Histoire de Marie Stuart

Part 8

Chapter 83,812 wordsPublic domain

Après s'être échappé des galères de France, il avait vécu en Angleterre près de Cranmer, en Suisse près de Calvin. Il était rentré depuis 1555 en Écosse, où beaucoup d'émeutes presbytériennes l'avaient réjoui. Il en raconte une avec cette verve abrupte et puissante qui donne une idée de toutes les autres: «J'ai vu, dit-il, l'idole de Dagon (le crucifix) rompue sur le pavé, et prêtres et moines qui fuyaient à toutes jambes, crosses à bas, mitres brisées, surplis par terre, calottes en lambeaux. Moines gris d'ouvrir la bouche, moines noirs de gonfler leurs joues, sacristains pantelants de s'envoler comme corneilles. Et heureux qui le plus vite regagnait son gîte! car jamais panique semblable n'a couru parmi cette génération de l'Antechrist.»

Knox était le régulateur de la foi et le maître de la colère du peuple, qu'il retenait ou qu'il déchaînait à son gré.

Son absence avait été remarquée à cette soirée, et l'on s'était entretenu de lui dans plus d'un groupe.

Avec ce tact délicat et cette rare clairvoyance qui la distinguaient dans ses courts intervalles de sérénité, lorsque les passions n'offusquaient point son esprit et n'aveuglaient point son regard, Marie comprit que les hommes avec qui elle aurait le plus à compter comme reine, et qui influeraient le plus puissamment sur ses destinées dans la politique et dans la religion, étaient lord James Stuart, son frère, et John Knox. Elle se résolut à les gagner.

Elle nomma lord James le chef de son cabinet, et lui donna pour second Maitland de Lethington. L'un et l'autre étaient merveilleusement propres, par leurs talents et par leurs liaisons, soit avec Dudley, soit avec Cecil, à maintenir l'union des deux reines et des deux pays.

Dès lors Marie s'occupa du soin de son royaume en princesse tantôt sérieuse, tantôt frivole. Elle cherchait à plaire autant qu'à gouverner. Près de son fauteuil, jusque dans la salle des délibérations, il y avait une petite table à ouvrage de bois de senteur. Marie, et c'était l'une de ses séductions, siégeait en femme dans ses conseils; mais elle savait les présider en reine, passant à propos, au milieu des hommes d'État de sa confiance, d'une tapisserie ou d'une dentelle à des discours de politique et d'administration. Elle excellait dans les travaux de l'aiguille, et elle s'amusait à préluder par là aux vives illuminations d'une intelligence toujours brillante et même toujours juste, quand ses fougues personnelles ou l'ambition, soit de sa famille, soit de son parti, n'obscurcissaient pas ses facultés vraiment supérieures.

Marie, vers le 1er septembre 1561, dépêcha Maitland à Élisabeth. Ce jeune ambassadeur à qui rien ne manquait, si ce n'est l'incorruptibilité de la conscience, et qui accepta d'être le pensionné de l'Angleterre, était porteur de mille assurances de dévouement pour la fille de Henri VIII. Il déposa à ses pieds, avec les compliments empressés de Marie, de riches présents parmi lesquels étincelait un diamant taillé en forme de cœur, comme symbole de l'affectueux élan de celle qui envoyait une si gracieuse ambassade. Marie se désabusa vite, mais elle fut du moins sincère au commencement, dans les protestations d'une amitié qui ne fut jamais chez Élisabeth qu'un leurre pour tromper et pour perdre sa rivale.

La reine d'Écosse tenait aussi à attirer John Knox.

