Part 5
Sa bonté était célèbre, même chez les ennemis. Il en avait sauvé si souvent dans les batailles, que son nom seul était un secours au milieu de la mêlée. A Térouanne, au plus fort d'un combat qui tournait mal, et où les Français, écrasés déjà par le nombre, allaient être massacrés, ils s'avisèrent de crier aux vieilles bandes espagnoles: «Souvenez-vous de M. de Guise!» Soudain la fureur des ennemis tomba, et plus de six mille hommes furent épargnés.
Que dire après cela? La clémence, qui était regardée comme une faiblesse chez César, chez l'homme antique, était une vertu chez l'homme moderne, chez le chrétien, chez M. de Guise, et ajoutait un immense attrait à sa grandeur.
Le duc d'Aumale, le grand prieur, le marquis d'Elbeuf, le cardinal de Guise, étaient de brillants princes, mais ils n'étaient pas des chefs d'idées et de parti, comme le duc de Guise et le cardinal de Lorraine. Ils acceptaient la supériorité de leurs aînés et s'associaient volontiers à leurs desseins. Ils s'entendirent tous pour décider le mariage de Marie Stuart, leur nièce avec le Dauphin, et les noces se célébrèrent à Notre-Dame, le 24 avril de l'année 1558, au milieu de la joie nationale causée par la conquête de Calais, l'un des plus beaux faits d'armes du duc de Guise.
Marie Stuart était petite-fille de Marguerite, sœur aînée de Henri VIII, et par conséquent petite-nièce de ce monarque. Il avait laissé trois enfants à sa mort: Édouard VI, fils de Jeanne Seymour; Marie, fille de Catherine d'Aragon; et Élisabeth, fille d'Anne de Boleyn. Édouard et Marie régnèrent successivement. Élisabeth devint à son tour reine d'Angleterre. Henri VIII avait fait trancher la tête à Anne de Boleyn et annuler son mariage; Élisabeth avait été déclarée bâtarde par un acte du gouvernement, puis rétablie par un autre acte dans tous ses droits et reconnue enfant légitime. L'Angleterre l'avait proclamée reine à Westminster.
Henri II, par une cupidité superbe et malhabile, prépara bien des orages à Marie Stuart, qu'il aimait si tendrement. Il exigea, et la jeune fiancée du Dauphin consentit de l'aveu des Guise, un acte de donation, daté du 4 avril 1558, par lequel elle transmettait au roi de France, quel qu'il fût, son royaume d'Écosse et tous ses droits au royaume d'Angleterre, «advenant le cas qu'elle décedast sans hoirs procréés de son corps, que Dieu ne veuille!»
Le mariage célébré, Henri II, de plus en plus obstiné dans son orgueil, ambitieux pour sa maison, déclara que Marie Stuart saisirait la première occasion de soutenir ses prétentions au trône de la Grande-Bretagne; et il ordonna qu'elle prît le titre et les armes de reine de France, d'Écosse et d'Angleterre.
Le cardinal de Lorraine se hâta de renouveler la vaisselle de sa nièce, et il y fit graver avec complaisance le triple blason des Valois, des Stuarts et des Tudors.
Élisabeth s'indigna, et cette âme altière ressentit une de ces haines implacables qui ne s'éteignent que dans le sang.
Cette haine s'accrut encore lorsque, par le coup de lance de Montgommery, Marie et François montèrent sur le trône, fronts adolescents ornés d'une tiare laïque, de trois couronnes royales.
Leur avénement fut l'avénement des princes lorrains.
Le duc de Guise disposa des armées, le cardinal de Lorraine des finances. Ils furent les maîtres de l'État, et toutes les bassesses s'entassèrent à leurs pieds. Ils étaient de taille à gouverner. Rien n'échappa à leur dictature, et Buchanan remarqua avec vérité, que, dans tout le royaume de France, on ne pouvait disposer ni d'un soldat ni d'un écu sans leur concours.
Ils devinrent sous François II des maires du palais.
Jamais moment ne fut plus solennel dans l'histoire.
Une aurore sanglante se lève sur l'Europe. Les guerres de religion sont proches.
