Histoire de Marie Stuart

Part 26

Chapter 263,756 wordsPublic domain

Le chœur de cette chapelle est le sanctuaire de toute noblesse. Ces stalles sculptées pour les chevaliers de l'ordre de la Jarretière, ces plaques d'or où sont gravées leurs armoiries, ce plafond gothique d'où flottent leurs pennons, ces vitraux, ce demi-jour, cet éclat voilé, ces vieux noms incrustés dans les métaux précieux jusque sous les ogives de la maison de Dieu, toutes ces choses pénètrent de la grandeur des traditions. Ces couronnes de comtes, de marquis, de ducs, de princes, de rois, quand on songe aux aïeux, semblent comme des couronnes de siècles; les ombres de leurs drapeaux blasonnés apparaissent comme les ombres du temps et comme les crépuscules lointains de l'histoire. L'imagination est saisie de respect. Le voyageur même qui arrive républicain, avec l'âme démocratique de la France, s'incline un moment devant les souvenirs de l'aristocratie anglaise.

Ces souvenirs qui glissent des plis de tant de bannières n'étaient pas seulement vénérables, ils étaient sacrés sous Élisabeth.

Toute haute noblesse ouvrait Windsor, toute trahison en excluait.

Norfolk l'éprouva.

Le chapelain de Windsor, sur l'ordre du chancelier, monta en chaire, et fit pour cette solennelle circonstance un long sermon. Dans le premier point, il célébra les vertus d'Élisabeth, sa chasteté, son équité, sa clémence inépuisable; dans le second point, il tonna contre les crimes de Norfolk, contre son ingratitude, ses parjures, ses trahisons. Le sens de tout le discours et de la péroraison fut que la mort du duc avait été bien douce, que la reine était trop bonne, mais que cependant il fallait la louer d'avoir cédé à sa miséricorde plus qu'à sa justice. Le sermon était à peine terminé que le héraut Jarretière s'avança dans toute la magnificence de son costume de cérémonie. Il décloua de la stalle où s'asseyait le duc la plaque armoriée des Howard; il détacha du plafond leur glorieuse bannière, puis, l'ayant mise bas et traînée hors de la chapelle, il la foula aux pieds et la lança ignominieusement dans les fossés du château.

Après l'exécution de Tower-Hill, telle fut l'exécution de Windsor.

Marie Stuart avait attiré peu à peu le duc de Norfolk dans la trahison. Avant d'y consentir, il avait perpétuellement flotté entre le protestantisme et le catholicisme, entre la loyauté et la félonie. Malgré ses dénégations sur l'échafaud, le duc avait voulu déposer Élisabeth et rétablir le papisme. Il avait autorisé Ridolfi, le correspondant des nonces, à nouer des intrigues criminelles et à obtenir du pape, du roi d'Espagne, du duc d'Albe, des secours d'hommes et d'argent pour la double contre-révolution religieuse et politique dont il préparait les éléments, dont il amassait les orages. Les instructions de Marie Stuart et de Norfolk à Ridolfi sont conservées dans les archives secrètes du Vatican, et ne laissent aucun doute sur les intentions des deux illustres conspirateurs. Ces instructions sont confirmées et aggravées encore par l'interrogatoire de Ridolfi à l'Escurial.

Norfolk eut tort de balbutier, de sous-entendre une justification impossible; il eut raison de se résigner sans murmure au jugement qui le frappait.

Marie, en cette cruelle conjoncture, ne poussa pas de ces rugissements terribles que lui arracha dans la maison du lord prévôt, à Édimbourg, sa séparation d'avec Bothwell. Pour ne pas achever de se compromettre jusqu'à la mort dans une cause qui était la sienne, elle amortit, elle étouffa ses sanglots. Elle resta trop maîtresse d'elle-même sous la terreur que lui inspirait Élisabeth.

Tout ce qu'elle a entrepris avec imprudence, tout ce qui est évident comme la lumière, elle le dément, selon sa coutume.

Elle n'a chargé Ridolfi d'aucune mission suspecte; elle n'a pas songé à remettre son fils entre les mains de Philippe II.

«Si on dyt que j'ay imploré l'ayde du roy catholique en quelque sorte que ce soit pour susciter aulcune rebellion en ce païs, cella est faux et malitieusement controuvé.»

