Part 31
Du mois de février au mois de mars, il logea chez Phelipps, secrétaire du ministre. Il s'arrangea une vie mystérieuse. Il s'insinua dans les conciliabules des conjurés. Il les pratiqua tous, et pas un ne lui fut inconnu. Il noua des liaisons avec M. de Châteauneuf, le plus défiant, le plus austère des diplomates, et il le conquit à demi. Il conquit entièrement Cordaillot, le secrétaire chargé, à l'ambassade de France, de toutes les correspondances et des affaires de la reine d'Écosse. Recommandé vivement à cette princesse par tous ses amis du comité catholique siégeant à Paris, sous la double influence de l'archevêque de Glasgow et de don Bernard de Mendoça, Marie le regardait comme une Providence, et le recommandait à son tour à tous les partisans de sa personne et de sa cause en Europe.
Cet homme s'appelait Gilbert Gifford: c'était son nom de famille. Ses noms de guerre furent tour à tour Pietro, Barnaby, Thomas Cornelius. Il descendait d'une ancienne maison du comté de Stafford, et le château de son père était situé à peu de distance du château de Chartley, circonstance dont il profita pour donner à son rôle un air plus vraisemblable et un tour plus facile. Il avait passé huit ans chez les jésuites, qui l'avaient élevé. Il était fort jeune et le paraissait encore plus. Son unique ambition, disait-il, était de servir le catholicisme en servant Marie Stuart. S'il ne pouvait la tirer de prison et lui préparer le trône, il espérait au moins adoucir son isolement en faisant pénétrer jusqu'à elle les lettres de ses serviteurs et les consolations de ses amis. Il avait des manières tantôt élégantes, tantôt pieuses, tantôt cordiales, selon ses interlocuteurs. Il avait vécu en France, voyagé en Espagne et en Italie. Il était versé dans la théologie, dans la politique et dans les belles-lettres. Il savait toutes les langues sans accent étranger. Ses cheveux blonds, son teint mat et plombé, pâli comme par le jeûne; sa physionomie mobile, mêlée de finesse et de candeur, intéressaient. Il parlait et il se taisait à propos. On l'écoutait et on s'épanchait. C'était le caméléon de la police britannique et de la société de Jésus.
Au milieu de mars 1586, Gifford était le maître de la conspiration. Il avait tout disposé par ses machinations pendant deux mois. Chaque chose alors était prête, et chacun était à son poste.
Précisons bien la situation. Charles Paget et Morgan recevaient à Paris toute la correspondance européenne de Marie Stuart. Les lettres des partisans de Marie, ils les adressaient à l'ambassade française, qui les envoyait à Chartley; les lettres de Marie, l'ambassade les dépêchait à Morgan et à Charles Paget, qui les faisaient rendre à tous les représentants de leur chère maîtresse dans les cours étrangères. Tout passait de Charles Paget et de Morgan à l'ambassade, de l'ambassade à Marie Stuart, et réciproquement. Mais entre la reine et l'ambassade, quel était l'intermédiaire? Un seul homme, toujours le même, auquel, il est vrai, tout le monde se confiait. Cet homme était Gifford.
Toute correspondance venait à lui: celle de Claude Hamilton et de Courcelles, accrédités par Marie en Écosse;
Celle de Liggons, accrédité en Flandre;
Celle de lord Paget et de sir Francis Englefield, accrédités en Espagne;
Celle du docteur Lewis, accrédité à Rome;
Celle de l'archevêque de Glasgow, accrédité en France;
Celle de tous les amis de Marie Stuart, dans toutes les contrées.
Ces innombrables correspondances aboutissaient au bureau de Cordaillot, où Gifford prenait et apportait à pleines mains. On ne voulait ni on ne pouvait l'éviter. Il était le centre de tout.
Le premier soin de Gifford fut de demander à Cordaillot l'énorme paquet laissé par M. de Mauvissière à M. de Châteauneuf, et qui n'avait pas été remis à cause de la vigilance sévère de sir Amyas Pawlet. De concert avec Cordaillot, Gifford divisa ce paquet en paquets plus petits, afin, disait-il, de diminuer les chances d'être surpris. Cordaillot admirait ces précautions, et la fidélité de Gifford lui en paraissait plus assurée.
