Histoire de Marie Stuart

Part 4

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Dans une autre lettre, le cardinal observe avec plus d'ambition que de piété qu'elle «est fort dévote.» Cette dévotion, du reste, ne l'empêche pas de se livrer à toute la mobilité de ses fantaisies et à toute l'impétuosité de ses instincts. Elle danse jusqu'à ce qu'elle tombe épuisée. Elle s'enivre de bals, de spectacles, de concerts. La musique lui cause des frémissements électriques, et les poëtes, qu'elle inspire déjà, déposent à ses pieds des guirlandes de vers, des couronnes de fleurs:

En vostre esprit le ciel s'est surmonté, Nature et l'art ont en vostre beauté Mis tout le beau dont la beauté s'assemble.

(JOACHIM DU BELLAY.)

Au milieu du printemps, entre les liz naquit Son corps, qui de blancheur les liz mesmes vainquit; Et les roses, qui sont du sang d'Adonis teintes, Furent par sa couleur de leur vermeil dépeintes; Amour de ses beaux traits lui composa les yeux, Et les Graces, qui sont les trois filles des cieux, De leurs dons les plus beaux cette princesse ornèrent, Et pour mieux la servir les cieux abandonnèrent.

(RONSARD.)

Marie, tout étincelante de parure, caressée, adorée, devint l'un des enchantements de la cour des Valois. «Nostre petite reinette écossoise, disait Catherine de Médicis, n'a qu'à sourire pour tourner toutes les testes françoises.» Elle fut élevée dans ce mirage. Fiancée au Dauphin, plus heureuse de ce bonheur que fière de sa couronne d'Écosse, la charmante princesse jetait déjà des regards de souveraine sur cette cour brillante qui était à ses pieds et qu'elle devait gouverner un jour.

Elle voyageait, selon les saisons et toujours avec un jeune et nouveau plaisir, de résidence en résidence royale, de Saint-Germain au Louvre, du Louvre à Chambord, de Chambord à Fontainebleau, le lieu des délices, de la chasse et de l'amour. Elle admirait naïvement tous les arts, dont les chefs-d'œuvre ornaient ces belles demeures, les toiles du Titien et de Léonard de Vinci, les fresques du Primatice, les dessins de François Clouet, les monuments, les chapelles, les sculptures de Philibert Delorme, de Pilon, de Cousin et de Jean Goujon.

Elle cultivait aussi les lettres. Elle savait le grec, le latin, l'italien, l'espagnol et le français. Elle composa dans l'idiome et dans le style de Cicéron, à la mode de Florence, une harangue sur l'aptitude des femmes aux sciences de l'esprit, et elle la récita devant le roi Henri II, aux applaudissements de toute la cour. Elle se complaisait dans la conversation de Ronsard, de Joachim du Bellay, de Baïf, de Jodelle, d'Amadis Jamyn, de Remi Belleau, de Pontus de Thiard, de Pierre Ramus, des poëtes et des humanistes. Elle préférait cependant, quoi qu'en disent les doctes biographes, les entretiens des jeunes seigneurs, le soir, dans les galeries de François Ier et de Henri II, ou le matin des jours d'été, le long des canaux, dans les sentiers des parcs, au bord de l'étang et des fontaines jaillissantes. Comme un peu plus tard sa sœur Marguerite de Valois, non moins savante qu'elle, le mot qu'elle désirait le plus prononcer et entendre dans toutes les langues du Nord et du Midi, c'était le mot: amour, le mot de cette cour galante, chevaleresque et corrompue.

Marie Stuart assistait sans déplaisir à l'humiliation de Catherine de Médicis, qu'elle appelait avec mépris la _marchande florentine_. Toute sa prédilection était pour la duchesse de Valentinois, qui s'était éprise de Marie, et dont Marie écrivait à sa mère, la reine douairière d'Écosse:

«Madame, vous sçavés comme je suis tenue à madame de Valentinois pour l'amour que de plus en plus elle me montre...»

