Histoire de Marie Stuart

Part 28

Chapter 283,827 wordsPublic domain

Les meubles de Marie, de celle dont les maisons s'étaient appelées le Louvre et Holyrood, étaient aussi simples que les mets fournis à la reine d'Écosse. L'âme et la main d'Élisabeth se montraient partout. De loin, elle épouvantait la courtoisie des hôtes de Marie, et lord Shrewsbury, tout grand maréchal d'Angleterre qu'il était, sentait et laissait sentir qu'il était enveloppé des regards de sa souveraine. Le seul luxe de Marie lui était personnel. Ses appartements ne brillaient que des débris de ses fortunes. Ses robes et ses manteaux de velours et de satin, ses basquines à l'espagnole, de taffetas ou de crêpe, semées de jais; ses tapisseries héroïques, représentant, en six actes, la Journée de Ravennes; ses tapisseries mythologiques, reproduisant Méléagre et Hercule; ses tapis de Turquie, ses dais de toute couleur; les dentelles et les franges d'or de son lit, ses voiles brodés, ses camisoles de soie; sa bassinoire d'argent; les deux bassins d'argent où elle se lavait; ses croix d'or, ses bracelets, ses chaînes de perles, ses colliers d'ambre mêlés de rubis et de diamants; son miroir ovale garni d'or et de pierreries, sa petite ourse et sa petite vache d'or émaillé; ses écritoires, ses flacons et ses salières d'argent; sa lampe de nuit en forme de sirène, chef-d'œuvre d'orfévrerie; ses luths d'ivoire et d'ébène, ses horloges diverses, ses coupes et ses bougeoirs de vermeil; ses petits arbres d'or, dans les branches desquels se cachaient une femme et deux perroquets; les portraits d'elle, de son père, de sa mère, de son fils, de Charles IX, de Henri III, de la reine de Navarre, du cardinal de Lorraine, du duc François de Guise, son glorieux et bien-aimé oncle, de son cousin Henri de Guise: toutes ces choses venaient d'elle, de sa grandeur passée. Élisabeth n'y avait ajouté que des ustensiles communs et des meubles vulgaires. Il fallut à Marie Stuart une longue et pénible négociation pour obtenir un lit de plumes qui était recommandé par les médecins. Triste et lamentable contraste, où éclataient la majesté déchue de Marie et les vengeances d'Élisabeth!

L'une des épreuves les plus cruelles de Marie Stuart, ce fut l'espionnage organisé contre elle, la corruption s'insinuant jusqu'à son oratoire, pénétrant jusqu'aux secrétaires de l'ambassade de France; et par suite, ses chiffres vendus, ses lettres ouvertes, ses confidences livrées, le trafic affreux de ses secrets, de sa correspondance, de sa liberté, de son trône et de sa vie.

Quand on ne pouvait gagner ses serviteurs (presque tous furent fidèles), on en réduisait le nombre, sans s'inquiéter de blesser soit les habitudes, soit les nécessités, soit les affections de la captive, ces humbles affections de l'intimité, si chères à Marie Stuart aux jours de son infortune, alors qu'elle se serrait sur la pierre de l'âtre, plus près du cœur de ses pénates français et écossais qui lui continuaient en exil, en prison, sous les verrous anglais, une patrie domestique, une religion du foyer.

Le goût de Marie Stuart était connu pour la promenade à pied et surtout pour les courses à cheval. Il arriva souvent que l'on restreignit ou même que l'on supprima tout exercice de la prisonnière, au grand détriment de sa santé et de son plaisir. Elle qui était née pour commander de si haut, elle était forcée alors de se soumettre, et elle obéissait en frémissant.

On lui refusa plus d'une fois la douceur de recevoir les officiers et les intendants de ses biens en France, qui avaient à lui rendre compte de son douaire ou qui lui apportaient des nouvelles de sa famille. S'ils étaient admis en sa présence, c'était devant des témoins qui écoutaient les paroles et qui scrutaient jusqu'aux regards.

