Part 34
«Dieu vous veuille prospérer, vostre femme, enfants et frères, et cousins, et surtout nostre chef, mon bon frère et cousin, et tous les siens; la bénédiction de Dieu et celle que je donnerois à mes enfants puisse estre sur les vostres, que je ne recommande moins à Dieu que le mien, mal fortuné et abusé.
«Vous recepvrez des tokens de moy pour vous rappeler de faire prier pour l'âme de vostre pauvre cousine, destituée de tout ayde et conseil, que de celuy de Dieu, qui me donne force et courage de résister seule à tant de loups hurlants après moy: à Dieu en soyt la gloire!
«Croyez en particulier ce qui vous sera dit par une personne qui vous remettra une bague de rubis de ma part, car je prens sur ma conscience qu'il vous sera dit la vérité de ce que je l'ay chargée, spécialement de ce qui touche mes pauvres serviteurs et la part d'aulcun. Je vous recommande ceste personne, pour sa simple sincerité et honnesteté, à ce qu'elle puisse estre placée en quelque bon lieu. Je l'aie choisie pour la moins partiale, et qui plus simplement rapportera mes commandements. Je vous prye qu'elle ne soyt cognue vous avoir rien dit en particulier, car l'envye lui pourroit nuire.
«J'ay beaucoup souffert depuis deux ans et plus, et ne vous l'ay pu faire savoir pour cause importante. Dieu soit loué de tout et vous donne la grasce de persévérer au service de son Église tant que vous vivrez, et jamays ne puisse cet honneur sortir de nostre race, que, tant hommes que femmes, soyons prompts de respandre nostre sang pour maintenir la querelle de la foy, tous aultres respects humains mis à part; et, quant à moy, je m'estime née du costé paternel et maternel, pour offrir mon sang en icelle, et je n'ay intention de dégénérer. Jésus crucifié pour nous et tous les saints martyrs nous rendent, par leur intercession, dignes de la volontaire offerte de nos corps à sa gloire!
«L'on m'avoit, pensant me dégrader, fayt abattre mon days; et, depuis, mon gardien m'est venu offrir d'écrire à la royne, disant n'avoir fait cet acte par son commandement, mais par l'avis de quelques uns du conseil. Je leur ay monstré, au lieu du dit days, l'image de mon rédempteur. Vous entendrez tout le discours: ils ont été plus doux depuis.
«Vostre affectionnée cousine et parfaite amye,
«MARIE,
«R. d'Écosse, D. de France.»
On voit par ces lettres combien Marie Stuart conservait toute sa présence d'esprit et de cœur, toute la liberté de son courage, toute la plénitude de sa sensibilité. Elle sanctifiait son émotion en face de la hache; elle acceptait d'être immolée pour le catholicisme, après avoir été chassée, exilée, prisonnière pour lui; elle tombait victime aussi des priviléges des trônes. Tous les princes orthodoxes, sa mère au ciel, la maison de Lorraine sur la terre, le pape, la postérité la béniraient. Dans l'exaltation de son dévouement, elle défiait la vengeance des hérétiques. Il lui suffisait de savoir qu'ils frappaient en elle bien plus qu'elle-même, les deux causes de toute sa vie, l'honneur des sceptres et la sainteté de la croix.
L'enthousiasme religieux de Marie Stuart étouffait en elle jusqu'à la nature. Ses droits à la succession d'Élisabeth, ses droits en Angleterre et ailleurs, elle en dépouillait le presbytérien Jacques VI, le fruit de ses entrailles, pour en revêtir qui? le grand inquisiteur couronné du catholicisme: le roi d'Espagne. Tant elle était résolue dans ses convictions, obstinée dans le rôle de la maison de Lorraine! Tant l'héritage d'un fils, cet orgueil des mères, surtout lorsque cet héritage est un trône, lui paraissait vain au prix de l'héritage du Christ!
Cependant l'opinion publique réclamait impérieusement la mort de Marie.
Élisabeth s'enveloppa de scrupules, d'hypocrisie, parla de son affection pour sa bonne sœur d'Écosse, et ajourna indéfiniment la passion publique afin de l'animer davantage.
