Part 32
Dès que Phelipps eut cette formidable lettre, il jugea que tout était accompli. Il avertit Gilbert Gifford, qui toucha la récompense promise, le prix du sang, et qui se hâta de mettre le détroit entre lui et les malheureux qu'il avait si tortueusement conduits à la boucherie. Maude et les autres espions s'éclipsèrent comme Gifford.
Phelipps quitta Chartley le 24 juillet. Il apportait à son maître les lettres de Babington à Marie Stuart et la réponse, avec les lettres de cette princesse à ses autres amis en Écosse et sur le continent.
C'était assez, c'était trop de preuves. Ballard sollicitait indirectement des passe-ports. Il était impatient de retourner à Reims. Walsingham donna l'ordre de l'arrêter. Instruit de cette mesure, Babington fut saisi d'une soudaine et vague terreur. Son premier mouvement fut de regagner son hôtellerie. Il fit seller précipitamment son cheval, et prit au hasard la route qui s'offrit à lui. Il courut quelques milles avant de retrouver son sang-froid. Le grand air cependant ne tarda pas à dissiper cette panique, et, comme au fond Babington était brave, dévoué, il revint sur ses pas, décidé à jouer intrépidement cette dernière partie, résolu à la mort plutôt qu'au déshonneur.
Il se présenta hardiment à l'hôtel du ministre de la police, le pria de délivrer des passe-ports à Ballard, lui déclara qu'il était lui-même catholique; que, par ses relations avec les catholiques et son influence sur eux, il pouvait et voulait le servir. Walsingham, feignant de le croire, le remercia, et l'engagea à loger en son propre hôtel, pour que leurs communications fussent plus faciles et plus promptes. Babington ayant accédé à ce désir ou plutôt à ce commandement, s'aperçut bientôt qu'il était gardé à vue, et s'évada.
Ballard fut arrêté. On connaissait les autres conspirateurs. Gifford les avait nommés, signalés. Babington d'ailleurs s'était fait peindre avec les six gentilshommes qui devaient assassiner Élisabeth. Le tableau était surmonté de cette inscription: «Nos périls communs sont les nœuds de notre amitié.» Walsingham, par Gifford, était parvenu à en faire tirer une copie que garda la reine d'Angleterre.
Après l'arrestation de Ballard, les conjurés, se sentant sous la main et sous les yeux de la police, ni Savage, ni aucun autre n'eut l'audace inutile d'attendre dans les jardins, soit à Richmond, soit à Windsor, Élisabeth, pour la frapper. Ils s'échappèrent tous, mais ils furent bientôt pris ainsi que Babington dans un massif de Saint-John's-Wood, où ils s'étaient réfugiés. On les ramena à Londres, et ils furent jetés à la Tour. Jeunes gens du monde pour la plupart, ils avaient acquiescé à un complot comme à une partie de chasse, pour ne se pas séparer et sans se rendre compte de la portée de leur ligue. Le fanatisme chevaleresque de Babington souriait à leur imagination. C'était une chose agréable aux dames de leurs comtés: ce serait une séduction auprès d'elles; c'était d'ailleurs un lien de plus entre eux. Ils se firent donc presque tous conspirateurs par imitation, par emphase, par affectation de belles manières, par camaraderie, par fougue de tempérament et d'âge, par émulation de bonne compagnie.
«C'était mon triste destin, s'écria Jones devant ses juges, ou de trahir mon ami, ou de rompre mon allégeance et de me perdre, moi et ma postérité. J'ai voulu être compté au nombre des amis fidèles, et je suis condamné comme un traître!...»
«Avant que ceci arrivât, disait Tichbourne au pied de l'échafaud, nous vivions ensemble dans la situation la plus brillante. De qui parlait-on dans le Strand, à Fleet-street, et dans tout autre quartier de Londres, si ce n'est de Babington et de Tichbourne? Dieu sait combien peu les affaires d'État entraient dans ma tête! J'ai toujours refusé de m'en mêler; mais, par égard pour mon ami, je me suis tu, et j'ai consenti.»