La reine d'Écosse avait toujours été catholique. Les adversités avaient redoublé en elle le zèle religieux. Le catholicisme était pour elle un intérêt, puisque, détrônée avec lui dans la Grande-Bretagne, avec lui elle devait se relever de la poussière. Le catholicisme était surtout pour elle un sentiment très-profond, très-ardent, dont le malheur et la captivité entretenaient la flamme. Elle voulait et demandait un chapelain qui lui dît la messe, qui la confessât, qui la consolât, et qui fût le pontife de son culte, le prêtre de toute sa maison. Ce désir si naturel, ce droit si juste, étaient toujours éludés, et l'on opprimait la pauvre reine avec une dérision sauvage jusque dans le sanctuaire de sa conscience.

On alla plus loin:

Marie Stuart s'était plainte à Élisabeth qu'on eût donné pour précepteur à son fils celui qu'elle appelait «l'athée Buchanan,» et elle priait vivement la reine d'Angleterre que l'on choisît un autre maître pour le jeune prince. Que fit Élisabeth? Elle répondit indirectement que cela concernait les Écossais, qu'elle ne pouvait se mêler de ce détail intérieur; et en même temps elle eut soin de faire porter à Marie Stuart, par Bateman, le pamphlet sanglant dans lequel le fanatique docteur traitait Marie d'adultère, de prostituée, d'empoisonneuse.

Marie sentit le double coup de la main de Buchanan et de la main d'Élisabeth. Elle but jusqu'à la lie cette insulte après toutes les autres, et elle dut se résigner à ce que le diffamateur de la mère répétât sans cesse à l'oreille de l'enfant ce qu'il avait proclamé sur les toits à la face de l'Écosse, de l'Angleterre et du monde.

La mesure des persécutions était comblée depuis longtemps. Cependant, Marie espérait encore. Elle était parvenue à nouer une correspondance avec son fils, et des diplomates dévoués cherchaient laborieusement à réunir, par un traité d'association, le droit réciproque du roi et de sa mère à la couronne. Les seigneurs du parti de Morton, qui avaient si énergiquement combattu Marie Stuart, et la reine d'Angleterre, qui n'entendait pas lâcher sa proie, étaient naturellement les adversaires d'un arrangement amphibie qui aurait rendu à leur ennemie la liberté et une moitié du sceptre. Néanmoins, malgré tous les obstacles qu'elle prévoyait, Marie se fiait à ses négociations avec l'étranger, et elle pensait rétablir ses affaires, soit par l'influence du duc de Guise sur les favoris de Jacques, soit par les secours de la France, de Rome et de l'Espagne. Dans ces illusions, elle contenait ses murmures. Mais lorsque triompha la faction anglaise, dont les chefs, les comtes de Marr et de Glencairn, lord Lindsey, le tuteur de Glamis, lord Boyd, lord Ruthven, depuis peu comte de Gowrie, s'emparèrent, le 22 août 1582, de la personne de Jacques VI, et l'emmenèrent à Stirling, alors déçue dans tous ses projets, renonçant à son hypocrisie épistolaire avec Élisabeth, Marie Stuart éclata dans la plus éloquente lettre qu'elle ait jamais écrite, et que nous serons heureux de rappeler ici.

Le roi d'Écosse avait été pris au piége dans le château de Ruthven. Il y fut invité, et s'y arrêta à son retour de la forêt d'Atholl, où il s'était livré à sa passion pour la chasse. Jacques descendit de cheval avec une insouciante bonhomie dans la cour du château de Ruthven. Il y fut reçu par le comte de Gowrie avec toutes les marques d'une respectueuse reconnaissance. Le roi monta joyeusement l'escalier. Mais à peine sous le vestibule, il s'aperçut qu'il était séparé de sa suite et entouré de lords suspects. Il dissimula de son mieux, et le soir il feignit d'organiser pour le lendemain une belle partie de chasse, à l'aide de laquelle il comptait s'évader et gagner Holyrood. S'étant levé de bon matin, il se rendit, afin de dérouter les soupçons, dans la grande salle du château. Il y donna ses ordres pour la journée, puis il voulut quitter l'appartement. Mais au moment où il allait sortir, il vit entrer tous les seigneurs qu'il redoutait. Ils lui présentèrent une pétition violente, où ils énuméraient les griefs de l'Écosse et les leurs. Ils accusaient le gouvernement de Jacques d'être abandonné à d'indignes favoris qui s'entendaient avec le roi d'Espagne, le pape, les jésuites, et qui se jouaient du saint Évangile de Dieu, des priviléges de la noblesse, des lois et des libertés du royaume. Jacques, embarrassé, balbutia quelques promesses inintelligibles, et s'avança vers la porte. Le tuteur de Glamis y était. Il se mit en travers, croisa les bras sur sa poitrine, et barra audacieusement le chemin à son maître. Jacques retourna se rasseoir, et son dépit fut si vif, qu'il pleura. «Laissez-le pleurer, dit rudement Glamis en relevant sa moustache; larmes d'enfant valent mieux que larmes d'hommes ayant de la barbe.» Le roi se sentit plus que prisonnier, il se sentit insulté. Il pardonna l'attentat, mais il ne pardonna pas l'offense.

