Part 3
Les choses en étaient à ce point, lorsque le ressentiment privé de Norman s'enivrant du ressentiment populaire exalté par le supplice de Wishart, ce terrible jeune laird résolut de punir son ennemi particulier, qui était en même temps l'ennemi public. Il s'assura du concours de seize hommes d'élite dont il avait éprouvé l'intrépidité à la guerre. De Grange, son frère d'armes, en était. Le cardinal achevait alors les réparations du château; et le guichet de la grande porte était libre aux nombreux ouvriers qui travaillaient avec une activité inaccoutumée. Un matin, Lesly et sa petite troupe s'emparèrent du guichet. Il y plaça deux de ses compagnons, qui le fermèrent aux ouvriers; et lui-même, à la tête de quatorze soldats, désarma les gardes, les domestiques du prélat, et les chassa un à un du château. Le malheureux cardinal, dont le bruit avait éveillé l'attention, et qui avait appelé en vain, pressentit sa destinée, et se barricada dans sa chambre. Bientôt il entendit monter son escalier et frapper à sa porte. Après une assez longue hésitation, Lesly s'étant nommé, il ouvrit. Quinze hommes se précipitèrent dans son appartement, et quinze poignards nus étincelèrent à ses yeux. «Grâce, grâce! s'écria-t-il.--Non, répondit l'un des conjurés, Melvil, un ami de Norman; non, je ne suis pas, moi, ton ennemi personnel; et si je me suis joint à cette entreprise, c'est pour venger l'Écosse du tyran qui l'a vendue à la France, c'est pour venger les saints du bourreau qui les a livrés aux tortures et aux bûchers.--Grâce!» répéta le cardinal en se précipitant à genoux comme un suppliant. «Ta grâce sera celle que tu as faite à George Wishart, reprit Melvil. Demande pardon à Dieu, car ton heure est venue.» Il y eut un court intervalle plein d'angoisse pendant lequel le cardinal demanda grâce encore une fois, puis un double signal de Norman Lesly et de Melvil, puis quinze coups de poignard, puis la chute lourde d'un corps sur les dalles. C'en était fait du cardinal Beatoun (mai 1546). Les meurtriers le relevèrent, et, le suspendant au balcon d'où il avait contemplé le supplice de Wishart, ils tinrent à honneur d'accomplir ainsi la prophétie du martyr.
Telle fut cette tragédie, qui épouvanta l'Europe catholique. Beatoun, il est vrai, fut peu regretté de ceux mêmes qui blâmèrent son assassinat. Le sang des victimes criait contre le cardinal, et ce cri étouffa la pitié pour celui qui n'eut jamais de pitié.
De nombreux défenseurs, étrangers à l'assassinat et dévoués au protestantisme, envahirent le château de Saint-André, le gardèrent pendant cinq mois, malgré tous les efforts de l'armée écossaise, commandée par le régent. Mais une flotte arrivait de France, avec une autre armée et des ingénieurs plus habiles.
L'insouciance des assiégés ne s'alarma pas de ces nouveaux ennemis. Ils continuèrent à rire, à boire et à jouer, dans l'espérance des secours de l'Angleterre. La veille de la première attaque des Français, l'orgie se mêlait dans le château au sifflement d'un vent d'orage, aux rumeurs d'un camp, et aux clapotements des flots. Une voix domina tous ces bruits, une voix terrible, la voix de Knox, l'un de ceux qui s'étaient jetés dans le château: «Vous avez été pillards et débauchés, licencieux et impies, s'écria le tribun religieux dans une indignation prophétique; vous avez ravagé le pays, commis des meurtres et des abominations exécrables. Je vous annonce le jugement prochain du Dieu juste, une captivité dure, et des misères sans nombre.»
Et comme la garnison troublée parlait, pour s'étourdir, de ses remparts, de sa bravoure, des promesses et de la bienveillance de Henri VIII:
«Non, non, reprit Knox, vos péchés vous condamnent; votre courage est impuissant; vos murailles vont tomber en poudre, et vos corps fléchir sous les fers.»
