Histoire de Marie Stuart

Part 29

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Elle ressemblait beaucoup à Léon X, dont elle avait l'air calme et fin, la belle carnation, la complexion replète et un peu endormie. Mais les âmes montraient moins de parenté. Ce que le pape avait en bonté, en fantaisies, en facilité, en manéges, Catherine l'avait en ambition, en fourberie et en tragédie froide.

Elle n'éprouvait pas les transports, les fureurs de la cruauté, elle n'en connaissait que les calculs et la science. Les vieux mémoires l'appellent une _athéiste, née et nourrie en athéisme_. Il paraît certain, en effet, qu'elle ne croyait pas en Dieu. On comprend que sa morale valait sa théologie. Elle avait un empoisonneur à gages, maître René. Il lui tenait lieu du Destin. C'était un oracle qui prononçait et qui exécutait toujours le mot de sa passion. Son confident, un scélérat de bonne compagnie, Gondy, maréchal de Retz, était athée comme elle. La seule religion de Catherine était l'astrologie. Elle se faisait lire les Centuries provençales du prophète de Salon, de Nostradamus, qu'elle reçut au Louvre et qu'elle enrichit: tant elle avait le goût des choses et des visions sibyllines! Privée de la plus noble des facultés de l'âme, la conscience, elle ignorait le remords. Elle avait _larmes de crocodile_, dit un vieil historien.

Cette princesse avait été elle-même la corruptrice de ses enfants. Son favori, Henri III, fut l'énigme la plus étrange de ces temps d'énigmes. Entouré d'un sérail équivoque, abruti de débauches inouïes, le Sardanapale de ses mignons pendant leur vie, leur prêtre après leur mort, leur donnant des palais pour demeures, puis des autels pour tombeaux, il n'était ni un homme ni une femme. Courtisane-roi, Henri III, la face pâle, sans front, les oreilles emperlées, les cheveux coiffés d'un bonnet à l'italienne, passait une grande partie de ses journées à se farder le visage, à essayer des buscs, à se poudrer, à se friser et à se fraiser. Sa toilette était monstrueuse comme ses amours. C'étaient sans cesse fêtes nouvelles et nouveaux festins. Il s'en allait avec la reine en Normandie, le long des côtes, et il en rapportait des guenons, des perroquets, de petits chiens achetés soit à Dieppe, soit au Havre. Durant le carême, il parcourait le soir et la nuit les rues de Paris, faisait des processions de pénitents blancs, et prenait un singulier plaisir à voir ses mignons se fouetter à ces cérémonies. Il les fouettait lui-même, et il glissait leurs portraits dans ses _heures_. Les jours ordinaires, il s'amusait au bilboquet dans son palais, dans ses jardins et jusque dans les carrefours. Quelquefois il prêchait lui-même les frères hiéronymites, en leur couvent du bois de Vincennes. Il aimait à porter son grand chapelet de têtes de mort. Après l'avoir récité aux processions, il s'en parait pour le bal, où il se livrait aux accès de la plus folle gaieté, secouant tous les grelots profanes par-dessus les amulettes de la pénitence. Ce chapelet du roi, et d'autres chapelets qui étaient de mode parmi les mignons, furent pour eux les jouets bénits d'une pusillanimité honteuse, d'une dévotion sacrilége, et d'une débauche effrénée. Mystères exécrables, dont le temps a dit le secret. Mais qui oserait le redire, et ne rougirait même d'y faire allusion?

Ah! le cœur se serre quand on se demande compte des illusions de Marie prisonnière, et quand on vient à reconnaître sur quel sable mouvant, sur quels caractères dégradés, faux, abominables, elle fondait ses espérances!

LIVRE XI.