M. de Châteauneuf, ambassadeur de France à Londres, et tout dévoué aux Guise, intervint en faveur de Marie Stuart.
Divers bruits dont il serait peu téméraire d'accuser la police d'Élisabeth, se répandirent alors de toutes parts. Une nouvelle conspiration allait fondre sur la reine d'Angleterre. Les ambassadeurs de toutes les cours papistes en étaient; une flotte espagnole avait débarqué dans le pays de Galles; le duc de Guise traversait avec une armée le comté d'Essex; Marie avait tenté de s'évader pour le rejoindre; mille poignards s'aiguisaient dans l'ombre contre Élisabeth. Il fallait se défendre. La multitude, débordée dans les rues de Londres, demanda tumultueusement la mort de Marie Stuart. Le parlement se réunit et témoigna son mécontentement à Élisabeth, la menaçant, si elle différait encore satisfaction à son peuple, de refuser tout subside pour la guerre des Pays-Bas. Les puritains de sa cour la supplièrent au nom du saint Évangile, les flatteurs et les ambitieux au nom de sa vie, si nécessaire à la prospérité, à l'existence même de l'Angleterre.
En même temps, pour constater devant l'Europe l'assentiment irrésistible de son peuple, Élisabeth fit crier dans tout le royaume la condamnation juridique de Marie Stuart. A Londres, le comte de Pembrock, accompagné de six comtes, du lord maire et des aldermen, présida lui-même à cette solennité barbare. Le fanatisme anglais salua d'applaudissements frénétiques l'arrêt de la chambre étoilée. Les cloches sonnèrent, les feux s'allumèrent, vingt-quatre heures durant, dans tous les quartiers de Londres, dans toutes les villes et dans tous les hameaux de l'Angleterre réformée.
Les comtés limitrophes du château de Fotheringay, les comtés de Rutland, de Warwick, de Cambridge, et surtout le comté de Northampton, sur lesquels s'exerçait plus immédiatement l'influence violente de Flechter, doyen de Peterborough, se distinguèrent par leur féroce enthousiasme de secte au milieu de cette fête d'inquisition protestante. La pauvre reine Marie vit les reflets des feux de joie sur les vitres de son donjon, et elle entendit, ô terreur! les carillons tragiques sonner sa mort du haut de tous les clochers voisins.
Élisabeth, avec une imagination d'hypocrisie qui n'a peut-être jamais été égalée, lutta jusqu'au bout contre toutes les manifestations, étalant toujours sa tendresse pour celle qui lui était si proche et qu'elle aimait en sœur. A la fin, après mille instances, elle céda comme vaincue par la justice divine et par le cri public.
Les ambassadeurs de France et d'Écosse, MM. de Châteauneuf et de Bellièvre d'une part, et de l'autre M. de Gray, sir Robert Melvil et sir William Keith, n'obtinrent rien, malgré leur protestation contre la condamnation de la reine d'Écosse, et contre l'exécution fatale. Élisabeth savait que son cousin Henri III lui pardonnerait d'abaisser et de dégrader, en la personne de Marie Stuart, la maison de Guise; elle savait que Jacques VI, faible, dénaturé, gouverné par des favoris vendus à l'Angleterre, ne tirerait point vengeance de la mort de sa mère. On conjectura que M. de Bellièvre et M. de Gray avaient une mission occulte fort différente de leur mission ostensible, le premier autorisé par le roi de France lui-même, le second par les ministres de Jacques VI.
Il paraît avéré que M. de Bellièvre avait des instructions secrètes hostiles à Marie Stuart.
Dans des lettres qui m'ont été communiquées, inédites il y a trois mois, et dont quelques-unes viennent de paraître, j'ai noté deux petits fragments qui confirment cette hypothèse, et qui témoignent assez des dispositions de la cour de France à l'égard de la reine d'Écosse.
«Monsieur,» mandait M. de Châteauneuf, ambassadeur en Angleterre, à M. d'Esneval, ambassadeur en Écosse, «je depesche encore ce porteur exprès vers le roy pour le faict de la reine d'Écosse, laquelle a, je vous asseure, bien besoin d'estre secourue et assistée de S. M.; et je crains que le peu de souci que l'on a de delà des affaires d'Angleterre _ayde bien à perdre cette pauvre princesse_.»