L'arrêt était sévère; mais comme s'il eût été prononcé d'en haut, il ne tarda pas à s'accomplir. La garnison, aux abois, se rendit. Le château fut rasé, et les assiégés captifs furent conduits dans les bagnes de France. Knox était avec eux; Knox, désormais leur consolateur, heureux de souffrir cette humiliation pour sa foi religieuse et politique.
Le peuple plaignit ces glorieux forçats, et il chanta longtemps, contre l'archevêque de Saint-André, une chanson ironique dont voici le refrain:
Bon prêtre, maintenant Tu dois être content; Car Norman et ses frères Rament sur les galères.
Quelque temps après ces catastrophes et la mort de Henri VIII (juillet 1548), Marie Stuart s'embarqua mystérieusement à Dumbarton; elle emmenait avec elle plusieurs petites filles de haute naissance, destinées d'abord à partager ses jeux et à être plus tard ses dames d'honneur. Toutes portaient le nom de la Vierge, qui inspirait à la veuve de Jacques un respect superstitieux. On les appela dès lors les Maries de la reine. Elles étaient du même âge. C'étaient Marie Fleming, Marie Seaton, Marie Livingston, Marie Beatoun, ces premières et constantes amies de Marie Stuart. La navigation ne fut pas sans péril: la flotte cependant, échappée à la tempête, aborda, sous le commandement de Villegagnon, à la pointe de la baie de Morlaix, dans un port de corsaires et de contrebandiers, ouvert sur des écueils, le port de Roscoff.
«Le lundy, vingtiesme jour d'aoust 1548, dit Albert le Grand, arriva par mer (en la ville de Morlaix) très-noble et très-puissante princesse Marie Stuart, royne d'Escosse, qui alloit à Paris espouser le dauphin François. Le seigneur de Rohan, accompaigné de la noblesse du pays, l'alla recevoir, et elle fut logée au couvent de Sainct-Dominique. Comme Sa Majesté, retournant de l'eglise de Nostre-Dame, où le _Te Deum_ avoit esté chanté, eut passé la porte de la ville qu'on appelle de la Prison, le pont-levis, trop chargé de cavallerie, creva, et tomba dans la rivière, toutesfois sans perte de personne. Les Escossois du train de la royne restés dans la ville, jugeant mal de cet accident, commencèrent à crier: Trahison! trahison! Mais le seigneur de Rohan, qui marchait à pied près de la litière de Sa Majesté, leur cria à pleine teste: Jamais Breton ne fist trahison! Et les deux jours que la royne demoura pour se deslasser de la fatigue de la mer, il fit desgonter toutes les portes de la ville et rompre les chaisnes des ponts.»
De Morlaix, les cinq Maries furent menées sans retard à Saint-Germain en Laye, où la petite reine fut accueillie avec une tendresse mêlée d'ambition et de curiosité.
François Ier venait d'emporter dans la tombe les regrets des gens de lettres et des gens d'épée. L'avénement de Henri II avait été l'avénement d'une maîtresse et de plusieurs favoris. «Au moment de l'agonie du roy, dit un historien contemporain, le Dauphin (Henri II), travaillé de desplaisir, s'estoit jetté sur le lit de la Dauphine (Catherine de Médicis), laquelle estoit à terre, et faisoit de l'esplorée et dolente. Au contraire, la grande séneschale (Diane de Poitiers), et le duc de Guise, qui n'estoit alors que comte d'Aumale, y estoient: celle-là toute gaye et joyeuse, voyant le temps de ses triomphes approcher; celui-ci se promenant par la chambre de la Dauphine; et de fois à autre alloit à la porte savoir des nouvelles, et quand il revenoit: _Il s'en va_, disoit-il, _le galand_.»
Quand Marie arriva, Diane avait au moins quarante ans; mais elle était la plus belle et la plus grande dame de toute la cour. Nulle n'aurait osé prétendre à être sa rivale. La reine elle-même, âgée seulement de vingt-six ans, ne cherchait pas à lutter contre un ascendant irrésistible, et consentait à loger chez elle, au château d'Anet, ravissante demeure, même avant d'avoir été restaurée par le génie de Philibert de Lorme. Le roi comblait Diane de richesses et de pouvoir. Le pape (Paul III) comptait avec elle, et lui envoyait une chaîne de perles d'un grand prix. Les favoris, le connétable de Montmorency, le maréchal de Saint-André et les Guise la flattaient, afin de partager avec elle les bonnes grâces du maître.