Philippe II opprime les Pays-Bas, menace sourdement l'Angleterre, et assiste à Valladolid, avec toute sa cour, à un auto-da-fé où quarante réformés des deux sexes expirent dans les flammes. Un incident éclate au milieu de cette fête barbare. Un pauvre condamné, connu du roi, se tourne vers lui, et s'agenouillant sur son bûcher, implore grâce. Philippe se lève; on le croit touché, malgré sa figure impassible. On attend avec anxiété. «Point de grâce, dit le roi d'une voix haute, point de grâce à l'hérésie! Si le prince, mon fils, l'héritier de mon trône, était à ta place, j'allumerais moi-même son bûcher.»
A Rome, Paul IV soudoie les délateurs, encourage les dénonciations, construit des prisons et les remplit de suspects. Les exécutions sommaires se multiplient. L'inquisition frappe à coups redoublés. Paul IV, par une bulle, soumet nominativement à ce redoutable tribunal évêques, primats, cardinaux, comtes, barons, marquis, ducs, rois, empereurs, et jusqu'au pape... «si le pontife romain lui-même venait à tomber dans l'hérésie ou dans le schisme.»
En France, les Guise brûlent de signaler leur zèle contre le calvinisme. Ils veulent à la fois humilier la réforme et abaisser les puissantes maisons de Bourbon et de Châtillon.
Le roi n'est pour eux qu'un instrument, un jouet. Leur nièce, Marie Stuart, les seconde. Supérieure, fanatique, ambitieuse pour ses oncles, elle adopte leurs plans et les insinue au roi dont elle est adorée.
Les protestants tremblent.
Les Guise les provoquent par le procès d'Anne du Bourg et de quelques autres conseillers au parlement.
Le quatrième jour du règne de François II, ce procès fut commencé.
Anne du Bourg n'avait qu'un tort, c'était d'être un héros. Il se serait méprisé s'il eût consenti à taire sa foi. Il aspirait au contraire à la confesser. Il avait parlé librement, en présence de Henri II, contre les supplices infligés aux huguenots, et il était traduit, pour son généreux courage, devant les tribunaux catholiques composés de ses ennemis. C'était un stoïcien du calvinisme, un de ces hommes qui n'ont qu'une loi, la conscience, et que la perspective du bûcher vers lequel ils marchent sans pâlir anime d'une sublime intrépidité et d'une sainte joie.
Du Bourg se prépara lentement.
Ce n'était pas sa propre cause, c'était celle de ses frères protestants qu'il voulait porter devant l'opinion publique.
Il se défendit en magistrat. Il se regardait comme tenu envers le dogme de son choix et la justice de son pays, de combattre jusqu'au bout et avec éclat pour la plus belle de toutes les libertés: la liberté religieuse. Il s'engagea dans le labyrinthe des ressources légales. Il avait été nommé successivement sous-diacre et diacre. Condamné à ces deux titres par l'officialité de Paris, il en appela comme d'abus au parlement, puis à l'archevêque de Sens, puis il s'adressa encore au parlement, puis au primat des Gaules, au cardinal de Tournon. Tous les degrés de juridiction parcourus, il s'enveloppa de sa toge et il se résigna tranquillement. Il avait disputé sa vie aux bourreaux, de texte en texte, sans concession, sans faiblesse, avec toutes les armes du droit et de l'expérience, comme ces capitaines dont parle Brantôme, qui défendaient une place confiée à leur honneur, malgré la famine, la peste, le feu des assiégeants, de poste en poste, de redoute en redoute, et qui ne la rendaient qu'après avoir brisé leurs épées, usé leur poudre, épuisé leurs balles sur la brèche ouverte et démantelée.
Les juges de du Bourg eux-mêmes furent ébranlés, attendris. Ils désiraient en secret qu'il déguisât sa foi seulement par son silence. Son avocat, qui connaissait leur émotion, le pressa de se taire. Du Bourg résista. Comme la parole lui avait été ôtée devant ses juges, rentré dans sa prison il écrivit et déclara sa confession conforme à celle de Genève. Cette constance le perdit. Ses juges étaient des commissaires du parlement auxquels il avait été livré, comme hérétique, par les tribunaux ecclésiastiques. Ils n'osèrent l'absoudre. Ils siégeaient à la Bastille où le prisonnier avait été conduit, et c'est là qu'ils prononcèrent sa sentence. Ils le condamnèrent au bûcher.
