Histoire de Marie Stuart

Part 35

Chapter 353,802 wordsPublic domain

Elle vivait depuis quelques semaines en proie à tous les tourments, malade de corps et encore plus d'esprit et d'âme. Le 7 février, les hauts commissaires arrivèrent avec leur suite à Fotheringay. Les serviteurs de la reine furent saisis d'épouvante. Marie était couchée et commençait à s'endormir. On la réveilla. Elle se leva, s'habilla lentement, s'entoura de ses officiers, de ses femmes, s'assit à sa petite table de travail chargée de livres pieux, et prépara tout pour recevoir royalement les hauts commissaires. Il était deux heures de l'après-midi. Les messagers d'Élisabeth s'avancèrent avec une sorte de solennité triste qui apprit tout à Marie. Le comte de Shrewsbury, dont elle avait été si longtemps la prisonnière, la tête découverte et inclinée, lui exposa en quelques paroles sourdes sa mission, et Beale lut le warrant. Marie fit le signe de la croix, et portant à ses lèvres le Christ de son rosaire:

«C'est bien, dit-elle tranquillement; voilà la générosité de la reine Élisabeth! Aurait-on jamais cru qu'elle osât en venir à ces extrémités avec moi qui suis sa sœur, son égale, et qui ne saurais être sa sujette? Dieu soit glorifié de tout, cependant, puisqu'il m'octroie cet honneur de mourir pour lui et pour son Église!»

Elle se disculpa de toute participation au complot contre la vie d'Élisabeth. Elle choisit parmi les livres qui étaient devant elle, sur sa table, le livre des Évangiles; elle l'ouvrit et dit, en étendant la main:

«Je jure de n'avoir pas conspiré la mort de la reine d'Angleterre.

--Votre livre romain, répondit le comte de Kent, est faux, et votre serment est aussi faux que votre livre.

--C'est le livre de ma foi, repartit la reine; pensez-vous que mon serment eût été meilleur sur votre livre hérétique auquel je ne crois pas?

--Votre foi est mauvaise, ajouta l'impitoyable comte; souffrez donc que le doyen de Peterborough vous enseigne la bonne et vous dispose demain au sacrifice.»

La reine rejeta cette proposition, qui révoltait sa conscience, et demanda Préau, son aumônier, retenu aux arrêts dans une chambre du château. Les comtes, alléguant les instructions du conseil privé, furent inflexibles à ce désir. L'expression du tourment intérieur que lui causait ce refus contracta un instant les traits de la reine, mais elle se remit aussitôt et dit:

«Que mon Seigneur Jésus me soutienne, car la tribulation est proche, et j'espère en lui!»

Alors s'engagea une conversation moins amère entre Marie et le comte de Kent, qui ne put s'empêcher de dire encore dans son fanatisme:

«Ce warrant que nous apportons extirpera le papisme en Angleterre et en Écosse.»

Marie soupira sans répondre. Elle adressa successivement la parole à plusieurs commissaires et à quelques gentilshommes des environs qui avaient accompagné les comtes de Kent et de Shrewsbury jusque dans sa chambre. Elle s'enquit des sentiments de son fils, de l'intérêt que les cours étrangères avaient montré pour elle; puis regardant le lord maréchal, elle s'informa de l'heure du supplice. A cette question le comte Shrewsbury pâlit, et pria très-bas la reine de se tenir prête pour le lendemain à huit heures du matin. Elle entendit sans trouble ce terrible rendez-vous.

Quand les comtes se retirèrent, Marie leur dit:

«Béni soit le moment qui terminera mon cruel pèlerinage! L'âme assez lâche pour ne pas accepter ce combat suprême sur la terre ne serait pas digne du ciel.»

Il était tard. La reine entra dans son oratoire et pria Dieu, les genoux nus sur les dalles nues. Elle dit à ses femmes:

«Je souhaiterais manger quelque chose, afin que demain le cœur ne me faille pas, et que je ne fasse rien dont puissent rougir mes amis.»

Ce dernier repas fut sobre, solennel, avec quelques éclairs d'affectueux enjouement.

«Pourquoi, dit Marie à Bastien, autrefois le chef de ses bouffons, ne cherches-tu pas à m'égayer? Tu es cependant un bon mime, mais tu es un meilleur serviteur.»

