Histoire de Marie Stuart

Part 33

Chapter 333,753 wordsPublic domain

Ces deux femmes inspiraient un attachement passionné et une sainte haine. Les partisans de Marie voulaient assassiner Élisabeth, cette fille de Satan; les partisans d'Élisabeth voulaient juger et tuer Marie, cette nièce des Guise, cette alliée de l'Espagne, cette amie du pape et cette ennemie de la réforme.

Il y avait dans chaque parti une fidélité chevaleresque, un fanatisme religieux; il y avait de plus dans l'âme des Anglais un fanatisme politique.

Cette raison d'État, la mollesse des cours étrangères occupées ailleurs, l'ascendant d'une doctrine jeune qui était sûre de l'avenir, et qui s'efforçait d'immoler le passé avec ses emblèmes; la supériorité de la situation d'Élisabeth, qui tenait Marie sous la hache; la violence aveugle de tout un peuple, dont les délais stimulaient l'impatience; toutes ces causes étaient menaçantes pour Marie, et ne présageaient que trop une catastrophe.

Le parlement anglais avait fait et renouvela, dans l'ardeur de son zèle, l'association pour la sûreté de la reine. Il institua vingt-quatre commissaires pour rechercher tous les fauteurs de révolte contre Élisabeth. Il avait aussi été réglé que la personne pour laquelle s'ourdiraient de pareils complots pourrait être poursuivie, si elle les avait connus et encouragés.

Cette disposition, nous l'avons dit, était une arme forgée contre Marie Stuart.

On ne tarda pas à l'en frapper. On saisit l'occasion de la conspiration de Babington, dont tous les fils étaient dans les mains de Walsingham. Après la condamnation et l'exécution des conjurés, on instruisit le procès de la reine d'Écosse, leur complice. Le statut d'association autorisait cette étrange procédure. Élisabeth nomma, le 6 octobre 1586, quarante-six juges, au nombre desquels étaient les premiers pairs du royaume et ses principaux conseillers. Ils se rendirent à Fotheringay au nombre de trente-six. Arrivés le 12, ils notifièrent à Marie Stuart, par sir Walter Mildmay, par sir Edward Barker, et par sir Amyas Pawlet, leur commission scellée du grand sceau, et une lettre d'Élisabeth, qui annonçait sa détermination à la reine d'Écosse.

Marie lut cette lettre et cet acte sans émotion extérieure, et rejeta fièrement toute compétence des juges anglais. «Une chose me surprend, dit-elle, c'est qu'Élisabeth, ma bonne sœur, veuille me traiter comme sa sujette, et m'ordonne de comparaître en jugement, moi qui suis reine, et qui ai appris à ne rien faire qui soit indigne de moi ou de mon fils.»

Marie Stuart protesta trois fois contre toute juridiction anglaise. Elle fut sourde aux instigations de Bromley, lord chancelier, et de Burleigh, lord trésorier, qui se présentèrent devant elle, le 13 octobre, avec quelques autres commissaires et le vice-chancelier Hatton. Elle dédaigna la menace qu'ils lui firent de passer outre au jugement, en son absence, et sa résolution paraissait inébranlable, lorsque le vice-chancelier prit la parole. Il s'exprima avec insinuation, avec respect, et il mêla une feinte pitié à son argumentation perfide. «Vous êtes prévenue, dit-il en finissant, mais non convaincue d'avoir conspiré la mort de notre glorieuse souveraine. Justifiez-vous, Madame, nous en serons heureux. Les lois vous y invitent, votre dignité vous le commande. Si vous vous taisiez, votre mémoire en serait flétrie à jamais, et le monde expliquerait votre silence par le sentiment accablant de votre crime. Ne permettez pas, Madame, une telle interprétation.»

Ce raisonnement insidieux fit une vive impression sur Marie, et elle consentit à être interrogée.

Les commissaires, après s'être retirés, donnèrent leurs ordres, et dans la nuit du 13 au 14 (octobre 1586), un mouvement inaccoutumé remplit le château de Fotheringay. Des ouvriers et des soldats allèrent et vinrent aux flambeaux, portant des planches, des échelles, des étoffes et des tentures.