Elle avait entendu jusque sur le continent le bruit de ses pamphlets et de ses sermons. Le retentissement du marteau démolisseur des presbytériens, disciples ou partisans de Knox, avait surtout frappé Marie d'un sombre pressentiment. Ils ne respectaient pas plus les monuments que la doctrine du catholicisme. Ils renversaient les églises, brisaient les statues, semant çà et là avec irrévérence les débris de leur vandalisme et les ruines de la maison de Dieu. Des colonnes de marbre arrachées au sanctuaire servaient de piliers à de misérables cabanes au lieu du tronc des chênes, et le seuil des étables était fait des pierres qui scellaient autrefois les tombeaux des abbés et des évêques, des saints et des martyrs. Pendant que les foules commettaient les actes les plus terribles, les ministres de l'Église réformée s'emportaient aux déclamations les plus violentes. Ce qui augmentait et justifiait les défiances, c'est que Marie ne ratifiait ni la confession religieuse du parlement de 1560, ni la confiscation des terres du clergé. On lui supposait avec raison l'arrière-pensée de substituer, dès que les circonstances le permettraient, le catholicisme au protestantisme, et de restituer leurs immenses propriétés aux prêtres romains. Elle rappelait quelquefois le mot courageux de l'évêque de Rochester, de John Fisher, aux conseillers de Henri VIII, qui demandaient à la chambre des pairs, sous des prétextes pieux, la sécularisation des petits monastères et l'administration de leurs fermes. «Milords, s'était écrié le vénérable évêque, ce n'est pas le bien, ce sont les biens de l'Église que l'on veut.» «Fisher ne se trompait pas, disait Marie; les hérétiques n'ont jamais voulu autre chose.» De là contre elle les colères des presbytériens.

Knox se montrait le plus ombrageux. Il avait écrit autrefois un livre contre le droit d'hérédité accordé aux femmes sous le règne de Marie d'Angleterre. Il recommanda publiquement la lecture de ce pamphlet, intitulé: _Premier son de la trompette contre le gouvernement monstrueux des femmes_.

Les nobles suivaient ce torrent de révolte. Ils mettaient la main sur la garde de leur épée comme les ministres du saint Évangile sur leur Bible. Lord Lindsey et tous les gentilshommes protestants de Fife proclamaient hautement qu'une reine idolâtre était indigne de gouverner; quelques-uns même, qu'elle était indigne de vivre.

Rome s'émut, s'arma, s'organisa. Elle multiplia les missions, s'abrita sous les gouvernements. Elle fit éclater sur les rebelles à la vieille suprématie du pape, toutes les foudres spirituelles et temporelles. L'âme nouvelle de l'humanité était la plus forte. Ni le clergé, ni les moines prêcheurs, ni la régente, ne purent comprimer l'explosion religieuse de l'Écosse. Là, chez ce peuple fervent et obstiné, en face de la maison de Stuart et de la maison de Guise, la Bible traduite en langue vulgaire pénétra partout. Chaque château, chaque tour, chaque chaumière devint un sanctuaire pour les Écritures. Elles cessèrent d'être le patrimoine exclusif des prêtres. Par une heureuse substitution de la pensée à la matière, du Verbe à l'idole d'argile ou de bois, les deux Testaments furent dès lors, sous tous les toits des montagnes et des plaines, ce qu'étaient les pénates dans l'antiquité. Le livre sacré fut le dieu lare, le dieu familier et domestique de tous les foyers écossais.

Quand une doctrine est plus qu'un syllogisme pour une nation, quand elle est un amour, on doit être sûr de son triomphe.

C'est ainsi que l'Écosse accueillit la réforme.

L'apôtre et le théologien de ce grand mouvement fut John Knox. Il était doué des facultés les plus merveilleuses pour un propagateur d'idées. Convaincu, intrépide, éloquent, il avait dans le caractère ce mélange de finesse et d'audace qui distingue le génie de l'Écosse. Knox était à la fois un héros et un négociateur. Sous son voile de sainteté, dans l'intérêt de la cause qu'il représentait et du but qu'il poursuivait, il savait se montrer, selon les circonstances, tantôt hardi comme Wallace, tantôt délié comme Lethington.

Il était de haute taille. Son aspect athlétique imposait au peuple et l'impressionnait vivement. C'était un Titan révolutionnaire, un élément à face humaine. Sa voix ne parlait pas, elle tonnait. Ses yeux lançaient des éclairs. Ses cheveux sous l'inspiration paraissaient comme agités par le vent de Dieu. Son geste commandait. C'était un Danton biblique. Il y avait en lui du prophète et du tribun, et son influence politique égalait son influence religieuse. Menacé, chassé, exilé à plusieurs reprises, il revient toujours plus résolu. Il plie sous l'orage avec souplesse et se relève avec une vigueur que rien ne lasse. Il a l'énergie inépuisable de sa foi.

