Histoire de Marie Stuart

Part 6

Chapter 63,781 wordsPublic domain

. . . . . . . . . . . . Ce qui m'estoit plaisant Ores m'est peine dure; Le jour le plus luisant M'est nuit noire et obscure, Et n'est rien si exquis Qui de moy soyt requis. . . . . . . . . . . . . Si en quelque séjour, Soit en bois ou en prée, Soit sur l'aube du jour, Ou soit sur la vesprée, Sans cesse mon cœur sent Le regret d'un absent. . . . . . . . . . . . . Si je suis en repos, Sommeillant sur ma couche, L'oy qui me tient propos, Je le sens qui me touche. En labeur et requoy, Toujours est près de moy. . . . . . . . . . . . .

Elle écrivait, vers la même époque, (1561), à Philippe II:

«Monsieur mon bon frère, je n'ay voulu laysser perdre ceste occasion pour vous remercier des honnestes lettres que m'avés despèchées par le signor don Antonio, et des honnestes langages que lui et vostre ambassadeur m'ont tenu du regret que aviés de la mort du feu roy, mon seigneur; vous assurant, monsieur mon bon frère, que vous y avés perdu le meilleur frère que vous aurés jamais, et consolé par vos lettres la plus affligée pauvre femme qui soyt soubs le ciel, m'ayant Dieu privé de tout ce que j'aymois et tenois cher au monde... Dieu m'aydera, s'il lui plest, à prendre ce qui vient de luy en patience. Car, sans son ayde, je confesse trouver un si grand malheur trop insupportable pour mes forces et peu de vertu.

«Vostre bien bonne sœur et cousine,

«M.»

En même temps, Marie Stuart renonça au titre et aux armes de reine d'Angleterre, et se réfugia dans le couvent de Saint-Pierre, à Reims, auprès de Renée de Lorraine, sa tante. C'est là qu'elle se résolut à quitter la France, où elle ne régnait plus, et qui s'était rangée sous l'autorité de Catherine de Médicis.

Dès que cette décision fut connue, un cri s'échappa de la poitrine de Ronsard. Le poëte, dans cette plainte personnelle, fut sans le vouloir l'interprète ému, la voix profonde, harmonieuse, de toute la cour:

Comme un beau prés despoüillé de ses fleurs, Comme un tableau privé de ses couleurs, Comme le ciel, s'il perdoit ses estoiles, La mer ses eaux, la navire ses voiles, Un bois sa fueille, un antre son effroy, Un grand palais la pompe de son roy, Et un anneau sa perle precieuse: Ainsi perdra la France soucieuse Ses ornements, perdant la royauté, Qui fut sa fleur, sa couleur, sa beauté.

Ha! je voudrois, Escosse, que tu peusses Errer ainsi que Dèle, et que tu n'eusses Les piés fermez au profond de la mer!

Ha! je voudrois que tu peusses ramer Ainsi que vole une barque poussée De mainte rame à ses flancs eslancée, Pour t'enfuïr longue espace devant Le tard vaisseau qui t'iroit poursuivant, Sans voir jamais surgir à ton rivage La belle royne à qui tu dois hommage.

Puis elle adonc, qui te suivroit en vain, Retourneroit en France tout soudain Pour habiter son duché de Touraine: Lors de chansons j'aurais la bouche pleine, Et en mes vers si fort je la loü'rois Que comme un cygne en chantant je mourrois.

Il paraît que Marie eut alors comme un pressentiment de sa destinée, et qu'elle fut tentée de se retirer dans un monastère admirable situé sur la pente des Vosges, entouré d'eaux courantes, de rochers et de sapins. Elle avait passé deux fois sous les murs de ce monastère, et elle songea souvent depuis à cette maison de silence et de paix où Dieu abritait les âmes contre les orages du monde. Dans le deuil où elle était plongée, elle pensa un moment, dit un contemporain, à y cacher sa vie. Quoi qu'il en soit, ce ne put être qu'un éclair de cette mobile imagination. La tempête l'appelait, et ses goûts n'étaient pas ceux du cloître.

