Part 36
Cette complaisance des comtes ayant apaisé la reine, elle fit signe au shériff et au cortége d'avancer. Ce fut elle qui interrompit cette halte lugubre entre la prison et l'échafaud. Arrivée à la salle de l'exécution, elle considéra, non sans pâleur, mais sans défaillance, partout le deuil, les apprêts lugubres, le billot, la hache, le bourreau et son aide; la sciure de chêne répandue sur le parquet pour boire son sang; et, dans un coin obscur, la bière, sa dernière prison.
Il était neuf heures lorsque la reine parut dans la salle funèbre. Flechter, doyen de Peterborough, et des curieux privilégiés, au nombre de plus de deux cents, y étaient réunis. Cette salle était toute tapissée de drap noir; l'échafaud, qu'on y avait dressé à deux pieds et demi de terre, était tendu de frise noire de Lancastre; le fauteuil où devait s'asseoir Marie, le carreau où elle devait s'agenouiller, le billot où elle devait poser sa tête, étaient aussi recouverts de noir.
La reine était vêtue de noir comme la salle et tous les insignes du supplice. Sa robe de velours à haut collet et à manches pendantes était bordée d'hermine. Son manteau, doublé de martre zibeline, était de satin à boutons de perles et à longue queue. Une chaîne de boules odorantes, à laquelle se rattachait un scapulaire et qui se terminait par une croix d'or, descendait sur sa poitrine. Deux rosaires étaient suspendus à sa ceinture, et un long voile de dentelle blanche, qui adoucissait un peu son costume de veuve et de condamnée, l'enveloppait. Elle était précédée du shériff, de Drury et de Pawlet, des comtes et des nobles d'Angleterre; elle était suivie de ses deux femmes et de ses quatre dignitaires, parmi lesquels on remarquait Melvil, qui portait la queue du manteau royal. La démarche de Marie était assurée et majestueuse. Un moment elle releva son voile, et sa figure où brillait une espérance qui n'était plus de ce monde, parut belle comme aux jours de sa jeunesse. L'assemblée fut éblouie. Elle tenait un de ses chapelets d'une main et le crucifix de l'autre. Le comte de Kent lui dit rudement: «Il faudrait avoir Christ dans son cœur.
--Et comment, reprit vivement la reine, l'aurais-je dans la main si je ne l'avais pas dans le cœur?» Pawlet l'aidant à monter les degrés de l'échafaud, elle jeta sur lui un regard plein de douceur: «Sir Amyas, dit-elle, je vous remercie de votre courtoisie; c'est la dernière fatigue que je vous causerai et le plus agréable office que vous puissiez me rendre.»
Parvenue à l'échafaud, Marie Stuart prit place dans le fauteuil qui lui avait été préparé, le visage tourné vers les spectateurs. Après elle, le doyen de Peterborough en grand costume ecclésiastique, s'assit à droite de la reine sur un pliant sans dossier, un carreau de velours noir à ses pieds. Les comtes de Kent et de Shrewsbury s'assirent comme lui, à droite, mais sur des pliants à dossiers. De l'autre côté de la reine, le shériff Andrews était debout avec sa baguette blanche. En face de Marie Stuart, on distinguait le bourreau et son aide à leurs vêtements de velours noir, à leur crêpe rouge au bras gauche. Derrière le fauteuil, adossés à la muraille, pleuraient les serviteurs et les filles de Marie Stuart. Dans la salle, l'auditoire de nobles et de bourgeois des comtés voisins était contenu par les arquebusiers de sir Amyas Pawlet et de sir Drue Drury, au delà d'une balustrade qui avait été la barre du tribunal.
Marie entendit tranquillement sa sentence; elle dit seulement, lorsque Beale en eut terminé la lecture:
«Milords, je suis née reine d'Écosse, j'ai été reine de France, j'aurais droit à être reine d'Angleterre. J'ai été détenue prisonnière de longues années contre toute loi, malgré tant de titres, et j'ai beaucoup souffert durant cette captivité. Quoi qu'il en soit, je ne me souviens plus du mal, et je ne hais personne. Je loue mon Dieu de tout ce qu'il m'a infligé dans sa justice. Ce qu'il n'a pas empêché est bien. Je m'estime heureuse de ce qu'il m'accorde cette occasion de mourir pour l'expiation de mes fautes et de déclarer devant cette assemblée que je suis innocente de tout complot contre la vie de la reine d'Angleterre.»