Mis en jugement le 13 septembre 1586, condamnés le 17, ces téméraires compagnons de plaisir et d'intrigue furent exécutés en deux actes: le 20, Babington, Barnewell, Tichbourne, Dunn, Charnock, Savage, Ballard, et les autres le 21.
Les raffinements de cruauté légale, si familiers à la procédure criminelle du XVIe siècle, furent épuisés sur les conjurés. Ils furent conduits tout chancelants à Saint-Giles, et éventrés vivants. Leur mort fut le triomphe du tourmenteur fanatique s'acharnant sur des proies humaines. Ce fut la vengeance brutale de l'esprit puritain contre des cadavres. Tous ces hommes furent courageux, mais ils étaient moribonds avant le supplice. Il y eut cependant encore je ne sais quoi de chevaleresque dans le trépas de Babington, et dans celui de Ballard je ne sais quoi de religieux; lueurs suprêmes, pâles et derniers reflets des habitudes de ces âmes dont les corps étaient brisés par la torture!
Quelques historiens ont pensé qu'il y eut deux conspirations: une conspiration contre la vie d'Élisabeth, à laquelle Marie fut étrangère, et une conspiration pour la délivrance de Marie, la seule dont elle fut complice. Par suite de leur système, ces historiens estiment que tous les passages de la lettre de Marie qui ont trait à l'assassinat d'Élisabeth ont été interpolés par Phelipps, établi à Chartley.
D'autres historiens soutiennent l'avis contraire. Selon eux, la contradiction apparente qu'on relève dans cette lettre pouvait échapper à Marie au milieu du trouble où elle était, tandis que Phelipps, cet esprit froid, logique, toujours si maître de lui, l'aurait certainement évitée. Elle n'est, au reste, que dans les termes. Marie, lorsqu'elle parle d'Élisabeth, après avoir parlé de _la besogne des six gentilshommes_, suppose, sans l'exprimer, que le coup a manqué, et alors elle, ses amis et les catholiques auront tout à redouter des vengeances de la reine d'Angleterre. Ce qui achève de convaincre que Phelipps n'eut pas recours aux interpolations, c'est qu'elles lui étaient inutiles. Le dernier bill du parlement dirigé contre Marie ne la rendait-elle pas responsable de toute conspiration tentée en sa faveur? Phelipps n'avait pas besoin, pour perdre la reine d'Écosse, d'une conspiration contre la vie d'Élisabeth, il lui suffisait d'une conspiration destinée à bouleverser les institutions religieuses de l'Angleterre avec le secours de l'étranger.
Pour moi, ces probabilités contradictoires, m'inclineraient au doute sans les aveux formels de Babington. Nau et Curle confirmèrent à plusieurs reprises ces aveux. «Une partie de la lettre incriminée avait, déposèrent-ils, été écrite par Nau sous l'inspiration de Marie; l'autre partie avait été écrite de la main même de la reine, et la lettre entière avait été chiffrée par Curle.» Nau alla plus loin. Il convint que sa maîtresse lui avait dicté, entre autres paragraphes, le paragraphe relatif à l'intervention des six gentilshommes qui devaient tuer Élisabeth.
Ces témoignages de Babington, de Curle et de Nau prisonniers, ont été repoussés et admis tour à tour. Mais leur véracité fût-elle une certitude historique, Marie Stuart n'eût-elle pas été plus sage que ses amis, elle trouverait encore grâce devant la postérité.
Captive depuis tant d'années contre tout droit humain et divin; privée des égards dus à son rang et à sa naissance; blessée dans ses amitiés, dans ses antipathies, dans les moindres élans de sa liberté, dans les plus minutieux détails de sa vie intime; opprimée comme femme, outragée comme reine, torturée comme mère, il n'y aurait pas beaucoup à s'étonner qu'elle eût accepté tout entière la conspiration de Babington. Il faudrait l'en blâmer et l'en excuser; ceux qu'il faut blâmer et flétrir, sans les excuser jamais, ce sont les ennemis qui la retinrent prisonnière, qui l'abreuvèrent d'humiliations, qui la jetèrent au delà de tous les conseils de la prudence, qui l'entourèrent d'espions, qui préparèrent le complot, et qui, en immolant cette grande victime, ne furent pas des prêtres, ainsi que des sectaires l'ont écrit, mais des geôliers, des provocateurs, des bourreaux.