Et ailleurs:
«Je la tientz pour perdue. J'ay adverty expressément et diligemment, comme vous sçavez... _J'en demeurerai deschargé._»
«La reyne d'Angleterre,» dit un écrivain contemporain, «lui a fait trouver bon (à Henri III) le complot de la mort de sa belle sœur la royne d'Escosse, que sans son adveu elle n'eust jamais osé attenter.»
M. de Bellièvre n'ignorait assurément pas le désir de Catherine de Médicis et de Henri III. Ce désir n'avait peut-être pas été formellement exprimé par le roi de France, ni approuvé par l'ambassadeur; mais, dans ce siècle terrible, on s'entendait à demi-mot.
Il est probable que Bellièvre partit, sinon avec la mission de pousser au meurtre de Marie Stuart, du moins avec l'intention de ne pas le déconseiller efficacement. Arrivé à Londres, quand il eut sondé Burleigh, Walsingham, Élisabeth elle-même, quelque chose de fort, d'inconnu, se passa dans son âme, et il écrivit deux lettres, l'une à la reine d'Écosse, l'autre à Henri III.
Il pressa Marie Stuart, qu'il avait _longtemps déjà vénérée comme la femme de son roy et comme sa royne_, de chercher à toucher Élisabeth. Il n'apercevait aucune autre chance de salut.
«Je désire, Madame, qu'il vous playse lui écrire dès à présent une bonne lettre dans laquelle elle lise la syncérité de vostre cœur royal, l'amitié et le respect que vous lui promectrés sainctement de continuer en son endroit tout le demourant de vostre vie. Ce ne sont pas les seules prières des roys et aultres princes vos parents et amys qui la fleschiront, elle ne peult être surmontée d'aultre que d'elle-même.»
Bellièvre écrivit une seconde lettre, qu'il adressa, de concert avec M. de Châteauneuf, à Brulart, par le vicomte de Genlis, fils de ce secrétaire d'État:
«... Nous vous pryons, tant qu'il nous est possible, de nous renvoyer la response du roy par courrier exprès. Car, comme vous jugés, l'affaire est infiniment pressée; il y va de la vie ou de la mort de la royne (d'Écosse). Le roi sera à ses dévotions (pour la fête de Noël); mais c'est une belle dévotion de préserver la vie de sa belle sœur, et m'asseure que Sa Majesté ne prendra à importunité d'employer le temps à œuvre si charitable. Je vous prie de rechef de haster la response du roy, tant pour la nécessité de la royne d'Escosse, qui est réduicte en un danger extresme, que aussi pour me deslivrer de cette captivité. Nous n'avons que douze jours de terme.»
Cette lettre et la précédente à Marie Stuart furent-elles, de la part de Bellièvre, un élan de cœur? ou bien furent-elles un remords? Il est permis d'hésiter.
La réponse de Henri III fut telle qu'on devait l'attendre officiellement de lui. Il intercéda pour Marie Stuart. De là, des harangues pompeuses de M. de Bellièvre, des fureurs jouées d'Élisabeth, une comédie d'éloquence de la part du diplomate français, et de la part de la reine d'Angleterre une comédie de majesté que l'histoire ne saurait trop démasquer. Ce qui reste de tous ces beaux semblants, ce sont ces deux petits textes anticipés de M. de Châteauneuf, que j'ai cités plus haut, et que l'ambassadeur a soulignés lui-même, comme pour mieux faire comprendre sa pensée. Ce qui reste de toutes ces parades d'étiquette, c'est, de l'autre côté du détroit, une vengeance assouvie dans le sang, un mensonge impudent jeté au monde et à la postérité; et de ce côté-ci, un deuil ostensible, une joie secrète, et, dans un siècle où l'on se parlait à cheval et en armes, une résignation que l'on ne peut victorieusement expliquer que par une connivence.