Cette belle Diane de Poitiers, que ses envieuses avaient surnommée la Diane païenne, la Diane d'Éphèse, cette belle Diane, la protectrice des arts, l'idéal des peintres et des sculpteurs qui la représentaient, comme la déesse, avec un croissant sur la tête, fut la plus noble de toutes les maîtresses des Valois, la seule qui, parmi tant de galanteries sensuelles, ait éprouvé et inspiré une grande passion. Elle avait vingt ans de plus que son royal amant, et il l'adora jusqu'à la mort, tant était puissant l'attrait de cette âme tendre et fière! Elle ne voulut point que Henri reconnût une fille qu'il avait eue d'elle. «J'étais née, lui dit Diane, pour avoir des enfants légitimes de vous. J'ai été votre maîtresse parce que je vous aimais; je ne souffrirai pas qu'un arrêt me déclare votre concubine.»

Elle était sensible à la pitié et à l'amitié comme à l'amour. On nous a communiqué d'elle une lettre autographe et inédite, où ses beaux instincts et ses goûts légers se trahissent involontairement:

A MADAME MA BONNE AMIE MME DE MONTAIGU.

«Madame ma bonne amie, l'on me vient de donner la relation de la pauvre jeune reine Jehanne (Jane Grey, décapitée à dix-sept ans), et ne me suis pu retenir de pleurer à ce doux et résigné langage qu'elle leur a tenu à ce dernier supplice. Car jamais ne vit-on si accomplie princesse, et vous voyez qu'est à elles de périr sous les coups des méchants. Quand donc me viendrez-vous ici visiter, madame ma bonne amie, étant bien désireuse de votre vue, qui me ragaillardiroit en tous mes chagrins. Eh bien, voyez ce qu'advient souvent de monter au dernier degré, qui feroit croire que l'abîme est en haut. Le messager d'Angleterre m'a rapporté plusieurs beaux habillements de ce pays esquels, si me venez voir promptement, aurez bonne part qui vous doit bien engager à partir du lieu où vous estes et à faire activement vos préparatifs pour me demeurer quelque temps, et donnerai bon ordre pour qu'il vous soit pourvu à tout. Ne me payez donc pas de belles paroles et promesses, mais je veux vous étreindre à deux bras pour de votre présence être sûre. Sur quoi remettant à ce moment de vous embrasser, je supplierai Dieu très-dévotement qu'il vous garde en santé selon le désir de

«Votre affectionnée à vous aimer et servir.

«DIANNE.»

Diane de Poitiers était la véritable reine de la cour, et tout s'y faisait pour elle. Quand le roi revenait de la guerre, et qu'il se livrait à tous les exercices, à tous les plaisirs des héros, Diane n'était jamais oubliée. Il fallait qu'elle se présentât aux grandes chasses, aux fêtes, aux bals, aux tournois. L'hiver, si le roi jouait à la paume, s'il allait glisser sur la glace de l'étang de Fontainebleau, les jours de pluie s'il s'essayait à l'escrime dans une salle du château, Diane et les dames assistaient à tous ces caprices, à toutes ces saillies qui simulaient ou remplaçaient les combats. Ce roi soldat et illettré, moins dissolu que son père, moins cruel que ses enfants, fut le meilleur des Valois, grâce à Diane; car cette femme, dont l'empire sur lui était absolu, avait l'âme intrépide, sensible et religieuse. On lui pardonne son fanatisme, qui était celui de son siècle; son amour, qu'elle éprouvait dans le cœur bien plus que dans les sens; mais on ne lui pardonne pas ses richesses trop accrues par les supplices et par les confiscations. Henri II portait les couleurs de la duchesse de Valentinois (blanc et noir), quand il fut blessé par Montgommery. Après la mort du roi, Diane, inconsolable, se retira dans sa maison d'Anet, cette miniature charmante de Fontainebleau. L'amour alors acheva de se dépraver étrangement à la cour. On le vit se blaser, s'égarer et se raffiner, corrompre, avilir les hommes et les femmes, se vautrer, se railler et tuer à la fois, comme dans la Rome des empereurs. Les fils de Catherine préludèrent aux massacres par des orgies. Charles IX s'enivrait près de Marie Touchet avant la nuit de la Saint-Barthélemy, comme Néron avec Poppée avant le meurtre des citoyens et des sages qui survivaient dans l'empire. Étranges époques où la débauche est féroce, pleine d'imagination et de scélératesse, où le sang est le complément de la volupté! Dans cette cour italienne et française où régnaient toutes les fantaisies de l'art, toutes les élégances de la vie, toutes les fièvres de l'ambition et du plaisir, Marie Stuart arrivait au trône de fête en fête.