Marie Stuart fut pénétrée d'indignation. Son fils devenait le captif du parti anglais comme elle était elle-même la prisonnière d'Élisabeth. Cet outrage lui renouvela ses propres outrages, partis des mêmes mains, des mêmes bouches, et communiqua cette fois à son accent plus de franchise, de profondeur et de sonorité.

«Madame, écrit-elle à Élisabeth, j'aurai recours au Christ, notre juge, pour mon pauvre enfant et pour moi-même. Au nom du Sauveur donc et devant lui, séant entre vous et moi, je vous dénonce cette dernière conspiration comme une trahison contre la vie de mon fils.»

Puis, faisant un retour sur sa captivité, Marie énumère tous ses griefs, toutes ses misères, toutes ses avanies. Elle demande des soulagements, un prêtre pour la consoler, deux femmes de chambre de plus pour la soigner. Elle implore la liberté, un lieu de repos hors de l'Angleterre.

Elle se calme à la fin, cesse de menacer et supplie. «Vous peut-ce être jamais honneur ni bien, que mon enfant et moi soyons si longtemps séparés et nous d'avec vous, nous qui vous touchons de si près en cœur et en sang?

«Reprenés, ajoute-t-elle, ces anciennes arrhes (erres, errements) de vostre bon naturel; obligez les vostres à vous mesmes; donnés moy ce contentement avant que de mourir, que voyant toutes choses bien remises entre nous, mon ame, délivrée de ce corps, ne soyt contrainte d'espandre ses gémissements vers Dieu, pour le tort que vous aurez souffert nous estre faict icy bas; ains, au contraire, en paix et concorde avec vous, départant hors de ceste captivité s'achemine vers luy, que je prye vous bien inspirer sur mes très justes et plus que raisonnables complainctes et doléances.

«Vostre très désolée plus proche cousine et affectionnée sœur,

«MARIE, R.»

Cette lettre vint s'émousser sur le cœur inflexible d'Élisabeth. Les persécutions ne cessèrent pas, et la reine d'Angleterre, après des alternatives diverses, s'empara de loin de l'esprit de Jacques VI par les seigneurs écossais, qu'elle pensionnait. Elle acheva de désespérer ainsi Marie Stuart, qui craignit de plus en plus que son fils ne fût perdu à toujours pour elle et pour le catholicisme.

Marie, cependant, feignait avec Élisabeth. Elle continuait de la flatter des lèvres, lorsqu'une circonstance cruelle réveilla toutes les passions assoupies dans le sein de la reine d'Écosse. Son emportement méprisa le danger. Elle oublia sa faiblesse et la toute-puissance de son ennemie. Elle avait eu souvent recours à l'éloquence, à la prière. Poussée à bout, elle se servit du sarcasme comme de son arme naturelle; elle l'aiguisa et le trempa dans le venin de sa haine si longtemps dissimulée.

Elle avait été des années l'amie de la comtesse de Shrewsbury, la femme de son hôte de Sheffield. Soit jalousie vraie, soit désir de plaire à Élisabeth, la comtesse prit soudainement ombrage de l'intimité de Marie Stuart et de lord Shrewsbury. D'accord avec ses deux fils, Charles et William Cavendish, elle publia partout son déshonneur, prétendant qu'il y avait une liaison coupable entre le comte et la reine d'Écosse.