Cette foi était profonde, ardente, implacable. Elle s'était allumée aux bûchers que le gouvernement avait dressés dès 1524, et où il avait précipité en foule les partisans de la réforme introduite par Martin Luther.

Knox se sentit embrasé de zèle et d'indignation. Il éclata comme citoyen et comme croyant. Il comprit qu'il y avait pour lui, dans les évolutions de cette réforme sainte, une immense destinée.

Il se jeta tête baissée dans l'action.

Après la mort de Jacques V, le comte d'Arran, devenu régent d'Écosse, se montrant favorable aux doctrines régénératrices, Knox prêcha violemment contre le papisme. Mais bientôt la versatilité du comte mit l'apôtre en grave péril. Désigné par les haines catholiques aux ressentiments du pouvoir civil, Knox se cacha, et il était à la veille de quitter l'Écosse en fugitif, lorsqu'un asile sûr lui fut généreusement offert. Cet asile, la Wartbourg du réformateur écossais, fut, dans la province de Lothian, le château du laird Douglas.

Telle fut la retraite où Knox mûrit tous ses plans et se prépara dans le silence, dans la méditation, à l'apostolat de l'idée nouvelle, et, s'il le fallait, au martyre.

Il y avait dans ce refuge un lieu solitaire où Knox passait chaque jour de longues heures. A l'ombre des noisetiers, appuyé sur un rocher ou couché sur la mousse, près d'un étang, il lisait la Bible traduite en langue vulgaire, puis il couvait ses desseins, épiant avec anxiété l'instant propice à leur éclosion. Quand il était fatigué de lire et de penser, il se rapprochait de plus en plus de l'étang, s'asseyait au bord, et il émiettait du pain de son hôte aux poules d'eau et aux sarcelles sauvages qu'il avait fini par apprivoiser. Vive image de sa mission parmi les hommes auxquels il devait distribuer la parole! Knox aimait cette Thébaïde, cet enclos, ces rives de l'étang. «C'est là qu'il serait doux de se reposer, disait-il; mais il faut plaire au Christ.»

Quand son moment eut sonné, on le vit reparaître dans les comtés de l'est de l'Écosse et semer hardiment les germes de sa doctrine. Refoulé en Angleterre, il y continua ses prédications. Persécuté par Marie, la sœur d'Élisabeth, il se retira à Genève, la Rome protestante, où Calvin l'accueillit comme un frère. On montre encore l'allée verte, le long du lac, où ces deux forts ouvriers de Dieu se promenaient sous le ciel entre le Jura et les Alpes, et s'entretenaient de la tâche immense qu'ils avaient à remplir l'un et l'autre dans le monde. Impatient de mouvement et d'action, Knox partit bientôt de Genève; il parcourut la Suisse et l'Allemagne, éveillant partout des disciples, des fanatiques et des persécuteurs. D'Allemagne il repassa en Écosse, où le peuple entier l'attendait. Chose merveilleuse! il avait quitté une patrie catholique, il retrouva une patrie protestante. L'arbre qu'il avait planté avait grandi et fleuri en son absence. Il fut reçu par toutes les classes comme le libérateur des âmes, comme le prophète du nouvel Évangile.

Il était digne de sa renommée et de la vénération qu'il inspirait.

Knox fut le grand initiateur de l'Écosse, non pas, à la manière antique, par les Muses immortelles, par la poésie, par la musique, par les nombres, comme Orphée, ou Tirésias, ou Pythagore; mais selon le besoin des temps, par le pamphlet, par la prédication, par l'éloquence, comme Luther et Calvin. Il avait, ainsi que Calvin, poussé très-loin le protestantisme, et, tout en proclamant la divinité du Christ, pour laquelle il serait mort avec joie, il n'admettait point la présence réelle dans l'Eucharistie. Il avait fait ce pas immense au delà de Luther. Bien qu'il préférât pour la doctrine Calvin, son émule, dont il avait l'intelligence systématique, et la logique législatrice, à l'exemple de son maître Wishart, il ne parlait de Luther qu'avec un respect mêlé de tendresse. Il n'approuvait ni les bouffonneries ni les faiblesses du grand moine de Wittemberg; mais il le célébrait pour ses luttes, pour ses foudres contre Rome, pour les services rendus à la vérité évangélique, dont il avait été le premier promoteur et le premier flambeau dans la chrétienté.