Le doyen de Peterborough l'ayant adjurée de se repentir et de renoncer à ses erreurs sous peine de la damnation éternelle, elle affirma qu'elle mourait inébranlable dans la religion catholique. Flechter éleva la voix, et infligea à Marie un interminable sermon où il la menaça de l'enfer si elle ne se convertissait à la foi réformée, comme l'y conviait la bonté d'Élisabeth, dont il était l'organe indigne. «Vos dogmes, répondit la reine d'Écosse, m'ont privée du trône, de la liberté; ils vont m'ôter la vie. Ils ne perdront pas du moins mon âme.» Flechter, irrité, s'emporta jusqu'à des violences brutales, accabla Marie de reproches sur son ignorance. Enfin il la somma d'abjurer le papisme et toutes les impostures romaines. «Assez! assez! s'écria Marie avec impétuosité; ne blasphémez pas. J'ai vécu et je mourrai dans la religion catholique.» Le comte de Shrewsbury réprima le doyen de Peterborough, et lui enjoignit de prier au lieu de prêcher. La reine elle-même se mit à genoux et pria. Elle serra son crucifix sur sa poitrine, récita en latin les sept psaumes de la pénitence, et comme si tant de prières ne suffisaient pas à l'ardente extase dont elle était embrasée, elle redit les trois psaumes: _Miserere mei, Deus.--In te, Domine, speravi.--Qui habitat in adjutorio._ Puis elle pria tout haut en anglais, et cette prière nous a été conservée textuellement par une dépêche des comtes commissaires:
«Seigneur, envoyez-moi votre Saint-Esprit. Ma confiance est dans le sang de Jésus-Christ, et mon espérance dans votre royaume céleste. Pardonnez, Seigneur, à mes ennemis. Répandez vos bénédictions sur la reine d'Angleterre, afin qu'elle vous serve. Regardez mon fils dans votre miséricorde. Ayez compassion de votre Église. Exaucez-moi, bien que je sois indigne d'être exaucée; et puissent tous les saints intercéder mon Sauveur pour qu'il me reçoive!»
Ensuite elle haussa le crucifix des deux mains, et dit en le contemplant avec amour: «Seigneur! par ces bras divins étendus sur la croix pour racheter le monde, remettez-moi tous mes péchés.»
S'étant relevée, le bourreau voulut lui retirer son voile. Elle l'arrêta et le repoussa du geste; puis se tournant vers les comtes et la rougeur au front: «Je ne suis point accoutumée à me déshabiller en si nombreuse compagnie et par de tels valets de chambre.» Elle appela Jeanne Kennethy et Élisabeth Curle. Ce furent elles qui lui ôtèrent son manteau, son voile, ses chaînes, sa croix et son scapulaire. Comme elles touchaient à sa robe, la reine leur dit d'en dégager seulement le corsage et d'en rabattre le collet d'hermine, afin de laisser son cou nu à la hache. Ses filles lui rendirent ces tristes soins en pleurant. Melvil et les trois autres serviteurs pleuraient aussi et criaient. Marie posa un doigt sur sa bouche pour les inviter au silence. «Mes amis, s'écria-t-elle, j'ai répondu de vous; ne m'amollissez point. Ne devriez-vous pas plutôt bénir Dieu de ce qu'il inspire à votre maîtresse courage et résignation?» A son tour néanmoins, cédant à sa propre sensibilité, elle embrassa ses filles avec effusion; puis les pressant de quitter l'échafaud, où toutes deux se collaient à ses mains, qu'elles baignaient de larmes, elle leur adressa un tendre et dernier adieu. Melvil et ses compagnons demeurèrent comme suffoqués à peu de distance de la reine. Entraînés, subjugués par l'accent de Marie Stuart, les exécuteurs eux-mêmes la supplièrent à genoux de leur pardonner. «Je vous pardonne, leur dit-elle, à l'exemple de mon Rédempteur.»