Elle va plus loin. Après avoir nié résolument la conspiration, elle renie presque Norfolk:

«Le duc de Norfolc est subjet de cette royne, duquel elle peut veriffier les soubçons conçus contre luy, si aulcuns en y a; mais, voyant l'estat présent où il est, je ne me trouve, Dieu mercy, si dépourveue de sens, que je ne cognoisse combien peu me servyroit d'avoir aulcune intelligence avec luy, et le danger que par ce moyen je pourrois encourrir.»

Plus tard, elle revient un peu sur cette lettre à M. de La Mothe-Fénelon. Dans un moment de honte et dans un réveil de courage, elle lui écrit:

«Je suis bien marrie de l'intention de ceste royne à l'endroict du duc de Norfolc, et prie Dieu qu'il la veuille retourner.»

Puis après l'exécution de la sentence (à lord Burleigh, 10 juin):

«J'ai receu la triste nouvelle...» et rien de plus.

Quelques écrivains ont reproché à Marie Stuart son insensibilité. C'était la peur, hélas! qui opprimait la reine d'Écosse, malgré son audace, et qui la rendait prudente. Le danger était pressant. Le parlement d'Angleterre, en demandant l'exécution du duc de Norfolk, avait supplié Élisabeth, dans la même pétition (28 mai), de livrer au bourreau Marie Stuart. Élisabeth, violemment tentée, n'osa pas encore... mais Marie trembla.

J'ai retrouvé, au plus fort de ses épreuves, avant et après son arrêt de mort, deux témoignages qu'on lira. Ils montreront qu'elle n'oublia point, et combien amèrement elle dut pleurer, dans l'ombre de sa prison, ce généreux amant qu'elle appelait «My Norfolk,» et qu'elle avait poussé au supplice.

Le second danger qui menaça mortellement Marie Stuart, en cette mémorable année (1572), fut la Saint-Barthélemy.

La Saint-Barthélemy, cette monstrueuse tragédie accomplie alors en France, illumina de joie et le Vatican et l'Escurial, mais elle eut un retentissement formidable en Écosse et en Angleterre. Plus de trente mille huguenots périrent dans ce massacre terrible. Aux abords du Louvre et le long des quais de la Seine, «le sang, dit d'Aubigné, couroit de tous costés, cherchant la rivière.» Le pape se réjouit, Philippe II tressaillit d'aise, et le seul sourire qui ait éclairé sa figure blême et morbide passa sur ses lèvres. Élisabeth en rugit de colère et de douleur. Tout son royaume s'émut avec elle. D'abord elle refusa de voir l'ambassadeur de France, qui voulait justifier son maître; et quand elle daigna l'admettre, ce ne fut que le 9 septembre, à Oxford, dans une chambre tendue de noir, elle-même et toute sa cour en grand deuil. M. de La Mothe-Fénelon déclara, de la part de Charles IX, à la reine, que la religion était hors de cause, et que la Saint-Barthélemy n'avait pas été organisée contre des protestants, mais contre des conspirateurs. La reine d'abord garda un silence obstiné et menaçant. Elle le rompit d'une voix sourde, indignée, et répondit un long discours ambigu, emmiellé au bord, amer au fond. Sa conclusion fut qu'il était bien étrange que M. l'amiral de Coligny et ses coreligionnaires eussent été ainsi égorgés sans l'intervention de la justice. Les conseillers, les ministres de la reine, entourant ensuite M. de La Mothe-Fénelon, ajoutèrent que c'était «le plus énorme faict qui, depuis Jésus-Christ, fust advenu au monde.»

Pendant qu'Élisabeth et tous les protestants d'Angleterre et d'Écosse étaient consternés, les catholiques, partisans de la reine Marie, se réveillèrent de leur découragement et se concertèrent avec leur imprudence accoutumée. La révolte devint imminente. Burleigh et Leicester pressèrent Élisabeth de sacrifier Marie Stuart. Ils lui démontrèrent que cette mort importait à la tranquillité du royaume. Les évêques la proclamèrent légitime; les lords et les communes, nécessaire; et toute l'Angleterre applaudit à ces manifestations barbares.

«Je vous suplie très-humblement,» écrivait M. de La Mothe-Fénelon à Catherine de Médicis, «de parler un mot de bonne affection à M. de Walsingam pour la royne d'Escoce, car je vous puis assurer, madame, qu'elle est en grand danger.»