Les princes égoïstes et distraits.--Marie Stuart fatalement mêlée à la politique du XVIe siècle.--Ligue protestante contre Marie Stuart.--Marie cherche à fléchir Élisabeth.--M. de Gray.--Marie Stuart de nouveau à Tutbury.--Persécutions.--Trahison de Gray.--Ingratitude de Jacques VI.--Profonde tristesse de la reine d'Écosse.--Morts successives.--La «bonne Rallet.»--Les Beatoun.--Raullet.--Le comte de Bothwell.--Don Juan d'Autriche.--Antoinette de Bourbon.--François de Guise.--Le cardinal de Lorraine.--Regrets.--Rêveries de la reine.--Sa soif de la liberté.--Sa lettre à lord Burleigh.--Marie Stuart au château de Chartley.--Maison de la reine.--Élisabeth de Pierrepont.--Détails d'intérieur.--Marie gardée par cent hommes d'armes, sous le commandement de sir Amyas Pawlet.--Promenades de Marie.--Délibération d'Élisabeth et de ses ministres contre la reine d'Écosse.--Hatton.--Burleigh.--Leicester.--Walsingham.--Comité catholique de Paris.--Séminaire de Reims.--Conspiration de Babington.--Babington.--Savage.--Ballard.--Gifford.--Lettres de Marie Stuart à Babington.--Trahisons.--Phelipps, secrétaire de Walsingham.--Arrestation des conspirateurs.--Leur exécution.

Les princes étaient égoïstes; ils étaient distraits, les uns par leurs affaires intérieures, les autres par le plaisir, les autres par l'ambition. Aucun d'eux n'était sincèrement dévoué à Marie Stuart. Mais comme elle personnifiait dans la Grande-Bretagne le catholicisme et le pouvoir absolu, son nom se trouvait mêlé aux plans sérieux du pape, du roi de France, du roi d'Espagne, et, de plus, à toutes les menées, à toutes les intrigues de ses partisans ou des sectaires de sa cause, en deçà et au delà du détroit.

Ce nom fatal était un symbole, un drapeau. Importun à Élisabeth, menaçant au protestantisme, il était pour l'envieuse souveraine de l'Angleterre, et pour la fanatique Angleterre elle-même, une tentation renaissante de meurtre, une perpétuelle provocation au régicide. Il y avait, dans cette situation politique et religieuse de Marie Stuart, un immense danger.

Environ à cette époque, Creighton, jésuite, et Abdy, prêtre, tous deux Écossais, furent pris en mer et conduits à la Tour de Londres. Creighton était un agent infatigable de conjurations; des pièces citées par le prince Labanoff, et d'autres pièces trouvées aux archives de Simancas, en font foi. C'était lui qui avait déjà été envoyé par le pape et par le roi d'Espagne à d'Aubigny pour organiser un double complot contre le protestantisme et contre Élisabeth. Il avait rapporté, dans le mois de mars 1582, l'engagement de d'Aubigny à cette expédition en faveur du catholicisme et de Marie Stuart, que le général des jésuites appelait l'_expédition sacrée_.

Cette fois, lorsque le croiseur anglais par lequel les deux prêtres furent capturés eut donné la chasse au navire qui les transportait en France, Creighton, troublé, déchira des lettres dont il jeta les fragments hors du vaisseau, et que le vent y rejeta. Quelques-uns des passagers qui se trouvaient avec Creighton ramassèrent ces lambeaux de papier, et les portèrent à Wade, secrétaire du conseil privé. Wade ayant rajusté les lettres, y découvrit le plan d'un vaste complot, formé par Philippe II et par le duc de Guise, pour tenter une invasion en Angleterre.

Creighton et Abdy avouèrent, au milieu des tortures, les liaisons de Marie Stuart avec le continent, et l'accord des puissances méridionales pour la délivrer.

L'opinion protestante, facilement crédule, s'alluma. Une ligue se forma dans toutes les classes, afin de poursuivre jusqu'à la mort, et ceux qui conspireraient contre la sûreté d'Élisabeth, et ceux pour qui l'on tramerait des complots. Marie était par là clairement indiquée.

De sa triste demeure de Wingfield, malgré ses récentes colères, elle cherchait à se glisser dans les bonnes grâces de sa redoutable rivale. Élisabeth souriait de mépris à toutes les avances de sa captive, et ne se souvenait que des injures. Le désir de Marie était toujours d'arriver avec son fils, sous la garantie de la France et de l'aveu de l'Angleterre, à un traité d'association au trône d'Écosse. Ce traité, accompli du consentement d'Élisabeth et du conseil privé, aurait été le gage de la liberté de Marie Stuart. Aussi, le pressait-elle de toute sa passion. Elle s'adressait à son fils, à M. de Gray, le négociateur de son fils. Elle écrivait à l'ambassadeur de France et à lord Burleigh. Elle alla même jusqu'à signer la ligue fameuse pour la défense d'Élisabeth, ajoutant: «Qu'elle tiendra pour ses mortels ennemis tous ceulx, sans nul excepter, qui par conseil, procurement, consentement ou aultre acte quelconque, attempteront ou exécuteront (ce que Dieu ne veuille) aulcune chose au préjudice de la vye de la royne, sa bonne sœur; et comme tels les poursuivra par tous moyens jusqu'à l'extresmité.»