Revenant bientôt à cette pensée que sa mort était un martyre, et s'adressant à Bourgoing, son médecin, qui la servait, Melvil, son maître d'hôtel, étant retenu aux arrêts, ainsi que Préau, son aumônier:

«Bourgoing, dit-elle, n'avez-vous pas entendu le comte de Kent? Il aurait fallu un autre docteur pour me convaincre. Il a avoué, du reste, que le warrant de mon exécution était le triomphe de l'hérésie dans ce pays. C'est la vérité, reprit-elle avec une satisfaction religieuse. Ils ne me tuent pas comme complice de cette conspiration, mais comme reine dévouée à l'Église. A leur tribunal, mon crime, c'est ma foi; ce sera ma justification devant mon souverain juge.»

Ses filles, ses officiers, tous ses gens étaient navrés et la considéraient en silence. Ils avaient peine à se contenir. Au dessert, Marie parla de son testament où pas un nom ne devait être omis. Elle réclama les bijoux qui lui restaient. Elle les distribua de la main et du cœur. Elle adressa ses adieux à chacun avec ce tact délicat qui lui était si naturel, avec bonté, avec émotion. Elle leur demanda pardon, et pardonna aux présents et aux absents, Nau excepté. Tous alors éclatèrent en sanglots, et se jetèrent à genoux autour de la table. La reine, attendrie, but à leur santé, les invitant à boire à son salut. Ils obéirent en pleurant, et à leur tour ils burent à leur maîtresse, en portant à leurs lèvres leurs coupes où les larmes se mêlèrent avec le vin.

La reine, affectée de ce spectacle douloureux, voulut être seule.

Elle traça son testament et un billet à son aumônier, qu'on lui avait barbarement refusé pour les derniers moments. Ce refus avait été une grande épreuve.

MARIE STUART A PRÉAU, SON AUMONIER.

Le 7 février 1587, au soir.

«J'ay esté combatue ce jour de ma religion et de recevoir la consolation des hérétiques. Vous entendrez par Bourgoin et les aultres que, pour le moins, j'ay fidellement faict protestation de ma foy, en laquelle je veux mourir. J'ay requis de vous avoir pour faire ma confession et recevoir mon sacrement, ce qui m'a esté cruellement refusé aussi bien que le transport de mon corps, et le pouvoir de tester librement ou rien escrire que par leurs mains, et soubs le bon plaisir de leur maistresse. A faute de cela, je confesse la griefveté de mes peschez en général, comme j'avais délibéré de faire à vous en particulier, vous priant au nom de Dieu de prier et veiller ceste nuict avec moy pour la remission de mes peschez, et m'envoyer vostre absolution de toutes les offences que je vous ay faictes. J'essayeray de vous voir en leur présence comme ils m'ont accordé du maistre d'hôtel (Melvil); et s'il m'est permis, devant tous, à genoux, je demanderai la bénédiction. Advisez-moi des plus propres prières pour ceste nuict et pour demain matin; car le temps est court. Vos bénéfices vous seront asseurez, et je vous recommanderay au roy. Je n'ay plus de loisir. Advisez-moy de tout ce que vous penserez pour mon salut par escrit. Je vous envoyeray un dernier petit token.»

Ce billet achevé, Marie, seule dans son cabinet avec Jeanne Kennethy et Élisabeth Curle, s'informa de ce qu'elle avait d'argent. Elle possédait cinq mille écus qu'elle sépara en autant de lots différents qu'elle avait de serviteurs, proportionnant les sommes aux rangs, aux fonctions, aux besoins. Ces lots, elle les plaça dans autant de bourses pour le lendemain.

Elle désira ensuite de l'eau de ses étuves, et se fit laver les pieds à la manière de Marie Madeleine ou des patriarches lorsqu'ils se mettaient en route. N'allait-elle pas, elle aussi, commencer son dernier voyage?

Après être sortie du bain, elle indiqua plusieurs lectures qu'elle écouta religieusement, entre autres un sermon sur l'efficacité du repentir et la passion du Sauveur. Parvenue à un passage de l'évangile selon saint Luc, elle s'écria toute émue qu'il fallait le lui relire. Jeanne Kennethy s'empressa d'obéir.

Voici ce passage:

On menait aussi avec le Christ deux autres hommes, qui étaient des criminels qu'on devait faire mourir.