Gifford sortait de l'ambassade par la porte opposée à la rue qui menait à l'hôtel de Walsingham. Mais après dix minutes de marche il se retournait, et, de ruelles en carrefours, il courait triomphant chez le ministre. Introduit sans retard, il lui apprenait son succès, et il déposait en même temps sur la table les divers paquets dont il était chargé. Phelipps, appelé, débrouillait toutes les lettres avec les chiffres que Cherelles, un ancien secrétaire de M. de Mauvissière et de M. de Châteauneuf, avait dérobés à la reine d'Écosse, puis vendus à Walsingham. Lorsque les extraits les plus importants avaient été désignés par le ministre et recopiés par Gifford, Phelipps recachetait les lettres avec de faux cachets très-exacts qu'il avait fait exécuter d'après les cachets de Marie Stuart et de ses correspondants.
Tout allait bien. Mais une difficulté se présenta qui contraria vivement Walsingham. Gifford répugnait à hanter le château de Chartley, où tant de surveillance était exercée, de peur d'être démasqué aux yeux de la reine ou du moins soupçonné. Il imagina de corrompre, soit un soldat, soit un domestique du gouverneur qui serait dans le secret. Walsingham approuva cet expédient. Sir Amyas Pawlet s'y opposa, par respect pour l'honneur militaire et pour sa propre dignité.
Pendant que le ministre s'efforçait d'incliner à ses désirs le gouverneur, Gifford trouva un autre expédient qui fut accepté, et sur lequel Pawlet ferma les yeux.
Il y avait à une lieue de Chartley un brasseur qui, chaque semaine, selon l'usage d'Angleterre, expédiait sur une petite charrette un baril de bière à la reine captive, pour elle et pour sa maison. Gifford apprivoisa sans peine, avec de belles paroles et de bonnes guinées, le brasseur, qui consentit à tout ce qu'exigerait celui qui parlait et qui payait si bien.
Sûr de sa voie de communication, Gifford fit tailler un grand étui de bois de chêne, à ressort, facile à ouvrir, facile à fermer. Il y glissa les lettres adressées à Marie Stuart, et, après l'avoir clos hermétiquement, il le jeta par la bonde du baril, replaça le tampon, et donna ses instructions au brasseur, qui avertit le sommelier de la reine d'Écosse. Le sommelier prévint le premier secrétaire de Marie, Nau, qui retira lui-même l'étui, s'empara de ce qu'il contenait, se réservant de l'introduire plein des réponses de sa maîtresse, dans le baril vide, au prochain voyage du brasseur.
La correspondance, devenue aisée par ce stratagème ingénieux, prit une nouvelle activité, et les lettres se croisèrent entre Chartley et l'Europe avec une rapidité merveilleuse.
Marie Stuart était dans l'ivresse de l'espérance. Walsingham, de son côté, à qui Gifford remettait les plis qui venaient à Chartley ou qui en partaient, était heureux de connaître toutes les menées, tous les desseins de la prisonnière et des conspirateurs. Il faisait décacheter, lire, extraire et recacheter les lettres, puis il les renvoyait à leur adresse.
Le ministre rendait compte de tout à Élisabeth.
Elle épouvanta M. de Châteauneuf, un jour du mois d'avril, dans une audience où l'ambassadeur lui demandait un adoucissement pour la reine d'Écosse: «Monsieur l'ambassadeur, lui dit-elle, croyez que je suis instruite de tout ce qui se fait en mon royaulme. J'ai été prisonnière du temps de la royne ma sœur, et je n'ignore pas de quels artifices usent les prisonniers pour gagner des serviteurs et avoir de secrètes intelligences.»
