Part 30
De 1575 à 1585, Castelnau avait lutté pour sauver du naufrage des révolutions religieuses la tête de Marie Stuart et cette vieille fraternité de l'Écosse avec la France, qui remontait jusqu'à Charlemagne. Il fut peu secondé, il fut même entravé par son gouvernement. Ses efforts furent grands, généreux, habiles, mais vains. Sa trace glorieuse mérite d'être honorée par l'histoire. Il fut l'un des plus sérieux et des plus puissants diplomates du XVIe siècle, la plus grande époque de la diplomatie du monde. Ce ne fut pas lui, ce ne fut pas la diplomatie qui manqua à Marie Stuart et à l'alliance de la France et de l'Écosse; ce fut le levier du protestantisme, ce furent Catherine de Médicis et Henri III, ce fut la royauté déloyale et fourbe des Valois.
L'union des deux royaumes de la même île par l'alliance anglaise, substituée en Écosse, à cause de la conformité de religion, à l'alliance française, tel fut le but profond que la politique britannique poursuivit dans l'ombre longtemps avant de l'atteindre sous Jacques VI.
Les ambassadeurs français combattirent cette politique tortueuse et persévérante. On n'a pas assez loué les ressources d'intelligence et de fermeté qu'ils déployèrent dans cette tâche impossible. Michel de Castelnau s'y distingua entre tous, et nous lui devons ce témoignage au moment où il se sépare de Marie Stuart.
La reine d'Écosse s'affligea du départ de l'ambassadeur, et son isolement s'empira de l'absence d'un ami si ancien, si éprouvé.
Visitée par toutes les adversités, malade, désabusée, pauvre, écrasée sous les pierres de ses donjons, rejetée par l'Écosse, abandonnée de ses proches, même de son fils, mais toujours courageuse et charmante, n'aspirant qu'à dénouer sa chaîne ou à la briser, prête à tout pour conquérir la liberté; telle était Marie Stuart, lorsque, le 24 décembre, d'après l'engagement pris envers Castelnau par le conseil privé, elle fut transférée à Chartley, un château du comte d'Essex, dans le comté de Stafford. Elle s'y établit avec toute sa maison, encore nombreuse, malgré les réductions successives dont la tyrannie d'Élisabeth l'avait décimée.
La reine d'Écosse avait un maître d'hôtel, dignité qui répond à celle de maréchal du palais; c'était Melvil, chargé du gouvernement intérieur et de la direction suprême. Marie avait aussi un médecin, un chirurgien, un apothicaire, et un valet de chambre. Pasquier, son argentier, était chargé de sa cassette et de tous ses joyaux.
Douze filles d'honneur étaient engagées à son service. La reine les avait formées aux belles manières, les avait initiées aux lettres, et l'atticisme de cette petite cour captive n'était surpassé nulle part. Parmi ces femmes, on distinguait l'une de ses amies d'enfance, lady Seaton. Mais la favorite de la reine, celle qu'elle chérissait entre toutes avec cette flamme de cœur qu'elle ne sut jamais voiler, c'était une jeune fille anglaise d'une rare beauté, dont le portrait est conservé à Hampton-Court. Elle était nièce du comte de Shrewsbury. Elle s'appelait Élisabeth de Pierrepont. Son admiration exclusive, sa reconnaissance et son dévouement pour la reine étaient une idolâtrie. Marie l'admettait dans sa plus tendre intimité: elle la faisait manger à sa table et coucher dans son lit. Cette belle personne, à l'âme fraîche, aux yeux bleus et purs, était devenue la poésie vivante des prisons de Marie Stuart.
La reine lui écrivait avec une caressante familiarité:
«Mignonne, j'ay receu vostre lettre et bons tokens, desquels je vous remercie. Je suis bien ayse que vous vous portez si bien; demeurez avecques vostre père et mère hardiment ceste saison qu'ils vous veullent retenir, car l'ayr est si fascheux issy! Je vous feray fayre vostre robe noyre et la vous expédieray aussitost que j'auray la garniture de Londres. Voilà tout ce que je vous puis mander pour ceste fois, sinon vous envoyer aultant de bénédictions qu'il i a de jours en l'an, priant Dieu que la sienne se puisse estendre sur vous et les vostres pour jamays.