Le 14, à neuf heures du matin, un dais aux longs plis de velours rouge, surmonté du léopard, et semblable à celui qui se voit aujourd'hui à Saint-James, était dressé au rez-de-chaussée, dans la grande salle du château. Sous ce dais splendide un fauteuil à franges d'or, siége d'Élisabeth absente, avait été préparé comme une insulte à l'infortune de Marie Stuart. Autour de ce trône féodal s'élevaient en amphithéâtre des gradins recouverts aussi de velours rouge, où étaient rangés: à droite, dix-huit commissaires, parmi lesquels on remarquait Bromley, lord chancelier, Burleigh, lord trésorier, les comtes de Kent, d'Oxford, de Rutland; à gauche, dix-huit autres commissaires, au nombre desquels étaient les comtes de Stafford et de Morley, Walsingham, Saddler, et le vice-chancelier Hatton.

En avant du trône de justice était assis, à une table chargée des pièces du procès, l'attorney général, secondé de quelques magistrats et de deux greffiers.

Une foule de gentilshommes protestants des comtés voisins, se pressaient en ennemis plutôt qu'en spectateurs, de la grande porte jusqu'à la barre. Tels étaient le tribunal et l'auditoire de Marie Stuart. Le peuple n'avait pas été admis.

Quand la reine fut introduite, les lords s'inclinèrent et elle les salua avec une majesté triste. De son bras droit, autour duquel s'enlaçait un carcan de perles en écharpe, elle s'appuyait sur le bras dévoué d'André Melvil, son maître d'hôtel. Elle s'arrêta un instant comme pour considérer cette pompe du prétoire, et dit: «C'est donc ainsi que la reine Élisabeth fait juger les princes par les sujets.» Après ces paroles, Marie suivit Pawlet jusqu'au simple escabeau qui l'attendait, et Pawlet monta au tribunal sur un gradin plus bas que ceux des lords.

Marie, touchant de la main l'escabeau de velours qui lui était destiné: «Je n'accepte ce siége que comme chrétienne; ma place est là, dit-elle, en montrant le fauteuil du dais. Je ne suis pas seulement reine, ainsi que d'autres; je suis reine dès le berceau, et le premier jour qui m'a vue femme, m'a vue reine.» Puis se tournant vers Melvil, qui se tenait debout à son côté: «Voilà bien des commissaires, dit-elle encore en secouant la tête, et parmi eux pas un ami!»

Le chancelier Bromley ouvrit la séance par un discours pédantesque de puritain et de courtisan. Il honora, en les développant, les motifs qui avaient guidé la reine d'Angleterre dans la mise en accusation de la reine d'Écosse. Il soutint que leur souveraine Élisabeth aurait trahi Dieu et l'Église de Dieu si elle eût reculé devant une telle cause, et si elle eût laissé dans le fourreau le glaive de la loi.

Marie Stuart exigea, avant de répondre, que ses protestations contre l'incompétence des juges fussent enregistrées.

«J'ai abordé en Angleterre, s'écria-t-elle, pour y chercher la protection qui m'était due. On m'a jetée dans des prisons où j'ai langui pendant dix-huit années, où l'on m'a présenté du fiel pour ma faim, du vinaigre pour ma soif. Je ne reconnais ni l'autorité d'Élisabeth ni la vôtre. Je n'ai de pairs que les rois, de juge que Dieu; et si je m'abaisse à me défendre devant vous, moi, deux fois reine, deux fois ointe, ce n'est que pour faire éclater mon innocence.»

Gawdy, un des magistrats de la couronne, accusa la reine d'Écosse de n'avoir pas repoussé le titre de reine de la Grande-Bretagne; d'avoir noué avec lord Paget, Charles Paget et d'autres agents, une intrigue qui devait aboutir à son évasion, à la conquête de l'Angleterre et à la destruction du protestantisme par les Espagnols; il l'accusa d'avoir, dans sa correspondance avec don Bernard de Mendoça, promis de transférer les droits de Jacques VI à Philippe II sur la couronne d'Élisabeth, si Jacques n'embrassait pas le catholicisme; il l'accusa d'avoir conféré la régence d'Écosse à lord Claude Hamilton, et d'avoir autorisé un parti séditieux à se saisir de la personne de Jacques pour le livrer au pape ou au roi d'Espagne comme captif jusqu'à sa conversion. Marie réfuta toutes les charges élevées contre elle, en éludant celles qui concernaient les desseins sur son fils. Elle déclara qu'on était libre de lui appliquer des qualifications quelconques sans qu'elle en fût responsable; que, du reste, détenue contre le droit des gens, durant de si longues années, elle n'avait commis aucun délit en appelant l'aide de ses amis et des princes ses alliés pour sa délivrance.