Ses oncles d'ailleurs lui conseillaient de retourner en Écosse, où l'attendait un trône. Après s'être recueillie quelque temps en Lorraine, elle revint en France, d'où elle devait partir pour toujours au commencement de juillet 1561. Son douaire avait été assigné sur la Touraine et le Poitou; il était fixé à vingt mille livres de rentes.

Son séjour à Paris se prolongea un peu.

Marie voulut revoir tous les lieux qui lui étaient chers avant de s'éloigner à jamais.

Elle resta deux jours à Fontainebleau, que son père avait habité, qu'elle préférait entre toutes les résidences royales, et qui était le toit de ses délices.

Un crespe long, subtil et délié, Ply contre ply retors et replié, Habit de deuil, vous sert de couverture Depuis le chef jusques à la ceinture, Qui s'enfle ainsi qu'un voile, quand le vent Souffle la barque et la single en avant. De tel habit vous estiez accoustrée; Partant, hélas! de la belle contrée Dont aviez eu le sceptre dans la main, Lorsque pensive et baignant vostre sein Du beau crystal de vos larmes roulées, Triste marchiez par les longues allées Du grand jardin de ce royal chasteau Qui prend son nom de la beauté d'une eau.

(RONSARD.)

Ce dernier voyage fut grave et sombre comme un adieu.

Cette contrée emporte l'âme dans toutes les alternatives de la joie et de la tristesse. La tristesse y domine.

On rencontre partout l'amour parmi ces lambris semés de salamandres, sous ces hautes ombres, au bord de ces belles eaux; puis, la religion au delà, dans ces vastes solitudes, à l'horizon de ces déserts. Les deux infinis d'ici-bas.

Cette résidence, unique dans le monde, cette grande forêt rocheuse, ce château merveilleux font penser et rêver.

Fontainebleau sourit d'un sourire triste. On y sent vaguement le caprice, la galanterie, la passion ardente et profonde, la science, l'art, la vie humaine, tous les parfums de cette fleur vénéneuse et charmante de la renaissance.

L'attrait de Fontainebleau est dans tout cela. Une femme a bien des moments. Et cependant elle n'en a qu'un, elle en a un surtout qui laisse une odeur immortelle. Ainsi de Fontainebleau. Son moment incomparable, c'est le règne de François Ier, c'est le règne de Henri II, l'aurore de Marie Stuart.

François Ier et sa sœur, et la duchesse d'Étampes, et Léonard de Vinci, et André del Sarto, et Benvenuto Cellini, et le Rosso, et le Primatice; et Rabelais, et Budé, et Lascaris, et Marot; Henri II et les architectes, et les sculpteurs, et les frères du Bellay, et Calvin, et le cardinal de Lorraine, et Théodore de Bèze, et Montaigne, et Ronsard; et Diane de Poitiers avec tous ses chiffres d'or et de tendresse; et Catherine de Médicis avec ses cent cinquante filles d'honneur, les sirènes de sa politique italienne: voilà les années, la floraison, la fête, la jeunesse de Fontainebleau. C'est un songe, un songe arabe; mais c'est encore plus de l'histoire; car cet arc-en-ciel de poésie est souvent obscurci par les orages des guerres de religion qui suivirent la mort du roi Henri II, par les terribles démêlés des Guise, des Bourbons, des Montmorency et des Châtillon.

Marie Stuart se promena au milieu de ces mirages, à la fraîcheur des brises, au murmure de l'étang, sous les vignes, autour des pressoirs, le long des treilles chargées de grappes qui couvraient et revêtaient les murailles, imaginant peut-être, au pieds des monts Pentlands et dans ces rudes climats où elle allait vivre, d'autres amours pour se consoler de l'amour.

Fontainebleau est l'Alhambra des Valois.