«En haste,
«Vostre bien affectionnée maytresse et meilleure amye,
«MARIE, R.»
_Au dos_: «A ma bien-aimée compagne de lit, Bess Pierrepont.»
Marie n'était pas riche. Sa petite cour, déchirée par les jalousies, avait besoin de toute la conciliation de Melvil et de tout l'intérêt qui s'attachait à la reine pour ne pas se dissoudre. Marie n'enchaînait point par les présents, bien qu'elle fût plus généreuse encore que pauvre. Le culte qu'elle inspirait suffisait presque toujours à calmer les orages de sa maison. Élisabeth ne suppléait que très-chichement aux faibles ressources de sa captive. Elle nourrissait le château de Chartley, mais tout ce qui n'était pas dépense de bouche était aux frais de la reine d'Écosse. Comment Marie contentait tout le monde? On le comprend à peine. La grâce lui venait en aide. Elle donnait peu, et elle donnait bien. Indépendamment de ses bijoux, qu'elle vendait dans les moments étroits, et des sommes qu'elle reçut quelquefois de ses oncles de Guise, des cours de Saint-Germain et de Valladolid, elle n'avait que son douaire pour patrimoine et pour liste civile, c'est-à-dire vingt mille livres que lui envoyaient, assez régulièrement, soit M. de Glasgow, son ambassadeur, soit M. de Chaulnes, son trésorier en France.
Elle était gardée par cent hommes d'armes, dont le commandant à Chartley était sir Amyas Pawlet, un puritain très-ardent et très-austère, mais un gentilhomme plein d'honneur. Il avait remplacé, au commencement de mai 1585, sir Ralph Saddler et Sommers, comme gouverneur du château de Tutbury, où la reine d'Écosse était alors détenue.
Le plus grand plaisir de Marie était de recevoir et de déchiffrer sa correspondance. Sa seconde joie était la promenade ou la chasse. Elle désignait celles de ses femmes qui devaient se joindre à Melvil pour l'accompagner. Le gouverneur du château la surveillait attentivement avec une troupe de dix-huit ou vingt cavaliers, tous la Bible à la ceinture et le pistolet au poing.
Les comtés d'York, de Derby, de Northampton, et le comté de Stafford, gardent encore de Marie Stuart une tradition que j'ai retrouvée partout vivante. Les humbles cottages de ces comtés n'ont pas oublié la reine Marie passant à cheval entourée de ses filles d'honneur et suivie de son escorte farouche des dragons d'Élisabeth. Les provinces en apparence les plus rustiques ont une âme qui se souvient longtemps. Seulement, ce qui était alors passion ou sentiment, est rêve aujourd'hui.
Cependant, Élisabeth avait assez prolongé les souffrances de sa rivale, assez savouré et ajourné sa vengeance. Il lui tardait d'en finir avec une ennemie mortelle qui était pour elle un embarras, un péril, et dont l'orgueil imprudent l'avait bravée sous les verrous. La solution de ce problème si compliqué se dégagea dans de mûres délibérations, soit à Greenwich, soit à Windsor, entre Élisabeth et les ministres de son conseil.
Ils étaient peu nombreux et s'étaient partagé les rôles. Ils semblaient divisés, et ils concouraient au même but. Hatton, le vice-chancelier, plus tard chancelier; le grand trésorier Cecil, devenu lord Burleigh en 1571, étaient censés favoriser en secret les catholiques. Leicester, le grand maître du palais, et le secrétaire d'État Walsingham, se montraient les amis des protestants les plus fougueux, des puritains. Au fond, lord Burleigh et Walsingham étaient des indifférents austères avec une teinte religieuse. Hatton était sceptique, et Leicester athée comme la plupart des courtisans d'Élisabeth. Tous quatre s'entendaient sans s'aimer, et c'est par eux, c'est à l'aide de leurs aptitudes diverses, machiavéliquement unanimes, qu'Élisabeth régnait, également crainte et admirée de la Grande-Bretagne et de l'Europe.
Hatton était versé dans la législation anglaise; retors d'ailleurs, artificieux, fertile en expédients, rompu au monde, d'une adresse rare, tantôt sérieux ou sévère, tantôt liant ou léger, selon le moment.
