Part 9
Le comte de Huntly fut offensé d'une munificence qui semblait menaçante pour lui. Il était le seigneur le plus brave, le plus sage et le plus puissant du nord de l'Écosse. Il possédait une portion des domaines du comté de Murray. Il se résolut à ne rien céder de ses droits à lord James. Murray, maître du gouvernement, frère et favori de la reine, attira facilement Marie dans sa querelle particulière; il l'entraîna même à l'armée. Par sa présence elle fit de cette querelle une affaire d'État. Elle se mit hardiment en campagne. L'air libre des Highlands l'enivra de vie. Elle montait un beau cheval qu'elle maniait et dirigeait aux applaudissements de ses nobles et de Murray. Elle regrettait de n'être pas un chevalier, pour dormir la moitié de l'année sur la dure, pour ceindre la cuirasse et l'épée. Elle respirait la guerre et les aventures en fille des Stuarts et des Guise. Elle se montrait contente de n'avoir plus pour dais royal que la voûte du ciel, et pour Holyrood que sa tente de tartan bordée de soie et d'or.
Déjà, au siége du château d'Inverness, Randolph, le spirituel et turbulent ambassadeur d'Élisabeth, raconte les témérités de Marie et les transports qu'excitaient son ardeur, sa grâce. «Nous étions là tout prêts à combattre, dit-il. O les beaux coups qui se seraient portés devant une si belle reine et ses dames! Jamais je ne la vis plus gaie, ni plus alerte; nullement inquiète. Je ne croyais pas qu'elle eût cette vigueur.»
Cette vigueur de jeunesse animait la reine dans l'expédition conseillée par Murray, et un autre sentiment s'y mêlait: c'était une admiration nouvelle, involontaire pour son royaume d'Écosse, dont les mœurs étaient barbares, mais dont la nature agreste et sublime ravissait son imagination de poëte.
Moins pittoresque et plus unie vers le sud, l'Écosse se plonge jusqu'au golfe de Solway en vastes plaines égayées de collines fertiles et de glens riants. Au centre et au nord, dans les contrées que gravissait Marie, l'aspect change et devient grandiose. Les Highlands succèdent aux Lowlands.
L'Écosse est alors une terre d'explosions et d'éclosions, brisée en caps, en montagnes, déchirée en vallées, creusée en précipices, en abîmes; un sol par moments volcanique, où le bitume bouillonne sous la glace, où l'herbe courte et pierreuse fume sous la neige; où les convulsions sourdes, où les bruits intérieurs et profonds des éléments correspondent à l'âme désordonnée des siècles écoulés et aux révolutions guerrières de l'histoire.
Là, les sommets stériles se revêtent de fauves bruyères, de tristes et rares forêts de sapins. Là, les rivières torrentueuses se précipitent dans les ravins et lavent en courant les tours des châteaux, les ruines des vieux monastères, les cabanes couvertes de chaume. Là, les vastes marécages où paissait et mugissait le bétail noir au XVIe siècle, et où s'accroupissent aujourd'hui les troupeaux de moutons gras, s'étendent au milieu des brouillards, sous les nuages pluvieux. Là, les innombrables lacs aux baies romantiques et aux anses vertes reflètent dans leurs eaux plombées, métalliques, un ciel d'ardoise ou de cuivre avec les pics sombres des cimes rocheuses. Là, une mer de tempêtes bat les rivages solitaires, blanchit contre mille écueils, et les rouges falaises qui se découpent en sauvages monuments au-dessus de l'écume des grèves, retentissent éternellement des longs souffles et des rugissements immenses de l'Océan.
Dans cette campagne, ou plutôt dans ce voyage, Marie s'étonnait d'admirer son Écosse, où malgré l'ignorance des foules, les lettres qu'elle aimait étaient cultivées, et où, dès le XIIe siècle, les architectes nationaux avaient élevé les chapelles d'Holyrood et de Dryburg, les abbayes de Melrose et de Roslin, ces chefs-d'œuvre gothiques.
