COFFRET DU BIBLIOPHILE

HISTOIRE DE Mlle BRION DITE COMTESSE DE LAUNAY (1754)

INTRODUCTION, ESSAI BIBLIOGRAPHIQUE PAR Guillaume APOLLINAIRE

PARIS BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX 4, rue de Furstenberg, 4 _Édition réservée aux souscripteurs_

=== Il a été tiré de cet ouvrage == ========== strictement ============ ==== réservé aux souscripteurs ==== 10 exemplaires sur Japon Impérial ============ (1 à 10) ============= 750 exemplaires sur papier d'Arches =========== (11 à 760) ============

Nº 174

INTRODUCTION

_L'histoire de Mlle Brion, dite comtesse de Launay_, a été fort mal à propos confondue par homonymie (_Catalogue remanié du comte d'I***_) avec l'ouvrage de Gaillard de la Bataille sur Mlle Clairon: _Histoire de Mlle Cronel, dite Frétillon, etc._[1].

[1] Cf. _Les Chroniques libertines. Histoire de Mlle Clairon, dite «Frétillon». Réimpression intégrale du pamphlet attribué au comédien Gaillard de la Bataille; introduction, appendice et notes par Jean Hervez._ Ouvrage orné de 8 illustrations hors texte, Paris, Bibliothèque des Curieux, MCMXI.

On ne voit pas bien ce qui a pu donner lieu à une aussi singulière confusion.

Ce petit roman, dont l'édition originale a paru en 1774 sous le titre de _Nouvelle Académie des dames_, et sans nom d'auteur, est resté anonyme.

Il contient d'intéressants détails sur des moeurs que nous connaissons bien; aussi ne faut-il point le lire au point de vue documentaire, mais plutôt comme une oeuvre littéraire, témoignage un peu timide des grands efforts que l'on faisait à cette époque pour amener de la liberté, de l'air, de la vérité, c'est-à-dire de la lumière dans les lettres.

A ce titre, l'_Histoire de Mlle Brion_ mérite notre attention.

Le bon ton qui règne dans cet ouvrage lui donne encore une place à part dans la littérature de moeurs au XVIIIe siècle, littérature si riche qu'elle nous servirait facilement à reconstituer l'histoire du temps, si même les documents originaux et les archives venaient à disparaître.

G. A.

ESSAI BIBLIOGRAPHIQUE

LA NOUVELLE ACADÉMIE DES DAMES OU HISTOIRE DE MLLE B***, D. C. D. L. CYTHÈRE, 1774.

Pet. in-8 de 92 pp. avec 4 gravures libres, rare.

LA NOUVELLE ACADÉMIE DES DAMES OU HISTOIRE DE MLLE B***, D. C. D. L. CYTHÈRE, 1776.

In-18 de 120 pp. avec 4 figures libres, rare.

HISTOIRE DE MLLE BRION DITE COMTESSE DE LAUNAY, _imprimée aux dépens de la Société des filles du bon ton_.

In-12 entièrement gravé, avec de jolies figures. S. l. (1780), rare.

HISTOIRE DE MLLE BRION, HONNÊTE PUTAIN. ARRAS, 1783.

In-12, rare.

HISTOIRE DE MLLE BRION, DITE COMTESSE DE LAUNAY. _A Toulon, chez les filles du bon ton_.

In-24, s. d., 94 pp., impression allemande de la fin du XIXe siècle, sur mauvais papier.

HISTOIRE DE Mlle BRION

DITE

COMTESSE DE LAUNAY

Quelques traits de ma vie, madame, dont je vous ai fait part sans conséquence, et qui vous ont paru intéressants; plusieurs anecdotes singulières dont vous avez été informée par la voix du public, vous ont fait naître le désir d'apprendre toutes les particularités de ma vie. Trop sûre de mon obéissance et des devoirs que me prescrit l'amitié dont vous m'honorez; quand vous m'avez ordonné d'écrire mon histoire, vous avez peu réfléchi sur ce que me devait coûter le tableau de dix années de libertinage et l'aveu des erreurs d'une longue jeunesse.