Cette race de rois légère et corrompue, en qui coulait comme d'une double source le sang français et le sang italien, entremêlait l'histoire au roman, et la chevalerie au génie. La France, sous cette dynastie, fut une Rome pour la guerre et le droit, une Athènes pour l'art, une Cordoue, une Grenade pour la fantaisie. Le duc François de Guise et l'amiral de Coligny, Cujas et l'Hospital, sont les contemporains de Jean Goujon, de Jean Cousin, de Germain Pilon, de Philibert de Lorme et de Serlio. Les batailles des glorieux chefs du catholicisme et du protestantisme, les œuvres du grand jurisconsulte et les ordonnances de l'austère chancelier, ont à peu près la même date que les Tuileries, le vieux Louvre, Anet, Fontainebleau, Chambord, et les plus exquis tombeaux de Saint-Denis. La barbarie des mœurs, un goût étrange de gibets et de tortures déshonoraient tant de nobles instincts, tant d'élégance et de courage. Même avant les horreurs de la guerre civile, Henri II assistait avec Diane de Poitiers, par manière d'amusement, au supplice qu'on appelait estrapade, et qui consistait, chose effroyable! à suspendre de malheureux protestants au-dessus d'un bûcher, à les plonger et à les replonger dans les flammes jusqu'à la mort.

Telle était cette dynastie, cette cour, cette civilisation, ce siècle, qui rayonnaient et fleurissaient dans le feu, dans les larmes et dans le sang.

De retour à Paris, Marie Stuart visita d'abord Catherine au château des Tournelles. Athée et florentine, la fille des Médicis était née pour l'intrigue italienne; mais l'intrigue était insuffisante à gouverner des partis fanatiques et les hommes de fer qui les dirigeaient. Catherine craignait ces hommes et ils la méprisaient. Car la politique était sérieuse pour eux, et pour elle la politique n'était qu'un jeu. Elle louvoyait donc et ne régnait point. Son influence cependant fut profondément immorale. Elle ne connaissait ni loi, ni scrupule, ni pitié. Son sein avait enfanté Charles IX, Henri III, Marguerite de Navarre, le crime et la débauche; sa main empoisonnera en offrant des parfums, sa bouche sourira en ordonnant la Saint-Barthélemy. Femme d'une scélératesse blasée chez qui l'organe du cœur n'existait pas, et qui, pour la postérité, reste une énigme de calcul, d'embûches et de vices! Marie Stuart haïssait instinctivement la reine mère et elle la dédaignait un peu, ne la trouvant pas d'assez bonne maison. Elle ne vint donc au château des Tournelles que par bienséance. Catherine reçut bien la reine d'Écosse et lui proposa de l'accompagner au Louvre, où Marie logeait. Marie s'inclina et céda partout le pas à la régente. Sa fierté gémit de cette dégradation que lui imposait la fortune et qu'aggravaient les caresses cruellement hypocrites de son ennemie. Catherine se vengeait. Ces deux femmes hautaines se rappelaient une autre époque. Le soir même de la mort de Henri II, Catherine s'était effacée devant cette jeune rivale qu'elle humiliait maintenant. Sur le point de sortir en carrosse avec le roi François II et Marie Stuart, Catherine s'était arrêtée tout à coup, et, l'esprit présent au milieu de sa violente douleur, elle avait dit à Marie Stuart: «Montez madame, montez; c'est vous qui êtes la première.»

Marie était redevenue la seconde, et son orgueil ulcéré lui faisait sentir, malgré son goût pour la France, la nécessité du départ.

Elle ne s'y prépara pas seulement par des regrets et des rêveries, mais par de longues et sérieuses conversations avec MM. de Martigues, de la Brosse et d'Oisel, qui connaissaient à fond les affaires de l'Écosse, où ils avaient résidé comme ambassadeurs pendant les troubles de la régence.

Marie Stuart s'arracha enfin au seuil du Louvre. Le roi, la reine mère, le duc d'Anjou, le roi de Navarre et son frère le prince de Condé, MM. de Guise et les plus grands seigneurs de la cour, l'accompagnèrent jusqu'à Saint Germain en Laye. Ses oncles se mirent à la tête du cortége qui la conduisit à Calais. Ce cortége était illustre et brillant. Tous les plus braves et les plus nobles gentilshommes de France se rangèrent autour de la plus belle des reines et des femmes. Plusieurs étaient blessés d'amour, le fils du connétable de Montmorency, le maréchal Damville, surtout. On citait de lui un trait héroïque et touchant. Un jour, dans une des mêlées si fréquentes entre les deux partis qui divisaient la France, les catholiques et les protestants, Damville se défendait et attaquait tour à tour. Il avait besoin de toutes ses forces. Soudain, tout en brandissant son épée, il se baisse, au risque d'être tué cent fois, afin de ramasser un fichu de soie de Chypre qui avait touché le beau cou de Marie et qu'elle s'était laissé dérober.