Du Bourg se réjouit du martyre et ne se démentit pas un instant. Il se soumit à la dégradation avec une ironie profonde. Pendant qu'on lui arrachait l'un après l'autre les habits de son ordre, qu'on abolissait autant qu'on le pouvait sur sa personne le caractère indélébile du sacrement en passant légèrement le tranchant du verre sur sa tonsure, il disait: «Je me félicite d'être dépouillé du signe de la Bête, afin de n'avoir plus rien de commun avec cet antechrist qu'on appelle le pape.»
Arrivé sur la place de Grève, son front devint serein, ses yeux brillèrent d'une douce flamme, et son sourire perdit toute expression amère. L'enthousiasme avait remplacé le sarcasme sur ses lèvres et dans sa physionomie. «Six pieds de terre pour mon corps et le ciel infini pour mon âme, voilà ce que j'aurai bientôt,» dit-il en se remettant à l'exécuteur. Le bourreau lui ayant passé la corde au cou et prononcé la terrible formule: _Messire le roi vous salue_, Anne du Bourg fut étranglé d'abord, puis brûlé, le 23 juillet 1559. Les catholiques applaudirent, mais les protestants, muets d'horreur, préparèrent leurs armes.
Les autres conseillers arrêtés avec Anne du Bourg, moins généreux que lui, se rétractèrent et n'encoururent que des peines temporaires ou des amendes.
Néanmoins, le seul supplice d'un aussi grand homme de bien, venant s'ajouter comme un sang de martyr à tous les griefs des protestants, fit déborder la coupe contenue de leur colère.
Un gentilhomme du Limousin, Godefroy de Barri, seigneur de la Renaudie, organisa une conspiration contre les Guise, ces tyrans du royaume, ces persécuteurs des réformés. Il résolut de s'emparer de la personne du jeune roi, de livrer les Lorrains au gibet, et d'appeler le prince de Condé à la direction des affaires. Le prince consentit à tout, et beaucoup de gentilshommes s'engagèrent dans cette périlleuse entreprise. De Chalosse devait commander les Gascons; Mazères, les Béarnais; Du Mesnil, les conjurés du Limousin et du Périgord; Maillé de Brezé, ceux du Poitou; la Chesnaye, ceux du Maine; Sainte-Marie, ceux de la Normandie; Cocqueville, ceux de la Picardie; Maligny, ceux de l'Ile de France et de la Champagne; Châteauvieux, les Provençaux et les Bordelais. Toutes ces bandes étaient destinées à s'avancer vers Blois, où le roi se trouvait avec la cour.
Averti par la trahison d'Avenelles, un avocat huguenot, ami de la Renaudie, le duc de Guise avait mené le roi de Blois à Amboise, place plus forte et plus facile à préserver d'un coup de main. Il prit des précautions militaires suffisantes pour vaincre les conjurés, sans les alarmer d'avance. Il les endormit pour les mieux envelopper. Un bruit sourd se répandit néanmoins que le duc était sur ses gardes. Inaccessible à toute crainte, la Renaudie persista. Soixante gentilshommes avaient juré de pénétrer de nuit dans Amboise, et trente de se glisser dans le château. Ces gentilshommes devaient livrer l'une des portes à la Renaudie et à ses huguenots. L'attaque de la ville était fixée au 16 mars (1560). Mais le duc de Guise veillait. Il fit murer la porte que les conjurés avaient marquée pour l'ouvrir à leurs amis. Il échelonna jusque dans la forêt d'Amboise des détachements dont il était sûr, et qui exterminèrent successivement presque tout ce qui se présenta en armes. Les rebelles portaient à leurs casques des pompons moitié blancs, moitié noirs, qu'ils avaient adoptés en signe de ralliement.
La Renaudie était à la tête d'une troupe d'élite. Il était épié par l'un de ses cousins, Pardaillan, qui commandait une compagnie de catholiques, et qui s'était embusqué dans le bois de Château-Regnault.