A peine le public, ébloui par le mot chimérique de fille du bon ton, relevé du titre de comtesse, feint-il d'ignorer mes désordres passés, que vous m'obligez de déchirer le rideau que j'avais tiré sur mes premières années. Ce voile, qui n'était plus transparent qu'aux yeux de quelques amis particuliers, va disparaître; pour vous obéir, madame, l'illusion va cesser.

Je crains bien que vous ne rougissiez de vos ordres, en parcourant ma vie. Vous m'avez connue bégayant le sentiment, paraissant aimer les plaisirs recherchés: si je vous ai paru voluptueuse, c'était par décence; j'ai toujours été libertine par tempérament. Ne vous formalisez point si je vous peins le plaisir tel que je l'ai connu, tel que je l'ai goûté. Je n'ai point vu ce dieu rougir de l'encens que j'ai brûlé sur son autel. A ses pieds, d'un côté j'ai vu la volupté, de l'autre était le libertinage: ils encensaient le même dieu, qu'ils servaient différemment.

Je n'empêche point qu'une nonne qui chante les victoires de son directeur et ses faiblesses ne peigne Vénus sous le masque de la vertu, marchant les yeux baissés, le plaisir la suivant en long manteau sous le chapeau de la réforme. Pour moi, je n'aime point Vénus chargée d'atours: une simple gaze doit être sa seule parure; et je veux que les amours qui folâtrent autour d'elle soient nues.

Je passerai, madame, légèrement sur mon origine: je sais trop combien l'énumération des titres est ennuyeuse, pour en fatiguer le lecteur. Ce n'est point l'histoire de ma généalogie que je prétends donner, c'est la mienne.

Ma mère, qui était la première de sa famille, comme elle prenait souvent plaisir à me le répéter, épousa en premières noces, peu de temps après ma naissance, Maclou Launay, homme connu sur la place, faisant du bruit dans Paris, et ayant un carrosse qu'il menait lui-même, c'est-à-dire, madame, qu'il était phaéton public, moyennant vingt sols par heure. Ma mère était de ces femmes qui portent et vont offrir dans les maisons les tributs ordinaires des saisons: bouquetière dans le printemps, on la voyait l'automne faire des spéculations sur des salades; l'hiver, calculer les vigiles pour savoir quel profit on pouvait tirer sur les oeufs frais.

Ma mère introduisit dans la maison un frère que je n'ai jamais regardé que comme un frère de mère, vu la surprise où son arrivée jeta Maclou Launay, qui, sollicité par son épouse, voulut bien permettre que ce prétendu fils portât son nom pour faciliter son avancement; en effet, peu de temps après il parvint au grade de son protecteur.

Vous connaissez, madame, toute ma famille. Mon frère était placé et je restais seule à pourvoir quand ma mère vint à mourir.

Agée de quatorze ans et n'apportant rien à la maison paternelle, on commença à me faire sentir combien je devenais à charge à ma famille. J'ignorais alors, madame, qu'une jolie figure fût un patrimoine d'autant mieux assuré qu'on n'en peut manger que le revenu en altérant pourtant le fonds. Si mon âge, ou plutôt l'ignorance dans laquelle j'avais été élevée, m'avait permis de le soupçonner, mon père le premier me l'aurait appris.

Comme je n'avais point d'autre lit que le sien, étant le seul qui fût dans la maison, je me suis rappelée depuis que le bonhomme avait eu toutes les peines du monde à se faire au veuvage. J'attribuais alors, tant j'étais innocente, à l'amitié paternelle des caresses, qui certainement lui rappelaient les doux moments passés avec Mme ma mère. Je m'aperçus que les jours qu'il rentrait un peu gris, ce qui lui arrivait souvent, sa tendresse augmentait. Aussi je puis dire que je n'ai jamais vu ma mère lui reprocher l'argent qu'il dépensait au cabaret. Enfin, madame, un bon jour il but tant, devint si tendre et si caressant que je fus forcée de quitter la maison paternelle.

Le premier usage que je fis de ma liberté fut d'aller trouver une petite compagne que je connaissais depuis ma plus tendre enfance: elle s'appelait la Dêpoix. Elle me reçut comme une ancienne amie et me mena chez son père, qui était commis à la barrière du Cours.