Lorsqu'ils furent au lieu appelé Calvaire, ils y crucifièrent Jésus et ces deux voleurs, l'un à droite et l'autre à gauche.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Or, l'un de ces deux voleurs qui étaient crucifiés avec lui le blasphémait en disant: Si tu es le Christ, sauve-toi toi-même et nous avec toi.

Mais l'autre, le reprenant, lui disait: N'avez-vous donc pas de crainte de Dieu non plus que les autres, vous qui vous trouvez condamné au même supplice?

Encore pour nous c'est avec justice, puisque nous souffrons la peine que nos crimes ont méritée; mais celui-ci n'a fait aucun mal.

Et il disait à Jésus: Seigneur, souvenez-vous de moi lorsque vous serez arrivé dans votre royaume.

Et Jésus lui répondit: Je vous le dis en vérité, vous serez aujourd'hui avec moi dans le paradis.

«O profondeur de la clémence divine! s'écria encore la reine; le bon larron était un grand pécheur, mais pas si grand que moy. Je supplie Notre-Seigneur, en mémoire de sa passion, d'avoir souvenance et mercy de moy dans son paradis, comme il l'eut de ce compagnon de sa croix.»

Elle continua quelque temps de célébrer avec des transports de reconnaissance la bonté infinie du Fils de Dieu; après quoi elle écrivit à Henri III:

8 février 1587.

«... Je vous recommande encore mes serviteurs. Vous ordonnerez, s'il vous plaist, que, pour mon ame, je soys payée de partie de ce que me debvez, et qu'en l'honneur de Jésus-Christ, lequel je prieray demain, à ma mort, pour vous, me soyt laissé de quoy fonder un obit et faire les aumosnes requises.

«Ce mercredy, à deux heures après minuit.

«M. R.»

Marie sentit la nécessité de se reposer. Elle se mit au lit. Ses femmes s'étant approchées: «J'aurois préféré, dit-elle, à cette hache, une épée à la françoise.» Puis elle s'assoupit. Elle dormit un peu, et même alors, au mouvement de ses lèvres, son sommeil paraissait une prière. Son visage, pénétré d'une béatitude intérieure et comme éclairé du dedans, n'avait jamais brillé d'une beauté si charmante et si pure. Il était tellement illuminé d'un ravissement doux, tellement baigné de la grâce de Dieu, qu'il «semblait rire aux anges,» selon l'expression de la bonne Élisabeth Curle. La reine dormit ainsi et pria; elle pria plus qu'elle ne dormit, à la lueur d'une petite lampe d'argent que Henri II lui avait donnée, et qu'elle avait gardée dans toutes ses fortunes. Cette petite lampe fut la dernière lumière de Marie dans sa prison, et comme le crépuscule de sa tombe.

Éveillée avant le jour, la reine se leva. Sa première pensée fut l'éternité. Elle consulta l'horloge et dit: «Je n'ai plus que deux heures à vivre ici-bas.» Il était six heures du matin.

Dès que la pensée de la reine se détournait un instant de la mort, sa plus grande préoccupation la ramenait au sort de ses serviteurs. Désormais privés de leur maîtresse, ils allaient être dispersés sans appui dans le monde. Elle les avait déjà recommandés bien souvent aux ambassadeurs et aux princes. Dans cette cruelle nuit, elle avait écrit une lettre; elle écrivit encore un petit mémoire au roi de France pour les lui recommander de nouveau, et pour se réserver à elle-même des prières.

Après avoir exprimé le vœu que les revenus de son douaire fussent payés après sa mort à ses serviteurs; que leurs gages et pensions leur fussent payés leur vie durant; que son médecin (Bourgoing) fût reçu au service du roi; que Didier, un vieux officier de sa bouche, conservât le greffe qu'elle lui avait donné, Marie ajouta: «Plus, que mon aumosnier soyt remis à son estat, et, en ma faveur, pourveu de quelque petit bénéfice afin de prier Dieu pour mon ame le reste de sa vie.

«Faict le matin de ma mort, ce mercredy huictiesme février 1587.

«MARIE, royne.»

Une pâle aube d'hiver éclaira ces dernières lignes. Marie s'en aperçut. Elle appela Élisabeth Curle et Jeanne Kennethy. Elle leur fit signe de la revêtir de sa dernière robe, pour ce dernier cérémonial de la royauté.