Du reste, l'illusion de Marie sur les hommes qui l'entouraient était complète. Elle les croyait sincères et dévoués. Eux, voilaient avec soin leurs secrètes pensées et leurs vices sous la flatterie. Les grands seigneurs écossais du siècle de Marie, ceux qui l'accompagnaient dans cette expédition, étaient, à peu d'exceptions près, astucieux et cruels. Leur politique s'aidait au besoin de l'assassinat. Ils avaient réduit le meurtre en principe et en habitude. Ils marchaient environnés d'embûches et de terreurs. Marie ne voyait en eux que des sujets fidèles, tandis qu'avec moins d'imagination, et avec des nerfs plus fermes, des cœurs plus inaccessibles à la crainte, ils ressemblaient aux Italiens des Borgia. C'étaient des fourbes intrépides.
Murray profita de cet élan et de cette gaieté de sa sœur. Il rencontra le comte de Huntly qui avait levé le drapeau de la révolte, non contre la reine, disait-il, mais contre Murray, l'oppresseur de la reine et de l'Écosse. Les deux armées s'entre-choquèrent à Corrichie, le 28 octobre 1562. Le comte de Huntly perdit la bataille et la vie. Murray fut impitoyable comme son ambition. Il jeta un plaid de montagnard sur le corps de son ennemi, et le traîna devant une cour de justice qui prononça contre ce cadavre glorieux la sentence flétrissante des traîtres. Trois jours après la bataille, Murray fit trancher la tête à sir John Gordon, fils du comte de Huntly; et, s'étant mis en possession de ses nouveaux domaines, il revint triomphant à Édimbourg avec la reine, aux acclamations du peuple, des nobles, et surtout des presbytériens, qui célébraient cette victoire sur un seigneur catholique comme leur propre victoire.
Cependant les états s'étaient assemblés, et, malgré la présence de Marie, ils avaient décrété l'érection des temples calvinistes, la démolition des églises et des monastères.
Ils avaient adjoint aussi à la reine un conseil de douze seigneurs pour l'assister dans les soins du gouvernement. Ils avaient montré beaucoup de faveur au frère naturel de Marie, à Murray, qui, s'emparant de plus en plus de la confiance de sa sœur, prit ainsi des deux mains le timon des affaires, cher à la fois au peuple et à la reine.
Murray n'était pas seulement un général éminent, c'était encore un chef d'État incomparable. Il avait de grandes aptitudes, de grandes vertus et de grands vices. Austère, sobre, dévoué à la réforme, mais avide de popularité et d'influence, secret, dissimulé, son ambition était immense, son audace invincible. Nul ne savait aussi bien que lui discerner les hommes et les plier avec un artifice profond, selon leur passion ou leur talent, à ses propres desseins; et, en même temps, nul ne voyait de près, ne découvrait de loin avec une clairvoyance plus merveilleuse l'enchaînement des causes et des effets; nul, par des voies plus diverses, ne transformait les événements en échelons de sa grandeur, n'amenait soit ses amis, soit ses ennemis à lui servir d'instruments; de telle sorte que rien ne lui étant obstacle sans lui devenir moyen, il faisait tout concourir au but qu'il s'était promis d'atteindre et que personne, excepté lui, n'avait aperçu d'avance sous les trappes de sa diplomatie mystérieuse.
Sa politique fut toujours une stratégie. Il se constitua peu à peu le maître du royaume, d'où il cherchait à extirper l'anarchie, le censeur tout-puissant de Marie, à qui il reprochait ses goûts mondains et son horreur pour la religion nouvelle. Le peuple appuyé, quelquefois même excité dans l'ombre par Murray, détestait la reine, qu'il appelait une Jézabel, et qu'il aurait volontiers lapidée comme idolâtre, au nom de Knox et du saint Évangile.