Les Guise, qui n'étaient pas seulement des courtisans et des hommes de guerre, mais par-dessus tout des chefs de parti et des hommes d'État, jetaient dès lors les fondements d'une grandeur plus incontestée en passionnant leur sœur, la reine douairière d'Écosse, et le roi Henri II, pour le mariage de leur nièce avec le Dauphin.
Le comte d'Arran, régent du royaume, le plus proche parent et le plus proche héritier de Marie Stuart, toujours empressé de plaire, ne contraria point le voyage de la jeune reine; il entra même dans les vues de la reine mère, qui, avec toute la véhémence d'une princesse lorraine, désirait unir sa fille au Dauphin. Le comte d'Arran avait été préparé peu à peu à ce grand acte politique par l'ambassade de France, qui n'épargna rien pour le gagner, ni raisons, ni argent, ni honneurs. Conseillé en cela par les Guise, le roi Henri II lui fit une pension considérable, et lui accorda le duché de Châtellerault. Cette dernière faveur, si précieuse aux yeux du plus grand seigneur de l'Écosse, le séduisit entièrement, et il donna son consentement à tous les projets du cabinet de Saint-Germain.
Marie de Guise ne le tint pas quitte pour si peu. Elle eut l'insinuation, l'habileté suprême de décider le duc de Châtellerault à lui céder la régence. Le duc se démit en faveur de la reine mère, au grand étonnement de l'Écosse, à la grande colère des Hamilton, et surtout du nouvel archevêque de Saint-André, le frère du duc. Devenue, par cette abdication, maîtresse du royaume, Marie de Guise exerça le gouvernement avec toute la sagesse que comportaient son sexe et les passions, soit du parti qu'elle avait à combattre, soit du parti qui la soutenait. Or, ces passions étaient terribles et désorientaient souvent sa route. Ses vrais ministres étaient le cardinal de Lorraine et le duc de Guise, l'honneur de leur maison, dont le cardinal lui écrivait:
«... Monsieur nostre frere est de retour, et vint trouver le roy à Paris, avec si noble et grande compaignie, que de longtemps n'en fut veu une plus belle. Et fault que je vous die, Madame, que non-seulement le roy et tous ceulx du royaulme le prisent et estiment, mais aussy les estrangers, et mesme les ennemys, le tiennent pour le plus vaillant homme de la chrestienté. Il se porte fort bien, Dieu mercy...»
Ils conseillèrent à la reine régente de fortifier le pouvoir royal par l'établissement d'une armée régulière qui relèverait directement de la couronne. Ils lui conseillèrent aussi de cimenter l'Église romaine, quelquefois par la modération, quelquefois par les rigueurs, et de saper ainsi, par une conduite adroite et ferme, la réforme dans ses bases. La reine régente essaya et échoua. Elle mit toute son activité, toute sa volonté dans ces deux grands labeurs: l'accroissement du pouvoir royal et le maintien de la foi catholique. Elle s'y dévoua en princesse digne de ses deux noms, et elle succomba à la peine.
Elle aurait désiré réprimer l'indépendance sans frein et diminuer le prestige de la haute noblesse, en réduisant la suite de certains seigneurs qui marchaient accompagnés comme des rois. Plusieurs faisaient leurs tournées féodales et arrivaient au parlement, quand il était convoqué, avec une escorte qui dépassait mille cavaliers. La reine régente rendit contre un pareil abus une ordonnance qui fut affichée à l'entrée de toutes les églises d'Édimbourg et à la porte de tous les châteaux. Les seigneurs firent arracher l'ordonnance, afin, disaient-ils, de la lire plus commodément. Quand ils se rencontraient sur le grand escalier du palais où s'assemblait le parlement, ils s'abordaient en riant, et vantaient ironiquement le soin que la reine prenait de leur bourse, de leur bœuf et de leur ale, en cherchant à les débarrasser des drôles qui les ruinaient par un appétit désordonné. «Mais, ajoutaient-ils, ils aiment tant à vivre à nos dépens, que la reine y perdra son temps et ses placards.»