La pauvre captive, innocente cette fois, demanda justice de sa calomniatrice; et comme elle trouvait qu'on était lent à la lui faire, elle eut une imagination diabolique: ce fut de se venger, par un coup à deux tranchants, d'Élisabeth et de la comtesse, alors à la cour de Greenwich.

Voici comment et par quelle lettre:

MARIE STUART A LA REINE ÉLISABETH.

Sans date (novembre 1584).

«Madame, selon ce que je vous ay promis et avés depuis désiré, je vous déclare, ores qu'avecques regret, que telles choses soyent ammenées en questions, mais très sincèrement et sans aucune passion, dont je prends mon Dieu à tesmoing, que la comtesse de Shrewsbury m'a dit de vous ce qui suit au plus près de ces termes. A la plupart de quoy je proteste avoir respondu, la réprimandant de croire ou parler si lissentieusement de vous, comme chose que je ne croyois point, ny croy à présent, cognoissant le naturel de la comtesse et de quel esprit elle estoit alors poussée contre vous.

«Premièrement, qu'un (le comte de Leicester) auquel elle disait que vous aviez faict une promesse de mariage devant une dame de vostre chambre, avoit couché infinies foys avecques vous... mais qu'indubitablement vous n'estiez pas comme les autres femmes, et pour ce respect c'estoit follie à tous ceulx qu'affectoient vostre mariage avec M. le duc d'Anjou, d'autant qu'il ne se pourroit accomplir, et que vous ne vouldriés jamais perdre la liberté de vous fayre fayre l'amour et avoir vostre plésir toujours avecques nouveaulx amoureux. Regrettant, ce disoit-elle, que vous ne vous contentiez de maistre Haton et un aultre de ce royaulme; mays que, pour l'honneur du pays, il lui faschoit le plus que vous aviez non-seulement engagé vostre réputation avecques un estrangier nommé Simier, l'alant trouver de nuict en la chambre d'une dame que la comtesse blasmoit fort à ceste occasion-là, où vous luy revelliez les segrets du royaulme, trahissant vos propres conseillers avec luy; que vous vous estiés desportée de la mesme dissolution avec le duc son maytre (le duc d'Anjou). Quant au dict Haton, que vous le couriez à force, faysant si publiquement paroistre l'amour que luy portiez, que luy mesmes estoit contrainct de s'en retirer, et que vous donnastes un soufflet à Killegrew pour ne vous avoir ramené le dict Haton, que vous aviez envoyé rappeler par luy, s'estant départi en chollère d'avecques vous, pour quelques injures que luy aviez ditte pour certains boutons d'or qu'il avoit sur son habit; qu'elle avoit travaillé de fayre espouser au dict Haton la feu comtesse de Lenox sa fille, mays que, de crainte de vous, il n'i osoit entendre; que mesme le comte d'Oxfort n'osoit se rappointer avecque sa femme, de peur de perdre la faveur qu'il esperoit recepvoir pour vous fayre l'amour; que vous estiez prodigue envers toutes telles gens et ceulx qui se mesloient de telles menées, comme à un de vostre chambre, Georges, auquel vous aviez donné troys cents ponds de rente, pour vous avoir apporté les nouvelles du retour de Haton; qu'à toutz autres vous estiez fort ingrate, chische, et qu'il n'y avoit que troys ou quatre en vostre royaulme à qui vous ayez jamays faict bien. Me conseillant, en riant extresmement, mettre mon fils sur les rangs pour vous fayre l'amour, comme chose qui me serviroyt grandement, et mettroyt M. le duc hors de quartier, qui me seroyt très préjudisiable si il y continuoit; et, lui répliquant que cela seroyt reçu pour une vraye mocquerie, elle me respondit que vous estiez si vayne et en si bonne opinion de vostre beauté, comme si vous estiez quelque déesse du ciel, qu'elle paryroit sur sa teste de vous le fayre croire facillement et entretiendroit mon fils en ceste humeur.