Pendant que ces mains amies l'habillaient, Marie fut silencieuse. Son esprit errait sans doute loin des illusions de la terre dans les espérances du ciel.

Quand elle fut parée, elle passa devant l'un de ses deux grands miroirs incrustés de nacre, et sembla se considérer avec commisération. Elle se retourna et dit à ses filles: «Voici le moment de ne pas faiblir. Je me souviens que, dans ma jeunesse, M. mon oncle François me dit un jour à sa maison de Meudon: «Ma nièce, il y a surtout une marque à laquelle je vous reconnais de mon sang. Vous êtes brave comme le meilleur de mes hommes d'armes; et si les femmes se battaient comme aux temps anciens, j'estime que vous sauriez bien mourir.» Il me reste à montrer, reprit-elle, à mes amis et à mes ennemis de quel lieu je sors.»

Elle avait revendiqué son aumônier Préau; on lui envoya deux ministres protestants. «Madame, nous venons vous consoler, dirent-ils en franchissant le seuil de la chambre.--Êtes-vous des prêtres catholiques? s'écria-t-elle.--Non, répondirent-ils.--Je n'aurai donc que mon Seigneur Jésus pour consolateur,» reprit-elle avec fermeté; et elle les congédia.

Elle entra dans son oratoire. Elle y avait façonné elle-même un autel, où son aumônier lui disait quelquefois la messe en secret. Là, s'étant agenouillée, elle fit plusieurs prières à demi-voix. Elle récitait les prières des agonisants, lorsqu'un coup frappé à la porte de sa chambre l'interrompit brusquement. «Que me veut-on?» demanda la reine en se levant. Bourgoing lui répondit de la chambre où il était avec les autres serviteurs, que les lords attendaient Sa Majesté. «Il n'est pas temps encore, reprit la reine; qu'on revienne à l'heure convenue.» Alors, se précipitant de nouveau à genoux entre Élisabeth Curle et Jeanne Kennethy, elle fondit en larmes, se frappant la poitrine, rendant grâce à Dieu de tout, le sollicitant avec ferveur, avec sanglots, de la soutenir durant les dernières épreuves. S'étant calmée peu à peu en essayant de calmer ses deux compagnes, elle se recueillit profondément. Que se passa-t-il dans sa conscience? De quoi se confessa-t-elle? Fit-elle un retour sur ses fugitifs plaisirs, ses rapides amours, sa longue captivité? Pleura-t-elle sa vie si cruellement déçue, destinée à trois trônes, et usée dans vingt prisons? Le remords se mêla-t-il à ses repentirs? Remit-elle son âme à son juge éternel avec tremblement ou avec confiance? Invoqua-t-elle la justice? Implora-t-elle la miséricorde? Eut-elle, pour prix de sa résignation, l'intuition du ciel, comme elle en avait la foi? Quoi qu'il en puisse être, elle médita, s'attendrit, soupira, pria, et finit par communier de sa propre main avec une hostie qu'elle tenait du pape Pie V.

Quand elle se releva, une sublimité grave brillait sur son visage. Elle rentra dans sa chambre, où ses serviteurs étaient réunis. Elle remit son testament signé à Bourgoing, à d'autres des papiers et des souvenirs pour ses parents ou pour ses amis de Lorraine, de France, d'Italie et d'Espagne. Par une habitude de toute sa vie, elle qui ne donna jamais assez à son gré, elle voulut ajouter à ses dons. Elle donna et donna encore; elle donna des rubans, lorsqu'il ne lui resta plus rien ni de son linge, ni de ses robes, ni de ses joyaux, ni des bourses qu'elle avait préparées la veille et qui contenaient jusqu'à son dernier écu. N'ayant plus un denier à donner, elle se donna elle-même: elle donna à l'un un sourire, à l'autre une caresse, à l'autre un mot du cœur, à tous des consolations. Bien qu'elle fût touchée, elle était tranquille; elle semblait seulement, dit un témoin de ce grand moment, s'occuper d'un départ, comme autrefois lorsqu'elle se rendait d'Holyrood à Stirling ou à Falkland, d'une résidence à une résidence.