Puis, s'animant par degré, elle continua, presque dans les termes dont elle s'était servie avec M. de La Mothe-Fénelon, lors de la conspiration de Norfolk. Elle dit «qu'elle sçavoit tout ce que la royne d'Escoce avoit pratiqué despuys qu'elle estoit en Angleterre autant par le menu, comme si elle y eust été appelée, car les princes ont des oreilles grandes, qui entendent loin et prez, en divers lieux; que la royne d'Escoce s'estoit efforcée de mouvoir le dedans de son royaulme contre elle, par le moyen d'aulcuns qui lui promettoient de grandes choses; mais que c'estoient gens qui conçoivent des montaignes et ne produisent que mottes de terre; qu'ils l'avoient pansé si sotte qu'elle n'en sentyroit rien, tandis qu'elle s'en estoit toujours mocquée dans la manche; et (répétant un mot terrible qui lui était familier) elle ajouta: que n'ayant, la royne d'Escoce, usé d'elle comme de bonne mère, elle méritoyt qu'elle luy fust marastre.»
M. de Châteauneuf demeura tout pensif après cette audience. Ses soupçons, ses terreurs redoublèrent, et il recommanda de plus en plus la circonspection à Cardaillot. Mais Marie et ses partisans étaient tous dans un réseau de fer.
Il y eut cependant, vers le milieu de juin, un instant d'hésitation où la conspiration sembla languir et chanceler. Babington et quelques-uns de ses complices se troublèrent au fond de leur conscience. Des scrupules religieux les agitaient. Ils se posèrent sérieusement cette question: Le régicide est-il permis à des catholiques? Ils n'osaient dire: Oui. Gifford l'osa; mais il était bien jeune pour s'ériger en autorité théologique. Les conjurés restaient indécis. Walsingham et Élisabeth s'inquiétèrent; car Marie Stuart, qui s'était beaucoup compromise, ne s'était pas encore perdue. Quoiqu'il lui fût échappé bien des imprudences, elle n'avait pas écrit une parole irréparable.
Gifford, ne pouvant trancher la difficulté, la dénoua. Il dissipa les alarmes de Walsingham, et partit pour la France.
Il vint droit à l'hôtel de don Bernard de Mendoça, alors ambassadeur à Paris, et le vrai chef du comité catholique.
Don Bernard de Mendoça était le plus fier des Espagnols et le plus entreprenant des diplomates. Son âme africaine, comme son sang, brûlait d'une haine inextinguible contre Élisabeth et d'un dévouement religieux pour Marie Stuart. La politique était pour lui une passion sainte; et l'intrigue, chez un tel homme, avait toujours des proportions tragiques. Forcé de quitter Londres, d'où l'exilait, à cause de son génie remuant, le cabinet britannique, il n'avait pas craint, à Greenwich même, d'en appeler à son épée contre les soupçons des ministres anglais, et de se déclarer l'ennemi de leur maîtresse. Et maintenant, avec cette activité de feu qui plaisait tant à Philippe II, il cherchait des assassins et soldait des poignards, couvrant tout d'un luxe calculé et de l'emphase castillane. «Mendoze, dit Pierre Matthieu, ne sortoit jamais de son logis sinon à cheval, en litière ou en carrosse, avec toute sa suite, bien que ce ne fust que pour aller à l'église fort proche de sa maison. De trois paroles qu'il parloit, il y en avoit deux pour la grandeur de son maistre, et disoit souvent que Dieu estoit puissant au ciel et le roy d'Espagne en la terre.»
Mendoça reçut Gifford comme le représentant des catholiques anglais. Il lui remit pour eux des lettres d'encouragement, et instruisit Philippe II de tout ce qu'il avait fait et promis. Le roi d'Espagne approuva son ambassadeur: «En considérant, lui écrivit-il, l'importance de l'événement, si Dieu, qui a pris sa cause en main, veut qu'il réussisse, vous avez bien fait d'accueillir ce gentilhomme, et de l'exciter, lui, ainsi que ceux qui l'ont envoyé, à pousser l'entreprise plus avant.»
Gifford envoya les lettres de don Bernard de Mendoça à Walsingham, et il en demanda à d'autres membres influents du comité pour mieux l'accréditer auprès de Ballard, qui, après avoir organisé la conspiration en Angleterre, attendait à Reims, en sûreté, l'assassinat d'Élisabeth, la délivrance de Marie, le triomphe du catholicisme dans toute l'étendue de la Grande-Bretagne.