Le bonhomme, dont la cuisine n'était pas des mieux fondées, ayant peu de contrebandiers pour amis, s'aperçut du tort que faisait un nouvel hôte à son ordinaire; il pria sa fille de me placer quelque part, sa misère ne lui permettant pas de me garder chez lui.

La Dêpoix, qui, par son métier de coiffeuse, se trouvait intéressée dans une espèce de commerce de galanterie, aurait été charmée de me garder avec elle; ma figure, qui se décrassait tous les jours, lui promettait de la dédommager amplement des soins qu'elle aurait pris à me former.

Ne pouvant tirer aucun parti de ma jeunesse, vu les ordres de son père, elle me proposa de me placer chez une dame de ses amies qui m'aimerait beaucoup, me disait-elle, et qui aurait pour moi les meilleurs procédés du monde, pourvu que je voulusse me conduire par ses conseils et faire ce qu'elle me dirait. Je répondis à Mlle Dêpoix que, puisque mon malheur voulait que j'en fusse séparée, j'aurais pour la personne chez laquelle elle me placerait les mêmes égards que pour elle-même; qu'elle pouvait compter en tout sur mon entière obéissance.

Voici, madame, mon entrée dans le monde et l'instant, pour ainsi dire, où commence ma vie. Peignez-vous une fille neuve au point d'ignorer qu'elle est jolie, pour qui le mot d'amour est étranger, qui connaissait presque la pratique du plaisir sans en avoir jamais soupçonné la théorie; une fille trop ignorante pour savoir rougir, simple par innocence, et cependant d'une complexion libertine, conduite chez Mme Verne, qui tenait la maison la plus renommée de Paris.

Vous avez, sans doute, madame, entendu parler de la Verne, qui passait pour entendre le mieux son métier, qui avait les plus jolies filles, abbesse d'une maison où séjournait le dieu du libertinage; pour tout dire enfin, la Pâris de son temps.

Connaisseuse comme était la Verne, vous pouvez penser avec quel plaisir elle me reçut: une fille de mon âge et de ma figure était un trésor pour une femme qui aurait vendu le pucelage d'une poupée.

La Dêpoix, qui avait le département de la toilette des grâces qui composaient son sérail, fut amplement récompensée de ses peines et toucha, par avance, une somme sur la fortune que je devais faire.

Le premier soin de la Verne fut que mon entrée chez elle fût entièrement ignorée par ce qu'elle appelait les nouvellistes du sérail, mousquetaires, pages, gendarmes, qui, de son temps, payaient toujours fort peu; mais en récompense venaient souvent, restaient très longtemps, et empêchaient beaucoup de gens de venir s'amuser, comme robins, financiers, clercs, tous gens tranquilles, que la vue d'un mousquetaire aurait mis dans le cas de manquer à quelque beauté de la façon du monde la plus offensante pour une jolie femme.

Je fus à peine entrée chez la Verne qu'elle me conduisit dans une chambre pratiquée sur le derrière de la maison, entièrement séparée du corps de logis qu'elle occupait, qui avait une sortie mystérieuse dans une allée voisine: ce passage n'était connu que de quelques prélats, intéressés par leur état à n'être libertins qu'avec décence et à prendre le mystère pour mentor de leurs plaisirs. Par là entraient quelques paillards honteux, gens de nom, que l'âge n'avait pas plus servi à corriger que réussi à faire prendre un directeur à leurs femmes, et qui venaient de temps en temps tenter de faire expirer chez eux le plaisir, et qui finissaient par essouffler deux ou trois filles à pure perte. On y voyait aussi quelques singes de la justice, pincés par état, qui auraient cru manquer à la gravité de la présidence, si dans leurs ébats ils avaient dérangé l'économie d'une longue perruque d'emprunt, à laquelle la plupart devaient tous leurs mérites.

La Verne appelait cette chambre son palais des vertus: c'était là qu'en femme rusée elle cachait les filles soi-disant pucelles, dont la virginité devait jouer un long rôle, avant que d'être abandonnée aux hommages du public et de devenir soeurs du sérail.