Tout en causant, elle alla jusqu'à sa fenêtre, regarda le paisible horizon, la rivière, la prairie, le bois; puis, revenant au milieu de sa chambre, et jetant un coup d'œil sur son horloge appelée _la Reale_, elle dit: «Jeanne, l'heure est sonnée; ils ne tarderont pas.»

A peine avait-elle prononcé ces mots, qu'Andrews, shériff du comté de Northampton, frappa une seconde fois à la porte. «Ce sont eux,» dit Marie; et comme ses femmes refusaient d'ouvrir, elle le leur ordonna doucement. L'officier de justice s'avança en habit de deuil, le bâton blanc dans la main droite, et, s'inclinant devant la reine, il dit à deux reprises: «Me voici.»

Une faible rougeur monta aux joues de la reine, qui répondit: «Allons.»

Elle prit le crucifix d'ivoire qui ne l'avait pas quittée depuis dix-sept ans, et qu'elle avait transporté de donjon en donjon, le suspendant partout à ses oratoires de captive. Comme elle souffrait de douleurs contractées dans l'humidité de ses prisons, elle s'appuya sur deux de ses domestiques, qui la menèrent jusqu'au seuil de sa chambre. Là, ils s'arrêtèrent, et Bourgoing expliqua à la reine le scrupule étrange de ses gens, qui désiraient ne pas avoir l'air de la conduire à la boucherie. La reine, bien qu'elle eût mieux aimé s'appuyer encore sur eux, compatit à leur faiblesse, et se contenta, pour la soutenir, de deux gardes de Pawlet. Alors tous les serviteurs de Marie Stuart s'acheminèrent avec elle jusqu'à la rampe supérieure de l'escalier, où les arquebusiers leur barrèrent le passage malgré leurs supplications, leur désespoir, leurs bras étendus vers leur chère maîtresse, aux vestiges de laquelle il fallut les arracher.

La reine, profondément peinée, se hâta un peu dans le dessein de réclamer contre cette violence.

Sir Amyas Pawlet et sir Drue Drury, les gouverneurs de Fotheringay, le comte de Shrewsbury, le comte de Kent, les autres commissaires et plusieurs seigneurs de distinction, parmi lesquels sir Henri Talbot, Édouard et Guillaume Montague, sir Richard Knightly, Thomas Brudnell, Beuil, Robert et Jean Wingfield, la reçurent au bas de l'escalier.

Dès qu'ils l'aperçurent, ils se découvrirent en la saluant. Sa contenance était triste et fière. Elle avait conservé toute sa dignité de reine et toute sa grâce de femme, cette grâce incomparable qu'elle portait autrefois dans ses fêtes de cour, et qui ne l'abandonnait pas dans cette fête du martyre.

L'attendrissement fut général. Ces lords puritains et ces lords courtisans, ses ennemis austères ou corrompus, se sentirent émus, remués jusqu'aux entrailles.

Ce noble front où la souffrance disparaissait dans la sérénité d'une résolution suprême;

Ces lèvres, qui s'étaient tant de fois plissées de colère ou de mépris, et qui souriaient à la mort, au sacrifice;

Ces yeux, qui avaient pleuré devant Dieu pendant toutes les nuits des dix-huit années de sa captivité, et qui ne pleuraient plus devant les hommes;

Ce cœur qui avait tant battu, battu jusqu'à se rompre dans les ténèbres des cachots, dans les affres de la solitude, et qui battait plus fort ses pulsations héroïques à quelques pas de l'échafaud... Toutes ces choses étaient électriques.

C'était une admiration, une pitié involontaire. Ce premier mouvement, que plusieurs eurent bientôt comprimé, n'échappa point à la reine. Mais son regard traversa ce groupe hostile au fond pour s'arrêter au delà sur un gentilhomme tout en pleurs, courbé sous une douleur qu'il cherchait vainement à dissimuler. C'était André Melvil, son maître d'hôtel, exclu depuis quelques jours de son intimité par l'ombrageuse police de Fotheringay.

«Melvil, mon fidèle ami, apprends de moi à te résigner!

--Oh! madame, s'écria Melvil en se rapprochant de sa maîtresse et en tombant à ses pieds, j'ai trop vécu, puisque mes yeux étaient réservés à vous voir la proie du bourreau, et que ma bouche devra redire à l'Écosse l'affreux supplice...»

Des sanglots s'exhalèrent de sa poitrine au lieu de paroles.