Ballard n'était point lâche, c'était même un homme d'aventure capable d'affronter le péril pour accomplir les plans de son parti et les siens. Mais il était loin d'être un fanatique pur, et la ruse chez lui tempérait le zèle. Il s'était mêlé, dans le cours de sa vie, à bien des intrigues. Il avait l'expérience consommée d'un vieux jésuite. Il était casuiste et l'un des plus habiles meneurs de sa compagnie. Prêtre de faction et de précaution tout ensemble, il voulait fermement que la conspiration réussît sans lui, au dernier acte. Il ne se jugeait pas nécessaire. S'il l'était absolument, il ne se refuserait pas à mourir pour sa cause, mais il aimait mieux vivre pour elle.
Telles étaient les dispositions de Ballard à l'arrivée de Gifford auprès de lui. Gifford les connaissait. Il remit d'abord à Ballard les lettres de Charles Paget et de l'archevêque de Glasgow, puis il lui apprit la tiédeur des conjurés, leurs craintes secrètes, leur tremblement devant le régicide. Il lui annonça que la conspiration était à la veille d'avorter.
--Il fallait lever tous les scrupules, dit Ballard.
--Je l'ai essayé, reprit Gifford, et j'ai échoué.
--Ne leur avez-vous pas démontré que les bulles d'excommunication permettent, commandent même le régicide des souverains hérétiques, et qu'elles émanent d'une puissance infaillible, le pape?
--J'ai été plus loin, répondit Gifford; j'ai affirmé aux conjurés en votre nom, et d'après votre doctrine, que non-seulement les bulles régicides étaient l'œuvre du pape, le vicaire de Jésus-Christ, mais qu'au fond ces bulles étaient l'œuvre même du Saint-Esprit.
--Et vous ne les avez pas convaincus?
--Non; je ne suis pas assez grave, assez imposant pour une telle tâche: vous seul pouvez la remplir. Il y faut votre science de Dieu et du monde, votre éloquence irrésistible. Je pense que personne, excepté vous, dans la chrétienté, ne saurait mener à bien cette glorieuse entreprise, et nos amis les plus illustres pensent comme moi.» Ballard, ému, entraîné, prit la soudaine résolution de suivre Gifford en Angleterre.
Il y prouva la légitimité du régicide.
Il y réchauffa la conspiration. Marie Stuart l'aida dans cette mission en écrivant à Babington.
Voici la lettre de Marie Stuart, inspirée de loin à sa souveraine par Morgan, à qui Babington s'était plaint du silence et de l'oubli de la reine:
MARIE STUART A ANTOINE BABINGTON.
De Chartley, 25 juin 1586.
«Mon grand amy, encores qu'il y a longtemps que contre mon gré vous n'ayez eu de mes nouvelles, et moy des vostres, pourtant je seroys bien marrie que vous pensassiez que je n'eusse souvenance de l'affection essentielle que vous avez monstrée en tout ce qui m'appartient. J'ay entendu que, depuis la surséance de l'intelligence entre nous, l'on vous a addressé des pacquetz pour me les fayre tenir, tant de France que d'Escoce. Je vous prye, si aulcuns sont tombez entre vos mains, s'ilz y sont encores, de les délivrer à ce porteur, lequel me les fera tenir asseurément. Et je prierai Dieu pour vostre préservation.
«Vostre bien bonne amye,
«MARIE, R.»
Chose vraiment pathétique! le porteur que Marie, dans son aveuglement, recommandait à Babington, n'était autre que Gifford, le traître des traîtres, le plus audacieux, le plus actif et le plus profondément pervers de tous les artisans de crime dans ce guet-apens d'iniquité.
Babington sentit sa confiance s'accroître par celle de Marie. Il lui répondit le 6 juillet. Phelipps alla lui-même à Chartley le 8. Il ne jugea pas à propos de se cacher à la reine. Un après-midi que trop faible pour monter à cheval, elle avait demandé son coche, afin de se promener plus commodément, Phelipps eut l'indignité de se mettre sur son passage, lui souriant d'un faux sourire, comme il le mandait à Walsingham. Marie l'apercevant en ressentit une secrète inquiétude, un mystérieux effroi. Préoccupée malgré elle de ce personnage équivoque, elle en traça ainsi le portrait dans sa correspondance avec Morgan: «Ce Phelipps est de basse stature et de chétive apparence; il a les cheveux d'un blond sombre, la barbe d'un blond clair, la figure marquée de petite vérole, la vue courte, et il semble âgé d'environ trente ans.»