Marie de Guise ne se découragea point et présenta au parlement un impôt qui lui permît de lever des troupes régulières et permanentes. L'impôt fut rejeté à une immense majorité, et les orateurs s'écrièrent, en frappant de leurs gantelets la table de leurs délibérations, qu'ils n'avaient pas besoin de bras mercenaires pour protéger de toute invasion leur chère Écosse.
Vaincue dans le sein même du parlement, la reine eut recours aux négociations particulières, qui toutes furent vaines. Elle supplia les plus puissants de recevoir garnison dans leurs manoirs crénelés, sous prétexte de les mieux défendre contre les Anglais. Ils avaient résisté aux ordres et aux menaces, ils se jouèrent des prières. Leurs refus unanimes sont très-heureusement résumés dans celui de Douglas, comte d'Angus.
La reine, au nom de son intérêt pour Douglas, lui proposa de recevoir une garnison française dans son château de Tamtallon, trop exposé aux insultes et à la haine des Anglais. Douglas s'inclina, et dit qu'il était tout dévoué aux deux reines et au pouvoir royal; puis, s'adressant à son faucon favori qu'il portait sur le poing, et qui, gorgé de viande, lui en demandait encore: «Oiseau glouton, dit-il, seras-tu donc insatiable et ne trouveras-tu jamais que c'est assez?» De dépit, la régente se mordit la lèvre jusqu'au sang. Mais lorsqu'elle fut parvenue à se dominer, elle pressa de nouveau le comte d'obéir au vœu qu'elle lui exprimait. Le comte, cette fois, la regardant en face, lui répondit: «Madame, mes châteaux sont à votre Grâce, ils sont prêts à baisser devant vous leurs ponts-levis; mais, par le cœur sanglant des Douglas, tous mes ancêtres et tous mes descendants me renieraient si je cessais d'en être le gouverneur.»
Le comte d'Angus, en parlant pour lui, exprimait le sentiment de toute la féodalité écossaise.
La régente, plus entraînée par les prêtres et par ses frères aux violences du fanatisme qu'inclinée aux tempéraments de la politique, réussit moins encore, s'il est possible, dans les affaires religieuses. Elle recommença les confiscations et ralluma les bûchers. Les intervalles de tolérance furent courts. La persécution, loin de courber à l'obéissance, provoqua la révolte. Les lords de la congrégation, nom sous lequel on désignait les seigneurs protestants insurgés, se mirent à la tête de leurs vassaux, de leurs amis, et en appelèrent au Dieu des armées. Dans leurs rangs brillait lord James Stuart, fils naturel de Jacques V. A une époque où les lettrés de profession embarrassaient leur génie de tant de mauvais goût et d'affectation, il parlait, il écrivait la langue de la politique et des affaires avec la vigueur mâle et l'énergique simplicité d'un homme dont la place devait être la première dans le gouvernement de son pays. C'était un jeune puritain ardent et réfléchi, d'une ambition profonde, d'une audace calme, de talents innombrables. Égal déjà et prêt à tous les hasards de l'avenir, il avait d'avance l'instinct de l'autorité, le nerf du commandement, l'auréole d'une grande destinée. Il était le courage, la sagesse et l'espérance de son parti. La régente essuya plusieurs échecs et se jeta dans le château d'Édimbourg. L'intrépide troupe de Français, qui était sa véritable force militaire, se défendit dans Leith avec un héroïsme désespéré contre les efforts réunis de l'Écosse réformée et de l'Angleterre. Les protestants, vainqueurs partout, rendirent partout persécution pour persécution. Ils volaient, tuaient, incendiaient. Les monastères, surtout, étaient livrés au pillage et aux flammes: «Abattons les nids, disaient les presbytériens, et les corbeaux s'envoleront.» La reine mourut de douleur (Juin 1560).