Lord Burleigh reprenant la parole, reprocha à Marie ses relations séditieuses avec Babington. Marie les ayant niées avec force, Burleigh ordonna qu'il fût donné lecture à la reine de la lettre que Babington lui avait adressée le 6 juillet, et de la longue réponse qu'elle y avait faite le 17.--«Que signifient ces pièces mauvaises? reprit la reine; où sont les originaux? S'ils existaient, vous les produiriez.--La confession de Babington a certifié ces pièces, Madame.--Pourquoi, dit Marie, vous êtes-vous hâté de tuer ce jeune gentilhomme? Il fallait l'interroger en ma présence.--Le témoignage de Curle et de Nau confirme celui de Babington, reprit lord Burleigh.--Curle et Nau ont parlé sous les menaces de la torture, mais ils sont vivants; mandez-les ici, et nous verrons s'ils ne désavoueront pas ces mensonges. Quand tout ce que j'ai écrit est innocent, comment prouverez-vous que mes secrétaires n'ont pas pu ajouter ce qui est coupable? D'ailleurs, milords, songez-y. Il y va de l'intérêt des princes sacrés de l'huile sainte. N'attenterez-vous pas à leur honneur, à leur sécurité, en les livrant à la merci de leurs moindres serviteurs?»

Le point sur lequel Marie Stuart se défendit avec la plus ardente obstination fut le projet d'assassinat contre Élisabeth. Elle affirma qu'elle y était entièrement étrangère. «Je n'ignore point, dit-elle, les devoirs que m'imposent l'humanité, la religion. J'abhorre l'assassinat, qu'elles réprouvent. Bien loin d'avoir excité personne à un tel crime, j'ai souvent modéré le zèle de mes partisans exaspérés par leurs propres persécutions ou par les miennes. J'ai souhaité seulement d'adoucir l'oppression où gémissent les catholiques d'Angleterre; mais par quels moyens? En implorant la justice de la reine Élisabeth. Pour rien au monde je n'aurais voulu imiter Judith; j'aimais mieux suivre l'exemple d'Esther, et intercéder comme elle.»

Il y eut un moment, à la fin de cette première et mortelle audience, où Marie, dont l'indignation triomphait de la fatigue, attaqua Walsingham sans ménagement. Cédant à son ressentiment légitime, et lançant un regard de feu sur le secrétaire d'État toujours impassible, elle poussa un de ces cris perçants de victime qui montent jusqu'à Dieu, et qui rejaillissent en remords dans la conscience endurcie des oppresseurs.

«Vous, Monsieur le secrétaire, dit-elle, vous qui m'avez entourée d'espions, de calomnies, de piéges, comment me persuaderez-vous que mes papiers et chiffres enlevés de ma prison de Chartley n'ont pas été altérés? Je vous connais, poursuivit-elle avec une véhémence croissante, vous n'avez cessé de tramer la mort de mon fils et la mienne.»

Walsingham, troublé, répondit vivement que, comme particulier, il était honnête homme, et que, comme ministre, il avait agi selon la fidélité qu'il devait à sa glorieuse souveraine et à son pays.

Le secrétaire d'État, à l'étonnement de l'assemblée, perdit son sang-froid en cette occasion. L'émotion de Marie Stuart l'avait remué, et cette voix royale que l'historien entend à travers les siècles, Walsingham l'entendit peut-être plus d'une fois sur sa couche dans la solitude de ses nuits.