La reine, néanmoins, n'imaginait pas tout le mal que lui préparait ce ténébreux représentant de la police, ce docile instrument de Walsingham.
Phelipps fit rendre, le 12 juillet, à Marie la lettre de Babington.
«Très-chère souveraine, disait le jeune chef de la conspiration, moy mesmes avec dix gentilz hommes et cent aultres de nostre compaignie et suitte, entreprendrons la délivrance de vostre personne royalle des mains de voz ennemys. Quant à ce qui tend à nous deffaire de l'usurpatrice, de la subjection de laquelle, par l'excommunication faicte à l'encontre d'elle, nous sommes affranchiz, il y a six gentilz hommes de qualité, tous mes amys familiers, qui, pour le zèle qu'ils portent à la cause catholique et au service de Vostre Majesté, entreprendront l'exécution tragique...»
La reine était au désespoir. Elle venait de lire le traité d'alliance qui avait été conclu quelques jours auparavant entre son fils et Élisabeth, et où rien n'était stipulé ni pour ses droits ni pour sa liberté, où elle n'était pas même nommée. Dans le premier élan de son indignation, de sa colère, elle écrivit à Babington cette autre lettre qui devait lui être si fatale:
MARIE STUART A ANTOINE BABINGTON.
17 juillet 1586.
«Féal et bien aymé, suivant le zèle et entière affection dont j'ay remarqué qu'avez esté poussé en ce qui concerne la cause commune de la religion et la mienne aussy en particulier, j'ay toujours faict asseurance de vous, comme d'un principal et très digne instrument pour estre employé et en l'un et en l'autre. Ce ne m'a esté moindre consolation d'avoir esté avertie de vostre estat, comme vous l'avez faict par vos dernières lettres, et trouvé moyen de renouveller noz intelligences...
«Je ne puis que louer pour plusieurs grandes et importantes considérations, qui seroyent icy trop longues à réciter, le désir que vous avez en général d'empescher de bonne heure les desseings de nos ennemys qui taschent d'abolir nostre religion en ce royaulme, en nous ruynant tous ensemble.
«Quant à mon particulier, je vous prye de temoigner à noz principaux amis que, quand je n'auroys aulcun intérest pour moy mesmes en ceste affaire (car je n'estime ce que je prétends que peu au priz du bien publicq de cest Estat), je serois toujours très affectionnée à y employer ma vie et tout ce que j'ay ou pourray avoir de plus en ce monde.
«Or, pour donner un bon fondement à ceste entreprise, afin de la conduire à un heureux succez, il fault que vous consideriez, de point en point, quel nombre de gens, tant de pied que de cheval, pourrés lever entre tous, et quels capitaynes vous leur donnerés en chasque comté, en cas qu'on ne puisse avoir un général en chef; de quelles villes, ports et havres vous vous tenez certains, tant vers le nord qu'aux pays de l'est et du sud, pour y recevoir secours des Pays-Bas, de France et d'Espagne; quel endroit vous estimés le plus propre et adventageux pour le rendez vous de toutes vos forces, et de quel côté estes d'avis qu'il fauldra puis après marcher (comment les six gentilshomes sont délibérez de procéder); et le moyen qu'il fauldra aussi prendre pour me délivrer de ceste prison.
«Ayant fixé une bonne résolution entre vous mesmes (qui estes les principaulx instruments, et le moins en nombre qu'il vous sera possible) sur toutes ces particularités, je suis d'advis que la communiquiez en toute diligence à Bernardino de Mendoza, ambassadeur ordinaire du roy d'Espagne en France, lequel, outre l'expérience qu'il a des affaires de par deçà, ne fauldra, je vous puis asseurer, de s'y employer de tout son pouvoir. J'auray soin de l'advertir de cette affaire, et de la luy recommander bien instamment, comme à telz aultres que je trouveray estre nécessaire.