Lord Burleigh était un laborieux penseur politique, doué de l'instinct le plus pratique des affaires. On pourrait le définir en le nommant le ministre non du juste, mais de l'utile. Il était capable de se sacrifier sans effort à sa royale maîtresse, et de sacrifier l'équité éternelle, la pitié divine à sa patrie. Il est encore le modèle de l'homme d'État anglais. Sa supériorité demeura toujours incontestée. Il était le dictateur universel du conseil par la sincérité de son dévouement à la vieille Angleterre, par l'amplitude, la netteté, les lumières de son esprit méditatif, par la hardiesse prudente et l'inébranlable fermeté de son caractère.
En dehors de son zèle pour la prospérité de son pays et pour la gloire d'Élisabeth, il se montrait assez pieux. La raison d'État était la première religion de Burleigh; le christianisme anglican n'était que la seconde. Ce froid ministre était sensible à l'amitié. Quand Chaloner mourut, la douleur de lord Burleigh fut très-vive. Il versa des larmes sur la perte de cet homme éminent, à la fois écrivain, soldat, diplomate, et son meilleur ami. Il mena en grand deuil le convoi de Chaloner. Il recueillit avec un soin de cœur les poésies, les lettres et les traités de son ami, dont il publia les œuvres complètes. Il les honora d'un poëme latin de sa composition, à la louange de l'illustre mort. Il adopta sir Thomas, le fils de Chaloner, veilla comme un père à l'éducation de ce jeune homme, et le dota.
Lord Burleigh était un ami tendre, mais il n'était pas un ami héroïque. Il abandonna aussi vite que la fortune Sommerset, puis Northumberland. La disgrâce l'éloignait comme une malédiction prononcée par le destin.
Il aimait sa femme et ses enfants. La famille seule le reposait des affaires. Il rédigea pour son fils une sorte de catéchisme où le politique perce sous le père, et dont voici quelques préceptes:
«Assure-toi la bienveillance d'un grand, mais ne le tourmente pas pour des choses inutiles. Flatte-le souvent. Fais-lui fréquemment des présents, peu coûteux néanmoins. Si tu as quelque motif d'en faire un considérable, qu'il soit de nature à fixer chaque jour ses regards. N'agis pas autrement dans ce siècle cupide, ou tu seras comme une branche de houblon sans soutien et vivras dans l'obscurité, le jouet de tes propres compagnons.»
Élisabeth, qu'il servit pendant quarante années, lui était fort attachée. Son estime pour Burleigh était plus forte que son amour pour ses favoris. Leicester fut obligé de laisser à l'homme d'État la meilleure part du gouvernement. Essex, qui voulut combattre ce Colbert d'Élisabeth, fut vaincu dans la lutte.
Il n'y avait pas seulement de l'affection, il y avait une habitude de toute la vie entre la reine d'Angleterre et son ministre. Elle s'emportait quelquefois contre lui, mais elle revenait soudain. Elle visitait Burleigh à la moindre maladie. Lorsqu'il s'affaissait dans les accès de tristesse et presque de spleen auxquels il était sujet, elle lui parlait ou elle lui écrivait avec une gaieté aimable pour le ramener à plus de sérénité.
Elle dérogea pour lui aux préjugés du XVIe siècle, et Dieu sait cependant si ces préjugés lui étaient chers! Dans sa munificence royale pour son grand serviteur, elle daigna lui ouvrir, à lui de si humble condition, une stalle de la chapelle de Windsor et lui donner la Jarretière. C'est la seule fois qu'Élisabeth fit descendre, à cause d'un tel ministre, son ordre aristocratique, la décoration des ducs, des princes et des rois.
Elle avait pour son lord trésorier vieilli des attentions délicates. Il souffrait beaucoup de la goutte, et ce lui était un effort pénible de rester à genoux ou debout au conseil, selon l'étiquette. Élisabeth lui montrait toujours un pliant, et lui disait avec enjouement: «Asseyez-vous, milord; nous ne faisons pas grand cas de vos mauvaises jambes, mais nous prisons fort votre bonne tête.»