Le second jour, 15 octobre, la reine se défendit de nouveau. Elle défia ses accusateurs de lui apporter les originaux de ses lettres, et de lui confronter ses deux secrétaires Nau et Curle. Lord Burleigh, avec une opiniâtreté cruelle, reprit une à une les charges qui pesaient sur Marie Stuart, et l'en accabla sans relâche et sans pitié, comme si Élisabeth eût rempli le fauteuil vide placé sous le dais. Marie releva le gant que lui jetait le vieux homme d'État. Elle eut toutes les éloquences: elle fut hardie, subtile, pathétique, impétueuse; puis, la faiblesse de la femme surmontant la dignité de la reine, des larmes coulèrent le long de ses joues, et souvent des soupirs profonds s'échappèrent de sa poitrine. «Quand je vins en Écosse, s'écria-t-elle, j'offris à votre maîtresse, par Lethington, une bague en cœur comme gage de mon amitié; et quand, vaincue par mes rebelles, j'entrai en Angleterre, j'avais reçu à mon tour un gage d'encouragement et de protection.» En disant ces paroles, elle tira de son doigt une bague que lui avait envoyée Élisabeth. «Regardez ce gage, milords, et répondez. Depuis dix-huit années que je suis sous vos verrous, de combien de manières votre reine et le peuple anglais ne l'ont-ils pas méconnu en ma personne?»

Attaquée par le lord chancelier, par le lord trésorier et par d'autres commissaires, Marie déploya, dans ses répliques soudaines, des ressources d'esprit admirables. Ce duel terrible, où la parole adroite, aiguë, se croisait comme l'acier, dura pendant deux jours. De tous les attendrissements dont il fut entremêlé, le plus profond fut réveillé dans le sein de Marie par un souvenir de son cœur. Au nom du comte d'Arundel et de ses frères, tous fils du duc de Norfolk, Marie tressaillit. Des pleurs mouillèrent ses yeux, et elle s'écria douloureusement: «O maison de Howard, illustre au-dessus des plus illustres, combien tu as souffert pour ma cause! combien tu as saigné pour l'amour de moi!»

L'instruction de ce grand procès, où tous les légistes, tous les lords, tous les hommes d'État d'un royaume se réunirent dans une lutte inégale contre une faible femme, était terminée. Lord Burleigh ne laissa pas prononcer la sentence à Fotheringay. Il lut une dépêche de la reine Élisabeth qui ajournait la commission au 25 octobre.

«Que décideront-ils?» demandait avec anxiété Melvil à sa maîtresse. Marie, répondant par ces versets bibliques dont elle nourrissait son âme: «Les taureaux de Basan m'ont obsédée, dit-elle; et maintenant ils vont se ruer sur moi, comme le lion ravisseur et rugissant, _sicut leo rapiens et rugiens_.»

Cette impression de la reine était malheureusement prophétique.

Les juges étaient retournés à Londres. Ils s'assemblèrent à Westminster, dans la chambre étoilée. Ils déclarèrent que Marie Stuart avait eu connaissance de la conjuration, et que même elle y avait trempé; qu'elle avait eu l'intention d'usurper, par le meurtre d'Élisabeth, la couronne d'Angleterre et de ruiner la religion évangélique. Ils prononcèrent à l'unanimité la peine de mort contre la reine d'Écosse. La politique dépravant encore la cruauté par une amorce infâme au parricide, ils ajoutèrent que cet arrêt ne préjudicierait en rien soit à l'honneur, soit aux droits de Jacques VI.

Les deux chambres donnèrent à cette décision sanguinaire l'autorité de leur sanction. Elles envoyèrent un message à Élisabeth, et la prièrent d'exécuter le jugement.

Ce fut le 19 novembre (1586) que lord Buckhurst, et Beale, clerc du conseil, arrivèrent à Fotheringay, et annoncèrent à Marie la fatale nouvelle. Elle la reçut avec une sérénité digne de ses plus généreux ancêtres, et elle continua de nier toute complicité de meurtre, en congédiant les agents officiels d'Élisabeth.

L'une des scènes les plus émouvantes qui suivirent la sentence de Marie, ce fut en quelque sorte la dégradation royale infligée par ordre d'Élisabeth, bien que plus tard la reine d'Angleterre ait désavoué cette brutalité tyrannique.

Sir Amyas Pawlet vint avec Drury, qu'on lui avait adjoint pour la garde de Fotheringay. Il s'enquit de Marie avec une brusque sécheresse, si elle persistait dans son impénitence papiste, et si elle ne se repentait pas de ses crimes envers Élisabeth. Marie le regarda d'un grand cœur, et lui répondit qu'elle était catholique plus que jamais; que, pour le reste, elle souhaitait à la reine d'Angleterre une conscience aussi tranquille qu'à la reine d'Écosse. «Puisqu'il en est ainsi, reprit Pawlet, sachez, Madame, que ma maîtresse m'a notifié de détendre votre dais, en vous déclarant qu'autrefois reine, vous n'êtes plus désormais qu'une femme morte civilement.»