Un gentilhomme de la suite du maréchal, Chastelard, petit-neveu par sa mère du chevalier Bayard, était aussi éperdument épris de la reine d'Écosse. C'est Damville qu'elle aimait, et qu'elle eût épousé; mais il était marié. On accusa la reine d'avoir conseillé au maréchal d'empoisonner sa femme pour faire disparaître tout obstacle entre eux. Cette première accusation n'a jamais été prouvée, et l'histoire l'écarte comme une calomnie.

Marie Stuart, voyageant à petites journées, arriva à Calais au commencement du mois d'août 1561 avec son escorte de princes et de chevaliers.

LIVRE III.

Marie Stuart à Calais.--Elle s'y arrête une semaine.--Son portrait.--Caractère du XVIe siècle.--Regrets de Marie Stuart.--Ses vers.--Elle s'embarque le 15 août 1561.--Une partie de son escorte la suit en Écosse.--Adieu à la France.--Traversée.--Débarquement au port de Leith.--Les nobles écossais viennent au-devant de la reine.--Pressentiment de Marie Stuart.--Arrivée à Holyrood.--Double protestantisme, l'un politique, l'autre religieux.--Réception à Holyrood.--Le grand prieur.--Le duc d'Aumale.--Le marquis d'Elbeuf.--Le maréchal Damville.--Castelnau de Mauvissière.--Chastelard.--Strossi.--La Guiche.--Brantôme.--La Noue.--Lord James Stuart.--Le comte de Morton.--Lord Ruthven.--Lindsey.--Lord Huntly.--Maitland.--Robert Melvil.--Kirkaldy de Grange.--Marie dépêche Maitland à Élisabeth.--État religieux de l'Écosse.--Knox, l'âme de la réforme.--Ses conversations avec Marie Stuart.--Ils se séparent ennemis.

La reine s'arrêta toute une semaine à Calais avant de se séparer de son cher cortége, au milieu des sanglots et des larmes. Elle était alors dans tout l'éclat de la jeunesse et de la beauté.

Elle avait dix-neuf ans. Sa taille était grande, animée, flexible. Tous ses mouvements étaient faciles, toutes ses attitudes charmantes. Sa démarche, tantôt languissante, tantôt rapide, toujours inimitable, avait un essor naturel, un pas aérien qui paraissait glisser plutôt que se poser. Ronsard et Joachim du Bellay nommaient Marie Stuart la dixième muse. Mais, en dépit des poëtes, je ne sais quoi de voluptueux dans toute sa personne invitait à l'amour, et trahissait la femme sous l'immortelle.

Son front, haut et bombé dans la partie supérieure, avait une dignité fière armée d'intelligence et d'audace. Son oreille était petite; sa tempe palpitante. Son nez délicat était aquilin comme le nez aristocratique des Guise, chez qui ce noble trait ne dégénéra qu'après le Balafré, dans le prince de Joinville, son fils. Les joues roses et blanches de Marie Stuart rappelaient, dans leurs teintes harmonieuses, le beau sang mêlé de Lorraine et d'Écosse.

Ses longs cils, qui voilaient un peu l'ardeur de ses regards, ne parvenaient pas à leur communiquer la suavité du sentiment. Ses yeux bruns, d'une transparence humide et ignée, dardaient l'éclat brûlant de la passion, et ils auraient manqué de douceur sans leur forme exquise que relevait encore l'arc pur et délié des sourcils.

Deux plis se dessinaient aux extrémités d'une bouche frémissante dont le sourire brillait comme un rayon de soleil.

Le menton délicieusement arrondi de la jeune reine inclinait à se marquer une seconde fois dans les imperceptibles linéaments d'un contour inférieur.

Ses cheveux d'un blond cendré, auxquels, par caprice, il lui arrivait souvent de n'ajouter aucun ornement, lui seyaient à ravir et répandaient autour d'elle un phosphore.

Sa figure, d'un ovale allongé, imposante et mobile, passait sans cesse de la sévérité à l'enjouement. On en saisissait vite néanmoins le caractère permanent et l'expression sérieuse. Les grâces y voltigeaient à l'envi, mais la passion résolue, profonde, aveugle, y résidait.