Élisabeth laissait Marie se livrer elle-même, se compromettre, légitimer l'arme perfide qui devait la frapper, et en même temps elle gagnait de Gray, le diplomate de Jacques VI.

M. de Gray était l'esprit le plus fin, le plus avisé, le plus insinuant, le caractère le plus double, le plus corrompu, relevé par des manières engageantes et polies, par un visage ouvert, un abord charmant et des saillies de gaieté qui ne dégénéraient jamais en épigrammes. Sous une légèreté apparente, sous un abandon joué, il avait une logique féroce, une persévérance invincible. C'était le plus aimable des courtisans, mais aussi le plus âpre des ambitieux, le plus hypocrite, le plus arrière-penseur des gentilshommes.

Les vieux ministres d'Élisabeth s'entendirent bientôt avec lui. Personnellement engagé envers la reine d'Angleterre, envers Burleigh et Walsingham, il repartit pour Édimbourg, résolu à trahir Marie Stuart, et à saper le traité d'association qui aurait rendu la liberté à cette infortunée princesse.

Sur ces entrefaites, Marie reçut l'ordre de quitter Wingfield pour Tutbury, dans le comté de Stafford. Toujours préoccupée d'amener Élisabeth à sanctionner un traité qui l'admettrait avec son fils au partage de l'autorité royale en Écosse; de plus en plus soigneuse de la fléchir en lui obéissant et en la caressant, la pauvre prisonnière se soumit de bonne grâce à ce nouveau déplacement, malgré tous les inconvénients dont il la menaçait. Elle connaissait Tutbury, et elle redoutait cette demeure. C'était un affreux château, mal bâti, mal joint, lézardé de toutes parts, et moins bien meublé que les chaumières d'aujourd'hui. Toutefois, et quel que fût son dégoût de cette odieuse prison, Marie écrivit une lettre amicale à Élisabeth:

«Madame ma bonne sœur, pour vous complaire, comme je désire en toutes choses, je pars présentement pour m'acheminer à Tutbury. Preste à entrer en mon cosche, je vous bayse les mayns.»

Partie le 13 janvier 1585 de Wingfield, Marie arriva le lendemain à Tutbury.

Alors l'horreur de ce séjour la saisit. Elle pria Burleigh d'intercéder auprès de la reine d'Angleterre, afin qu'on réparât Tutbury. Elle demanda aussi ses chevaux restés à Sheffield, insistant sans cesse pour que son écurie fût transportée près d'elle: «Mon écurie, dit-elle, sans laquelle je suis plus prisonnière que jamays.» Elle écrivait lettres sur lettres, tantôt à Élisabeth, tantôt à lord Burleigh, tantôt à M. de Mauvissière. Elle voulait envoyer directement en Écosse un serviteur pour s'entendre avec son fils, et puis elle revenait aux incommodités de Tutbury, et puis elle sollicitait de nouveau «l'establissement d'une petite écurye de douze chevaulx, oultre mon coche, dit-elle, m'estant du tout impossible de pouvoir prendre l'air sans cela, d'aultant que je ne puis aller à pied cinquante pas ensemble.»

On lui refusa tout. On lui retint ses chevaux à Sheffield; on la priva d'exercice; on lui interdit l'aumône, les consolations de la charité, le soulagement des misères qui l'entouraient. On empêcha toute communication entre elle et son enfant, excepté celles qui devaient la désespérer. Ainsi, on lui remit avec empressement une lettre de Jacques VI, écrite sous l'impression de M. de Gray, dans laquelle le fils repoussait la mère de tout partage d'autorité, et ne lui accordait pas même une moitié de trône qu'elle réclamait, non certes pour l'occuper, mais afin d'obtenir par là sa liberté.