François et Marie, dont l'union si longtemps projetée par les Guise s'était accomplie, comprirent, à la situation des esprits en Écosse, qu'il fallait avoir recours à l'indulgence, aux concessions. Ils acceptèrent en gémissant le traité d'Édimbourg (6 juillet 1560). Ils renonçaient, par ce traité, au droit d'introduire dans le royaume des troupes étrangères. Ils subissaient la clause d'un conseil de gouvernement formé de douze membres, dont cinq seraient nommés par les états. Ils se résignaient à laisser le parlement maître des délibérations politiques, et souverain arbitre des questions religieuses.
Ils reconnurent en même temps la légitimité de la reine Élisabeth, dont ils s'engagèrent à effacer de leur blason les armes et la couronne. La paix proclamée à ces conditions, les troupes françaises et anglaises évacuèrent l'Écosse.
Le parlement, qui avait conquis l'omnipotence, ne tarda pas à l'exercer dans le sens et dans le courant de la réforme, vers laquelle l'esprit public gravitait de plus en plus. Composé des grands et des petits barons, des représentants du clergé et des bourgs, un parlement écossais était vraiment une assemblée nationale où dominait toutefois la haute noblesse. Celui qui se réunit après le traité du 6 juillet fut en réalité un parlement constituant. Le plus grand seigneur de ce parlement était le duc de Châtellerault; le plus riche, le comte de Huntly. Le comte de Lethington y brillait par sa facile éloquence, par sa supériorité incomparable dans les affaires étrangères; le comte de Morton, par son audace, par sa dextérité dans les intrigues intérieures; John Knox, par sa science, sa fougue et son autorité de tribun dans les questions religieuses. Lord James Stuart se faisait remarquer déjà comme le centre puissant de ces influences diverses, qu'il arrêtait et qu'il précipitait à son gré. Les parlements écossais convoqués en une seule chambre avaient cela de redoutable qu'ils discutaient peu, agissaient vite et marchaient droit au but.
Le parlement de 1560 profita de tous ses avantages. Il frappa de réprobation les dogmes de l'Église romaine et interdit tout exercice du culte de cette Église, sous peine de confiscation des biens pour la première transgression, sous peine de bannissement pour la seconde, et pour la troisième sous peine de mort. Il décréta qu'une confession de foi serait rédigée par les docteurs les plus habiles du presbytérianisme.
Cette confession de foi s'éloignait à plusieurs égards du protestantisme anglais.
Les deux différences principales entre la réforme de l'Écosse et celle de l'Angleterre méritent d'être signalées en peu de mots.
L'Écosse ne substitua pas le roi au pape dans les affaires religieuses; elle en confia le gouvernement à une sorte de consistoire composé de pasteurs et d'un certain nombre de laïques. Les réformateurs écossais n'admirent pas non plus la hiérarchie ecclésiastique, et abolirent l'épiscopat. Chaque ministre fut déclaré le pair d'un autre ministre, et l'égalité fut constituée dans la communion presbytérienne. Cette égalité, qui entretenait presque la pauvreté du prêtre, ou du moins qui le condamnait à une aisance modeste, combla de joie la noblesse. Elle s'était emparée des immenses richesses de l'Église catholique qui absorbaient plus de la moitié du territoire, et elle se crut dispensée de les restituer, même en partie, à un clergé sans épiscopat, sans représentation, sans luxe. Les seigneurs prélevèrent seulement sur les revenus annuels des biens ecclésiastiques une espèce de modique liste civile qui fut affectée aux besoins des ministres, dont l'abnégation dès l'origine fut admirable. Ainsi naquit l'Église presbytérienne, qui puisa dans son désintéressement, autant que dans l'élection directe par la multitude, une force incalculable et tout à fait indépendante de la royauté. Les ministres furent les apôtres de cette Église. John Knox, dont nous reparlerons, en fut le saint Paul. Le peuple par conviction, les nobles par amour des nouveautés et des biens ecclésiastiques, se rallièrent presque unanimement à la confession de foi, et l'éclosion de l'Écosse au presbytérianisme fut consommée.