LIVRE XII.
Sir Thomas Gorges.--Marie Stuart à Tixall.--Ramenée à Chartley.--Saisie de ses papiers.--Arrestation de Nau et de Curle.--Marie Stuart transférée à Fotheringay.--Vieille route.--Église.--Château.--Le Nen coule au pied.--Dernier horizon de Marie Stuart.--Poésie.--Ronsard.--Les _Misères du temps_.--D'Aubigné.--Les _Tragiques_.--Marie Stuart et Élisabeth.--Renouvellement de l'association protestante pour la sûreté d'Élisabeth.--Procès de Marie Stuart.--Sa condamnation à mort.--Sir Amyas Pawlet fait enlever le dais de la reine.--Lettres de Marie Stuart à Élisabeth;--au pape Sixte-Quint; à l'archevêque de Glasgow;--au duc de Guise.--Enthousiasme religieux de la reine d'Écosse.--Hypocrisie d'Élisabeth.--Acharnement du parti protestant contre Marie Stuart.--Indifférence ou connivence de la France et de l'Écosse.--Les hauts commissaires à Fotheringay.--Lord Shrewsbury.--Le comte de Kent.--Détails.--Le dernier jour.--Les dernières heures.--Sensibilité, courage, ferveur de Marie Stuart.--Désespoir de ses serviteurs.--Supplice.--Le bourreau.--Le doyen de Peterborough.--Le comte de Kent.--Douleur feinte d'Élisabeth.--Joie du protestantisme.--Le cercueil de Marie Stuart à Fotheringay;--à Peterborough;--à Westminster.
Cependant Marie Stuart, ignorante des événements, resserrée de plus en plus à Chartley, vit arriver, le 8 août, un messager dans la cour du château. C'était sir Thomas Gorges, qui apportait l'ordre de la transporter à Tixall, donjon voisin de Chartley et qui appartenait à Walter Aston.
La reine d'Écosse interrogea vainement ses gardiens sur ce messager. Le même jour, selon son habitude, elle monta à cheval, et son œil inquiet sondait l'espace, désespérant d'y apercevoir ses libérateurs, lorsque, par une manœuvre de son escorte, elle fut séparée de ses gens et conduite à sa nouvelle résidence. Elle y fut enfermée seule dans une petite chambre, sans plumes, encre, ni livres. C'est là qu'elle apprit la découverte de la conspiration, la saisie de tous ses meubles, de tous ses coffres, de tous ses papiers, l'arrestation de Nau et de Curle, ses deux secrétaires.
Sir Amyas Pawlet ne ramena sa prisonnière à Chartley que le 30 août. Soumise à une surveillance plus rigoureuse, à des humiliations plus cruelles, elle pressentit le dénoûment terrible. Waad, assisté des agents de Walsingham, avait traversé cette prison royale. Ils avaient tout emporté: lettres, argent, bijoux. Quand Marie rentra dans son appartement, elle le trouva violé et dépouillé. Ses serviteurs étaient noyés dans les larmes, ses parures et son linge inventoriés, ses bahuts vides. Ces pauvres chambres que le malheur et la majesté royale auraient dû rendre sacrées, la brutalité d'une police ignoble les avait saccagées, et l'insulte s'était mêlée au pillage. Marie, dont l'âme était plus dévastée que sa demeure, ne se fit aucune illusion. Elle comprit toute sa destinée, et s'y résigna en princesse d'Écosse et de Lorraine. «Sir Amyas, dit-elle à Pawlet dont elle rencontra le regard, il me reste encore deux choses: dans mes veines le sang royal qui me donne droit à la succession du trône d'Angleterre, et dans mon cœur un dévouement sans bornes à la religion de mes aïeux.»