Cette conduite de son fils pénétra Marie Stuart de douleur. «Je suis si grievement offencée et navrée au cœur de l'impiété et ingratitude que l'on contrainct mon enfant à commectre contre moy, que s'il persiste en cela, j'invoqueray la malédiction de Dieu sur luy, et luy donneray, non-seulement la mienne, avec telles circonstances qui luy toucheront au vif, mais aussi le désériteray-je et donnerai-je mon droit (à la couronne d'Angleterre), quel qu'il soyt, au plus grand ennemy qu'il aye, avant que jamays il en jouisse par usurpation comme il fait de ma couronne, à laquelle il n'a aulcun droict, refusant le mien, comme je montreray qu'il confesse de sa propre main.»

La reine était abreuvée d'angoisses physiques et morales. On diminua ses serviteurs, on augmenta le nombre de ses espions. On reçut ses lettres et on ne daigna pas lui répondre. On l'isola dans son donjon délabré comme dans un tombeau. L'argent lui manqua, et sa table fut réduite à la plus vile économie. Elle écrivait à l'ambassadeur de France: «Pour vous dire encores plus librement, la nécessité me faisant en cela à mon grand regret passer la honte, je commence à estre fort mal servye pour ma personne propre, et sans aulcune considération de mon estat maladif qui m'oste quasi ordinairement tout appétit.»

Son appartement était triste et malsain. «Je me trouve, écrivait-elle à M. de Mauvissière, en très grande perplexité pour ma demeure en cette maison, s'il m'y faut passer l'hyver prochain; car n'estant, comme je vous l'ai autrefoys mandé, que de meschante vieille charpenterie, entr'ouverte de demy pied en demy pied, de sorte que le vent entre de tous costez en ma chambre, je ne sais comme il sera en ma puissance d'y conserver si peu de santé que j'ay recouverte; et mon médecin, qui en a esté en extresme peine durant ma diette, m'a protesté qu'il se déchargeroit tout à fait de ma curation, s'il ne m'est pourveu de meilleur logis, luy mesme me veillant, ayant expérimenté la froydure incroyable qu'il faisoit la nuit en ma chambre, nonobstant les estuves et feu continuel qu'il y avoit et la chaleur de la saison de l'année; je vous laisse à juger quel il y fera au milieu de l'hyver, cette maison assise sur une montagne au millieu d'une plaine de dix milles à l'entour, estant exposée à tous ventz et injures du ciel. Je vous prye luy faire requeste en mon nom (à la reine Élisabeth), l'asseurant qu'il y a cent païsans en ce villaige, au pied de ce chasteau, mieuz logez que moy, n'ayant pour tout logis que deux méchantes petites chambres. De sorte que je n'ay lieu quelconque pour me retirer à part, comme je peux en avoir diverses occasions, ni de me promener à couvert: et pour vous dire, je n'ay esté oncques si mal commodément logée en Angleterre, qui est le piz où j'avois séjourné auparavant.»

Et puis des scènes de violence et de meurtre avaient jeté sur cette maison une ombre sinistre. Un soir, la reine, appuyée à sa fenêtre, vit retirer d'un puits de sa cour un catholique dont la constance avait irrité les puritains qui avaient puni de mort ce martyr. Un autre jour, à son lever, Marie apprit qu'un jeune prêtre, catholique aussi, qu'elle avait remarqué plusieurs fois se débattant au milieu de ses gardes et luttant avec eux pour ne point assister aux offices protestants, avait été étranglé dans une tour de Tutbury, à quelques pas de son appartement.

De tels attentats contre les catholiques, dans le château qu'elle habitait, et qui était ainsi transformé en geôle publique, la remplirent d'indignation, de trouble et de noirs pressentiments.

Ce qui accroissait encore son aversion pour cette demeure, c'est que l'une des femmes qu'elle aima le mieux, et qui lui adoucit le plus la captivité, sa _bonne Rallet_, y mourut.

L'imagination de Marie était frappée. A combien d'ennemis et d'amis elle survivait! Nous les avons comptés ailleurs. Le sort impitoyable avait ajouté à cette liste, déjà si longue, ses serviteurs, ses nobles, ses parents les plus proches, les plus intimes dans son cœur.