La politique, sans qu'elle s'en doutât, tenait d'ailleurs le fil tragique de ses destinées.

Luther avait bouleversé l'Allemagne du Nord; il s'était servi des princes. Calvin mit en feu la France, les Pays-Bas, l'Angleterre et l'Écosse; il ébranla les peuples. La réforme s'étendit avec une effrayante rapidité.

Antoine de Navarre, le prince de Condé et Coligny étaient les représentants du calvinisme en France.

Antoine de Navarre n'avait qu'une illustration: sa naissance. D'ailleurs un homme irrésolu, un esprit indécis, un caractère de vif-argent, oscillant et courant sans cesse de côté et d'autre sans pouvoir se fixer, facile, prodigue, courageux par boutades, mais, ainsi que tous ses descendants, à l'exception de son fils Henri IV, devant plus à la fortune qu'à lui-même.

Son frère cadet, le prince de Condé, était son aîné en mérite militaire. Il eût été digne d'être le chef de sa maison. Sa gaieté était française comme sa bravoure. Pétulant, hardi, martial, il n'avait rien du sectaire. Il s'était jeté dans la guerre civile par chevalerie et par élan d'ambition plutôt que par une foi vive. M. le prince, dont la taille était petite, la bouche grande, les yeux étincelants, avait le nez aquilin et les dents en saillie, double trait distinctif de sa lignée qui, par les parties supérieures et inférieures du visage, tirait à la ressemblance de l'aigle et du sanglier.

Du reste, cette branche des Condé était le cœur de la maison de Bourbon, et ses instincts ne démentaient point sa physionomie un peu fauve.

Le premier Condé, celui dont nous parlons dans cette histoire, était l'audace du parti calviniste en France. Antoine de Bourbon n'en était que le drapeau.

Mais la tête et le bras, la persévérance, la stratégie, l'habileté, la providence de ce parti, c'était M. l'amiral de Châtillon. Ce général austère, ce stoïcien obstiné, était un homme d'État accompli, et le diplomate achevait en lui le guerrier sous la sévérité d'un extérieur simple et vénérable. Ordinairement grave, taciturne, soucieux, Coligny ne se détendait que le jour d'une bataille, d'une retraite ou d'une négociation. Alors sa grande taille, un peu voûtée, se dressait; il passait de temps en temps la main sur sa barbe grise, ses lèvres minces et discrètes souriaient, ses traits s'illuminaient du dedans, les plis de son front chauve s'effaçaient, et les nuages de ses sourcils tombaient. Il paraissait rajeuni et transfiguré. Son visage n'exprimait plus que la sérénité d'un esprit supérieur, incertain des événements, mais plein de ressources et sûr de lui-même dans la bonne comme dans la mauvaise fortune.

Le parti calviniste ressentait pour lui la plus ardente admiration. Coligny ne trompa point cet enthousiasme. Il ne désespérait jamais. Son intrépidité était incomparable; elle égalait sa prudence. «Monsieur, lui disaient ses amis, n'allez pas à Blois auprès du roi et de la reine mère. Craignez un piége.--J'irai, répondait Coligny; mieux vaut mourir d'un brave coup que de vivre cent ans en peur.»

Adoré de la petite noblesse et de tout ce qui appartenait à la réforme, il était le vrai maître du protestantisme français. Génie sombre, ferme, opiniâtre, souvent vaincu, toujours indompté, le seul capable de faire face aux Guise.

Ces grands Lorrains, les chefs du catholicisme, étaient six frères, tous beaux et ambitieux, tous braves aussi, excepté le cardinal de Lorraine.

Leur grand-père était ce René II que les généalogistes faisaient remonter à Charlemagne, même à «Priam, prince de Troie.» Ce qui valait mieux que cette origine franque ou homérique, c'était l'étoile de René. Bien jeune encore, il s'était illustré comme général à Morat, à la tête des Suisses dont il était l'auxiliaire. Il défit le duc de Bourgogne sous les murs de Nancy. Charles le Téméraire fut retrouvé dans un ruisseau où son cheval l'avait enfondré, et où il fut tué par ceux qui le poursuivaient. René ordonna de relever ce corps, et, vêtu en grand deuil, il rendit à son ennemi tous les honneurs funèbres. Le duc de Bourgogne fut religieusement inhumé à Nancy par les soins du duc de Lorraine. René renvoya sans rançon la plupart de ses prisonniers, et pardonna généreusement à ses sujets qui l'avaient trahi pour son redoutable agresseur. «De toutes ses confiscations, il ne retint, dit un vieil historien, qu'un vase de crystal où il buvoit l'oubli de ses vengeances.»