Alors elle arrangea le mouchoir brodé de chardons d'or dont elle s'était fait bander les yeux par Jeanne Kennethy. Elle baisa trois fois le crucifix, disant à chaque étreinte: «Seigneur, je vous remets mon âme.» Elle s'agenouilla de nouveau et s'inclina sur le billot déjà sillonné de profondes entailles à son arête supérieure, à l'endroit où Marie posa son col délicat, entre la double échancrure creusée pour recevoir d'un côté la poitrine et de l'autre le visage. La reine, dans cette attitude suprême, récita encore quelques versets du soixante-dixième psaume:
J'espère en vous, Seigneur; ne me confondez pas à jamais; secourez-moi...
Ne me rejetez pas, ne m'abandonnez pas quand mes forces m'abandonnent.
Seigneur, vous me rendrez la vie, vous me rappellerez du fond de l'abîme...
Comme elle en était à ces paroles, s'unissant au Christ par l'amour, commençant sous le bras de l'exécuteur une prière qui devait s'achever dans le sein de Dieu, le bourreau la frappa d'un premier coup. La hache étant tombée à faux sur la nuque, la reine blessée seulement poussa un cri qui se perdit au milieu des gémissements de l'assemblée. Le bourreau, ému de l'émotion générale, honteux de sa maladresse, et puisant dans son trouble même une énergie tardive, trancha la tête du second coup. Il saisit cette tête sanglante, et, tandis qu'il la tenait suspendue devant les nobles dans l'assemblée, et par la fenêtre devant le peuple, il s'écria: «Vive la reine Élisabeth!--Ainsi périssent tous les ennemis de notre reine!» répéta le doyen de Peterborough. «Ainsi périssent tous les ennemis du saint Évangile et de l'Angleterre!» ajouta le farouche comte de Kent.
Le comte de Shrewsbury appliqua son gant à ses yeux pour dérober ses larmes.
L'assemblée tout entière demeura muette d'horreur, et ce silence ne fut rompu que par les sanglots des serviteurs de la reine. Là du moins, dans cette salle tragique, autour de l'échafaud, la pitié fit taire la haine.
Aux grilles du château, un contentement sauvage éclata et se prolongea dans toute l'Angleterre fanatique. La nouvelle de la mort de Marie se répandit comme naguère sa sentence, de comté en comté, partout accueillie avec des élans de triomphe; mais cette fois du moins la pauvre reine n'entendit pas les carillons des cloches, elle ne vit pas les feux de joie!
L'exécution était accomplie depuis quatre heures que le pont-levis n'était pas encore baissé, que la poterne était encore fermée. Personne ne put sortir que longtemps après Henry Talbot, fils du comte de Shrewsbury, qui porta le récit officiel des deux comtes à Élisabeth. Parti le 8 vers midi, il arriva le lendemain matin à Greenwich. Dans les villes, dans les moindres hameaux, sur son passage, la funèbre nouvelle était connue d'avance, comme si le vent en avait été le premier messager.
Ce fut en Angleterre une fête nationale et royale que cette affreuse tragédie. Il n'y eut qu'une différence: le peuple montra son allégresse, Élisabeth cacha la sienne sous de longs vêtements de deuil et sous des regrets affectés. Elle accabla d'imprécations ses ministres; elle fit emprisonner, ruina, disgracia sans retour Davison, coupable d'avoir obéi à ses ordres. Elle joua devant l'Europe, devant l'Angleterre, et jusque dans son intimité, la plus odieuse des comédies, celle du désespoir.
Un jour, prenant par la main l'ambassadeur de France, M. de Châteauneuf, elle le conduisit dans l'embrasure d'une fenêtre. «Là, elle protesta par mille serments qu'elle était innocente; qu'elle était déterminée à n'exécuter la sentence contre la reine d'Écosse qu'en cas de rébellion ou d'invasion; que quatre membres du conseil (ils étaient alors dans la chambre) l'avaient abusée d'une manière qu'elle n'oublierait jamais. Ils avaient vieilli à son service et avaient agi par de bons motifs, ou, sans cela, par Dieu! ils y auraient laissé leurs têtes...»
Elle parla ainsi pendant trois heures. Elle renouvelait sans cesse ces scènes d'hypocrisie et de mensonge.