Il invoquait souvent le nom et l'autorité de Luther; il en citait les exemples et les maximes.

«Que je le veuille ou non, je suis forcé de devenir plus savant de jour en jour,» disait-il quelquefois avec l'ami de Mélanchthon.

Et encore:

«Jésus-Christ lui-même est né d'une femme, ce qui est un grand éloge du mariage.»

«Voilà pourquoi, ajoutait Knox, je me suis marié une et même deux fois. J'ai accompli le précepte de Dieu et de la nature.»

Il avait le don d'imposer et d'entraîner. Il était exemplaire, persévérant, infatigable. Souvent à la merci, soit des paysans, soit des seigneurs, son intrépidité était sans égale. Témoin de leurs excès, il les rappelait sans cesse à la modération, à la pureté de la morale. Non-seulement il échappait ainsi à tous les périls, mais il s'emparait de la souveraineté spirituelle. Il était si dévoué, si éloquent! et puis son prestige auprès du peuple, c'était sa sainteté; auprès des nobles, c'était son courage.

Quelque temps après son arrivée en Écosse, Marie, qui sentait instinctivement la force du protestantisme religieux où s'allumait le protestantisme politique, double foyer entretenu et soufflé par l'Angleterre, Marie comprit de quelle importance il serait pour elle de conquérir John Knox. «Il faut le gagner, disait-elle, ou bien il fera couler plus de larmes qu'il n'y a de flots dans le Forth.»

On avait tant répété à la reine qu'elle était irrésistible! Elle voulut essayer la séduction de son intelligence et de sa courtoisie sur le réformateur.

Elle eut plusieurs entretiens familiers avec lui.

Les timides amis de Knox craignirent les enchantements de la sirène papiste, et conseillèrent à leur guide vénéré d'éviter les piéges, afin de n'être pas tenté. Mais, amoureux de controverse, Knox ne craignait rien. D'ailleurs ses disciples ardents avaient confiance aussi, et disaient de lui ce que les catholiques avaient dit de saint Filan: «Satan ne peut rien sur l'homme dont la main gauche jette une flamme qui éclaire la main droite, lorsqu'il copie la nuit les saintes Écritures.»

Knox, sûr de lui-même, alla donc au palais où l'attendait la reine. Il se présenta fièrement, sa Bible sous le bras, avec la morgue presbytérienne, vêtu de l'habit brun introduit par Calvin et du manteau drapé sur l'épaule, à la mode de Genève.

Introduit sans retard près de Marie, il la salua silencieusement. Elle le pria de s'asseoir et lui dit: «Je souhaiterais, monsieur Knox, que ma parole agît sur vous comme votre parole agit sur l'Écosse. Nous serions amis, et ce serait le bien du royaume.

--Madame, répondit Knox, sourd à cette flatterie de princesse, la parole est plus stérile que le rocher, quand elle est mondaine; mais quand elle est inspirée par Dieu, les fleurs, les épis et les vertus en sortent.»

Animé par la discussion et par le sentiment de sa supériorité, Knox fut âpre avec la reine qui était charmante avec lui, et qui espérait, à force de grâces, trouver le défaut de la cuirasse du sectaire ou du citoyen. Knox resta invulnérable. Au milieu de ses respects officiels il fut franc, ironique, intraitable. Il écrasa le catholicisme; il attenta même à la royauté de Marie.

«Madame, lui dit-il, j'ai parcouru l'Allemagne, et je suis un peu pour le droit saxon. Lui seul est juste. Il réserve le sceptre à l'homme: il se contente de donner à la femme une place au foyer et une quenouille.»

Knox était comme Luther. Le diable qu'il redoutait le plus, ce n'était pas le diable de la ruse et de la volupté: c'était le diable de la théologie. Il traita donc Marie Stuart avec cette superbe qui lui était naturelle, et que centuplait la dictature sacerdotale qu'il exerçait sur l'opinion publique de son pays. Républicain et protestant, il haïssait deux fois Marie. Il lui reprocha parures, festins, bals, spectacles. Il exprima même des soupçons cruels, et prononça des mots outrageants.