Murray, qui était un grand homme, avait tous les dons et tous les besoins du génie. Après l'action, quand venait le soir, et qu'il se sentait fatigué de politique ou d'administration, ou de combinaisons militaires; pendant la paix, en sa maison, au milieu de sa famille qu'il aimait, pendant la guerre, sous sa tente, d'où il veillait au bien-être de ses soldats, dont il était le père, Murray se reposait et se fortifiait dans la méditation. Souvent aussi il faisait ouvrir sa Bible et priait ses hôtes, tantôt l'un, tantôt l'autre, de lui lire ses pages de prédilection dans ce livre divin qui ne le quittait pas plus que son épée, et qu'il plaçait respectueusement à son chevet, comme Alexandre l'Iliade. Il préférait aux prophètes, l'histoire des rois et les Proverbes de Salomon. Il avait marqué à l'encre un certain nombre de versets qui lui suggéraient de hautes pensées; et ces pensées il les exprimait avec une éloquence mâle et simple qui ravissait les généraux, les hommes d'État, les diplomates et les ministres presbytériens de son intimité.
Voici quelques-unes des sentences auxquelles il se plaisait et dont il ne se lassait jamais:
Marchez avec prévoyance; étudiez-vous à connaître le cœur de ceux qui vous conseillent.
Le fou croit tout facilement, et son esprit ne se repaît que de chimères. Le sage pèse tout avant de s'engager dans quelque entreprise.
Vainement on jette le filet devant les yeux de ceux qui ont des ailes.
Le Seigneur a fondé la terre par la sagesse; il a affermi les cieux par la prudence.
L'homme qui commence une querelle est comme celui qui donne ouverture à l'eau.
Que vos yeux regardent droit, et que vos paupières précèdent vos pas.
Les lèvres de l'étrangère sont d'abord comme le rayon qui distille le miel; sa voix est plus douce que l'huile.
Mais à la fin cette femme est amère comme l'absinthe, aiguë comme une épée à deux tranchants.
Ses pieds descendent à la mort, ses pas aboutissent au sépulcre.
Ils ne vont point par le sentier de la vie; ses démarches sont vagabondes et impénétrables.
Éloignez d'elle votre voie, et n'approchez point de la porte de sa maison.
La femme folle et bruyante, pleine de grâce et d'ignorance, s'est assise à son seuil, au plus haut de la ville,
Pour appeler ceux qui passent dans la rue, et qui vont leur chemin.
... Et elle a dit à l'insensé:
Les eaux dérobées sont plus douces, et le pain pris à l'écart est plus savoureux.
La grâce est trompeuse et la beauté vaine; la femme qui craint l'Éternel sera seule louée.
Où il n'y a personne pour gouverner, le peuple périt; où il y a des hommes de conseil, là est le salut.
Le conseil est dans l'âme du sage comme une eau profonde; mais le sage l'y puisera.
Murray était avant tout un homme d'État. Il était religieux aussi, mais les maximes métaphysiques ou morales de la Bible l'effleuraient à peine; il ne se complaisait que dans les maximes politiques écrites par un roi philosophe et poëte, qui avait déposé au fond de ces brèves formules tous les trésors de sa propre expérience et de la sagesse antique. Murray se nourrissait de ces maximes savoureuses; elles étaient les fruits délicieux qu'il aima toujours à cueillir aux branches de l'arbre sacré.
Seulement dans cette obscurité dont il s'entourait, le choix des versets, son goût instinctif pour le pouvoir, les allusions voilées à Marie Stuart, que Knox, moins réservé, assimilait publiquement à l'_étrangère_ des Proverbes, tous ces indices révèlent ce qui doit arriver. Je ne puis m'empêcher d'entendre gronder déjà, dans ces maximes qu'écoutait Murray, les accusations mortelles qu'il porta plus tard contre sa sœur et les rugissements sourds d'une ambition sans frein.
Marie, plus héroïne de roman que d'histoire, bientôt ennuyée de ce sauvage climat, de ces mœurs barbares, de ces querelles religieuses et politiques, se réfugiait dans des triomphes enivrants. Son attitude, son sourire, ses regards soulevaient des passions insensées. C'étaient là ses philtres. Elle versait du feu dans les cœurs et dans les sens. Un coup d'œil, un geste, un mot d'elle rendait fou. Elle fut toujours plus femme que reine, et l'on ne peut nier qu'avant les longues années de sa captivité en Angleterre, elle ne fût aussi courtisane que femme.
Un seul fait suffirait pour montrer l'instinct fatal, le caprice terrible de Marie.
On se souvient de Chastelard.