C'est ici qu'apparaît dans toute sa gravité la faute de Jacques V contre lui-même et contre sa race. Une dynastie appuyée sur la France, sur l'Espagne et sur Rome, une nation soutenue par l'Angleterre, une royauté et un peuple s'accusant mutuellement d'hérésie et se maudissant au nom de Dieu, voilà la situation faite par Jacques, le jour où, placé entre l'Église et la réforme, il opta pour l'Église, et s'engagea contre la réforme dans une guerre à outrance. J'insiste sur cette considération qui, dès le début, explique toute la suite des événements de cette histoire, comme une lampe suspendue à l'entrée d'un monument en éclaire du seuil toutes les profondeurs.
LIVRE II.
Marie Stuart à la cour de France.--Son éducation.--Ses liaisons avec les poëtes.--Les Valois.--Catherine de Médicis.--La duchesse de Valentinois.--Marie Stuart fiancée au Dauphin.--État des partis.--La réforme s'étend.--Antoine de Navarre.--Le prince de Condé.--L'amiral de Coligny.--Les Guise.--Claude de Lorraine et ses six fils.--Mort de Henri II.--Avénement de François II et de Marie Stuart.--Les Guise, nouveaux maires du palais.--Procès d'Anne Dubourg.--Conspiration d'Amboise.--Le chancelier de L'Hospital.--Mort de François II.--Douleur de Marie Stuart.--Elle se retire au couvent de Saint-Pierre à Reims.--Elle se décide à retourner en Écosse.--Vers de Ronsard.--Fontainebleau.--Partie de Saint-Germain, Marie Stuart arrive à Calais.
Retournons un peu sur nos pas, et revenons en France, à Saint-Germain, où grandit Marie Stuart.
L'imagination se plaît à la saisir, d'abord enfant, puis jeune fille, toujours belle, dans les détours de ce château de briques, entre la rivière semée d'îles riantes et l'immense forêt peuplée de sangliers, de biches et de chasseurs. Marie aimait ce palais. Elle y achevait son éducation d'Inch-Mahome. Son intelligence s'éclairait à toutes les lueurs, s'éveillait à tous les bruits. De sa fenêtre, tantôt elle regardait le ciel étoilé, tantôt elle croyait entrevoir sur les flots les jeux des naïades de la Seine. Du haut des balcons aériens, elle prêtait l'oreille aux sons du cor et suivait, à ces fanfares des bois, pendant de longues heures, les drames variés des chasses féodales.
«Son goust fut de tout temps aux vesneries,» a écrit d'elle Chastelard.
Dès son arrivée à Saint-Germain en Laye, elle dressait ses petites mains à lâcher et à rappeler le faucon.
Henri II avait à Saint-Germain la plus belle vénerie de l'Europe. Le chenil en était le principal bâtiment. C'était un autre palais, un palais bâti en briques comme le palais du roi.
On y menait Marie, pour la récompenser et la distraire, à l'heure où les chiens rentraient et se précipitaient par les portes, par les fenêtres basses vers leurs loges. Alors on préparait dans des auges innombrables leur repas, qui consistait en une soupe à la viande, au pain d'orge, de seigle et de froment, puis on criait: _A table! à table!_ et Marie applaudissait avec ardeur à l'irruption des chiens sur leurs auges. Quand ils étaient repus et qu'ils s'étaient désaltérés au ruisseau de la vénerie, le transport de la jeune reine était le même lorsqu'en les sifflant on les attirait encore dans leurs loges où l'on avait renouvelé, durant le repas, leur litière de maïs et de paille.
Cette fraîche époque de la vie de Marie Stuart a été travestie par le roman. L'histoire lui doit un souvenir et une page.
Marie se fait remarquer dès lors par ses talents naissants. Sa conversation précoce étonne, sa grâce séduit tous ceux qui l'approchent. Son oncle, le cardinal de Lorraine, en parle avec orgueil et complaisance à la régente d'Écosse:
«... Vostre fille est creue et croist tous les jours en bonté, beauté et vertus. Le roy passe bien son temps à deviser avec elle, et elle le sçait aussi bien entretenir de bons et sages propos comme ferait une femme de vingt-cinq ans.»