Marie s'humilia, désespérant de gagner autrement le puissant fanatique.

Un jour, elle dit à Knox qu'elle rendait justice à ses intentions et à ses lumières, et qu'elle le priait de l'avertir toutes les fois qu'il la surprendrait en faute. Knox répondit avec emphase qu'il était trop absorbé par les intérêts de la communauté chrétienne pour s'occuper de détails particuliers, et que le soin des peuples lui semblait plus obligatoire et plus digne de lui que la direction des consciences privées, fussent-elles des consciences royales. Marie fut si honteuse de sa condescendance, et si blessée de l'insolence de Knox, qu'elle ne put retenir ses larmes.

Un autre jour, elle lui dit:

«Vous ne mettez pas un sceau assez fort à vos lèvres; vous prêchez, vous armez nos sujets contre nous, quoique le Christ recommande l'obéissance aux rois. Votre livre contre le gouvernement des femmes est dangereux et incendiaire.

--Qu'importe, madame, s'il est vrai? Vous avez nommé mon maître. Il s'appelle Christ. Lorsqu'il est venu sur terre, s'il n'eût pas été loisible aux hommes de rejeter l'ancienne erreur, où en serait l'Évangile? Les apôtres l'embrassèrent avec amour.

--Ils ne se révoltaient pas.

--En ne se soumettant pas, ils se révoltaient. Résister par conscience est le premier des devoirs.

--Croyez-vous donc, reprit Marie avec emportement, que les peuples aient droit contre les rois?»

A cela, Knox répondit longuement, puis s'animant:

«Il est écrit, madame, que les rois sont des pères. S'ils font le bien, s'ils ouvrent les yeux à la lumière, les sujets doivent les bénir; sinon, s'ils sont insensés, tyranniques, aveugles, s'ils se complaisent dans la nuit, dans le mensonge, dans la volupté, les sujets peuvent leur arracher l'épée, la couronne, la liberté. Il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux rois.

--Prétendriez-vous, reprit vivement la reine, que nos sujets fussent vos sujets? Leur conseilleriez-vous de m'abandonner pour vous suivre?

--Non, madame, si vous écoutez la voix des saints. Car il est encore écrit: «Les rois sont les pasteurs, les reines sont les mères, les nourrices de l'Église.»

--De quelle Église?

--De la seule bonne, répliqua Knox.

--La seule bonne, celle que je défendrai, dont je serai en effet mère et nourrice, je vous le déclare en face, c'est l'Église de Rome.»

A ces mots, Knox devint pâle de colère; ses yeux brillèrent comme deux astres, et il s'écria d'une voix tonnante: «Malheur à vous, si vous faites de votre cause la cause du pape; si la cause de l'Église déchue et souillée, la cause de la grande prostituée, de la prostituée romaine, devient votre cause!...»

Il se sépara d'elle d'un pas lent, d'un air grave, après ces menaçantes paroles. Il alla rejoindre ses disciples, ses amis, toute l'élite du parti protestant, dont les cœurs l'attendaient, dont les oreilles étaient avides d'entendre le récit de ses conférences décisives avec la reine.

«La _Guisarde_ parodie la France, leur dit Knox: farces, prodigalités, banquets, sonnets, déguisements; le paganisme méridional nous envahit. Pour suffire à ces abominations, les bourgeois sont rançonnés, le trésor des villes est mis au pillage. L'idolâtrie romaine et les vices de France vont réduire l'Écosse à la besace. Les étrangers que cette femme nous amène ne courent-ils pas la nuit dans la bonne ville d'Édimbourg ivres et perdus de débauche?

«Il n'y a rien à espérer de cette Moabite, ajouta-t-il; autant vaudrait pour l'Écosse bâtir sur des nuages, sur un abîme, sur un volcan. L'esprit de vertige et d'orgueil, l'esprit du papisme, l'esprit de ses damnés oncles les Guise, est en elle.»

Knox demeura donc inflexible. Un chevalier aurait été vaincu sous sa cuirasse de fer; lui, le prêtre, le docteur, ne le fut pas sous son vêtement de bure. Il garda l'implacabilité de son fanatisme. Ni la jeunesse, ni la beauté, ni les talents de Marie, ne le touchèrent. Il ne voulait d'elle que sa conversion ou son abdication. Telle était la terrible alternative où il s'efforçait déjà de précipiter Marie et l'Écosse.