Elle avait perdu successivement les Beatoun, John et André, frères de l'archevêque de Glasgow, tous deux ses maîtres d'hôtel, ses conseillers, et dont l'aîné était l'un de ses libérateurs de Lochleven. Elle avait perdu Raullet, l'un de ses secrétaires, un homme d'un caractère difficile, mais tout consumé du feu de son zèle pour sa maîtresse et pour la maison de Lorraine.

Elle avait perdu, en avril 1576, le comte de Bothwell, dont la raison succomba d'abord, et dont la vie s'éteignit enfin au fort de Dragsholm, où le retenait le roi de Danemark. Revenu à lui-même un peu avant l'agonie, le comte justifia, dit-on, Marie Stuart du meurtre de Darnley dans une déclaration authentique et suprême. Cette pièce, il est vrai, n'existe plus en original, si toutefois elle a jamais existé. Le bruit néanmoins se répandit en Europe que Bothwell avait juré _sur la damnation de son âme pour l'innocence de la reine d'Écosse_. Marie crut à cette générosité de Bothwell, et, bien qu'elle ne l'aimât plus, sa reconnaissance pour ce dernier acte de tendresse, le souvenir d'Holyrood, de Dunbar, de ses folles amours, de ses bonheurs si vite évanouis, tant d'impressions terribles réveillées par ce trépas fatal et lointain, la plongèrent dans une sombre tristesse. Cette tristesse, mêlée de scrupules et sans doute de remords, sembla saigner sous un aiguillon mystérieux, et rappelle involontairement un souhait adressé par Marie Stuart, en 1575, au pape Grégoire XIII. La reine priait le chef de l'Église d'autoriser le chapelain qu'elle choisirait à lui donner l'absolution de certains cas réservés au saint-père seul, et que nul prêtre n'a le droit de remettre, si ce n'est à l'article de la mort. Il y a là peut-être un aveu indirect, le cri étouffé d'une conscience en détresse. Toutefois, Marie ne fit en aucune autre circonstance d'allusion à son crime que pour le nier. Si elle l'avoua plus explicitement, ce ne fut qu'à Dieu.

Elle avait perdu don Juan d'Autriche, empoisonné dans son camp devant Namur.

Don Juan n'était pas un sentiment pour Marie Stuart, c'était plutôt, soit un calcul d'ambition, soit un songe de gloire qu'elle caressait dans ses prisons. Elle savait qu'elle était plainte du héros de Lépante, et l'on disait tout bas qu'il voulait se faire roi des Flandres, dont il était gouverneur, pour offrir un trône à l'auguste captive. Quoi qu'il en soit de ses projets, le vainqueur de l'islamisme portait ombrage à Philippe II. Ce Tibère de l'Escurial, sur un simple soupçon, prépara et infligea, de la nuit du cloître royal, à son ambitieux frère, le sort de Germanicus.

Marie Stuart avait perdu sa grand'mère, qui l'avait bercée sur ses genoux, qui l'avait gâtée enfant, jeune fille et reine; seule faiblesse qu'ait montrée durant sa longue vie cette duchesse de Guise, la Cornélie de tant de Gracques féodaux.

Sans reparler de l'illustre et tragique duc François, que Marie pleurait encore, elle avait perdu le cardinal de Lorraine, dont elle était l'élève et comme la fille. Sa santé en fut ébranlée: ce fut l'un des derniers et des plus rudes assauts de son cœur.

«Je suis prisonnière, écrivait-elle à l'archevêque de Glasgow, et Dieu prend l'âme des créatures que j'aimoys le mieux. Que diray-je plus? il m'a osté, d'un coup, mon père et mon oncle: je le suivray avecques moins de regrets. Il n'a pas esté besoing m'en dire les nouvelles (de la mort), car j'en ay eu l'effroy en mon somme, qui me fit éveiller en la mesme opinion que depuis j'entendis estre vray. Je vous prie m'en escrire la façon particulièrement, et s'il n'a pas parlé de moy à l'heure, car ce me seroyt consolation.»