Élisabeth, qui désirait plus qu'aucun homme et qu'aucun parti le trépas de sa rivale, de celle qu'elle avait toujours haïe d'une haine mêlée de fiel et de sang, Élisabeth résista toutefois à l'entraînement général. Elle avait la religion de la monarchie. Elle répugnait à faire tomber une tête royale au grand jour. La couronne qui ornait cette tête abhorrée devait la rendre précieuse et sainte à l'univers entier. Élisabeth ne voulait pas affaiblir le respect pour les princes, ce respect qui était la sécurité de tous les trônes; mais elle voulait se venger de son ennemie, la frapper dans les ténèbres, sans que la majesté souveraine ni sa réputation fussent compromises; et voici quelle noire intrigue elle ourdit. Elle dépêcha Killegrew à Édimbourg, avec la mission ostensible de travailler à rétablir la paix dans ce malheureux pays déchiré par la guerre civile, et avec l'ordre secret de tramer le meurtre de Marie Stuart sur la terre d'Écosse par des mains écossaises. Élisabeth donna elle-même ses instructions à Killegrew en présence de Burleigh et de Leicester, les seuls complices, les seuls instigateurs de cet attentat. Killegrew partit, résolu à tout tenter pour le succès de son indigne ambassade.

La reine d'Angleterre livrerait Marie Stuart, pourvu que, après avoir demandé cette extradition, le gouvernement de l'Écosse s'engageât à faire périr Marie sans délai et sans éclat. Une seconde clause imposée au gouvernement écossais était de ne point nommer Élisabeth.

Elle se félicitait déjà, la cruelle princesse, et tout en disant: «La reine d'Écosse est ma fille,» elle ajoutait avec un accent sinistre: «Celle qui ne veut bien user envers sa mère mérite d'avoir une marâtre.»

Killegrew alla droit à Dalkeith, au château de Morton, qui l'écouta favorablement et lui promit son concours, concours régicide, que j'ai omis dans le récit de la vie et de la mort du comte, mais qu'il est équitable de restituer ici. Marr, régent du royaume, fut moins accessible aux machinations de l'Angleterre. Sa froideur inquiéta Killegrew et ne le découragea pas. Il eut recours à Morton, qui entraîna le comte de Marr. Un acte fut rédigé par eux, et porté à Burleigh par l'abbé de Dunfermlin. Marr consentait à délivrer Élisabeth, l'Angleterre et l'Écosse de Marie Stuart et des périls qu'elle faisait courir au protestantisme. Il stipulait trois conditions principales: la réserve entière des droits de Jacques VI, le payement de tout l'arriéré dû à l'armée écossaise, et la présence du comte d'Essex avec trois mille hommes de troupes anglaises à l'exécution de Marie Stuart.

Chose étrange! Élisabeth, Burleigh et Leicester demandaient, Killegrew sollicitait, et Morton accordait un assassinat! Le comte de Marr croyait-il n'accéder qu'à une grande mesure nationale? Il admet une exécution qui suppose un jugement. Odieux sophisme d'une vertu aux abois qui cherche, par un dernier et vain effort, à colorer d'un semblant de procédure un abominable forfait! Ah! certes, s'il y avait eu un jugement, il aurait été sommaire. «Tout sera fini en quatre heures,» écrivait triomphalement Killegrew à Burleigh.

Ce fut le 26 octobre que le comte de Marr envoya l'abbé de Dunfermlin à Burleigh; le 28, il mourait à Stirling. Il tomba subitement malade à son retour de Dalkeith, où il avait été s'entendre avec le comte de Morton, ce grand fascinateur.