A la mort de René, Antoine lui succéda comme duc de Lorraine. Claude, l'un des frères cadets d'Antoine, vint se fixer en France, et il y enracina sa branche, la plus glorieuse de sa maison.

Claude avait dans une mesure juste tous les dons heureux qui distinguèrent ses descendants avec plus de splendeur. Il avait une grâce chevaleresque, une valeur pleine de calculs. Ami de François Ier, qui le traitait moins en sujet qu'en frère d'armes, il se prononça d'instinct contre la réforme, et il eut soin de ne jamais s'absorber dans la cour. Il excellait dans l'art d'attirer à lui. Le nombre de ses partisans devint immense. Il s'était proposé de plaire à la France et singulièrement à la ville de Paris, qui l'aimait au-dessus même des princes du sang.

Claude fonda ainsi la politique et la popularité de sa maison.

Un matin qu'escorté de ses six fils il était venu rendre ses devoirs au roi: «Mon cousin, lui dit François Ier, je vous tiens heureux de vous voir renaître avant de mourir dans une postérité de si belle espérance.»

Il laissa en effet après lui la famille la plus ambitieuse, la plus habile et la plus riche du royaume. Les six frères avaient à eux environ six cent mille livres de rente, que l'on peut évaluer au moins à quatre millions de notre monnaie. Le cardinal Charles de Lorraine possédait à lui seul presque la moitié de ce prodigieux revenu.

Ce prélat, que Pie V appelait le pape d'au delà des monts, était un négociateur à deux tranchants, fier comme un Guise, délié comme un Italien. C'est lui qui le premier conçut le plan d'une sainte ligue. Institution puissante sur laquelle il comptait pour faire monter sa maison, par les degrés du catholicisme, sur le trône des Valois. Il avait une dextérité si soudaine et des expédients si prompts, qu'on lui supposait un démon familier. Il ne se courbait avec déférence que devant le duc François, pour lequel il donnait l'exemple du respect à ses frères et aux plus grands seigneurs. Ce respect était universel.

Lorsque les Guise étaient à la cour, les quatre plus jeunes ne manquaient jamais de venir au lever du cardinal Charles; puis de là ils allaient tous les cinq au lever du duc François, qui les conduisait chez le roi.

La situation du duc était à peu près celle d'un prince du sang. Il avait des pages, un aumônier, un argentier, huit secrétaires. Plus de quatre-vingts officiers ou gens de service mangeaient à ses tables. Son gentilhomme ordinaire M. de Hangest, et son maître d'hôtel M. de Crenay, étaient des personnages. Il n'y avait pas jusqu'à son valet de chambre, Denis, qui ne fût fort courtisé.

Sa vénerie, gouvernée par Verdellet, abondait en chiens «de toute sorte.»

Ses écuries étaient magnifiques. Elles étaient remplies de chevaux barbes qu'il tirait, par l'entremise de nos ambassadeurs et à grands frais, d'Afrique, de Turquie et d'Espagne. Il avait un goût vif pour les chevaux napolitains, et il lui en arrivait jusqu'à douze à la fois avec trente-six juments de la Calabre. Ils étaient marqués à ces trois lettres gravées, sur une plaque d'argent: Φ D G, initiales de François de Guise. Le _Mouton_ et la _Fleur de lis_, ses chevaux favoris, étaient sous la surveillance spéciale d'Antoine Fèvre, chargé des écuries, du haras de Saint-Léger et de la sellerie. Fèvre était désigné dans la maison de Guise sous le titre de _grand écuyer_.

Les corps de l'État, les seigneurs briguaient la bienveillance du duc; les souverains le ménageaient et le flattaient.