Elle comprenait maintenant que ce sang serait bientôt tari et que ce cœur ne battrait pas longtemps. Elle écrivit et parvint à faire passer à son cousin le duc de Guise une lettre où elle épancha tous les sentiments qui l'oppressaient. «Mon bon cousin, dit-elle, ayez pityé de mes pauvres serviteurs destituez, car l'on m'a tout osté icy, et m'attends à quelque poison ou autre telle mort secrette... Je désire que mon corps soyt à Reims, auprès de feue ma bonne mère, et le cœur auprès du feu roy mon seigneur (François II).»
La reine d'Écosse allait être transférée au château de Fotheringay, dans le comté de Northampton, à quelques milles de Peterborough. Ce fut la dernière hôtellerie anglaise où la conduisit l'hospitalité d'Élisabeth.
Depuis plusieurs années cette question s'agitait dans les conseils de Greenwich et se prolongeait d'irrésolutions en irrésolutions.
Dès 1581, Burleigh écrivait à Walsingham: «Le conseil, aussi variable que l'atmosphère, n'est parvenu à aucune conclusion, car Sa Majesté elle-même ne s'est prononcée sur aucun point. Tellement que, fatigués de parler, les membres se sont séparés, et que la reine a remis le tout à une autre époque. On a délibéré longtemps pour savoir dans quel lieu on confinerait la reine d'Écosse, pour instruire et juger son procès. On ne voulut pas de la Tour. Le conseil recommanda à l'unanimité le château de Hertford, et la reine y consentit durant tout un jour; mais elle changea bientôt d'avis, et dit qu'il était trop près de Londres. Alors on parla de Fotheringay, qu'elle trouva trop éloigné; puis successivement de Grafton, de Woodstock, de Northampton, de Coventry et de Huntingdon, qu'elle refusa tous, les uns, parce qu'ils n'étaient pas assez fortifiés, les autres à défaut de convenance. Le parlement sera probablement dissous, et sa prochaine réunion fixée au 10 décembre prochain; mais la reine veut que la cause de la reine d'Écosse soit entendue et terminée avant cette réunion; néanmoins on ne peut rien faire jusqu'à ce que le lieu de sa translation soit choisi.»
Le 25 septembre 1586, Élisabeth s'était enfin déterminée. Marie Stuart monta dans son coche par un ciel couvert et s'achemina vers Fotheringay. «Ce temps ressemble, dit-elle, au temps des vendanges à Fontainebleau. Seulement ici j'ai le cœur moins joyeux.» Elle était escortée par deux délégués du conseil privé, Mildmay et Barker, et par cinquante hommes d'armes sous les ordres de sir Amyas Pawlet.
La reine examina curieusement en prisonnière l'aspect du pays, soigné comme un parc. Elle remarqua les châteaux, les maisons, les villages d'une rare propreté, et dont la pauvreté se cachait, comme aujourd'hui, sous les fleurs. Elle oublia un instant ses longs ennuis sur la vieille route solitaire. Elle admira des paysages d'une incomparable verdure. Malgré elle, une impression de fraîcheur pénétra un instant jusqu'à son âme au milieu de ces délicieux comtés où l'Angleterre, qui a la religion des héritages et pour qui les limites sont sacrées, cultivait les haies avec une sorte de piété domestique et nationale; tandis qu'en Allemagne la secte insensée des anabaptistes sapait tous les fondements de la propriété, cette base divine des familles et des États.
Quand Marie Stuart toucha au terme de son voyage, le pays changea un peu. La route tourna dans la prairie, où le sable fin remplace la terre durcie et rugueuse. Les grands chênes se groupèrent par bouquets çà et là, et les buissons devinrent touffus comme des taillis. La reine versa quelques larmes dans l'avenue qui la conduisit à la grille de l'église peuplée de tant de vieux tombeaux. Son coche s'étant arrêté un instant à cette grille, l'escorte prit sur la gauche et mena Marie jusqu'aux fossés de Fotheringay. A un signal, le pont-levis s'abaissa, et la reine, descendue de voiture près du tertre, nu maintenant, couronné alors de batteries, entra pour jamais dans le château. Elle monta les degrés de l'appartement qu'on lui avait préparé. Malgré le feu qui brûlait dans l'âtre, sa chambre était humide. Elle désigna d'un geste à ses femmes la fenêtre fermée de barreaux de fer; elle s'y accouda en soupirant, puis, à travers les petites vitres encadrées dans des lames de plomb, elle jeta un regard morne sur la campagne.