Elle portait la tête moins avec la noblesse étudiée d'une reine qu'avec la libre majesté d'une déesse à laquelle la comparait l'imagination mythologique de son siècle. Seulement la déesse était une femme dont la poitrine respirait des flammes et contenait des philtres irrésistibles.

Elle savait tout son charme et ne fuyait pas les occasions de le montrer. Elle se servait peu de masque, malgré l'exemple des dames de la cour. Elle pliait à ses convenances jusqu'à la mode. Même aux processions elle marchait à visage découvert, sa grande palme à la main, et, sous une modestie feinte, elle triomphait avec une joie secrète d'éclipser toute parure et toute beauté par sa présence.

Charles IX, après le départ de Marie, regardait sans cesse le portrait qu'elle avait laissé au Louvre. Il la proclamait la plus charmante princesse du monde. Il estimait son frère François heureux malgré sa mort prématurée, puisqu'il avait goûté un instant l'ambroisie d'une telle femme. Lui-même, si elle fût restée en France, aurait voulu l'épouser avec une dispense du pape.

L'admiration pour Marie Stuart ne se bornait pas à la France et à l'Écosse; elle était européenne.

Comment s'en étonner quand on connaît ses portraits?

Le plus surprenant peut-être, je l'ai découvert à quelques milles de Dalkeith. C'est un fragment de buste, un profil mutilé, dans la manière des têtes de Henri II et Henri III par Germain Pilon. Ce buste de Marie a été brisé, creusé, et néanmoins respecté par le temps. La physionomie s'échappe des traits taillés dans la pierre, dont les profondes grenures semblent recéler une âme, et cette âme jaillit en éclairs de vie sous tous les accidents de la lumière et de l'ombre.

Les autres portraits de Marie Stuart, et ils sont nombreux, qu'il m'a été donné de voir à Versailles, à Eu, à la Bibliothèque Sainte Geneviève, à Saint-James, à Windsor, à Hampton-Court, à Holyrood, sont d'une beauté rare. Tous, dans leur variété brillante, retiennent une merveilleuse unité qui témoigne à la fois de la ressemblance de Marie et du génie des artistes de la renaissance.

Marie Stuart, à Calais, était vêtue en grand deuil blanc d'une robe de velours, selon la coutume des reines de France. Elle portait une guimpe découpée à pointe de dentelle. Son voile empesé se recourbait au-dessus de chaque épaule. Ses manches de toile d'argent étaient étroites en bas et bouffantes en haut. Sa chevelure, lisse sur la tête, était crêpée au-dessus des tempes et se rattachait par derrière avec des nœuds de ruban. Un bonnet léger lui descendait en cœur sur le front et couvrait, sans les cacher, trois rangs de perles de la plus belle eau. Un collier d'autres perles, qu'elle préférait à tous ses joyaux, ruisselait de son cou.

Une gibecière, de même velours que sa robe, était suspendue à sa ceinture. Marie, à côté du petit sifflet d'or dont se servaient les princesses de ce siècle pour appeler leurs gens et leurs pages, enfermait dans cette sorte de poche les nouveautés littéraires dont elle était fort friande. C'était la place habituelle d'un Ronsard magnifiquement relié. L'édition sortait des presses de Robert Estienne, qui l'avait soignée autant que ses meilleures éditions classiques. Il en avait affiché les épreuves, selon sa coutume, avec promesse d'une généreuse récompense pour chaque faute qui lui serait signalée. Ronsard, ce beau génie trop méconnu aujourd'hui, était alors l'idole de la cour, de la ville et de l'Europe, à tel point que Brantôme demandant un jour à Venise, chez un libraire, les Œuvres de Pétrarque, un grand seigneur italien, fort renommé par son esprit, lui en fit un reproche en disant: «Quand on a le bonheur d'être le compatriote de M. de Ronsard, comment peut-on songer aux poëtes étrangers qui lui sont tous si inférieurs?»

A l'exemple de ses contemporains, Marie Stuart aimait donc Ronsard; et, par un tour de coquetterie dans le goût du XVIe siècle, elle avait fait de son poëte favori une élégance de sa toilette.