«Mais il fault que fassiez choiz bien à propos de quelque personnage fidèle pour manier cette affaire avecq Mendoza et aultres hors du royaulme, duquel seul vous vous puissiés tous fier, afin que la négociation soyt tenue tant plus secrète, ce que je vous recommande sur toutes choses pour vostre propre seureté... Ces choses estant ainsy préparées, et les forces, tant dedans que dehors le royaulme toutes _prestes, il fauldra alors mettre les six gentilshommes en besoigne_, et donner ordre que _leur desseing estant effectué_, je puisse estre tirée hors d'icy, et que toutes vos forces soyent en ung mesmes temps en campaigne pour me recevoir pendant qu'on attendra le secours étranger, qu'il fauldra alors haster en toute diligence...
«C'est le projet que je trouve le plus à propos pour cette entreprise, afin de la conduyre avec esgard de nostre propre seureté. De s'esmouvoyr de ce costé devant que vous soyez asseurés d'un bon secours estranger, ne seroyt que vous mettre, sans aulcun propos, en danger de participer à la misérable fortune d'aultres qui ont par cy devant entrepris sur ce sujet; et de me tirer hors d'icy, sans estre premièrement bien asseurez de me pouvoir mettre au milieu d'une bonne armée ou en quelque lieu de seureté, jusques à ce que noz forces fussent assemblées et les estrangers arrivés, ne seroyt que donner assez d'occasion à cette Royne là, si elle me prenoit de rechef, de m'enclorre en quelque fosse d'où je ne pourrois jamais sortir, si pour le moins, j'en pouvois eschapper à ce prix là, et de persécuter avec toute extresmité ceulx qui m'auroient assistée, dont j'aurois plus de regret que d'adversité quelconque qui me pourroyt eschoir à moi-mesme...
«J'ay jusques à présent fait instance qu'on changeast mon logis; et pour response on a nommé le seul chasteau de Dudley, comme le plus propre pour m'y loger, tellement qu'il y a apparence que dedans la fin de cest esté on m'y mènera. Pourtant advisez, aussy tost que j'y seray, sur les moyens dont on pourra user ès environs pour m'en faire eschapper. Si je demeure icy, on ne se peut servir que d'un de ces trois expédients qui s'ensuyvent: le premier qu'à un jour préfix, comme je seray sortie pour prendre l'air à cheval sur la plaine qui est entre ce lieu et Stafford, où vous sçavez qu'il se rencontre ordinairement bien peu de personnes, quelques cinquante ou soixante hommes bien montez et armez me viennent prendre; ce qu'ilz pourront aysément faire, mon gardien n'ayant communément aveq luy que dix huict ou vingt chevaulx, pourveus seullement de pistollets. Le second est qu'on vienne à minuict, ou tost après, mettre le feu ès granges et estables que vous sçavez estre auprès de la maison, afin que les serviteurs de mon gardien y estant accourus, vos gens ayant chacun une marque pour se recognoistre de nuict, puissent cependant surprendre la maison, où j'espère vous pouvoir seconder avec ce peu de serviteurs que j'y ay. Le troisième est que les charrettes qui viennent icy ordinairement arrivant de grand matin, on les pourroyt accommoder de façon et y apposter tels charretiers, qu'estant soubz la grande porte les charrettes se renverseroyent tellement qu'i accourant avec ceulx de vostre suyte, vous vous pourriés fayre maistre de la maison et m'enlever incontinent. Ce qui ne seroyt difficile à exécuter, devant qu'il y pût arriver aulcun nombre de soldats au secours, d'aultant qu'ilz sont logés en plusieurs endroicts hors d'icy, quelques uns à demy mille et d'aultres à un mille entier.
«Quelle qu'en soyt l'yssue, je vous ay et auray tousjours très grande obligation pour l'offre qu'avez faict de vous mettre en péril, comme faictes, pour ma délivrance, et j'essaieray par tous les moyens que je pourray, de le recognoistre en vostre endroict comme méritez. J'ay commandé qu'on vous feist un plus ample alphabet, lequel vous sera baillé avec la présente. Dieu tout puissant vous ayt en sa saincte garde!
«Vostre entierement bonne amye à jamays.
«Ne faillez brûler la présente quant et quant.»
Voilà, dans sa gravité funèbre, la dernière lettre de Marie Stuart à Babington.
Elle fut attestée par Babington lui-même, puis par Nau et par Curle, les deux secrétaires de Marie.