Le Nen, presque immobile au pied du château, coulait lentement sous une pluie de feuilles d'automne que le vent secouait des arbres. Par delà s'étendaient quelques champs de houblon, vigne amère du nord, et d'immenses prairies où galopaient des poulains sauvages, où paissaient les moutons gras, les vaches brunes et les chevaux noirs particuliers à ce comté. Sur le dernier plan, des collines boisées s'élevaient et répandaient leurs grandes ombres mélancoliques.
Tel fut le dernier horizon de Marie Stuart. Tel il lui apparut de sa fenêtre pendant les sombres mois qui précédèrent son jugement. Tel il se déroula, après trois siècles, la même semaine de l'arrivée de Marie, à celui qui écrit ces lignes. Seulement, pour le voyageur, il n'y avait plus de château, plus de garnison, plus d'armes. Il n'y avait sur l'ancien emplacement du donjon qu'un sol bouleversé, qu'un fourré d'orties d'où s'envola pesamment, à l'approche de pas humains, une nuée de corbeaux.
La reine fut forcée de renoncer aux meilleures habitudes de ses prisons, les promenades, les correspondances. La vie lui était bien lourde. Inquiète, isolée, murée, sans amis, sans messagers, elle se dévorait silencieusement. Les sourdes menées politiques lui étaient impossibles. La réalité lui manquait. La poésie elle-même semblait l'abandonner. Son imagination était tarie.
Si la reine prêtait encore l'oreille aux mélodies de la muse, ce n'étaient plus des vers d'amour, les vers de sa jeunesse qu'elle lisait. Non, l'accent de la poésie tintait grave, lugubre comme le chant des funérailles. Marie, après de longs détours et bien des stations sanglantes, se retrouvait épuisée dans une prison, vestibule obscur et tragique du sépulcre.
Deux voix lui arrivaient encore par les barreaux de sa fenêtre, et ses geôliers laissaient passer jusqu'à elle quelques vers, dernière tristesse de sa captivité.
Quels étaient ces deux poëtes qui lui parvenaient au bord du Nen?
C'était d'abord Ronsard, ce père de toute poésie française, ce génie lyrique de la renaissance. Ses strophes n'étaient plus que sanglots. Il était sinistre comme un prophète hébreu:
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Morte est l'authorité; chacun vit en sa guise; Au vice déréglé la licence est permise; Le désir, l'avarice, et l'erreur insensé, Ont sens dessus dessous le monde renversé.
On fait des temples saints une horrible voirie, Une grange, une estable et une porcherie; Si bien que rien n'est seur en sa propre maison. Au ciel est revolée et justice et raison, Et en leur place, hélas! règne le brigandage, La haine, la rancune, le sang et le carnage. Tout va de pis en pis: le sujet a brisé Le serment qu'il devoit à son roy mesprisé; Mars, enflé de faux zèle et de vaine apparance, Ainsi qu'une furie agite nostre France, Qui, farouche à son prince, opiniastre suit L'erreur d'un estranger (Calvin), et soy-mesmes destruit. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ne preschez plus en France une doctrine armée, Un Christ empistolé tout noirci de fumée, Qui comme un Mehemet va portant à la main Un large coutelas rouge de sang humain. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
De là toute hérésie au monde prit naissance, De là vient que l'Église a perdu sa puissance, De là vient que les rois ont le sceptre esbranlé, De là vient que le foible est du fort violé; De là sont procédez des géans qui eschellent Le ciel, et au combat les dieux mesmes appellent. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
(_Discours des Misères du temps._)
Voilà le poëte que des amis voyageurs transmettaient à Marie Stuart par quelque secrétaire, par quelque officier de sa maison.
C'était le poëte catholique.
Les gardiens de la reine eurent soin de lui apporter eux-mêmes les fragments inédits qui couraient déjà du poëme des _Tragiques_, comme autrefois ils lui envoyaient à Chartley le pamphlet injurieux de Buchanan.