L'âpre pédanterie de Knox célébrée dans les presbytères et dans la vieille ville, fut blâmée à la cour. Les seigneurs protestants eux-mêmes s'en plaignirent. «Vous connaissez, écrivait Maitland à Cecil, la véhémence de tempérament de M. Knox. Elle ne se laisse pas modérer. Je souhaiterais qu'il parlât d'une façon plus douce et plus aimable avec la reine, qui déploie vis-à-vis de lui une sagesse bien au-dessus de son âge.»

Marie en effet, quoique impatientée et surprise de son impuissance, parvint à se contenir. Elle échoua avec un dépit intérieur contre le théologien, mais elle ne le méprisa point. Elle resta épouvantée de son audace et de sa force: «Sa voix, disait-elle, est le rugissement du lion. Quel dommage qu'un tel homme soit contre notre bien et celui de notre royaume! Mais il hait le pape, les rois, et encore plus les reines.» Après chaque entretien avec Knox, on remarqua toujours que Marie était triste. Ce n'était pas doute sur le catholicisme, c'était peut-être un peu déplaisir de coquetterie royale, qui n'aime pas à se donner en vain la peine de discuter; mais c'était surtout terreur secrète des maux que ce demi-dieu de la multitude pouvait déchaîner sur l'Écosse.

LIVRE IV.

Élisabeth accueille hypocritement Maitland et les avances de Marie Stuart.--Lord James en faveur.--Créé comte de Marr, puis comte de Murray.--Il entraîne la reine dans sa querelle particulière contre le comte de Huntly.--Marie en campagne.--Son ardeur.--Sa grâce.--Description de l'Écosse.--Caractère des seigneurs écossais au XVIe siècle.--Défaite et mort du comte de Huntly à Corrichie.--Murray investi de la confiance du parlement et de la confiance de la reine.--Portrait de Murray.--Marie s'ennuie des affaires.--Elle se distrait dans les plaisirs.--Chastelard.--Ses messages.--Son amour pour la reine.--Ses vers.--Son procès.--Sa mort.--Le parc d'Holyrood.--Promenades de la reine.--Nouvelles de France.--Assassinat du duc François de Guise au siége d'Orléans.--Douleur profonde de la reine.

Marie était arrivée ennemie sur une terre ennemie. Elle s'était avancée avec les élégances et les mœurs du Midi dans cette Écosse grossière, sauvage, passionnée pour la liberté et pour la réforme. C'était la reine catholique, la reine bien-aimée du pape, de Philippe II et des Guise, l'héroïne du pouvoir absolu, l'adversaire irréconciliable du calvinisme. Il y avait sourdement aussi en elle je ne sais quelle âme de feu trempée dans cet idéal dépravé d'art, de volupté et de sang qui est le fond de la cour des Valois.

Élisabeth, éclairée par sa haine, comprit tout cela. Elle se promit d'attendre avec patience, et de saisir avec habileté les avantages qui lui donneraient le caractère et la situation de sa rivale.

Elle accueillit hypocritement le premier acte politique de Marie, qui avait été de lui dépêcher Maitland, afin de lui témoigner son désir de la paix. Marie, par son ambassadeur, s'avouait heureuse de renoncer à tous ses droits au trône d'Angleterre du vivant d'Élisabeth; elle se bornait à prier sa «bonne cousine» de la reconnaître pour héritière légitime. Élisabeth, qui n'avait pas d'enfants, aurait pu accéder aux demandes de la reine d'Écosse; mais la colère et l'envie dévoraient son cœur.

Marie s'acclimatait en soupirant à Holyrood. Elle traitait lord James moins en souveraine qu'en sœur. Elle le créa d'abord comte de Marr, puis comte de Murray, en joignant à ce titre une grande partie des biens immenses qui dépendaient de ce comté septentrional et qui appartenaient à la couronne. Malgré son ambition, Murray méritait ces distinctions par la politique de ménagements qu'il s'efforçait d'insinuer à Marie envers le parti protestant et la reine d'Angleterre. Seulement il voulait être le chef de cette politique dans laquelle il eût été si désirable que Marie sût persévérer.