C'était l'un des jeunes gens les plus braves et les plus spirituels de la cour. Il avait été page chez M. le connétable, et il avait passé de là chez le maréchal Damville. Toujours attaché depuis son enfance à la maison de Montmorency, il était de ces gentilshommes qui en suivaient toutes les fortunes, prêts à la disgrâce ou à la faveur qui rejaillissait tour à tour de leur maître sur eux.
Chastelard était à la mode partout: dans les salons, pour sa courtoisie et pour son esprit; dans les duels, pour son courage. Jusque-là, il avait badiné avec l'amour comme avec le danger. Quand son devoir de gentilhomme et de soldat était accompli, quand le maréchal n'avait plus rien à exiger de lui, Chastelard ne songeait qu'à faire des vers, à s'insinuer dans le cœur des dames, et à se battre pour ses maîtresses et pour ses amis. Il avait eu plusieurs rencontres éclatantes, et les bateliers de la Seine le connaissaient; car plus d'une fois ils l'avaient transporté de la rive du Louvre à celle du _Pré-aux-Clercs_, qui s'étendait, comme chacun sait, dans l'espace compris entre la rue des Petits-Augustins et la rue du Bac. Chastelard était l'un des héros du Pré-aux-Clercs, et, en ce temps-là, c'était un grand prestige à la cour et à la ville, auprès des femmes de qualité et des princesses. Chastelard dut plus d'une conquête à sa renommée d'adresse et de valeur. M. de Ronsard lui-même s'était laissé prendre à cette auréole de Chastelard. Du haut de ce trône poétique où ses contemporains l'avaient placé, il avait daigné encourager les essais et applaudir aux inspirations de ce jeune homme entreprenant qui, sans repos ni trêve, poursuivait à la fois la gloire des armes, la renommée des lettres et l'amour des dames.
Par un contraste de ce siècle de guerre religieuse, qui était aussi, il est vrai, le siècle de Montaigne, Chastelard ne se souciait ni de la messe ni des psaumes. Il n'était ni catholique ni protestant; il était libre penseur. Sa philosophie était épicurienne comme sa vie. Il se jouait de tous les sentiments. Il n'admettait qu'un dieu, le plaisir, et glissait sur tout le reste avec légèreté. Ses Heures favorites qu'il portait à l'église, où il allait pour regarder les dames; ses Heures saintes étaient les Nouvelles de la reine de Navarre, les contes de Boccace et les effronteries épiques de Rabelais.
Tel était, ou du moins tel paraissait Chastelard: un brillant étourdi, étranger aux habitudes sérieuses, insouciant et facile; un coureur de bals et de fêtes, un séducteur et un esprit fort, un poëte et un spadassin.
Sous ces dehors frivoles, cependant, il y avait une nature profonde, une sensibilité délicate et mortelle que personne ne soupçonnait, pas même Chastelard, mais qui devait se révéler à lui par la souffrance, par les tortures sans nom d'un amour où il mettrait toute son âme, et où la belle reine qui en serait l'idole, ne mettrait que sa coquetterie.
Chastelard voyageait sans cesse d'Écosse en France, et de France en Écosse. Il était auprès de Marie le messager des hommages de la cour de Charles IX. C'est lui qui avait apporté à la reine les mélodieux regrets de Ronsard, du poëte olympien.