Sitôt que je fus entrée dans cette chambre, on songea sérieusement à ma toilette. La Dêpoix voulut se surpasser: elle épuisa son art pour me rendre jolie, et y réussit. Une figure fine, des yeux vifs, une taille de nymphe jointe à des grâces naturelles, promettaient une fortune à la Verne. Elle voulut ce jour-là que je dusse tout aux charmes d'une figure enfantine et novice sur laquelle brillaient les grâces de la plus tendre jeunesse. J'avais des yeux qui, par instinct, commençaient à parler le langage du plaisir, et dans lesquels on voyait naître les désirs. Pour tout dire, madame, j'étais assez jolie pour ne rien emprunter de l'art. Un petit déshabillé d'une toile de coton blanc très fine était ma seule parure. La livrée de l'innocence convenait au rôle que j'allais jouer. Tendre victime, je n'attendais que le moment d'être conduite à l'autel: le sacrificateur ne tarda pas à paraître. J'entends un carrosse s'arrêter dans une petite rue sur laquelle donnait une croisée de ma chambre. Je mets la tête à la fenêtre, et j'en vois sortir Mme Verne déguisée en dévote, une soeur de charité passée au bras, suivie d'un homme enveloppé dans un long manteau noir: je l'entendis nommer M. de R... J'ai appris depuis qu'il était évêque de B..., prélat libertin, qui avait été autrefois amant aimé de la Verne, et qui s'en tenait alors vis-à-vis d'elle au rôle de bienfaiteur. M. de R... l'avait deux fois fait sortir de Sainte-Pélagie, ce qui avait éternisé son attachement pour ce saint abbé, dont elle avait toujours gouverné les plaisirs depuis qu'elle avait cessé de les partager.

Au portrait que je viens de faire, madame, de M. de R..., il ne devait pas être novice dans une aventure galante: je le vis bientôt paraître. Il se présenta de la meilleure grâce du monde, loua avec finesse mes attraits, caressa en protecteur Mme Verne, me fit mille agaceries avec l'enjouement du bon ton qu'il possédait mieux que le premier petit-maître de Paris, me proposa de m'emmener avec lui, m'engagea poliment à entrer dans sa voiture, et me força à trouver du plaisir à la partager.

En montant il dit: «Faubourg Saint-Germain.» Son cocher savait ce que cela voulait dire. La Verne, avant que de partir, m'avait, en peu de mots, instruite du rôle que je devais jouer. En chemin je me rappelais sa leçon, que j'avais un plaisir secret à répéter. Elle avait fait éclore chez moi des idées que je cherchais à développer. Je sentais une chaleur douce courir dans mes veines; une langueur inconnue s'était emparée de moi: je me sentais oppressée; le coeur me battait; ma langue se trouvait embarrassée; mes yeux étaient baignés de cette eau précieuse qui annonce la vivacité des désirs, et qui chez moi n'était l'effet que de leurs prémices. M. de R... tenait une de mes mains, qu'il serrait tendrement dans les siennes. Je devinais que ce langage me devait dire beaucoup et sentais qu'il ne me disait pas assez.

M. de R... me demandait ce qui occasionnait la profonde rêverie où je paraissais plongée, quand le carrosse arrêta: nous étions arrivés à sa petite maison. Comme il faisait nuit, il me présenta la main pour descendre; je le suivis dans un appartement orné par la main des Grâces: on y rencontrait partout cette sainte mollesse inventée par les gens d'église, apanage de ses favoris, et qui caractérise si bien un prédestiné.