«Que vous avyez si grand plésir en flatteries hors de toutes raysons que l'on vous disoit, comme de dire qu'on ne vous osoit parfois regarder à plain, d'aultant que vostre face luisoit comme le soleill; qu'elle et toustes les aultres dames de la cour estoient constreintes d'en user ainsi; et qu'en son dernier voyage vers vous, elle et la comtesse de Lenox, parlant à vous, n'osoient s'entreregarder l'une et l'autre de peur de s'éclater de rire des saccades qu'elles vous donnoient, me priant à son retour de tancer sa fille, qu'elle n'avoit jamays sceu persuader d'en fayre de mesme; et, quant à sa fille Talbot, elle s'assuroyt qu'elle ne fauldroyt jamays de vous rire au nez. La dicte Talbot, lorsqu'elle vous alla fayre la révérance et donné le serment comme l'une de vos servantes, à son retour immédiatement, me la contant comme une chose fayte en raillerie, me pria de l'accepter pareill, duquel je feiz longtemps refus; mays, à la fin, à force de larmes, je la laissay fayre, disant qu'elle ne vouldroyt pour toute chose au monde estre en vostre service près de vostre personne, d'autant qu'elle avoyt peur que, quand seriez en cholère, ne luy fissiez comme à sa cousine Skedmur à qui vous aviez rompeu un doibt, faysant à croire à ceulx de la court que c'estoit un chandellier qui estoit tombé dessubz; et qu'à une aultre, vous servant à table, aviez donné un grand coup de couteau sur la mayn. En un mot, pour ces derniers pointz et communs petits rapportz, croyez que vous estiez jouée et contrefaicte par elles comme en comédie, entre mes fammes mesmes; ce qu'appercevant, je vous jure que je deffendis à mes fammes de ne se plus mesler.

«Davantage la comtesse m'a aultrefoys advertye que vous voulliez appointer Rolson, pour me fayre l'amour et essayer de me deshonorer, soyt en effect ou par mauvais bruit; de quoy il avoit instructions de vostre bouche propre: que Ruxby vint icy, il y a environ viij ans, pour attempter à ma vie, ayant parlé à vous mesme, qui lui aviés dict qu'il fist ce à quoy Walsingham lui commanderoit et dirigeroit. Quand la comtesse poursuivoit le mariage de son fils Charles avecque une des niepces de milord Paget, et que d'aultre part vous voulliez l'avoir par pure et absolue auctorité pour un des Knolles, pour ce qu'il estoit vostre parent, elle crioit fort contre vous, et disoit que c'estoit une vraye tyrannie, voulant à vostre fantaisie enlever toutes les héritières du pays, et que vous aviez indignement usé le dict Paget par parolles injurieuses; mays qu'enfin, la noblesse de ce royaulme ne le souffriroit pas, mesmement si vous vous adressiez à telz aultres qu'elle cognoissoit bien.

«Il y a environ quatre ou cinq ans que, vous estant malade et moy aussy au mesme temps, elle me dict que vostre mal provenoit de la closture d'une fistulle que vous aviés dans une jambe, et que sans doubte vous mourriez bientost, s'en resjouissant sur une vayne imagination qu'elle a eue de longtemps par les prédictions d'un nommé John Lenton, et d'un vieulx livre qui prédisoit vostre mort par violence et la succession d'une aultre royne, qu'elle interprestoit estre moy, regrettant seulement que, par le dict livre, il estoit prédit que la royne qui vous debvoit succéder, ne régneroit que troys ans, et mourroit comme vous par violence, ce qui estoit représenté mesme en peinture dans le dict livre, auquel il y avoit un dernier feuillet, le contenu duquel elle ne m'a jamays voulu dire. Elle sçayt mesme que j'ay toujours pris cela pour une pure follie; mays elle faisoit si bien son compte d'estre la première auprès de moy, et mesmement que mon fils espouseroit sa petite fille Arabella.

«Pour la fin, je vous jure encore un coup, sur ma foy et mon honneur, que ce que desubz est très véritable, et que, de ce qui concerne vostre honneur, il ne m'est jamays tombé en l'entendement de vous fayre tort par le réveller, et qu'il ne se sçaura jamays par moy, le tenant pour très faulx. Si je puys avoir cest heur de parler à vous, je vous diray plus particulièrement les noms, tems, lieux et aultres circonstances, pour vous fayre cognoistre la vérité, et de cessi et d'aultres choses que je réserve, quand je seray tout à faict asseurée de vostre amytié; laquelle, comme je désire plus que jamais, aussy, si je la puis ceste foys obtenir, vous n'eustes jamays parente, amye, ni mesme subjecte, plus fidelle et affectionnée que je vous la seray. Pour Dieu, asseurez-vous de celle qui vous veult et peult servir.