Ce grave personnage, qui devait succomber quelques années avant Élisabeth, et qu'elle pleura mort, elle ne cessa de le consulter vivant. Sous son habile modestie, qui n'effarouchait point sa maîtresse, il fut bien plus qu'un favori ou même qu'un ministre, il fut tout un règne, et le règne le plus glorieux de l'Angleterre.
On connaît Leicester, la faiblesse qu'Élisabeth avait pour lui, et à laquelle il dut sa puissance bien plus qu'à ses talents. Cette faiblesse passionnée éclatait même hors de l'intimité. Quand la reine nomma milord Dudley comte de Leicester et baron de Denbigh, «la cérémonie, dit Melvil, se fit à Westminster avec beaucoup d'appareil. Il était à genoux devant la reine, qui aida elle-même à l'habiller et qui lui fit cent caresses, le pinçant, lui frappant sur l'épaule, lui passant la main sur la tête, en ma présence et devant l'ambassadeur de Charles IX. La cérémonie achevée, la reine, se tournant de mon côté, me demanda ce que je pensais de milord Dudley. A quoi je répondis qu'ayant tant de mérite, il était fort heureux de servir une princesse qui savait si bien le récompenser.»
Dépouillé du prestige que lui communiquait Élisabeth, Leicester cesserait presque d'être digne de l'histoire, sans la portée politique de son influence sur les puritains. Et là encore il y eut plus de dissimulation que d'intelligence. Leicester était en réalité un militaire médiocre, un héros de femmes et de cour, souple, insinuant, assidu, haut et fier, corrompu et dur, sans scrupule, sans cœur et sans frein, le type audacieux des favoris, un scélérat du plus grand air.
Walsingham, lui, était un diplomate très-rare. Sa dextérité, sa promptitude, ses ressources, _ses turbulentes imaginations_, comme disait Marie Stuart, étaient inépuisables. Il avait l'instinct des choses compliquées, inextricables, et des solutions faciles. Il dirigea avec une merveilleuse adresse, pendant de longues années, la police de l'Angleterre. Il aimait les voies obliques, les menées sourdes, ténébreuses. D'une franchise extérieure et d'une foi punique, il avait le don de toutes les intrigues.
Hatton et Leicester étaient des favoris; Burleigh et Walsingham furent seulement des ministres, et les plus grands de ce long règne.
Pendant qu'Élisabeth avait pour conseillers de tels hommes d'État, Marie Stuart était entourée d'inférieurs, dont l'horizon était borné, et qui jugeaient tout au point de vue étroit de leur penchant ou de leur intérêt. Ils la poussaient sans cesse aux abîmes. Ses partisans les plus fidèles, les meilleurs, soit par illusion, soit par flatterie, soit par fanatisme, l'égaraient. Ses cousins, les princes de Lorraine, trop insensibles sans doute, mais plus éclairés, appréciaient mieux sa situation, parce qu'ils la regardaient du haut de leur puissance féodale et de leur génie politique.
«Quant aux princes nos amis, de ceste court, écrivait dès 1580 au général des jésuites l'archevêque de Glasgow, je ne puis les faire condescendre à rien entreprendre pour nos affaires, tant pour estre enveloppés de plusieurs de leurs négoces domestiques, que pour l'opinion qu'ils ont que nostre entreprise est mener la roine à la boucherie, allégants sur cela l'hasard qu'elle passa lorsque le duc de Norfolk vouloit lever les armes.»
Cette entreprise dont parle l'archevêque était tantôt une fuite, tantôt une conspiration contre Élisabeth, tantôt une révolte des catholiques, tantôt une invasion des Espagnols, une chose toujours téméraire, souvent chimérique.
Or, la haine d'Élisabeth et les desseins de ses ministres étaient mûrs. Tous les personnages influents du temps souhaitaient avec eux la mort de Marie. Le conseil s'étant assemblé à huis clos, décréta cette mort pour plaire à Élisabeth, dont la reine d'Écosse était l'ennemie, et pour servir le protestantisme, dont elle menaçait les droits. Les ministres anglais voulurent assurer par là leur propre avenir d'ambition. Car Élisabeth n'était plus jeune, Marie était son héritière, et ils ne pouvaient penser sans effroi à l'avénement d'une princesse qu'ils avaient si cruellement outragée.