L'auteur de ce poëme était Agrippa d'Aubigné. Blessé grièvement en 1577, retiré dans un désert de Saintonge, tout ébranlé de ses combats et des scènes de la Saint-Barthélemy, il fut, sans le savoir, le Job sectaire, le Juvénal huguenot des guerres civiles après en avoir été l'un des héros. Abrupt et grand poëte, ignoré mais immortel, qui, de la main qui traça ses Mémoires, agitait le glaive du saint Évangile, et faisait résonner la lyre aux cordes de fer. Homme terrible, qui, sous un extérieur rigide, recélait tous les courages, tous les talents, comme cet airain de Corinthe, qui, sous une sombre apparence, était composé des métaux les plus précieux!
Ce poëme des _Tragiques_ fut vraiment écrit au cliquetis des épées, à la lueur des bûchers, aux éclaboussures du sang des martyrs.
C'était comme une prophétie de vengeance sur Marie Stuart.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . O France désolée! ô terre sanguinaire! Non pas terre, mais cendre. . . . . . Je veux peindre la France, une mère affligée Qui est entre ses bras de deux enfants chargée. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Ni les soupirs ardents, les pitoïables cris, Ni les pleurs réchauffez ne calment leurs esprits; Mais leur rage les guide et leur poison les trouble, Si bien que leur courroux par leurs coups se redouble. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Cette femme esplorée en sa douleur plus forte, Succombe à la douleur mi-vivante, mi-morte; Elle voit les mutins tout déchirez, sanglants, Qui ainsi que du cœur des mains se vont cherchants. Quand pressant à son sein d'un'amour maternelle Celui qui a le droit et la juste querelle, Elle veut le sauver; l'autre qui n'est pas las, Viole en poursuivant l'asile de ses bras; Adonc se perd le laict, le suc de sa poictrine, Puis aux derniers abois de sa proche ruine Elle dit: «Vous avez, félons, ensanglanté Le sein qui vous nourrit et qui vous a porté; Or vivez de venin, sanglante géniture! Je n'ai plus que du sang pour vostre nourriture.» . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Les Sceneques chenus ont encor en ce temps Mors et mourants, servi aux rois de passe-temps, . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
O enfants de ce siècle! ô abusez moqueurs! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Vos esprits trouveront en la fosse profonde Vray ce qu'ils ont pensé une fable en ce monde. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Mais n'espérez-vous point fin à vostre souffrance? Poinct n'esclaire aux enfers l'aube de l'espérance. Transis, desesperez, il n'y a plus de mort Qui soyt pour vostre mer des orages le port: Que si vos yeux de feu jettent l'ardente veüe A l'espoir de poignard, le poignard plus ne tue. Que la mort (direz-vous) estoit un doux plaisir! La mort morte ne peut vous tuer, vous saisir. Voulez-vous du poison? en vain cet artifice; Vous vous précipitez, en vain le précipice; Courez au feu brusler, le feu vous gellera: Noyez-vous, l'eau est feu, l'eau vous embrasera; La peste n'aura plus de vous miséricorde; Estranglez-vous, en vain vous tendez une corde; Clamez après l'enfer, de l'enfer il ne sort Que l'éternelle soif de l'impossible mort. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ainsi, pendant que Ronsard gémissait, d'Aubigné criait vers le ciel et maudissait. La poésie même n'était plus une distraction, un adoucissement. Le nectar païen s'était changé en ce vin de colère et de sang que versent les anges de l'Apocalypse. Comment donc s'étonner du redoublement de ferveur de la reine? Rien n'était plus naturel; il ne lui arrivait de partout que des récits atroces, que des chants affligés ou irrités. Quel autre refuge lui restait-il que son oratoire, où elle avait déposé ses derniers trésors, ses dernières consolations: son livre d'heures et son crucifix?
Quand Marie entra dans ce château, qui n'est plus aujourd'hui qu'un souvenir tragique, Élisabeth était décidée, et le dénoûment si longtemps attendu de cet affreux drame royal allait éclater après tant de lenteurs.