M. de R..., aussi recherché dans ses plaisirs que voluptueux libertin, avait orné cet appartement de peintures propres à faire naître des désirs et avait fait pratiquer partout des commodités, pour les satisfaire avec volupté. Dans une alcôve tapissée de glaces, d'immenses coussins couleur de rose, aussi artistement arrangés que sensuellement parfumés, offraient un lit couvert d'un dais en forme de coquille; un grand tableau, où Vénus était représentée dans les bras du dieu Mars, servait de dossier; Vulcain paraissait dans le fond pour servir d'ombre: ce tableau se répétait dans tous les trumeaux et variait suivant les positions différentes des glaces. M. de R..., en me précipitant doucement sur le lit, me demanda comment je trouvais son petit ermitage, me dit qu'il se trouverait trop heureux, si je voulais consentir un moment à partager sa retraite. Sa bouche, qui se trouva collée sur la mienne, m'empêcha de louer son bon goût. Il lut dans mes yeux ce que j'avais eu envie de lui répondre et ce qui se passait dans mon coeur: un soupir confirma son bonheur, en annonçant ma défaite. Déjà je n'ouvrais plus les yeux que pour rencontrer les siens; nos âmes étaient prêtes à se confondre. Moments délicieux! jouissance précieuse! oui, vous êtes un éclair de la divinité. Je le reconnus au feu qui me consumait. Si mon bonheur eût duré un instant de plus, mon être n'aurait pu y suffire; le plaisir m'eût anéantie. J'ouvris enfin les yeux pour lire dans ceux de M. de R... toutes les sensations qu'il éprouvait: une tendre langueur les tenait à moitié fermés: la volupté satisfaite y était peinte. Nous fûmes longtemps à nous regarder, sans avoir la force de prononcer une parole. Il rompit le premier le silence, et ce fut pour peindre son bonheur. Un baiser enflammé que je lui donnai me tint lieu d'éloquence et l'assura du plaisir que j'avais eu à le partager.

Il commençait à être tard: M. de R... me demanda si je ne trouvais pas qu'il fût à propos de se mettre à table, et donna des ordres pour que l'on servît. Notre tête-à-tête fut des plus gais: des mets aussi délicatement préparés que proprement servis conduisirent notre souper très avant dans la nuit: le vin était parfait; nous en fîmes débauche: on en servit de vingt sortes et je voulus tous les goûter. Au dessert, M. de R... me parut plus aimable qu'il n'avait encore été: il me trouva plus folle que jamais; nous éprouvions tous deux cette espèce de délire qui nous enlève à nous-mêmes, que Chaulieu peint si bien et que la volupté a inventé pour perfectionner le bonheur des amants. M. de R... me fit compliment sur ce qu'il me trouvait le regard libertin. Je voyais dans la vivacité des siens ses forces se réparer et les désirs renaître: un geste qu'il me fit me confirma que je ne m'étais pas trompée.

Nous nous levâmes de table sans dessein, et nous nous trouvâmes tous deux dans l'alcôve, sans nous y être donné de rendez-vous et sans savoir comment nous y étions venus. Le pied me manqua, M. de R... voulut me retenir, je l'entraînai avec moi; il oublia aussi facilement que son dessein n'avait été que de m'empêcher de tomber que moi je songeai peu à l'en faire ressouvenir. Ses transports devinrent plus vifs qu'ils n'avaient encore été. Il me trouva aussi tendre qu'il me parut passionné. La nuit se passa dans un torrent de plaisirs, qui ne se multipliaient que pour nous faire oublier la dernière jouissance, en nous en procurant une plus délicieuse. Dix fois j'expirai dans ses bras, dix fois je partageai son âme et voulus lui donner la mienne tout entière. L'épuisement mit seul fin à notre bonheur, sans avoir pu éteindre nos désirs. Un sommeil aussi voluptueux que tranquille succéda aux transports les plus vifs. Ce dieu vint réparer nos forces pour nous préparer de nouveaux plaisirs.

Il était trois heures après midi quand le bruit d'une porte que l'on ferma me réveilla. Je fis un cri, M. de R... parut au pied de mon lit pour me demander ce qui avait occasionné ma frayeur. Je fus fort étonnée de le voir habillé, prêt à sortir. Il me dit qu'on l'était venu chercher pour une affaire ecclésiastique qui allait se juger dans le moment, et où il était indispensablement nécessaire qu'il se trouvât; qu'il n'avait que le temps de me donner un baiser; que je trouverais sa voiture pour me reconduire chez Mme Verne, où il ne tarderait pas à se rendre.

Je le vis bientôt disparaître en maudissant les affaires d'Église. Je jurais intérieurement contre tout le clergé; mais c'était un mal nécessaire, et de plus, un malheur qu'il fallait oublier.

Combien de femmes de condition, de princesses, disais-je en moi-même, en pareil cas n'ont pas d'aussi bonnes raisons pour se consoler! Cette réflexion me divertit et me prouva que j'avais tort de m'affliger. Le parallèle dans le malheur diminue souvent celui que nous éprouvons. Je m'habillai promptement et me fis reconduire chez Mme Verne, où j'arrivai toute consolée.