Ils résolurent de saisir la première occasion, et Walsingham promit qu'elle ne se ferait pas attendre.
Il y avait alors dans le comté de Derby un jeune homme chevaleresque, ardemment dévoué à ces deux religions: le catholicisme et la royauté orthodoxe. Il s'appelait Antoine Babington. Il était de l'une des familles nobles les plus anciennes et les plus considérées du pays de Dathik. Il avait été élevé page au château de Sheffield, chez le comte de Shrewsbury. C'est là qu'il avait vu Marie, qu'il s'était épris pour elle d'un enthousiasme immense: c'est là qu'il l'avait connue et aimée de loin. De retour chez son père, il cultiva les sciences et les lettres. Il se distingua entre tous les jeunes gentilshommes du comté par la grâce de ses manières, l'étendue de ses connaissances et la supériorité de son âme. Il exerça même sur eux une attraction naturelle qu'il essaya plus tard de plier à ses projets. Il était beau, brave, riche, aventureux, plein d'élan, d'honneur, de bonne volonté. Mais, malgré son intelligence, il avait la simplicité du fanatisme, et il était incapable d'expérience et d'observation. Il voyagea quelques années, et s'arrêta plusieurs mois à Paris, où il se lia très-intimement avec Thomas Morgan et Charles Paget, deux réfugiés catholiques, partisans de Marie Stuart. Ils le présentèrent à l'archevêque de Glasgow et à don Bernard de Mendoça, ambassadeur d'Espagne auprès de Henri III.
Babington s'exalta encore dans le commerce de ces hommes de parti. Lorsqu'il repassa en Angleterre, il fut recommandé par eux à la reine d'Écosse, et par elle à l'ambassadeur de France. Marie fit plus. Elle écrivit de sa main une lettre de haute estime et de confiance sans bornes à Babington. Il ne se posséda pas de joie, et, dans les transports de sa reconnaissance, il crut que ce ne serait pas trop de sa vie pour payer une telle faveur.
Il se rapprocha de l'ambassade française, le canal par où passaient toutes les lettres secrètes que Marie écrivait de ses prisons, toutes celles qui lui arrivaient de l'Écosse, de l'Angleterre, de l'Espagne, de l'Italie, de la France et des Pays-Bas. Il fut quelques mois l'intermédiaire entre la reine et ses correspondants de tous les pays. Mais lorsque sir Ralph Saddler et Sommers, puis sir Amyas Pawlet, furent chargés de la garde de la reine, leur surveillance fut si active, que Babington, privé d'ailleurs auprès d'eux des facilités que lui donnaient l'indulgence et l'ancienne familiarité de lord Shrewsbury, se ralentit insensiblement, non dans son zèle, mais dans ses démarches, et recula devant l'impossible.
Les paquets mystérieux s'accumulèrent alors à l'ambassade. Quand M. de Châteauneuf remplaça M. de Mauvissière, il en trouva des monceaux, et il préposa Cordaillot, un de ses secrétaires, aux seules affaires de la reine d'Écosse.
Dans le même temps, à Reims, près du tombeau où reposait Marie de Guise, la mère de Marie Stuart, le séminaire des jésuites anglais était une école de fanatisme. Le docteur Allen, qui recevait de Philippe II une pension de deux mille écus d'or par an, était le recteur de ce séminaire. On y exaltait l'infaillibilité du pape, dont on lisait les bulles que les professeurs et les prédicateurs commentaient dans leurs chaires comme sur un trépied. On honorait, on célébrait le régicide. On enseignait le meurtre des souverains hérétiques, surtout le meurtre d'Élisabeth. On montrait le ciel ouvert à quiconque serait assez hardi pour tenter la grande entreprise et pour combattre le saint combat. Une étincelle de ce foyer de conspiration tomba sur l'imagination de John Savage, qui avait longtemps servi sous le duc de Parme, et il offrit d'exécuter ce que la religion commandait. Il fut approuvé, ménagé, caressé, et il se dirigea vers l'Angleterre afin d'y assassiner Élisabeth.