Elle vainquit, grâce à l'Océan, la puissance et les ressentiments de Philippe II. Elle désarma facilement la colère officielle de Henri III, probablement son complice, heureux au moins d'une si terrible atteinte portée à la maison de Guise. Elle réussit avec plus de peine, sans de trop grands efforts cependant, à calmer Jacques VI. Entre sir John Maitland, son chancelier, qui lui montrait en perspective la couronne d'Angleterre, et le comte d'Argyle, qui parut à la cour d'Holyrood armé de pied en cap, excitation muette, mais expressive à la vengeance, Jacques ne balança pas longtemps, s'adoucit par degrés, et renoua ses liens d'amitié avec Élisabeth, comme s'il n'y avait pas eu entre elle et lui le cadavre de sa mère.
Les filles d'honneur de Marie et ses serviteurs la regrettèrent plus que son fils. Élisabeth Curle et Jeanne Kennethy coupèrent leurs cheveux afin de les déposer sur le cercueil de leur maîtresse, comme dans les trépas antiques; mais cette piété fut trompée. Les deux comtes ordonnèrent de brûler ces chevelures amies avec la croix d'or, les chapelets, le crucifix, le scapulaire, les deux chaînes, et tous les vêtements de Marie Stuart à ses derniers moments. Ils ne tolérèrent pas une seule de ces reliques, partage ordinaire du bourreau, et qu'il aurait pu vendre à grand prix. Tout ce qui avait été taché du sang de la reine fut brûlé aussi, et la sciure du bois qui en était imbibée fut jetée dans le Nen. J'ai visité cette partie tragique de la rivière, où la terrasse du château plongeait alors ses piliers. Le bord en est toujours attristé. Il y croît parmi les herbes une petite fleur rouge qui, selon la légende du comté, est née là des gouttes du sang de Marie Stuart.
Melvil et Bourgoing réclamèrent vainement le corps de leur maîtresse pour le transporter en France. Ce beau corps leur fut refusé. Plusieurs contemporains ont écrit qu'il fut touché avec irrévérence et profané par le bourreau. Ce fut une erreur de l'indignation européenne, qui supposait toutes les atrocités dans un si barbare attentat.
Un vieux tapis vert arraché d'un billard fut d'abord jeté sur Marie Stuart. Sa chienne favorite, aux longs poils noirs, aux yeux de feu, dont j'ai vu l'esquisse à l'huile, et qui était de cette race charmante appelée plus tard du nom de Charles Ier, _King-Charles_, s'étant glissée sous le tapis, elle y demeura et on la trouva blottie dans la robe de velours de sa maîtresse, entre le bras et le sein, à côté de ce cœur qui ne battait plus, lorsqu'on vint le soir embaumer précipitamment la reine. Au moment où l'on souleva l'indigne tapis qui recouvrait celle qui fut Marie Stuart, la pauvre petite chienne se serra contre la poitrine inanimée de sa maîtresse, et poussa des hurlements plaintifs, qui baissaient ou montaient à mesure que l'on s'éloignait ou que l'on se rapprochait d'elle. On fut obligé de l'emporter de force. Recueillie par les serviteurs de la reine, elle ne voulut jamais être consolée par eux, refusant les aliments et jusqu'aux caresses, flairant le vent, les siéges, les robes des femmes. Elle languit ainsi, après quoi elle mourut, suivant la tradition de Fotheringay, sans autre maladie qu'un petit gémissement et qu'un tremblement alternatifs.
Le corps de Marie Stuart fut mis avec la tête dans un cercueil de plomb, et ce cercueil dans une bière de bois. La bière fut placée dans la chambre de parade du château jusqu'au 29 juillet. Cette chambre fut fermée, sans que personne, soit des serviteurs de Marie Stuart, soit des gardiens anglais, pût y pénétrer. Il arriva même que Jeanne Kennethy, Élisabeth Curle, et quelques autres de leurs compagnes et de leurs compagnons, s'étant agenouillés près de la porte, et ayant regardé en pleurant et en priant le cercueil par le trou de la serrure, Pawlet et Drury le firent boucher. Geôliers impitoyables et jaloux même de la mort!
Le 29 juillet seulement, une rumeur sourde, mystérieuse, apprit à Peterborough que le tragique cercueil allait arriver. La ville s'émut. Les balcons, les fenêtres, les rues se remplirent. La foule déborda jusque dans le cimetière qui entoure l'église.
L'attente ne fut pas longue.