Pour quiconque a eu quelque temps une intimité historique sérieuse avec des hommes de la trempe de Bellièvre, il n'est pas possible de s'abuser sur la portée de ses discours à Élisabeth. Il soutenait un rôle, et rien de plus. Sentant la reine d'Écosse perdue, il croyait avoir assez fait par sa pitié d'un moment et par ses deux lettres. Il se lava les mains sur l'assassinat monstrueux, et ne se méprit pas sur le plaisir qu'en ressentirait Henri III. Il songea seulement à sauver les apparences, à couvrir de belles paroles devant l'Europe l'honneur de son maître et son propre honneur.
Pomponne de Bellièvre était l'un des plus grands personnages de la cour et de l'État. Il avait manié les plus tragiques affaires. Froid, habile, un peu emphatique, il cachait sous l'autorité du magistrat toutes les souplesses du courtisan et du diplomate. Serviteur de quatre rois de la branche des Valois, leur ministre avisé et ambitieux, soit à l'intérieur, soit à l'étranger, il se trouva le premier prêt à l'avénement des Bourbons, et Henri IV fut son cinquième maître. Le Béarnais, qui connaissait toutes les aptitudes de Bellièvre, l'employa au conseil, aux ambassades, et le nomma chancelier. C'est lui qui traita de la paix avec l'Espagne, qui présida le parlement, qui détermina et qui prononça la sentence de mort «droit et ferme en sa barbe,» dans le procès du duc de Biron.
Tel était l'homme que Henri III envoya pour négocier on ne sait quoi auprès d'Élisabeth, et à qui il faut tenir grand compte du court attendrissement que nous venons de signaler.
La lettre qu'il écrivit alors à Marie Stuart parut accablante à la reine. Sa confiance en l'intervention des princes acheva de s'évanouir.
Elle avait encore un pas à faire dans la résignation; elle le fit sans effort.
L'adversité avait rendu son cœur plus doux, plus pur, plus chrétien.
Elle ressemblait à ces sources d'eau exquise qui filtrent de terre entre les rochers sur les grèves de sa patrie. La mer d'Écosse couvre à certaines heures ces sources limpides de lames salées et d'écume; à d'autres heures, en se retirant, elle leur restitue leur suavité première. Ainsi l'âme de Marie Stuart, douée d'une beauté native, retrouva sa vertu et sa sublimité originelles, lorsque les fanges de l'éducation et le flot orageux des passions qui l'avaient submergée d'abord, se furent écoulés.
M. de Bellièvre, arrivé à Londres le 1er décembre 1586, en repartit le 13 janvier 1587.
Élisabeth, cependant, n'appréhendait pas beaucoup plus Jacques VI que Henri III. Jacques, après ses parties de chasse, soutenait gravement à table, entre ses favoris, qu'un roi était plus qu'un fils, et que, sur le trône, on était moins tenu envers une mère qu'envers une alliée.
Il avait choisi pour son diplomate à Greenwich M. de Gray, qui fit aussi de beaux discours, mais qui disait à l'oreille d'Élisabeth: «Il n'y a que les morts qui ne mordent pas.»
Élisabeth avait goûté ce mot, et ne tarda pas à l'appliquer. Elle était alors assaillie de préoccupations moitié feintes, moitié réelles. Elle aurait voulu, tout en se vengeant, sauver sa réputation et sa mémoire. Elle exagérait son agitation pour la communiquer. Elle espérait qu'une étincelle tomberait de ses paroles, de ses gestes. Elle fuyait la cour et les courtisans. Elle s'égarait dans les recoins les plus secrets du palais, sombre, la tête baissée, dans des attitudes mornes, laissant échapper des soupirs mystérieux, comptant bien que ses intentions seraient devinées comme autrefois celles de Henri II, si tragiquement suivies de la mort de Thomas Becket. La reine, allant et venant, sortait tout à coup de ses rêveries silencieuses et prononçait quelques-unes des devises si à la mode au XVIe siècle, entre autres celle-ci:
«Frappe ou sois frappée; si tu ne frappes, tu seras frappée.»