Un prêtre du séminaire de Reims, Ballard, partit aussi, et se rendit à Paris, pour conférer des desseins de Savage et de ses propres plans avec les amis de Marie Stuart. Il vit Charles Paget et Morgan, l'archevêque de Glasgow et don Bernard de Mendoça. Il fut convenu entre eux que la mort d'Élisabeth serait suivie de l'avénement de Marie au trône d'Angleterre, et du rétablissement du catholicisme dans toute la Grande-Bretagne. C'était là le double rêve de Marie elle-même, des Guise, du pape et de Philippe II. Mais afin que cette contre-révolution s'accomplît, il fallait une conspiration, il fallait plus d'un homme à l'œuvre, il fallait que le soulèvement des catholiques correspondît à l'assassinat d'Élisabeth, à la délivrance de Marie Stuart, et motivât un débarquement de troupes espagnoles prêtes à seconder de si heureux événements. On donna des lettres à Ballard pour Babington, dont on était sûr.
Ballard passa la Manche sous un costume militaire, et sous le nom du capitaine Fortescue. Il découvrit Babington, lui remit ses lettres, lui raconta les projets arrêtés par le comité de Paris, et lui parla de la résolution de Savage, qui devait tout faciliter, tout aplanir. Il eut soin d'indiquer le but de cette grande entreprise: la résurrection du catholicisme en Angleterre, et le couronnement de Marie Stuart. Il satisfit la foi, il embrasa le sentiment de Babington. Il lui déguisa l'assassinat sous la religion, sous l'enthousiasme. Babington promit même le meurtre. Il s'engagea à trouver des complices, tous gentilshommes, qui aideraient comme lui Savage dans son périlleux coup de main, et qui le compléteraient en délivrant la reine Marie. Il tint parole, il gagna et enrôla Edward Windsor, Barnewell, Tichebourne, Dunn, Charnoc, Abington, Charles Tilney, Thomas Salisbury, Jones Travers et Robert Gage.
Content d'avoir mis le feu à ces jeunes courages, et d'avoir préparé les voies, Ballard revint à Paris rendre compte de son voyage, et retourna bientôt à Reims pour contempler sans risques, de ce port pieux, le spectacle de l'incendie qu'il avait allumé au delà du détroit.
Walsingham avait l'œil et la main dans la conspiration. Elle jaillit des passions catholiques et politiques, dont les partisans de Marie Stuart étaient consumés, soit en France, soit en Angleterre. Mais si le profond et astucieux ministre ne créa pas cette conspiration, il la vit éclore, la réchauffa, la cultiva dans des proportions terribles. Il y entretenait ses affidés les plus pénétrants, les plus actifs. C'était l'usage des conseillers d'Élisabeth. «Par toutes les cours de l'Europe, écrit l'ambassadeur de France, M. de Châteauneuf, ils ont des hommes, lesquels, sous ombre d'estre catholiques, leurs servent d'espions; et n'y a colléges de jésuites, ni à Rome ni en France, où ils n'en trouvent qui disent tous les jours la messe pour se couvrir et mieux servir à cette princesse (Élisabeth); mesme il y a beaucoup de prestres en Angleterre tolérés par elle pour pouvoir, par le moyen des confessions auriculaires, découvrir les menées des catholiques.»
Jusque-là, les principaux instruments de Walsingham étaient Polly et Greatly, mêlés aux conspirateurs de Londres, et Maude, un prêtre attaché aux pas de Ballard dont il avait la confiance.
Walsingham était loin cependant de tenir tous les fils du complot; il en connaissait la réalité, mais il en ignorait les principaux acteurs, les ramifications, les détails, les circonstances décisives. Il n'était pas sans inquiétude, et il s'impatientait des obscurités, des lenteurs qui l'entouraient, lorsqu'un nouveau personnage apparut.
Il arriva en Angleterre dans les premiers jours de 1586. Dès le mois de juillet 1585, il avait été vanté à Marie Stuart par Charles Paget, dont il avait surpris le cœur. Il avait captivé en même temps par sa grâce, par ses manéges, Babington alors à Paris, Morgan, l'archevêque de Glasgow, et don Bernard de Mendoça. Il avait été initié à tous les secrets.
Député de Reims à Londres pour stimuler la conspiration et les conspirateurs, il fut gagné par Walsingham.