«M'ôter mon dais! s'écria Marie, mon dais, le symbole de la souveraineté dont Dieu lui-même a sacré mon front dès mon berceau! Apprenez, sir Amyas, que mon titre est hors de toute atteinte humaine. Je suis née reine, j'ai vécu et je mourrai reine, en dépit de votre maîtresse hérétique. Vous, le conseil d'Élisabeth, et son parlement, vous avez la puissance qu'ont les voleurs au coin d'un bois sur le voyageur, la puissance de la force, la puissance que les assassins de Richard avaient sur ce malheureux prince: mais j'ai comme lui mon droit; je saurai mourir avec mon droit comme Richard et comme tant d'autres princes de ce royaume injustement immolés.»

La reine s'était animée, sa voix s'était élevée peu à peu; une vive rougeur colorait ses joues, l'indignation éclatait dans son expressive physionomie, et ses yeux lançaient des éclairs. Ses femmes et ses domestiques étaient accourus. Pawlet leur ordonna de détendre le dais. Tous ensemble s'y refusèrent, et pas un ne voulut toucher à cet auguste emblème. Les filles de la reine invoquèrent même la vengeance du ciel sur ceux qui avaient commandé et qui exécuteraient cet acte impie. Pawlet fut obligé d'appeler sept ou huit soldats. Il fit enlever le dais, et, pour mieux dégrader la reine, il se couvrit et s'assit devant elle. Cette exécution accomplie, il sortit, laissant Marie muette de surprise, mais si noble et si imposante sous cet outrage qu'il n'aurait pu supporter plus longtemps sa présence. Quand il fut parti, on crut que Marie allait céder à un de ces accès de colère qui dégénéraient quelquefois chez elle en crises nerveuses. On fut trompé. Loin de succomber à son emportement, elle le domina; et, se recueillant avec une majesté sereine, religieuse, elle pria Melvil de remplacer par le crucifix ces insignes qu'on avait profanés, ces tristes insignes de la royauté terrestre.

Dans ces cruelles extrémités, en face de la hache et du billot, déjà sous l'ombre de l'échafaud qui se dressait, abandonnée de tous, Marie ne s'abandonna pas elle-même, ne cessa pas un instant de se posséder. Elle pensa à tout. Elle n'oublia pas la moindre chose, le plus infime détail, le plus humble serviteur. Par une bonté touchante, elle régla jusqu'au sort d'un pauvre idiot attaché à ses domaines et incapable même de reconnaissance.

Elle écrivit à Élisabeth:

Novembre 1586.

«Madame, je rends grasces à Dieu de tout mon cœur de ce qu'il luy plaist de mettre fin par vos arretz au pèlerinage ennuyeux de ma vie; je ne demande point qu'elle me soyt prolongée, n'ayant eu que trop de temps pour expérimenter ses amertumes. Je supplie seulement Vostre Majesté que, puisque je ne dois attendre aucune faveur de quelques ministres zélez qui tiennent les premiers rangs dans l'Estat d'Angleterre, je puisse tenir de vous seule, et non d'autres, les bienfaits qui s'ensuivent.

«Premièrement, comme il ne m'est pas loisible d'espérer une sépulture en Angleterre selon les solennités catholiques practiquées par les anciens roys vos ancêtres et les miens, et comme dans l'Escosse on a forcé et violenté les cendres de mes ayeuls, quand mes adversaires seront saoulez de mon sang innocent, je vous demande que mon corps soyt porté par mes domestiques en quelque terre saincte pour y estre enterré, et surtout en France, où sont les os de la royne ma très-honorée mère, afin que ce pauvre corps, qui n'a jamais eu de repos tant qu'il a esté joint à mon âme, le puisse finalement rencontrer lorsqu'il en sera séparé.