Lasse enfin d'être comprise et de n'être pas obéie, elle se résolut à des mesures plus directes. Elle tendit un piége royal à sir Amyas Pawlet. Par la flatterie, par l'affection, par l'appât de sa reconnaissance, elle essaya de le pousser à un régicide ténébreux: «Mon très-loyal et très-zélé serviteur Amyas, que Dieu vous récompense de vous acquitter si bien de vos difficiles fonctions! Si vous saviez, mon cher Amyas, avec quels sentiments de bienveillance mon cœur agrée vos efforts louables, et la fidélité de votre conduite dans une charge si périlleuse, vos peines s'adouciraient et vous vous réjouiriez en vous-même. Soyez donc constamment persuadé que rien ne surpassera jamais l'estime que j'ai pour vous, et que je ne connais point de prix proportionné à vos services.
«Aussi, puissé-je moi-même manquer de ressources au moment où j'en aurai le plus besoin, si je ne m'empresse pas à reconnaître un tel mérite! _Non omnibus datum_...»
Cette lettre d'Élisabeth, Walsingham la mit sous un pli avec ce billet signé de lui et de Davison, faible instrument, tantôt de la reine, tantôt du conseil privé:
«A vous nos cordiales salutations.
«Dans un entretien que nous avons eu dernièrement avec Sa Majesté, elle nous a donné à entendre qu'elle n'avoit point encore reçu de vous les preuves de zèle qu'elle attendoit, en ce que, dans les circonstances présentes, vous n'avez pas trouvé de vous-même (et sans autre provocation) le moyen d'abréger la vie de la reine d'Écosse, sachant à quel danger votre souveraine sera exposée aussi longtemps que Marie Stuart existera. Votre conscience seroit tranquille devant Dieu et irréprochable devant le monde, puisque vous avez prêté le serment solennel de l'_association_, et que les accusations contre cette reine ont été nettement prouvées. Par ce motif, Sa Majesté ressent un grand déplaisir de ce que des hommes qui professent de l'attachement pour elle, comme vous faites, manquent ainsi à leurs devoirs, et cherchent à mettre sur elle le poids de cette affaire, n'ignorant pas sa répugnance à verser le sang, surtout celui d'une personne de ce sexe, de ce rang, et d'une aussi proche parente.
«Nous voyons que ces considérations troublent beaucoup Sa Majesté. Nous croyons qu'il est très-nécessaire de vous instruire de ses paroles prononcées il y a peu de temps, et de les soumettre à vos bons jugements. Nous vous recommandons à la protection du Tout-Puissant.
«Vos bons amis.
«Nous vous prions de brûler cette lettre et celle qu'elle renferme. Nous brûlerons votre réponse dès qu'elle aura été communiquée à la reine.»
Pawlet était un dur puritain, mais un honnête homme; il se hâta de répondre, le 2 février 1587:
«J'ai reçu votre lettre d'hier cejourd'hui à cinq heures de l'après-midi, et je vous fais parvenir ma détermination avec toute la célérité possible. Je vous la transmets dans toute l'amertume de mon cœur. Faut-il que je sois assez malheureux pour compter au nombre de mes jours celui où ma gracieuse souveraine m'ordonne de commettre une action défendue par les lois divines et humaines? Ma vie, ma place et mes biens sont à Sa Majesté, et je suis prêt à les lui sacrifier dès demain, si ce sacrifice peut lui être agréable; mais Dieu me garde de faire un aussi effroyable naufrage de ma conscience, et d'imprimer une si grande tache à ma postérité que de verser le sang, si ce n'est par l'autorisation de la loi, et en vertu d'un acte public! Je me flatte que Sa Majesté, selon sa clémence accoutumée, prendra en bonne part ma réponse!»
Élisabeth, trompée dans son désir d'un assassinat mystérieux, se vit réduite à l'exécution publique qu'elle avait voulu éviter. Elle avait congédié les ambassadeurs de France et d'Écosse; elle avait résisté à toute intervention officielle en faveur de Marie Stuart; elle fit appeler Davison, secrétaire d'État, dans son cabinet. C'était un homme de bien peu d'expérience politique. Élisabeth lui demanda le warrant rédigé par Burleigh pour l'exécution de la reine d'Écosse, et, l'ayant signé en souriant, elle ordonna à Davison de le porter au chancelier, afin qu'il y apposât le grand sceau. La joie d'Élisabeth éclatait dans sa physionomie. Elle dit à Davison que, malgré tous les retards qu'elle avait mis par bonté à cette grande mesure, elle en avait toujours senti la nécessité. Elle désapprouva hautement sir Amyas Pawlet et sir Drue Drury de n'avoir pas prévenu le scandale d'une exécution publique par une exécution secrète, selon le vœu de son gouvernement. Elle déclara que leur pusillanimité était presque une trahison; puis, reprenant sa bonne humeur, elle congédia Davison en ajoutant, avec une atroce ironie: «Faites ce que je vous ai commandé. Allez apprendre tout ceci à Walsingham, bien qu'il soit malade et que je redoute pour lui l'émotion d'une si fâcheuse nouvelle. Je crains vraiment que le coup ne le tue sur l'heure.»