De tous les complices de ce guet-apens infâme, traîtreusement dressé par une reine contre une reine, et qui promettait la liberté pour donner la mort, le moins coupable, certes, fut le comte de Marr. Il rêvait un jugement, une exécution publique. Il espérait, à l'aide de trois mille Anglais qui devaient assister à cette exécution, réduire le château d'Édimbourg et tous les rebelles. Il pensait que le prétexte sérieux étant enlevé, par l'immolation de Marie, à la guerre civile, il pourrait en éteindre jusqu'à la dernière étincelle, et assurer le repos à l'Écosse qu'il adorait, le sceptre à son pupille, le jeune roi, qu'il aimait de toutes les forces de son âme. Voilà ses illusions. Voilà le mirage que Morton, son tentateur, fit briller à ses yeux pour l'égarer. Mais quand le régent eut quitté Dalkeith et n'entendit plus Morton, quand il se trouva seul avec son cœur, il sentit un grand remords, et le remords anticipé du seul crime où il eût jamais trempé, s'exaltant jusqu'au désespoir, le tua en deux jours. Sa vie ne fut donc abrégée ni par le poison, comme plusieurs l'ont conjecturé, ni par la fatigue du gouvernement et des affaires, mais par le remords; et son étoile d'honnête homme permit que ce crime, auquel il avait consenti, manquât et s'expiât à la fois par son propre trépas. La Providence récompensa ainsi une longue vie d'honneur et d'humanité, en retirant de ce siècle de fer le comte de Marr avant qu'une goutte de sang eût taché ses mains.

Le comte de Marr, malgré sa faute, fut un caractère vraiment chrétien. Il essaya d'invoquer la toute-puissance de la loi contre les attentats publics et privés. Mais cette digue de la justice, qu'il élevait si péniblement, rompait toujours sous le torrent des crimes. Investi du pouvoir suprême, et d'une conscience si délicate qu'il se tenait pour responsable de tout le mal qu'il n'empêchait pas, il mourut inconsolable d'avoir failli lui-même, et de n'avoir pu, durant sa courte administration, diminuer les désordres, les spoliations, les assassinats qui désolaient sa patrie.

La mort du régent sauva Marie Stuart. Des événements nouveaux et l'affaiblissement de la première impression causée par les massacres de France, éloignèrent l'année, et changèrent les formes du meurtre arrêté dans le cœur d'Élisabeth. Marie ignora probablement le péril, et n'entrevit pas la hache nue qui avait passé si près de son cou. Gardée plus étroitement pendant les cinq mois qui suivirent la Saint-Barthélemy, aucune lettre d'elle ne nous est parvenue de cette époque où sa tête fut offerte, acceptée, marchandée entre une reine et des hommes d'État éminents, dont la correspondance nette, ferme, sans détour comme sans entrailles, prouve qu'en faisant une chose utile, ils croyaient accomplir une chose assez juste. Cette correspondance, publiée par M. Patrick Fraser Tytler, est conservée dans les archives de Londres. Précieuses collections, monuments de vérité, qui d'abord se taisent, mais qui parlent enfin à certaines heures, et qui révèlent à la postérité les énigmes des temps, pour l'éternelle honte des coupables, pour l'enseignement des générations!

LIVRE X.

Vie de Marie Stuart au château de Sheffield.--Ses correspondances.--Ses habitudes.--Ses espérances.--Sa petite cour.--Son esprit.--Sa grâce.--Sa générosité.--Elle redouble de ferveur religieuse.--Ses lectures.--Ronsard.--L'Heptaméron de la reine de Navarre.--Plutarque.--L'Imitation de Jésus-Christ.--Le Psautier.--Livre d'heures.--Besoin d'émotions douces.--Elle s'entoure d'oiseaux et de chiens.--Lettres.--Tyrannie d'Élisabeth.--Ses cruautés.--Sa parcimonie.--Son espionnage envers la reine d'Écosse.--Jacques VI prisonnier des seigneurs écossais.--Marie indignée.--Sa lettre à Élisabeth.--Marie Stuart accusée par la comtesse de Shrewsbury.--Lettre satirique de la reine d'Écosse à la reine d'Angleterre.--Lady Shrewsbury rétracte ses calomnies devant le conseil privé.--Marie Stuart transférée à Wingfield, sous la surveillance de sir Ralph Saddler et de Sommers.--Aggravation de captivité.--Élisabeth.--Les Guise.--Philippe II.--Les papes.--Jacques VI.--Catherine de Médicis.--Henri III.--Vanité de la confiance de Marie Stuart dans les princes.

Ces deux périls passés, la Saint-Barthélemy et la conspiration de Norfolk, Marie Stuart se courba peu à peu sous les voûtes féodales du château de Sheffield. Comment ces voûtes, en pesant sur elle, ne l'étouffèrent-elles point? C'est là un problème.