La bière ne tarda pas à paraître sur la route. Aucun des serviteurs de Marie n'obtint d'accompagner le char. Le convoi traversa lentement Peterborough jusqu'au vieux portail de l'abbaye, où la bière fut exposée quarante-huit heures. Le 31, l'évêque mena le deuil par la grande cour, vers la majestueuse façade de la cathédrale. Il entra sous les voûtes séculaires de l'église, et se dirigea du côté d'un vieillard qui s'empara du cercueil. Ce vieillard était Scarlett, le fossoyeur, dont on voit encore aujourd'hui le portrait suspendu au-dessous de la principale rosace de l'église. Il est vêtu de rouge, avec une longue barbe blanche, et s'appuie sur sa bêche. Il mourut à quatre-vingt-dix-huit ans, après avoir creusé la sépulture de deux reines. Aidé par quatre maîtres maçons, il avait préparé le caveau de Marie Stuart à droite du chœur, en face de la tombe de Catherine d'Aragon, première femme de Henri VIII. La bière fut descendue dans l'étroit caveau, et scellée d'une pierre sans armoiries et sans nom. Tel était l'ordre de l'évêque, qui connaissait la volonté de la reine d'Angleterre.
Je me suis agenouillé au bord de cette pierre nue, et une larme de mon cœur a roulé sur la poussière qui la recouvre. En omettant le nom de Marie Stuart, Élisabeth se flattait d'ensevelir son régicide dans le silence et dans l'oubli. Elle y a fait penser davantage.
Après avoir langui pendant six mois, séparés par quatre murs du cercueil de Marie, ses serviteurs purent enfin partir du château de Fotheringay le 3 août, cinq jours plus tard que leur maîtresse. Tout dès lors était consommé.
Malgré l'indifférence des princes, Élisabeth ne jouit pas sans trouble de son forfait. Les deux coups de hache qui frappèrent sa rivale retentirent plus fort dans le reste de l'Europe qu'en Angleterre et en Écosse; comme l'écho est plus terrible, plus lointain et plus universel que le bruit. Élisabeth apprit par l'indignation des pays catholiques, par la stupeur des pays calvinistes, quel crime inouï elle venait de commettre.
Ce fut son premier châtiment.
Le second fut de survivre à l'amour du peuple anglais. Elle vieillit lentement sans perdre la prétention d'être jeune, la vanité de la taille, de la danse et du chant. Ces ridicules qu'Élisabeth sentait sourdement ajoutaient à ses ennuis atrabilaires. Elle s'irritait de trouver dans ses sujets, parmi ses courtisans, la prévision de l'avenir prochain où elle ne serait plus. On la pressait de régler la succession à la couronne comme si cette succession devait être bientôt vacante.
Si l'on en croit les contemporains, surtout sir John Harrington, qui l'a si bien connue, son humeur était devenue intraitable. Elle se promenait souvent dans sa chambre avec agitation, elle s'emportait aux moindres contrariétés, frappait du pied, jurait contre ceux qu'elle n'aimait point, et plongeait de colère dans les tapisseries de son appartement une épée qu'elle gardait toujours près d'elle.
Dans l'effroi de sa vieillesse, elle faisait arborer les têtes de ses ennemis aux poteaux de la Tour et s'environnait des trophées d'une impitoyable justice, semblable à ces Libyens qui suspendaient à leurs seuils les dépouilles des lions, afin de se protéger par la terreur.
Le règne d'une femme aigrie, violente, pesait à chacun, et on aspirait au gouvernement d'un roi. Tous les partis saluaient Jacques VI à l'horizon.
Quand, par la mort d'Élisabeth, il fut devenu Jacques Ier d'Angleterre, il fit transporter, en 1612, Marie Stuart, sa mère, dans l'abbaye de Westminster.
Le corps partit de Peterborough sur un carrosse royal attelé de six chevaux couverts de velours noir. Deux comtes anglais et deux comtes écossais portaient les quatre coins du poêle. Le grand écuyer menait un palefroi d'honneur représentant le cheval de Marie Stuart. Le capitaine des gardes et ses archers tenaient tournés contre terre la pointe de l'épée et le fer des hallebardes. Une musique funèbre marchait en tête du convoi, que cent gentilshommes anglais, écossais, français et espagnols vinrent recevoir au faubourg de Londres.