Le roi de Navarre lui annonce en ces termes la naissance de son fils, qui fut depuis Henri IV:

«Puisqu'il a pleu au Seigneur Dieu me fayre tant de bien que de m'avoir donné un fils, ce sera pour estre compaignon du vostre comme nous avons esté, estant jeunes et petits.

«Je ne veulx pas douter, lui écrit-il encore, que vous ne cognoissiez assez de quelle perfection d'amitié je vous ay toujours aymé.»

Les parlements de Rouen, de Dijon, de Bordeaux, de Toulouse, presque tous les parlements du royaume, lui envoient des députations.

Le parlement de Paris «se recommande très-humblement à sa bonne grace, et le supplie de lui donner audience.»

Le maréchal de Brissac et M. de Brezé s'inclinent en toute occasion devant le prince lorrain.

L'orgueilleux connétable lui-même, Anne de Montmorency, lui écrit: _Monseigneur_, et _Votre très-humble et très-obéissant serviteur_.

Le duc de Guise lui répond: _Monsieur le connétable_, et _Votre bien bon amy_. Chose futile que l'étiquette à notre époque, mais admirable pour indiquer à l'histoire la mesure de la considération d'un homme au XVIe siècle.

Le duc de Guise éprouvait les passions politiques et religieuses de sa race. Il s'était persuadé, ainsi que les prêtres et le peuple, que lui et les Lorrains ses frères étant de sang catholique autant que de sang noble, la croix faisait partie de leur blason. Tous semblaient avoir reçu du ciel la mission de défendre l'Église. Car si la maison de Lorraine n'était pas la fille aînée de l'Église, elle en était la fille de prédilection. Le pape était le droit divin de cette maison, et elle était le droit armé, le droit héroïque du pape. A Rome on tenait les Guise pour une sorte de dynastie catholique et pour les chevaliers de l'orthodoxie.

Ils avaient puisé dans leur dévouement unanime, dans leur gloire, dans leurs revers, dans leur puissance identifiée aux destinées du catholicisme, dans leurs souvenirs et dans leurs espérances une invincible haine contre le protestantisme, contre l'hérésie. Cette haine devait être le premier balbutiement et le long combat des Guises. Race privilégiée et tragique, l'une des plus illustres de nos annales! Gentilshommes factieux ceints de la parole et du glaive, dont le forum était tantôt un champ de bataille, tantôt un carrefour des halles; dont les rues de Paris étaient les forteresses, dont la tribune errante était leur cheval de guerre, et dont la grande mine affrontait tour à tour, sans pâlir, une armée, un peuple ou un roi!

Le plus grand des Guise, celui qui avait le plus ajouté à l'éclat et au prestige de son nom, c'était incontestablement le duc François. Il était l'idole du peuple, qu'il gouvernait à son gré. Il l'avait apprivoisé à ses manières, à sa voix et jusqu'à son costume. Lorsque, escorté de quatre cents gentilshommes, il sortait de l'hôtel de Guise, monté sur son genet noir, avec son pourpoint et ses chausses de soie cramoisie, avec son manteau et sa toque de velours surmontée d'une plume rouge; lorsque, son épée au côté, cette épée que le duc de Parme estimait la meilleure de la chrétienté, il se dressait, comme à la bataille de Dreux, sur ses étriers, quoiqu'il fut de grande taille, pour voir de plus haut et plus loin, la foule accourait, folle de joie, sur son passage, inondait la ville qu'elle semait de fleurs en criant dans son ivresse: _Vive, vive notre duc!_ Le duc se penchait courtoisement à droite et à gauche, nommant l'un, puis l'autre, saluant les hommes, les jeunes gens, les vieillards, souriant aux femmes et aux enfants, le vrai roi, le roi des cœurs, le roi du peuple et de la cour, le roi de Paris, des Tournelles et du Louvre. Presque tous l'aimaient, et tous ceux qui ne l'aimaient pas le craignaient.

Il pouvait réduire les multitudes d'un geste, d'un discours, ou intimider d'un regard, d'un accent, tout un règne. Conjuré, soldat, général, chef de parti, nul mieux que lui ne savait parler, conspirer ou combattre.