Je n'ai point vu M. de R... depuis: aussi libertin qu'aimable, aussi inconstant dans ses goûts, que volage dans ses plaisirs, il n'était plus fidèle qu'au changement: chaque jour lui préparait un triomphe nouveau, de nouvelles bergères et différents plaisirs.

Mme Verne, qui savait par une longue expérience, combien la beauté que l'on ne doit qu'à l'éclat de la grande jeunesse et à un air de fraîcheur était une fleur passagère, surtout quand on débutait avec M. de R..., m'avait encore arrangé une partie pour le soir: c'était avec un jeune conseiller, sénateur, petit-maître, qui depuis longtemps, à ce qu'il me dit, était au régime des pucelages, non par ordre de la Faculté, mais par air de fatuité. Je vis le moment qu'il se couchait en longue perruque, tant il lui en coûtait pour se mettre en bonnet de nuit; et en honneur il lui était bien pardonnable d'affectionner si chèrement sa chevelure postiche. Je n'ai vu de ma vie un si laid magot et rien qui ressemblât tant à un singe malade que mon conseiller en habit de combat. Son propos était aussi impertinent que sa figure. Je pris le parti d'être aussi folle et libertine qu'il me parut grave et pincé.

Toute la nuit fut un contraste parfait qui m'amusa beaucoup: un ridicule quelquefois divertit. Il était très étonné de trouver une novice aussi façonnée. Celles qui avaient joué ce rôle avec lui avaient pris autant de peine à le tromper que j'aurais eu de plaisir à lui faire comprendre qu'il n'était qu'un sot, si sa fatuité ne lui avait pas fait attribuer mon enjouement au plaisir que je devais ressentir de partager ses faveurs. Il passa la nuit à nombrer ses bonnes fortunes et finit par se lever aussi gravement qu'il s'était couché, redevint conseiller et jura ses grands dieux que c'était le dernier pucelage qu'il prendrait de sa vie. «Mais, monsieur, lui dit Mme Verne...--Mais, mon enfant, c'est un métier détestable, la journée d'un portefaix: voulez-vous que je me fasse arracher les yeux par trente jolies femmes, que cela me met dans le cas de négliger? Les pucelages gâtent furieusement un joli homme: le moyen de se remettre à l'ordinaire des bonnes fortunes?» Il finit son discours par donner dix louis et fut probablement dormir à l'audience.

Je redevins vierge encore pour cinq ou dix personnes, et aurais joué ce rôle plus longtemps, s'il n'était arrivé chez Mme Verne une petite fille de la campagne qui devait me remplacer.

Je quittai le séjour de la vertu pour entrer dans la carrière du libertinage. Je parus au sérail et fus extrêmement fêtée par toute la maison du roi. Je jouai pendant quinze jours la sultane favorite et n'eus pas le plaisir de voir une seule fois mes compagnes porter envie à mon bonheur. Je crois que c'est le seul état dans le monde où les préférences n'humilient point.

Je fus bientôt au fait de tous les secrets de la maison. Je connus les noms et surnoms de tous les pages et mousquetaires qui y venaient. Je vis qu'il était du bon ton de jouer la fille entretenue. Toutes mes compagnes s'étaient choisi ce que nous appelons entre nous autres femmes du monde un greluchon, qui est auprès d'un entreteneur ce qu'est un amant auprès du mari d'une honnête femme; tout n'est que préjugés dans le monde.

Je m'attachai donc M. de la V..., page de M. le prince de C... Mon choix était d'une connaisseuse. M. de la V... était un grand jeune homme bien fait, âgé de dix-huit ans, vigoureusement charpenté, les yeux vifs, des sourcils noirs et bien arqués, des cheveux bruns extrêmement bien plantés, aimant passionnément les femmes et étant bien fait pour en être adoré, joignant à beaucoup d'enjouement un esprit fin et délicat, aussi sensuel dans la débauche que libertin et aimable dans le plaisir.

Ce n'est point, madame, mon choix que je cherche à justifier: c'est un tribut que mon coeur se plaît à payer à un homme qui a bien longtemps régné sur lui, et dont le souvenir me sera toujours précieux.