Davison se rendit à la chancellerie et fit apposer le sceau royal au warrant. Élisabeth lui envoya le lendemain un messager pour l'engager à différer ce qu'elle lui avait prescrit la veille. Davison s'empressa de venir s'excuser, en avouant à la reine que le warrant était revêtu déjà du grand sceau. La reine parut mécontente et blâma tant de précipitation. Davison, inquiet et livré à toutes les perplexités du doute, s'adressa au conseil. Les lords qui le composaient lui persuadèrent qu'il avait bien agi, qu'il lui restait à dépêcher le warrant à son adresse, et qu'ils se chargeraient de toute responsabilité auprès de leur souveraine. Entraîné par ces vieux courtisans, qui étaient en même temps de si habiles ministres, et dont la plupart le traitaient en ami, Davison expédia le warrant:
«Élisabeth, par la grâce de Dieu, reine d'Angleterre, de France et d'Irlande, à nos amis et féaux cousins George, comte de Shrewsbury, grand maréchal d'Angleterre; Henri, comte de Kent; Henri, comte de Derby; George, comte de Cumberland; Henri, comte de Pembrock, salut.
«Vu la sentence rendue par nos conseillers, par les nobles et par les commissaires contre Marie, ci-devant reine d'Écosse, fille et héritière de Jacques V, reine douairière de France; laquelle sentence non-seulement a été portée, par tous les ordres de notre royaume, dans le dernier parlement, mais approuvée comme juste et légitime, et maintenue par les mêmes ordres après mûre délibération; vu pareillement les sollicitations pressantes de nos sujets, quoique de telles instances s'accordent mal avec la clémence qui nous est naturelle; cependant, ne pouvant résister à ces sollicitations qui n'ont pour objet que notre conservation, le bien public et particulier de ce royaume, nous avons consenti à ne plus arrêter le cours de la justice.
«A ces causes, nous vous enjoignons, comme aux plus nobles et aux plus considérables membres de notre royaume, de vous transporter à Fotheringay aussitôt les présentes reçues, et de faire exécuter la sentence dans la personne de ladite Marie, au lieu, dans le temps et de la manière que vous le jugerez convenable, en présence d'Amyas Pawlet, gouverneur du château, nonobstant toute loi ou tout ordre contraire.
«Greenwich, le 1er février 1587, la vingt-neuvième année de notre règne.»
Signé le 2 février par la reine, et le 3 par Burleigh, Leicester, Hunsdon, Knollys, Walsingham, Howard et Hatton, cet acte fut remis le 4 par Davison à Beale, clerc du conseil, qui partit aussitôt pour Fotheringay avec le bourreau de Londres et un autre exécuteur.
Il semble que les grands événements, les grands crimes, et surtout les tragédies royales, soient annoncés dans le monde par des symptômes alarmants et des signes précurseurs.
Quelques jours avant qu'Élisabeth eût marqué l'heure de son régicide, les vieillards d'Édimbourg remarquèrent avec consternation que le plus ancien et le plus beau lierre d'Holyrood s'était dépouillé de ses feuilles, et que le tronc s'était flétri le long de la tour orientale du château. Cette tour, d'où les faucons des Stuarts s'élançaient, parut chanceler sur ses fondements, et l'on s'attendit aux plus terribles catastrophes. La superstition populaire ne s'abusait point. Marie Stuart avait trouvé le toit de sa dernière prison et touchait au dénoûment suprême de sa destinée.