«De mon lit, forçant mon bras malade et mes douleurs pour vous satisfayre et obéir.

«MARIE, R.»

Ces révélations sanglantes, écrites par la reine d'Écosse d'un si vif élan de haine féminine, subsistent dans la collection de M. le marquis de Salisbury. Elles sont de la main de Marie Stuart. On ne saurait donc nier la lettre qui les énumère avec tant de témérité et de complaisance.

Plusieurs historiens doutent seulement que cette lettre ait jamais été envoyée.

On ne peut rien affirmer; néanmoins deux motifs me portent à croire qu'elle parvint à Élisabeth: d'abord, l'audace naturelle de la reine d'Écosse, accoutumée aux extrémités, et qui ne s'arrêtait jamais au milieu d'une faute ou d'une passion; puis, le ressentiment toujours croissant, depuis cette époque, de la reine d'Angleterre contre Marie Stuart. Quoi qu'il en soit, le comte de Shrewsbury accourut à Londres, et se plaignit à son tour devant Élisabeth. Il sollicita une décision de sa souveraine sur les bruits malveillants répandus par sa propre femme et par ses enfants. Élisabeth fit droit aux plaintes du comte. Traduits devant le conseil privé, lady Shrewsbury et ses deux fils se rétractèrent par serment, et reconnurent la pureté des rapports qui avaient existé entre le comte et sa prisonnière.

Ce dénoûment favorable à l'honneur de Marie Stuart ne laissa pas d'être fatal à son repos. De Sheffield où elle avait été détenue quatorze ans, elle fut transférée à Wingfield (8 septembre 1584), sous la surveillance provisoire de sir Ralph Saddler et de Sommers; sa captivité devint plus dure et plus étroite; elle devint aussi moins sûre. La parole du grand maréchal, la délicatesse du pair d'Angleterre, tels sont les deux abris qu'allait remplacer pour Marie Stuart l'arbitraire tantôt perfide, tantôt brutal, de légistes, de diplomates, de petits gentilshommes, que leur obscurité même sauvait de cette responsabilité héraldique dont le comte de Shrewsbury se sentait investi devant tous les princes de l'Europe.

Que faisaient cependant ces princes vers lesquels Marie tendait les mains? Ils s'étaient fatigués vite de l'infortune de la reine d'Écosse. Marie, elle, ne se lassait pas d'implorer, d'espérer.

Pauvre reine captive! aveugle dans les colères qu'elle soulevait, et dans les appels qu'elle adressait sur tous les points du continent!

Qui cherchait-elle à irriter, à exaspérer? Son ennemie implacable, Élisabeth, l'arbitre de sa vie et de sa mort!

Qui invoquait-elle?

Les Guise, qui l'avaient presque oubliée depuis qu'elle n'était plus un ressort de leur politique tortueuse;

Philippe II, occupé ailleurs, et contre lequel grondaient sourdement la mer et les tempêtes;

La papauté, violente amie sous Pie V, alliée indifférente et blasée sous Sixte-Quint, toujours nuisible à Marie;

Jacques VI, un prince burlesque, faible et pédant, un fils dénaturé;

Enfin, Catherine de Médicis et Henri III, qui, par la proximité de situation géographique, d'alliances soit de familles, soit de peuples, auraient dû être les premiers à secourir la reine d'Écosse, mais qui ne voulaient pas donner, par l'élargissement de l'auguste proscrite, un prestige de plus à la maison de Lorraine, rivale insolente de la maison de Valois.

La reine mère et le roi de France étaient d'ailleurs, par leur perversité, éloignés de tout devoir, de toute générosité, de toute grandeur, étrangers aux convenances du sang, aux amitiés légitimes, aux traditions, à la pitié, à la religion, aux sentiments humains.

Catherine était petite-nièce des papes Léon X et Clément VII, de vrais Médicis, les prodigues Mécènes de l'art, trop diplomates par les habitudes de leur esprit et de leur nation, trop païens par leur goût exquis de l'antiquité pour être les pontifes du Saint des saints.

La ruse, qui était le génie des oncles, fut le génie de la nièce.