La séduction était tellement sa nature qu'elle l'exerçait, dès le berceau, sur tout ce qui l'entourait. A l'âge de dix ans, dans un voyage du roi Henri II à Amboise, elle le retenait, au dire du cardinal de Lorraine, et le captivait par sa conversation enfantine.

Prompte, mouvante, passionnée, de fort bonne compagnie, les beaux esprits aussi bien que les jeunes seigneurs et les catholiques la nommaient leur reine. Elle était assez folâtre; mais une lueur sinistre traversait par moment sa gaieté.

Elle avait la voix très-douce et très-pénétrante. Ses entretiens étincelaient de verve et d'imagination. L'ironie la plus acérée, la meilleure, l'ironie française, était son arme terrible contre ses ennemis. Lorsqu'elle ne pouvait les combattre autrement, elle les blessait par un sarcasme. Elle mettait autant de courage que d'imprudence à frapper ainsi les forts, qui ne manquèrent jamais de se venger.

Elle chantait bien et jouait du luth avec les mains les plus belles. La forme et la couleur de ses gants étaient toujours imitées. Ses pieds étaient chaussés avec une recherche minutieuse.

Elle excellait à la danse et à la chasse. Elle montait à cheval mieux qu'une amazone. Elle n'avait dans ses écuries que des chevaux turcs, barbes, et des genets d'Espagne. Elle dédaignait la selle à planchette de velours, et elle était l'une des premières à la cour qui eût osé mettre la jambe sur l'arçon, ce qui donne plus de grâce, l'air plus hardi et plus fier.

Sa libéralité allait au delà de toutes ses ressources. Elle n'était pas seulement généreuse, elle était prodigue par grandeur.

Ses habitudes n'étaient point paresseuses, mais plutôt actives. Elle portait dans le plaisir autant d'impétuosité que ses oncles dans la gloire ou dans la politique. Trop Lorraine de sang et d'éducation pour n'être pas pétrie de ruse, elle aurait pu être homme d'État comme Élisabeth, si elle n'eût été plus femme que princesse. Toute la diplomatie de sa race, toutes les intrigues de son génie, elle les déploya dans les innombrables drames de ses passions successives. L'amour, sa vocation, était pour elle ce qu'était la guerre pour les hommes de sa maison: une fatigue et un bonheur. Elle était toujours prête à conquérir, à subjuguer.

Dans ce temps, où les femmes mangeaient comme les héros de l'Iliade et de la Ligue, Marie Stuart tenait encore plus au luxe des mets qu'à leur nombre ou à leur saveur. La musique de son repas était mélodieuse, et le service de sa table d'une délicatesse extrême. Les perdrix grises y étaient argentées et les perdrix rouges dorées au bec et aux pattes. Les serviettes s'y embaumaient avec des sachets de fleurs. La reine était sobre sur le vin; mais elle y était difficile, et il le lui fallait exquis.

Elle avait les sens les plus rares, et les plus subtils esprits semblaient présider au jeu de tous ses organes. Son électricité était délicieuse et terrible. Le parfum de sa personne s'insinuait dans les cœurs et les agitait d'un mal incurable. Elle paraissait, et les poitrines les plus froides étaient embrasées. D'un regard, d'un sourire, d'une parole, d'une caresse, elle pouvait troubler toute une vie.

Sous le tartan écossais elle était charmante; mais s'habillait-elle à la française, à l'espagnole ou à l'italienne, elle était adorable. Jamais elle ne montait les degrés d'une fête, qu'elle n'eût inventé quelque nouvelle fantaisie de toilette. Poëte, elle appliquait son imagination à sa parure, et ce n'était pas sa moindre poésie. Elle était un poëte et un poëme à la fois, un poëme vivant.

Ses vers furent l'un des bégaiements rhythmiques les plus harmonieux et les plus suaves de notre langue. Même aujourd'hui ils conservent un accent, un battement, une larme secrète du cœur qui consacrera une fois de plus pour l'avenir le plus reculé la renommée de celle qui ne peut être oubliée, tant elle a de titres au long souvenir de la postérité et tant elle tient l'immortalité par des prises diverses!