Marie avait un grand courage, et elle ne désespéra jamais entièrement de sa destinée. A l'époque où nous sommes parvenus, la politique pour elle avait tout remplacé. Elle avait des ambassadeurs, elle écrivait, elle recevait des milliers de lettres. Ses messagers traversaient la terre et les mers. Par elle et par eux elle travaillait à une double restauration: la sienne et celle du catholicisme dans la Grande-Bretagne. Elle méditait la ruine d'Élisabeth et du protestantisme par ses trois grands alliés naturels: le roi de France, le pape, et le roi d'Espagne. Elle aimait ces alliés avec une aveugle passion de parti; mais cette passion avait des degrés. Le roi de France n'était que le troisième dans son affection, le pape n'était que le second. Le premier, c'était Philippe II, le roi catholique, le chef religieux à l'égal et même au-dessus du pape. Voilà ceux, voilà celui surtout de qui Marie espérait la chute de sa rivale, le rétablissement de son trône et de son Dieu.

Elle attendait au milieu des mécomptes, des insultes, des mensonges, des trahisons; et, en attendant, elle souffrait.

Elle était privée de tout commerce avec son enfant élevé par ses ennemis, éloigné d'elle par tant de souvenirs, par la religion et par l'intérêt du pouvoir. La vue d'un fils, cette joie et cet orgueil de la femme, manquait à son cœur. Elle n'obtenait des nouvelles de Jacques, des nouvelles officielles, qu'à de longs intervalles; et cependant, écrivait-elle, «c'est tout ce que j'ay dans ce monde, et plus je vay en avant, plus j'en suys folle mère.»

N'ayant plus d'amour après Norfolk, son ardeur de vie se répandait en correspondances séditieuses, en ruses et en luttes contre ses geôliers, en amitié sur ses officiers et sur ses femmes. Il entrait dans cette amitié beaucoup de sympathie naturelle, de reconnaissance, de bonté; du désœuvrement aussi et de la coquetterie. Elle voulait plaire à tous, et elle y réussissait. Elle était adorée. Le dévouement qu'elle inspirait ressemblait encore à l'amour. Elle était attentive et généreuse. Son bonheur était de donner. Elle épuisait son pauvre budget à verser des présents autour d'elle, à préparer des surprises; et rien ne lui était si doux que les visages heureux qu'elle avait faits. Lorsque ses distinctions avaient semé des jalousies, elle trouvait dans son cœur ou dans sa grâce des paroles qui ramenaient la paix parmi les siens. Elle soignait elle-même les malades et consolait ceux que la captivité lassait. La prison était plus charmante avec elle que la liberté sans elle.

Elle jouait et folâtrait avec ses serviteurs. Sa conversation, si brillante aux cours de France et d'Écosse, reprenait par moments toute sa verve, tous ses prestiges. Son originalité était impétueuse, entraînante. Elle portait l'imagination dans la gaieté, et sa plaisanterie était un mélange accompli de sel attique et de sel gaulois. On reconnaissait toujours la même Marie Stuart «attrayante au possible,» selon l'expression du maréchal de Retz. Personne n'était de meilleure compagnie. Elle avait des accès d'ironie, des bouffées de colère, des retours de bonne humeur, des séductions de sourire, des éclairs d'esprit, quelquefois des badinages galants qui rappelaient les fabliaux. Mais elle ne se permettait rien d'inconvenant ni de trivial. Dans ses petits écarts, elle restait princesse, et, comme on disait en ce temps-là, «gentilfame.»

Un autre trait de plus en plus caractérisé de sa physionomie morale, c'était la piété, une piété parfois tendre, souvent fanatique. Tantôt cette piété était une passion politique, un cri de guerre, tantôt une effusion religieuse. La violence contre les hérétiques était familière à la reine, à moins qu'ils ne fussent de ses serviteurs ou de ses partisans. Elle était alors d'une bienveillance caressante. Quand aussi sa situation s'aggravait, qu'elle éprouvait un redoublement de rudesse ou de périls, dans ses heures de regret ou de crainte, elle n'avait plus d'imprécations, mais des élans. Elle passait dans son oratoire, où elle s'attendrissait sur elle-même devant le crucifix et pleurait. Elle retrouvait là sa sérénité, oubliait ses maux, et, cédant à l'enthousiasme intérieur, elle se fondait dans la résignation, dans la prière. Elle sortait de ce lieu secret plus forte qu'elle n'y était entrée. Il lui arrivait dans ces moments-là de faire appeler par ses dames ses officiers. Elle leur parlait d'un intarissable cœur et de cette soudaine éloquence dont l'explosion étonnait autrefois à Holyrood les ministres de son conseil. Deux thèses favorites, dont elle variait les preuves avec une rare souplesse, revenaient toujours dans ses improvisations, vives et colorées comme celles du Midi. Elle adjurait les catholiques de croître, de persister dans la foi; et les protestants, le jeune Gordon et Guillaume Douglas surtout, lorsqu'ils étaient attachés à sa maison, elle les suppliait de se convertir, les laissant libres, mais espérant tout de la puissance de Dieu, de leurs bons instincts et de leur bonne race.