«Courage, Melvil! Plains ceux qui ont été altérés de mon sang comme le cerf de l'eau des fontaines et qui le répandent injustement. Mais moi, ne me plains pas. La vie n'est qu'une vallée d'angoisses, et je la quitte sans regret. Je meurs pour la foi et dans la foi catholique; je meurs amie de l'Écosse et de la France. Rends partout témoignage de la vérité, et cesse de t'affliger; réjouis-toi plutôt de ce que tous les malheurs de Marie Stuart vont finir. Dis à mon fils qu'il se souvienne de sa mère.»

Tandis que la reine parlait, Melvil à genoux versait des torrents de larmes. Marie l'ayant relevé, lui prit la main et se penchant vers lui, elle l'embrassa. «Adieu, ajouta-t-elle, adieu; ne m'oublie jamais ni dans ton cœur ni dans tes prières.»

S'adressant ensuite aux comtes de Shrewsbury et de Kent, elle les supplia de délivrer son secrétaire Curle: Nau fut omis. Les comtes ayant gardé le silence, elle les supplia encore de permettre que ses femmes et ses serviteurs pussent l'accompagner et assister à sa mort. Le comte de Kent répondit que cela serait insolite et même dangereux; que les plus hardis voudraient tremper leurs mouchoirs dans son sang; que les plus timides, les femmes surtout, troubleraient au moins par leurs cris le cours de la justice d'Élisabeth. Marie persista. «Milords, dit-elle, si votre reine était ici, votre reine vierge, elle trouverait convenable à notre rang et à notre sexe que je ne fusse pas seule pour mourir au milieu de tant de gentilshommes, et elle m'accorderait quelques-unes de mes femmes à mon dur et dernier chevet.» Chacun pensa au billot. Elle était si éloquente et si touchante, que tous les seigneurs qui l'entouraient auraient cédé, sans l'attitude obstinée du comte de Kent. La reine s'en aperçut, et, regardant le comte puritain, elle s'écria d'une voix profonde: «Versez le sang de Henri VII, mais ne le méconnaissez pas. Ne suis-je plus Marie Stuart? une sœur de votre maîtresse, et sa pareille, deux fois sacrée, deux fois reine: reine douairière de France, reine légitime d'Écosse.»

Le comte de Kent ne fut pas attendri, mais ébranlé; le sectaire en lui résistait, mais le patricien était vaincu.

Marie alors, adoucissant de plus en plus son accent: «Milords, dit-elle, je vous engage ma parole que mes serviteurs éviteront tout ce que vous craignez. Hélas! les pauvres âmes ne feront rien que prendre adieu de moi. Certainement vous ne refuserez ni à moi ni à eux cette satisfaction. Songez, milords, à vos propres serviteurs, à ceux qui vous plaisent le mieux, aux nourrices qui vous ont allaités, aux écuyers qui ont porté vos armes à la guerre; ces serviteurs de vos prospérités vous sont moins chers qu'à moi les serviteurs de mes infortunes. Encore une fois, milords, n'écartez pas les miens de mon agonie. Ils ne désirent rien que m'aimer jusqu'au bout, que ne point m'abandonner et que me voir mourir.»

Les comtes, après s'être consultés, obtempérèrent au souhait de Marie Stuart. Le comte de Kent dit pourtant encore qu'il redoutait les lamentations des femmes pour les assistants et pour la reine. «Je réponds d'elles, dit Marie. Leur amour pour moi leur prêtera des forces, et je leur donnerai l'exemple du courage. Il me sera doux de savoir que les miens sont là, et que j'ai des témoins de ma persévérance dans la foi.»

Les commissaires n'insistèrent plus, et concédèrent à la reine quatre serviteurs et deux de ses filles. La reine choisit Melvil, son maître d'hôtel; Bourgoing, son médecin; Gervais, son chirurgien; Gorion, son pharmacien; Jeanne Kennethy et Élisabeth Curle, les deux compagnes qui avaient remplacé dans son cœur et dans sa vie Élisabeth de Pierrepont. Melvil, qui était là, fut averti par la reine elle-même. Les autres serviteurs, qui étaient restés au balcon supérieur de l'escalier, furent mandés par un huissier de Pawlet. Ils s'empressèrent de descendre, soulagés un peu par ce dernier devoir offert à leur dévouement et à leur fidélité.