Dès que Pardaillan et la Renaudie s'aperçurent ils se précipitèrent l'un sur l'autre. Ils s'étaient reconnus, et le cri du fanatisme étouffait la voix de la nature. Un combat acharné s'engagea entre les deux troupes, et surtout entre les deux capitaines. La Renaudie effleura d'une balle la tempe de Pardaillan, qui, d'un double coup de feu, atteignit son ennemi au bras droit et tua son cheval. La Renaudie, se dégageant, la cuisse foulée, le bras droit cassé, releva son épée de la main gauche et recommença le combat. Pardaillan, piqué au genou, s'élança furieux sur son brave cousin, et fut blessé mortellement. Un serviteur de Pardaillan, prompt à venger son maître, acheva la Renaudie. Les papiers du chef des conjurés furent saisis avec son secrétaire et ses domestiques. Lui mort, le reste de la troupe se rendit.
Pardaillan, mourant, fut transporté à Amboise. Sa compagnie y rentra avec les prisonniers.
Les vaincus trouvèrent la justice des guerres civiles.
La Renaudie, coupé en quatre quartiers, fut exposé aux quatre angles du pont.
Beaucoup furent noyés, la plupart furent passés par les armes ou pendus tout bottés et éperonnés, soit aux créneaux, soit aux arbres de l'avenue, soit aux portes des maisons suspectes. Nul procès, nulle condamnation. L'exécution tenait lieu de jugement. Leurs noms même ne furent pas demandés aux victimes. Il y avait comme un tribunal invisible, silencieux, terrible, qui frappait au hasard, sans pitié, sans remords, sans souci ni de la terre ni du ciel.
Cependant, la cour se déplaisait un peu à Amboise, et regrettait les délices du château de Blois. On imagina de la distraire. On réserva les principales exécutions, le supplice des chefs de la révolte, pour le soir, après dîner. C'était le spectacle des dames, qui assistaient aux tortures des malheureux huguenots en souriant, et qui amusaient leur ennui des suprêmes douleurs et des derniers gémissements des martyrs. Le prince de Condé n'osa pas refuser de paraître une fois à ce spectacle horrible. Il se sauva par cette concession, par un démenti donné à ses accusateurs, et par un défi chevaleresque jeté indirectement en plein conseil au duc de Guise. Le duc dissimula, et permit au prince de sortir d'Amboise.
Tous ces massacres commençaient à lui peser. Il avait pris d'excellentes précautions militaires pour vaincre et pour punir un complot dirigé contre sa vie, contre celle de toute sa maison; son malheur fut d'employer les bourreaux autant que les soldats. Il ne diminua pas assez les atroces exécutions devenues le passe-temps de la cour. Il fut le premier à les faire cesser, mais elles avaient duré trop longtemps.
Le cardinal de Lorraine fut le grand coupable de ces horreurs. Timide par nature, il se portait sans effort à la cruauté qui pouvait diminuer ses peurs ou servir son orgueil et son ambition.
Les calvinistes avaient cherché à l'épouvanter pour modérer ses rigueurs. On sait que Jacques Stuart, le même qui avait assassiné le président Minard, se servait dans ses expéditions de balles empoisonnées qu'on appelait de son nom: _stuardes_. Le cardinal trouva un matin sur son oratoire ce billet menaçant:
Garde-toi, cardinal, Que tu ne sois traité, A la minarde, D'une stuarde.
Le cardinal, d'abord effrayé, se remit bientôt, et ne se montra que plus ardent.
Dans cette crise d'Amboise, où lui et les siens avaient été si près de l'abîme, le cardinal de Lorraine, se sentant à l'abri sous l'épée de son intrépide frère, donna carrière à ses vengeances. Il voulut exterminer ses ennemis et les ennemis de l'Église. Ce qu'il y eut de plus odieux, c'est qu'il mena souvent les petits princes, le roi, la jeune reine, sa nièce, sur la terrasse du château pour mieux contempler les supplices. Il leur désignait les huguenots les plus illustres, et riait de leur agonie. Comme ils mouraient presque tous avec un courage stoïque, il disait au roi: «Voyez ces superbes que la mort même ne peut vaincre! Que ne feraient-ils pas de vous, s'ils étaient vos maîtres?»