«Secondement, je prie Vostre Majesté, pour l'appréhension que j'ay de la tyrannie de ceux au pouvoir desquels vous m'avez abandonnée, que je ne sois point suppliciée en quelque endroit caché, mais à la veue de mes domestiques et autres personnes qui puissent rendre tesmoignage de ma foy et de mon obeissance envers la vraye Église, et défendre les restes de ma vie et mes derniers soupirs contre les faux bruits que mes adversaires pourroient faire courir.

«En troisième lieu, je requiers que mes domestiques, qui m'ont servy parmy tant de tribulations, se puissent retirer librement où ils voudront et jouyr des petites commodités que ma pauvreté leur a léguées dans mon testament.

«Je vous conjure, Madame, par le sang de Jésus-Christ, par nostre parenté, par la mémoire de Henry septiesme, nostre père commun, et par le tiltre de royne que je porte encore jusques à la mort, de ne me point refuser des demandes si raisonnables et me les asseurer par un mot de vostre main, et là dessus je mourray comme j'ay vescu,

«Votre affectionnée sœur et prisonnière,

«MARIE, royne.»

Elle écrivit au pape Sixte-Quint, se confessant être une grande pécheresse, s'humiliant devant le chef des fidèles, et implorant une absolution générale pour «son âme, entre laquelle et la justice de Dieu elle interposoit la croix du Sauveur.»

Elle écrivit à don Bernard de Mendoça, ambassadeur d'Espagne en France, le meilleur catholique de l'Europe et son ami éprouvé, le chargeant de signifier au roi, qu'il représentait si bien, qu'elle allait recevoir avec joie le coup de la mort de la main des hérétiques et pour la sainte Église, s'avouant heureuse de périr en si bonne querelle, et, puisque son fils ne retournait pas au giron de Rome, se félicitant d'avoir transmis son droit sur la couronne d'Angleterre à Philippe II, le prince le plus digne du gouvernement de cette île. «Faites, ajoutait-elle, que les Églises d'Espagne aient mémoire de moi en leurs prières. Vous recevrez un token (un présent) d'un diamant que j'avois cher pour estre celui dont le feu duc de Norfolk m'obligea sa foy et que j'ay toujours porté. Gardez-le pour l'amour de moy.

«MARIE, R.»

Elle écrivit à l'archevêque de Glasgow, le principal et le plus ancien de ses partisans:

«... Je vous recommande mes serviteurs, tant souvent recommandez; de nouveau je vous les recommande au nom de Dieu. Ils ont tout perdu, me perdant. Dites leur adieu de ma part, et les consolez par charité. Recommandez moy à la Ruhe, et lui dictes qu'il se souvienne que je luy avois promis de mourir pour la religion, et que je suis quicte de ma promesse. Je le requiers de me ramentevoir à tous ceux de son ordre (aux jésuites).

«Dieu soit avec vous et tous mes serviteurs, que je vous laisse comme enfants.

«Votre affectionnée et bonne maistresse,

«MARIE, R.»

Elle écrivit au duc de Guise:

De Fotheringay, le 24 novembre 1586.

«Mon bon cousin, celuy que j'ay le plus cher au monde, je vous dis adieu, estant preste par injuste jugement d'estre mise à mort, telle que personne de nostre race, grasces à Dieu, n'a jamays receue, et moins une de ma qualité; mais, mon bon cousin, louez en Dieu, car j'estois inutile au monde en la cause de Dieu et de son Église, estant en l'estat où j'étois. J'espère que ma mort et promptitude de mourir pour le maintien et restauration de l'Église catholique en ceste infortunée isle témoigneront ma constance en la foy; et, bien que jamais bourreau n'ait mis la main en nostre sang, n'en ayez honte, mon amy, car le jugement des hérétiques, et qui n'ont nulle jurisdiction sur moy, royne libre, est profitable devant Dieu aux enfants de son Église; si je leur adhérois, je n'aurois ce coup. Tous ceux de nostre maison ont tous esté persécutez par cette secte: témoin vostre bon père, avec lequel j'espère estre reçeue à mercy du juste Juge. Je vous recommande donc mes serviteurs, la décharge de mes dettes, et de faire fonder quelque obit annuel pour mon âme, non à vos dépens, mais faire la sollicitation et ordonnance comme sera requis, et qu'entendrez mon intention par ces miens désolez serviteurs, spectateurs de ceste mienne dernière tragédie.