Le jour que vostre voile aux vents se recourba, Et de nos yeux pleurans les vostres desroba, Ce jour, la mesme voile emporta loin de France Les Muses qui souloient y faire demeurance, Quand l'heureuse fortune icy vous arrestoit, Et le sceptre françois entre vos mains estoit. Depuis, nostre Parnasse est devenu stérile; Sa source maintenant d'une bourbe distille, Son laurier est séché, son lierre est détruit, Et sa croupe jumelle est ceincte d'une nuict. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Quand cet yvoire blanc qui enfle votre sein, Quand vostre longue, gresle et délicate main, Quand vostre belle taille et vostre beau corsage Qui ressemble au pourtraict d'une céleste image; Quand vos sages propos, quand vostre douce voix Qui pourroit esmouvoir les rochers et les bois, Las! ne sont plus icy; quand tant de beautez rares Dont les graces des cieux ne vous furent avares, Abandonnant la France, ont d'un autre costé L'agréable sujet de nos vers emporté; Comment pourraient chanter les bouches des poëtes, Quand par vostre départ les Muses sont muettes? Tout ce qui est de beau ne se garde longtemps: Les roses et les lys ne règnent qu'un printemps. Ainsi vostre beauté, seulement apparüe Quinze ans en nostre France, est soudain disparüe, Comme on voit d'un esclair s'évanouir le trait, Et d'elle n'a laissé sinon que le regret, Sinon le desplaisir qui me remet sans cesse Au cœur le souvenir d'une telle princesse. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
J'envoiray mes pensers qui volent comme oiseaux; Par eux je revoiray sans danger à toute heure Cette belle princesse et sa belle demeure: Et là pour tout jamais je voudray séjourner, Car d'un lieu si plaisant on ne peut retourner. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . La nature a toujours dedans la mer lointaine, Par les bois, par les rocs, sous les monceaux d'areine, Fait naistre les beautez, et n'a point à nos yeux Ny à nous fait présent de ses dons précieux: Les perles, les rubis sont enfants des rivages, Et toujours les odeurs sont aux terres sauvages.
Ainsi Dieu, qui a soin de vostre royauté, A fait (miracle grand!) naistre votre beauté Sur le bord estranger, comme chose laissée Non pour les yeux de l'homme, ainçois pour la pensée.
Marie, en retour de ces beaux vers, envoyait d'Holyrood au poëte un magnifique buffet de vaisselle d'argent, du prix de deux mille écus, avec cette inscription: «A Ronsard, l'Apollo françois.»
Chastelard était l'intermédiaire.
A la fin, il s'était établi à Édimbourg, où il résidait comme l'ambassadeur des amours du maréchal Damville. Il rendait les lettres de son maître, et lui renvoyait celles de la reine. Peu à peu, Chastelard s'enhardit et parla pour lui. Marie l'écouta en souriant et l'encouragea. Chastelard lui adressa des vers qui, sous une harmonie banale, recelaient une invincible passion.
. . . . . . . . . . . . . . O déesse...
Ces buissons et ces arbres Qui sont entour de moy, Ces rochers et ces marbres, Sçavent bien mon émoy;
Bref, rien de la nature N'ignore ma blessure, Fors seulement Toi qui prends nourriture En mon cruel tourment.
Mais s'il t'est agréable De me voir misérable En tourment tel; Mon malheur déplorable Soyt sur moy immortel!
Marie répondit à ces vers. Elle embrasa les sens, elle exalta l'imagination du pauvre jeune gentilhomme. Elle lui donna la fièvre et le délire. Chastelard, éperdu, décidé à tout, se cacha sous le lit de la reine, dont les dames le découvrirent. Marie, plus amusée qu'irritée, pardonna à Chastelard et le congédia. Il ne tarda pas à reparaître, et Marie recommença ses jeux. Elle l'enflamma de nouveau, et le fascina si bien, que Chastelard se glissa dans le cabinet de toilette, et de là encore sous le lit de la reine à Burnt-Island. Trahi une seconde fois par les femmes de Marie, il ne trouva plus qu'indifférence et abandon dans cette princesse.
La reine qui, lorsqu'elle aimait, était si téméraire avec l'opinion publique, fut timide, lâche même en cette circonstance. Elle s'épouvanta des calomnies répandues et prêchées contre elle jusque dans les temples par les ministres protestants. Elle leur concéda comme gage de sa vertu cette tête dévouée. Elle résista à toutes les instances qui lui furent adressées. Revenue à Holyrood, elle refusa de commuer la peine de mort prononcée contre Chastelard par des juges fanatiques, et elle ordonna d'effacer ces deux petits vers gravés par une main inconnue sur un des lambris de sa chambre:
Sur front de roy Que pardon soit!
J'ai retrouvé au mur du vieux palais, sous la rouille de trois siècles, la trace de ce généreux conseil; Marie dut la retrouver bien souvent dans sa conscience.