Un soir, le cardinal entraîna la duchesse de Guise à l'une de ces exécutions, à la suite du roi et de la reine. Ni le cœur ni les nerfs de la duchesse ne purent soutenir cette affreuse tragédie. Elle pensa s'évanouir et recula d'effroi dans le château. Elle se rendit à la chambre de la reine mère, qui, la voyant entrer pâle et tremblante, lui demanda ce qu'elle avait? «Ah! madame, que de supplices! Puisse le désastre ne pas venir sur notre maison, et tant de sang généreux ne point retomber sur elle!»
Les terreurs de la duchesse n'étaient pas vaines.
Le nom des Guise fut abhorré. Le marché d'Amboise, ce théâtre des exécutions, rappelait au protestantisme les raffinements barbares de leur fureur. En passant, les plus sages d'entre les huguenots rugissaient et transmettaient à leurs descendants leur colère comme un héritage.
C'est là que Théodore-Agrippa d'Aubigné fut suscité à la haine des Guise et des catholiques par son père, qui était un homme grave, un philosophe de l'hérésie. Il conduisait son fils encore enfant à Paris, lorsqu'en traversant Amboise un jour de foire, il vit sur leurs poteaux d'infamie les têtes des conjurés encore reconnaissables. Tout ému, il lança son cheval au milieu de sept à huit cents personnes qui étaient là, en s'écriant: «Les bourreaux! ils ont décapité la France!» Il songeait aux Guise, qui tenaient alors tout leur pouvoir de leur nièce Marie Stuart. D'Aubigné, reconnu à son cri pour un calviniste, fut poursuivi à coups d'arquebuse. Il piqua des deux, ainsi que son fils, et il s'échappa. Quand il fut hors de péril, il toucha son fils de la main droite, et lui dit: «Mon enfant, ne ménage pas ta tête pour venger les têtes de ces chefs pleins d'honneur. Si tu t'y épargnes, tu auras la malédiction de ton père.»
Agrippa d'Aubigné n'oublia jamais cette leçon. Sa vie fut un dévouement héroïque au calvinisme. Plus tard, bien plus tard, M. de la Trémouille, un grand seigneur protestant, menacé dans Thouars, pouvait lui écrire:
«D'Aubigné, mon ami, je vous convie, suivant vos jurements, à venir mourir avec votre affectionné
«L.»
D'Aubigné répondait:
«Monsieur, votre lettre sera bien obéie. Je la blasme pourtant d'une chose: c'est d'y avoir allégué mes serments, qui doivent estre trop inviolables pour me les ramentevoir.»
Marie Stuart était comprise dans les imprécations des amis des victimes. Le sang criait contre elle et contre sa race.
Tant d'atroces exécutions portèrent malheur à ceux qui en furent témoins, et qui périrent presque tous, à très-peu de temps de là, de mort violente.
Le chancelier Olivier expira de douleur. Tous ces massacres auxquels il n'avait pas résisté agitaient sa conscience, et il s'écriait dans les angoisses de son âme, comme le chancelier de l'Hospital après la Saint-Barthélemy, mais avec moins de vertu:
_Excidat illa dies!_
L'Hospital, qui le remplaça, fut salué par les opprimés comme une consolation et comme une espérance.
«Il n'y a, disait-il à l'ouverture des états d'Orléans, et tel fut toujours son langage, il n'y a opinion qui s'imprime plus profondément dans le cœur des hommes, que l'opinion de religion, ni qui tant les sépare les uns des autres. Nous l'expérimentons aujourd'huy, et voyons que deux François et Anglois qui sont d'une mesme religion ont plus d'affection et d'amitié entre eux que deux citoyens d'une mesme ville, subjects à un mesme seigneur, qui seroient de diverses religions, tellement que la conjonction de religion passe celle qui est à cause du pays; et, pour contraire, la division de religion est plus grande que nulle autre; c'est ce qui sépare le père du fils, le frère du frère, le mari de la femme.»