Le carrosse s'arrêta à la porte de Westminster, et la bière fut descendue dans l'église, puis dans un caveau, non loin du caveau d'Élisabeth. Ces irréconciliables ennemies eurent leur première et leur unique entrevue, sans suite et sans cour, là, dans l'éternité, entre les lambris de la maison du Christ.
La reine d'Écosse avait reposé vingt-quatre ans sous l'humble dalle de Peterborough.
Ce second trajet du cercueil de Marie Stuart ne blessa pas les protestants et satisfit les catholiques. Si la vie de la reine d'Écosse avait été d'une princesse de la cour des Valois, sa captivité fut d'une victime, et sa mort d'une sainte. Cette double expiation a racheté et transfiguré Marie Stuart. La poésie l'a chantée, la religion l'a bénie, l'histoire l'a racontée. La postérité la pleure et l'admire plus qu'elle ne la juge. Dieu lui a sans doute pardonné dans le ciel comme elle avait pardonné sur la terre!
FIN.
NOTE DE L'ÉDITEUR.
Nous avons cédé à un vœu généralement exprimé, en donnant cette nouvelle édition de l'_Histoire de Marie Stuart_ par M. Dargaud.
A son apparition, ce livre souleva beaucoup d'articles (plus de cent), quelques-uns hostiles, le très-grand nombre favorables. Nous aurions voulu les reproduire tous ici. Mais, restreint par les exigences de la typographie, nous nous bornons à réimprimer de courts fragments en sens contraire des journaux les plus accrédités. Nous joignons à ces fragments trois lettres presque entières de Béranger, de Lamartine et de Mme Sand, qui compléteront les jugements littéraires provoqués par la première édition de cette histoire.
C'est au public d'intervenir une seconde fois et de prononcer en dernier ressort.
FRAGMENTS DE JOURNAUX ET DE LETTRES SUR LA PREMIÈRE ÉDITION DE L'HISTOIRE DE MARIE STUART, PAR J. M. DARGAUD.
JOURNAUX.
On ne s'étonnera pas qu'un recueil comme le nôtre aime à saluer dans l'histoire les noms qui appartiennent par leur double origine à la France autant qu'à l'Angleterre. Tel est le nom de Marie Stuart, dont la beauté, les faiblesses et les malheurs, passionnent encore, après deux siècles, les lecteurs des deux pays. C'est avec une véritable émotion que nous avons ouvert ces deux volumes consacrés à Marie Stuart par un écrivain qui réunit la patience des érudits à l'imagination des poëtes. L'ouvrage de M. Dargaud sera certainement un événement dans le monde littéraire de Londres comme dans le monde littéraire de Paris, et il va renouveler cette espèce de tournoi posthume, où l'infortunée reine d'Écosse voit encore autour de son échafaud, les mêmes champions et les mêmes ennemis transformés, par la polémique et l'imagination, en historiens, en critiques, en poëtes, en romanciers.
C'est déjà un curieux sommaire bibliographique, que la liste des écrivains qui ont écrit sur Marie Stuart, depuis Buchanan jusqu'à Chalmers, depuis Brantôme jusqu'à M. Dargaud. Ce sommaire termine le second volume de celui-ci, qui cite aussi, avec raison, parmi les éléments de son beau livre, les traditions qu'il a recueillies sur les lieux, les tableaux et les gravures du temps, les châteaux et les sites où il a retrouvé les moindres traces de son héroïne, et les reliques de ses adorateurs. Il énumère jusqu'aux articles des Revues anglaises et françaises, avec une conscience minutieuse.
De toutes ces autorités, M. Dargaud a fait l'usage qu'il en devait faire; il s'en est inspiré, sans hérisser son récit de citations pédantesques, n'éludant aucune discussion, mais faisant revivre Marie Stuart pour la suivre dans toutes les scènes de sa vie agitée, au lieu de l'immobiliser sur une sellette, sous prétexte de la juger. C'est surtout à cette résurrection de Marie qu'il a su employer tous les documents récemment découverts qui lui ont permis de donner une couleur nouvelle à cette histoire d'un intérêt inépuisable qu'on relit dans son livre avec une curiosité qu'exciterait seule, au même degré, la révision d'un de ces procès contemporains pleins de mystérieuses péripéties, et dont la sentence finale provoque soudain les tardives révélations d'un témoin inattendu.