Chastelard avait été conduit à la Tolbooth. Il avait des amis. L'un d'eux, Erskine, cousin du capitaine des gardes de la reine, lia connaissance avec le geôlier, et essaya de l'enivrer pour sauver Chastelard. Mais le geôlier, qui était un rigide presbytérien, déjoua ce plan d'Erskine. Il veilla jour et nuit sur son prisonnier, qu'il garda soigneusement pour le bourreau.
On voudrait croire que la reine ne fut pas étrangère à cette tentative d'évasion. La parenté d'Erskine avec le capitaine des gardes est, à défaut de preuves, un indice favorable à Marie.
Dans les grands moments où sa figure perdait son expression habituelle de frivolité, Chastelard ressemblait beaucoup au chevalier Bayard. En sortant de la prison, il le rappelait par ses traits, par sa taille et par son intrépidité. «Si je ne suis pas sans reproche comme mon aïeul, dit-il, comme lui, du moins, je suis sans peur.»
Il monta sur l'échafaud avec la même bravoure que que s'il eût marché à l'ennemi. Il ne voulut ni ministre ni confesseur, et récita, pour toute prière, l'ode de Ronsard sur la mort. Avant de livrer son cou à la corde, il se recueillit un instant, puis il plongea ses regards et les fixa dans la direction du château d'Holyrood, en s'écriant: «Adieu, toi, si belle et si cruelle, qui me tues et que je ne puis cesser d'aimer!»
Telles furent les dernières paroles de Chastelard; son âme sembla s'exhaler avec elles. Précipité par l'exécuteur, ce jeune homme si plein de vie ne fut bientôt qu'un froid cadavre. Suspendu au chanvre des criminels, il fut exposé tout un jour à la curieuse férocité du peuple, doublement heureux du supplice d'un Français et d'un papiste.
Marie n'apprit pas cette exécution sans une émotion profonde, et l'on observa qu'elle descendait plus fréquemment dans son parc.
Le parc d'Holyrood était alors une des passions de la reine. Elle y trompait son ennui, et s'efforçait d'y donner le change à ses chagrins. Il fallait qu'elle fût malade pour ne pas se promener à travers ces lieux charmants que son père et ses ancêtres avaient plantés de si beaux arbres, qu'elle avait elle-même ornés de fleurs, de fontaines, et peuplés d'animaux innombrables.
Le parc d'Holyrood se réduit maintenant à un triste parterre fermé d'une grille. C'est là que Charles X déchu se réfugiait, au moindre rayon, le long de l'allée sinueuse qui entoure la chapelle, comme si, repoussé de ce palais par les tragiques souvenirs de Marie Stuart et par sa propre infortune, il eût aimé à prier Celui qui allége les fardeaux les plus lourds près du sanctuaire en ruines où sans doute il goûtait les meilleures consolations de son exil. Tel est l'enclos d'aujourd'hui; mais hors de cet étroit espace, le parc d'Holyrood s'étendait, sous Marie Stuart, d'horizon en horizon jusqu'au sable fin de la mer.
Ce parc de délices, où la Sulamite du seizième siècle exhala dans toutes les ivresses son cantique des cantiques, est bien changé aujourd'hui. La vipère rampe, la ronce pousse, la bruyère croît au-dessus d'un gazon blême entre quelques maisons isolées blanchissant çà et là dans un désert.
Hélas! tout est morne et stérile, mais tout était vivant, animé, à travers ces jardins où cependant Marie Stuart se souvenait de la France en soupirant.
Ce parc admirable qui partait du palais, et dont la limite était le Forth, avait été tracé avec un art infini. Des bois de sapins, de chênes et de peupliers s'y élevaient dans la brume; des saules s'y courbaient sur les canaux, au milieu de fraîches pelouses foulées sous les pas de la politique, de l'amour et de l'ambition. Des troupeaux de daims y couraient en liberté, et des nuées de mouettes s'y abattaient près du rivage. La reine avait toujours aimé les animaux. Ils avaient été son amusement dans son enfance, à Inch-Mahome; ils furent son plaisir, son luxe dans sa puissance; et, plus tard, on les verra devenir une société, une famille pour elle dans ses prisons d'Angleterre.