On lui a reproché bien à tort, selon moi, la cause qu'il servait. Il y a dans toutes les causes, même celle du passé, toujours assez de grandeur et de vertu pour honorer ceux qui les défendent avec génie et avec conviction. Pendant que le duc de Guise soutenait l'autorité sous sa forme la plus haute, le catholicisme, l'amiral de Coligny se dévouait à la conquête de la liberté civile et religieuse. Il attaquait la Rome moderne avec la formidable obstination d'Annibal contre la Rome ancienne. Le duc de Guise si généreux, si maître de lui, qu'après une victoire il couchait et dormait dans le même lit que le prince de Condé, son ennemi mortel; le duc de Guise était le Scipion, le grand général patricien de cette Rome papale abhorrée par Coligny. Tous deux étaient de bonne foi, et Dieu lui-même n'exige rien de plus.

Le duc de Guise, de l'aveu de tous, était sage au conseil, calme au feu, séduisant à la cour. Son humanité était relevée encore par sa politesse. Au siége de Metz, don Luis d'Avila, lieutenant de l'empereur, lui redemanda un esclave more qui lui avait volé un cheval d'Espagne, et s'était enfui dans les murs de la ville. Il ajoutait que le cheval méritait d'être rendu, et l'esclave d'être pendu. M. de Guise lui renvoya le cheval merveilleusement caparaçonné. Quant à l'esclave, il ne l'inquiéta en aucune façon, et il écrivait à don Luis: «Je suis heureux de vous renvoyer votre beau cheval, mais votre esclave more est hors de mon pouvoir. En touchant notre terre, il est devenu libre. Telle est la loi de France.»

Le politique équilibrait en lui le général, et les combinaisons du chef de parti le suivaient dans son camp. Il gagnait les cœurs et il enlevait des classes d'hommes tout entières. Quand il eut occupé Calais, le gouverneur qu'il nomma fut le capitaine Gourdau, un simple officier. Les seigneurs et les chevaliers de l'ordre murmurèrent. Le duc de Guise le sut, et un soir qu'il était entouré d'un groupe nombreux et mêlé, il dit: «Le capitaine Gourdau est très-bon pour garder la place qu'il a contribué à prendre, et où il a laissé l'une de ses jambes à un assaut. Vous, Messieurs, il vous reste les deux jambes pour aller ailleurs chercher fortune.»

Il réprimait avec une rare présence d'esprit et une fermeté rapide toute atteinte au respect qui était dû, soit à sa dignité personnelle, soit à la majesté du commandement.

Un jour qu'il visitait son camp et qu'il traversait le quartier séditieux des reîtres, le baron de Hunebourg, l'un de leurs chefs, s'adressa irrévérentieusement au duc de Guise, et s'oublia même jusqu'à saisir un pistolet et à l'en menacer. Plus prompt que l'éclair, M. de Guise frappa d'un revers de son épée la main du baron et lui en appuya la pointe à la gorge. Le marquis de Montpezat, qui accompagnait le duc, tira aussi sa dague et allait en percer le baron de Hunebourg, lorsque M. de Guise, abaissant son épée, s'écria: «Rengaînez, Montpezat; penseriez-vous tuer un homme mieux que moi?» Et, se tournant vers le baron déconcerté: «Je t'accorde la vie; car je t'ai tenu à ma merci. Mais comme tu as manqué au roi en ma personne, et à moi qui suis le duc de Guise, tu garderas les arrêts selon mon bon plaisir;» et il fit conduire le baron désarmé au cachot. Ce coup d'autorité accompli, M. de Guise, loin de se dérober à la colère des reîtres, la brava et la soumit. Accompagné de quelques gentilshommes seulement, il se promena au petit pas pendant plus de deux heures au milieu de cette soldatesque, et nul ne bougea. Tant ce grand capitaine leur parut imposant!

D'ailleurs, il était aimé autant qu'admiré et craint. Ses serviteurs étaient pour lui une seconde famille. Ils le regardaient et il se regardait comme leur providence. Dans un de ses moments les plus embarrassés, son intendant, qui s'efforçait d'alléger les charges du duc, lui apporta une liste de tous les gens inutilement attachés à la maison de Guise. «Monseigneur, lui dit l'intendant, vous devez les réformer pour votre soulagement; vous n'avez pas besoin d'eux.--Il est vrai, reprit le duc en déchirant la liste qui lui était présentée, je n'ai pas besoin d'eux, mais ils ont besoin de moi.»