Tant de morts après tant d'autres que nous avons racontées; les soucis d'une reine découronnée, les jalousies d'une mère dédaignée par son fils devenu l'admirateur et le courtisan d'Élisabeth; les ennuis d'une femme si ardente, qui avait senti ses jours et ses années se flétrir dans des prisons innombrables; le remords, l'isolement, la maladie, l'humiliation, le pire des maux pour ce caractère altier, toutes les angoisses d'un passé irréparable, d'un présent odieux, d'un avenir incertain, avaient torturé Marie Stuart et imprimé leurs blessures dans son âme, mais sans creuser un pli sur son front.

Elle était restée belle, grâce à une espérance, à une passion: l'espérance, la passion de la liberté.

A l'époque où nous sommes (1585), sa tristesse augmentait sous les voûtes délabrées de Tutbury, et, en même temps que sa tristesse, croissait son désir de traverser la mer et d'aborder à l'un des rivages du continent. Elle n'avait plus que cette préoccupation. Elle dont la nature était d'agir, elle s'abandonnait à la rêverie. Tous ceux qui l'entouraient remarquaient les distractions de la reine. Elle s'en apercevait elle-même. «Je ne says ce que je vous écris, mandait-elle à l'un de ses oncles. Pardonnez aux prisonnières accusées si souvent de resver...»

Elle rêvait aux joies écoulées, aux joies de sa jeunesse. Elle décrivait avec complaisance les lieux qu'elle habitait alors: Saint-Germain et ses balcons légers, dominant le bois et le fleuve; Fontainebleau, ce palais et cette forêt dont elle avait été la reine; Meudon, où Ronsard envoyait des vers, et où se tenaient les rendez-vous politiques de ses six oncles. Elle avait vu dans cette résidence tous les seigneurs et tous les beaux esprits de la cour. Elle ne se lassait pas de célébrer le héros dont elle avait été la nièce bien-aimée, le duc François de Guise, un plus grand homme qu'aucun de ceux qu'elle avait connus depuis! Elle était heureuse de redire et leurs conversations et leurs longues promenades à cheval, tous deux le faucon au poing, lui toujours auprès d'elle, et quelquefois en tiers Chantonnay, l'ambassadeur espagnol, si zélé aux affaires de la religion.

Quand la reine avait déroulé tant de chers souvenirs, elle retombait en un morne silence, et paraissait plus désolée que de coutume. Dans un de ces moments douloureux où elle réfléchissait amèrement, Marie Seaton se hasarda de l'interrompre, en lui disant avec affection: «A quoi songez-vous, Madame? Vous donnez envie de pleurer à vos filles.

--Je songe à Saint-Denis, répondit la reine, à Saint-Denis où je veux être inhumée, je le demanderai par testament, près de mon très-honoré seigneur et mari, le roi de France.»

Elle pensait à la vie, à la mort; elle pensait surtout à la liberté.

La liberté par une négociation ou par une évasion, telle était son idée fixe, comme l'ingratitude de son fils était son chagrin profond, incurable.

On rapporte qu'un jour elle aperçut à travers les lourds barreaux de sa chambre une troupe de cigognes que leurs petits suivaient instinctivement dans les airs: «Voilà, dit-elle en les montrant du doigt à ses femmes, les images de deux biens qui me manquent: la liberté premièrement, et la piété filiale dont Jacques me prive.» Puis, se reprenant avec l'accent d'une résolution inébranlable: «S'il persiste dans l'hérésie, je le déshériterai de mes droits à la couronne d'Angleterre, et je les transmettrai au roi catholique.»

Le désir de la liberté remplissait son âme et s'en échappait à tout instant.

Elle écrivait à lord Burleigh (mars 1585): «... Ma liberté est aujourd'hui la seule chose en ce monde qui me peut contenter en esprit et en corps; sentant l'un et l'autre si affligés par ma prison de dix-sept ans, qu'il n'est en ma puissance de la supporter plus longuement. Je vous prie donc, encores un coup, très affectueusement qu'il y soit mis une foys fin, sans me laisser davantage ici traynant à la mort.»

Ce fut à peu près en ce temps-là (septembre 1585) que Castelnau quitta l'Angleterre et fut remplacé par M. de Châteauneuf. Avant de partir, il obtint la promesse que Marie Stuart serait conduite en un château moins délabré et plus salubre que Tutbury. Ce fut un dernier service qu'il rendit à la prisonnière.