Elle se croyait charge d'âmes, et elle était très-scrupuleuse sur la lettre des prescriptions ecclésiastiques. Elle se préoccupait de la défense expresse de toute prière dans une autre langue que la langue de l'Église. Elle avait bien «assez de restes de latin» pour comprendre; mais ses serviteurs?

«Il m'est tombé entre les mains, écrivait-elle à l'archevêque de Glasgow, une paire d'heures réformées par le pape, lesquelles je voudroys avoir pour fournir mes gens; et pour ce qu'il y a un édict qui défend d'user aucunes oraisons en langue vulgaire, mon petit troupeau estant, Dieu mercy, tout catholique (Gordon et Douglas partis), je vouldroys sçavoir si l'oraison vulgaire est généralement défendue à ceulx qui, après avoir dictes leurs heures, ont de particulières dévotions, et spécialement le manuel en françois. Ce que je vous prye de sçavoir du nonce, et prier mon oncle qu'il vous ordonne quelques prières pour dire après l'office à toute ma maison. Car aulcuns ne prieront jamais sans cela. Nous n'avons nul autre usage de religion, sinon la lecture des sermons de M. Picart, à quoy ils s'assemblent tous. Ce sera aumosne à vous autres de donner aux prisonniers une reigle. Nous avons autant de loisir quasi que les religieux.»

Elle s'inquiétait ainsi de la nourriture spirituelle de sa petite cour. Pour elle, dont la culture était plus exquise, elle avait conservé ses nobles habitudes d'intelligence. Quand elle avait beaucoup écrit, ses dépêches politiques terminées, elle se délassait à faire des vers ou à lire quelques livres aimés dans toutes ses fortunes, et qui la suivaient dans toutes ses demeures.

On connaît son admiration pour Ronsard. Elle feuilletait souvent les œuvres de ce maître de sa jeunesse, de ce merveilleux artiste, dont elle cherchait à imiter le tour et l'harmonie.

Elle avait du goût aussi pour l'Heptaméron de la reine de Navarre, et elle s'amusait des _Nouvelles de la bonne Marguerite_, qui, malgré le préjugé attaché à son nom, ne poussa jamais aussi loin que Marie Stuart la poésie du plaisir.

La pauvre prisonnière se récréait encore aux histoires anciennes, et singulièrement à Plutarque. M. Amyot, le grand aumônier et le précepteur de ses beaux-frères Charles IX et Henri III, lui avait donné lui-même au Louvre un exemplaire de sa traduction, à laquelle elle trouvait une saveur incomparable. Elle disait que ces grands païens étaient des modèles de vertu, et que, pour l'honneur de la vraie religion, on était tenu de vivre mieux et de mourir aussi bien qu'eux.

L'_Imitation de Jésus-Christ_, ce livre qu'un ange semble avoir écrit pour l'homme sous la dictée d'un Dieu, était le baume de sa captivité. Elle y avait recours dans les désespoirs où ses relations avec les agents d'Élisabeth jetaient son orgueil. Nulle lecture ne versait autant d'huile sur son âme. Mais quelquefois, quand cette âme énergique était trop ulcérée, trop meurtrie sous l'outrage, quand elle ruisselait de sang et de larmes, elle redisait à haute voix les Psaumes, ces hymnes d'un roi qui soupire, qui gémit, et qui, par éclairs, au plus fort de ses douleurs, crie vers Jéhovah contre ses ennemis:

Seigneur, écoutez ma prière, et que ma plainte monte jusqu'à vous.