Il concluait:
«La douceur profitera plus que la rigueur; ostons ces mots diaboliques, noms de factions et de séditions: luthériens, huguenots, papistes; ne changeons le nom de chrétiens.»
Malheureusement le chancelier de l'Hospital fut un grand exemple plutôt qu'une grande influence. Il était trop supérieur à son temps. Meilleur que les bons, plus intrépide que les braves, c'était le juste de l'antiquité assoupli par les mansuétudes de la philosophie du Christ et par l'onction de l'Évangile. Il n'était d'aucun parti, si ce n'est du parti de Dieu. Seul il représentait sur sa chaise curule le droit, la commisération. C'était le ministre des conciliations et de la concorde. Ce n'était pas l'homme de son siècle, mais l'homme des siècles. De là son impuissance passagère et sa gloire durable.
On aurait pu lui appliquer le verset du Psalmiste, et par là le définir:
«La miséricorde et la vérité se sont rencontrées; la justice et la paix se sont embrassées.» (Ps. LXXXIV.)
Quand il se levait pour parler, soit dans l'assemblée des états, soit dans la chambre du conseil en face du roi, de la reine et des princes, soit en plein parlement au milieu des juges, un frémissement involontaire de respect accueillait cette haute intégrité et cette calme éloquence. Sa taille imposante, son visage pâle, ses cheveux rares, son front chauve, sa barbe blanche et vénérable, ses manières graves, son air modeste et stoïque, faisaient de ce grand personnage le modèle du sénateur et du magistrat. L'équité était de flamme en lui comme l'amour chez les autres hommes. Elle était plus que sa règle, elle était sa religion. Chaque fois que cette fibre de son cœur était touchée, même légèrement, elle rendait un son puissant. Les âmes, attirées et gagnées par l'accent pénétrant de cette conscience, suspendues à ce regard assuré, à ces lèvres d'où coulait la persuasion, et sur lesquelles passait de temps en temps un sourire triste, les âmes, émues d'abord, s'inclinaient à l'assentiment; mais elles ne tardaient pas à se roidir. Les colères catholiques ou protestantes se dédommageaient d'un moment de surprise. Ce n'étaient plus qu'emportements et tumultes. L'huile que ce grand cœur avait versée sur les passions fougueuses, loin de les éteindre, les faisait brûler davantage. Cette voix, un instant écoutée avec faveur, se perdait dans le cliquetis des épées et dans les imprécations des partis.
Cependant, avons-nous dit, le cri des martyrs avait monté, et la vengeance semblait atteindre successivement les bourreaux d'Amboise.
Le chancelier Olivier expiré, ce fut bientôt le tour du roi. Il succomba dans l'année, le 5 décembre 1560.
Coligny ne quitta le lit de François II que lorsque le jeune monarque eut rendu le dernier soupir. Se tournant alors vers les seigneurs qui étaient là et qui entouraient les Guise: «Messieurs, dit-il avec la gravité religieuse qui lui était naturelle, le roi est mort; que cela nous apprenne à vivre!»
Dans les préoccupations politiques d'un nouveau règne, François II fut vite oublié des courtisans. Il ne fut accompagné à Saint-Denis que par Sansac, la Brosse, ses anciens gouverneurs, et Guillard, évêque de Senlis. La pompe des obsèques fit remarquer davantage l'absence des grands vassaux de la couronne. «Les restes, raconte Fornier, furent transportés dans un char d'ébène tiré par six chevaux noirs, toujours de nuit, au milieu d'une infinité de flambeaux de cire blanche et de toute la cavalerie de la garde, dont les cavaliers, vestus de deuil, avec de grands panaches et leurs chevaux houssez jusqu'à terre, portaient par intervalles, tantost l'espée nue et tantost le pistolet au chien abattu.»
Marie, doublement frappée dans son amour et dans sa grandeur, s'abandonna seule au désespoir. François était doux et bon, dévoué tout entier aux moindres caprices de sa jeune femme. Elle comprit toute l'étendue de sa perte. Elle ne pouvait prier; elle ne pouvait que gémir et pleurer. Sa douleur était sans bornes. Elle l'épancha d'abord en élégies touchantes, puis en lettres pleines de détresse: