Histoire de Marie Stuart

Part 25

Chapter 253,790 wordsPublic domain

Elle s'y plonge et s'y complaît. Elle y revient sans cesse, dans ses correspondances, dans ses entretiens et jusque dans ses prières. C'est pour elle le bonheur, le trône, la restauration du catholicisme; le port après la tempête, l'Éden après l'enfer des cachots.

L'évêque de Ross ayant eu la permission de la voir, elle ne lui parla que du duc de Norfolk. Elle imagina d'envoyer le pauvre évêque en ambassade à Rome pour obtenir un bref du pape contre son mariage avec le duc d'Orkney. Elle rédigea elle-même ses instructions en langue latine. Elle y exprime sa vive reconnaissance envers le pape, son absolu dévouement à la religion catholique, qu'elle s'engage à rétablir dans toute la Grande-Bretagne. Elle y adjure son ambassadeur de solliciter de la cour de Rome la déclaration solennelle de la nullité de son _prétendu mariage_ avec Bothwell. Cette nullité incontestable sera _beaucoup plus évidente_ alors, dit Marie. Elle pense qu'une telle déclaration serait de la plus haute importance, et que le mariage, entaché d'ailleurs de vices radicaux, ne subsisterait plus devant une décision du saint-père, la loi des lois pour toute la chrétienté. Ces paroles semblent fabuleuses, et elles sont cependant indubitables. Citons-les textuellement: «Cura diligenter, dit-elle à l'évêque de Ross, ut sanctissimus pater aperte declaret illud prætensum matrimonium, quod inter me et Bothwelem nullo jure sed simulata ratione sanctiebatur, nullius. Nam etsi multis de causis, quas nosti, satis illud per se sit plane irritum, tamen res erit multo clarior, si Sanctitatis Suæ sententia, tanquam Ecclesiæ lex certissima, ad illud dirimendum accesserit.»

Marie Stuart parler ainsi de son mariage avec Bothwell! Cela n'étonne pas seulement, cela épouvante!

Toutefois, c'est bien la même personne, hardie, romanesque, positive, à la fois femme, poëte et reine. Tout occupée du duc de Norfolk, elle amuse de ce nouvel amour sa captivité. Jusqu'à présent, elle a toujours aimé contre ses intérêts. En Norfolk, son amour et ses intérêts sont d'accord. Son mariage avec le duc doit sauver sa vie, sa liberté, sa couronne.

Sa passion croît dans la solitude et s'allume un moment.

Elle négocie impatiemment son divorce avec Bothwell et son mariage avec Norfolk. «A quoy la royne d'Escoce monstre non-seulement de consentir, mais bien fort le désirer,» dit M. de La Mothe-Fénelon. Dans ce mariage avec Norfolk, elle aime Norfolk lui-même, et la liberté, et l'empire que cette main loyale lui rendra. De sa prison, Marie écrit tendrement à Norfolk. Elle lui avoue qu'elle porte caché à son cou, en signe de sincère amour, le diamant que lord Boyd lui a remis de la part du duc. Elle se confie en lui. Elle lui répète, dans une effusion de sensibilité, qu'elle lui appartient, et que ce qu'elle souhaite le plus au monde, c'est de partager avec lui _tout heur et tout malheur_. Elle l'assure qu'elle lui sera fidèle jusqu'au tombeau.

Elle oublie tout ce qui n'est pas Norfolk. Elle ne connaît plus Bothwell. Elle n'a plus ni la mémoire du cœur, ni la mémoire des sens, ni la mémoire de la conscience: le remords. Elle n'a jamais su ni se souvenir ni prévoir. Cette fois encore elle ne sait que se livrer à l'impétuosité du moment. Voilà Marie Stuart. Il n'y a pour elle ni veille ni lendemain, il n'y a que le jour. Sa passion s'agite et brûle comme le feu dans l'heure présente, bois vil avant, cendres après.

La santé de Marie Stuart, à cette époque, était bien chancelante. Elle avait des élans vifs et courts d'espérance, puis des découragements infinis. Elle fatiguait de ses plaintes, de ses prières, la France, Rome et l'Espagne. Ces réclamations, ardentes comme son caractère, incessamment renouvelées et incessamment trompées, l'avaient jetée dans une maladie nerveuse qui mit sa vie en danger.

Le 28 novembre 1570, lord Shrewsbury obtint l'autorisation de s'installer à Sheffield, dans un château qui lui appartenait, et d'y conduire Marie Stuart. Elle avait un besoin pressant de changer d'air. Elle se rétablit à Sheffield, le principal séjour de sa longue captivité, d'où elle fit par intervalles quelques voyages à Chatsworth, à Buxton et à Worksop.

Lord Shrewsbury ressentait en soucis et en tristesse ce que Marie Stuart éprouvait en adversités. Il la plaignait, et il était contraint de la tourmenter. Lord Shrewsbury était peut-être le seigneur d'Angleterre pour qui Élisabeth avait le plus d'estime. Il était honnête homme, bien que courtisan. Son dévouement pour sa souveraine était ancien comme une tradition, inaltérable et un peu sévère comme un devoir religieux. Élisabeth le savait, et cependant, telle était son incurable défiance, qu'elle avait forcé le comte à prendre pour serviteurs des espions de Walsingham et de Burleigh. Sa situation, qu'il n'avait pu décliner (son refus eût semblé une trahison), était profondément pénible. Il était geôlier et prisonnier tout ensemble. Un fait expliquera cette sorte de supplice auquel il se condamnait pour éloigner les soupçons, et pour se soustraire aux réprimandes d'Élisabeth. Un petit-fils lui étant né dans son château, il le baptisa lui-même. Il se garda de mander un prêtre, afin d'éviter l'accusation d'entretenir avec des étrangers, sous des prétextes domestiques, des relations équivoques.

Marie subissait en frémissant cette tutelle inquisitoriale, ces rigueurs sauvages d'Élisabeth, que la courtoisie respectueuse et tendre du comte de Shrewsbury ne parvenait pas toujours à tempérer. Les souffrances mêmes grandissaient la reine d'Écosse dans sa prison. On pardonnait ses fautes, on doutait de son crime, on ne considérait que son infortune. La haine d'Élisabeth provoquait les dévouements autour de l'illustre captive. Elle semblait deux fois reine au fond de ses cachots. Ce long martyre qui lui était infligé lui rendait presque l'innocence. Les catholiques lui témoignèrent une immense pitié et un immense enthousiasme. Le duc de Norfolk, le premier des pairs par sa naissance, par ses richesses, par son influence, lui était comme fiancé. Il était doué d'une âme délicate. Lié au catholicisme et aux catholiques, catholique de cœur, bien que la nécessité lui imposât les formes extérieures de la religion nouvelle, son amour lui créait dans son parti une popularité. Mais ce qui attirait irrésistiblement le duc de Norfolk, indépendamment de l'opinion catholique, du titre de la reine, de sa beauté, de sa grâce, de son esprit, de son courage, c'étaient ses malheurs. Pour le duc, la captivité était encore le plus puissant charme de cette princesse.

Quoique brave, Norfolk n'était pas un capitaine; quoique délié, il n'était pas un diplomate; quoique chef de parti, il ne fut jamais un homme d'État. Il y avait en lui un mélange de qualités et de défauts, de faiblesses et de témérités, de vices et de vertus, de hauteur, de politesse, de générosité, d'ambition, de vanité, d'insouciance, qui faisaient de Norfolk le modèle accompli du grand seigneur, le type achevé du lord anglais. Ses innombrables vassaux étaient son peuple, la noblesse britannique était sa cour à ses yeux. Il était chimérique à force d'orgueil. «Quand je suis dans ma bonne ville de Norwich, disait-il, je me tiens pour un roi.» Un personnage si chevaleresque, si fastueux, d'habitudes si élégantes, d'une audace si aventureuse et si légère sous une apparence de gravité aristocratique, pouvait bien être un idéal pour Marie Stuart en même temps qu'un salut; pour Élisabeth, n'étant pas un instrument, il pouvait devenir une victime.

De plus en plus épris de la reine d'Écosse, il avait sollicité et obtenu pour son mariage avec elle l'agrément de la cour de France et de la maison de Guise.

Il n'y avait qu'un obstacle, mais il était invincible.

La reine d'Angleterre avait toujours été fort opposée à ce mariage. Elle n'aurait pu y consentir sans être amenée à désigner pour ses successeurs Marie et Norfolk. Or, les reconnaître pour héritiers, Marie tenant l'Angleterre par le catholicisme, Norfolk par ses vastes territoires, par ses amitiés et ses alliances, c'était comme si Élisabeth eût livré la couronne de son vivant. Rien n'était plus contraire à sa haine, à sa nature. Elle n'hésita pas à se prononcer. Elle prévint et gourmanda le duc de Norfolk. Elle le menaça de tout son ressentiment.

«Il y a eu, dit l'ambassadeur de France, de grosses parolles entre la royne d'Angleterre et le duc de Norfolk, et j'entendz qu'elle s'est courroucée fort asprement à luy de ce qu'il trettoit, sans son sceu, de se maryer avec la royne d'Escosse, lui deffendant fort expressement de n'y prétendre plus en quelque façon que ce soit.»

Le duc promit tout et ne tint rien. Sorti de la Tour le 4 août 1570, il se remit immédiatement en relation avec Ridolfi, l'opiniâtre agent entre le pape, le roi d'Espagne et Marie Stuart.

Ridolfi eut plusieurs conférences à Londres avec l'évêque de Ross, et au château de Howard avec le duc de Norfolk. Des instructions lui furent données. Le rétablissement du catholicisme en Angleterre et le détrônement d'Élisabeth, étaient le double but de ces instructions. Il y avait, de plus, une partie secrète qui n'avait pas été confiée au papier, mais dont Ridolfi devait faire la confidence orale aux cours de Rome et de Madrid. Toutes choses ayant été convenues et réglées, Ridolfi partit pour les Pays-Bas au printemps de 1571. Il vit le duc d'Albe à Bruxelles, puis il se rendit auprès du pape, qui, satisfait des nouvelles que lui apportait le banquier florentin, l'envoya à Philippe II avec de vives recommandations.

Il eut, le 18 juin, à Madrid, une audience du roi. Le 7 juillet, il fut mandé à l'Escurial par le duc de Feria, que Philippe II avait chargé d'interroger l'interprète de Marie Stuart et de Norfolk sur la conjuration d'Angleterre. Les renseignements de Ridolfi, écrits au moment même par le secrétaire d'État Zayas, constatent qu'il s'agissait non-seulement de restaurer le catholicisme et de détrôner Élisabeth, mais encore de tuer cette princesse. Le conseil du roi d'Espagne délibéra longuement sur le meurtre de la reine d'Angleterre et sur la conquête de l'île. Philippe II réfléchit aux diverses opinions de ses ministres, balança quelque temps, et finit par remettre l'entière responsabilité d'une décision à l'inexorable duc d'Albe.

Cependant la conjuration était découverte en Angleterre. Norfolk, convaincu d'avoir poussé les intrigues jusqu'à la trahison, fut une seconde fois conduit par eau à la Tour. Cruelle dérision du sort! On l'emmena au lugubre donjon dans la barge royale, surmontée d'un dais de velours blanc d'où pendaient des couronnes de roses et des guirlandes d'épis d'or!

A cette époque, où le génie féroce des gouvernements était en harmonie avec le dur génie qui avait élevé la Tour, ce monument barbare et plein des terreurs du moyen âge, il n'y avait ni rues pavées, ni voitures commodes, ni routes praticables. Les rois eux-mêmes et les reines étaient obligés de voyager à cheval.

Les Anglais étaient privilégiés.

La Tamise était leur grand chemin mobile. Elle était couverte de barges comme les lagunes de gondoles. Londres était la Venise brumeuse du Nord. Cette route liquide était la route des trafiquants, des marins, des prisonniers d'État, des princes, des ministres, des pairs, de la haute noblesse. Tous avaient leurs barges pavoisées, ornées de leurs emblèmes ou de leurs blasons, soit qu'ils eussent quitté la rive pour leurs affaires, soit qu'ils se rendissent à Greenwich, à Westminster ou à Richmond, résidences d'été des Tudors. C'est là que les terribles souverains de la Grande-Bretagne tenaient leur cour dans la belle saison. C'est là que la Tamise, toute sillonnée d'innombrables barges, descendait et remontait tous les personnages industriels, commerçants et historiques de l'Angleterre. Il y avait la barge du lord-maire, les barges des corporations, les barges des comtes, des marquis, des ducs; les barges de la royauté, dont le mouvement varié et pittoresque dans toutes les directions semblait la circulation de vie de l'immense cité.

Norfolk, quoique absorbé dans son âme, entrevit vaguement, au milieu de ce bruit et de ce paysage maritime, sa barge, aussi splendide que la barge royale. Elle était amarrée à quelques toises de Somerset-House. Le duc, à l'aspect de sa bannière armoriée qui flottait au vent, détourna tristement les yeux.

La barge royale l'entraîna jusqu'à la porte des traîtres. Elle s'arrêta devant cette porte. De là, Norfolk dut jeter un triste regard sur cette rivière tragique, où tant de larmes sont tombées; et qui roulerait du sang au lieu d'eau, si elle roulait tout le sang des prisonniers d'État qu'elle a charriés du pont de Londres à ce cintre funèbre et bas que le duc franchit, et où plus d'un captif fut noyé entre deux grilles, puis emporté par le fleuve à la mer.

Norfolk débarqua sur un escalier verdâtre. Quand il en eut gravi les degrés humides, un pressentiment mortel, qu'il avoua depuis à sir Henri Lee, lui perça le cœur. A sa gauche et à sa droite, il avait reconnu les deux ponts intérieurs et les quatre portes flanquées de huit tours échelonnées le long de la rivière. En face de lui se dressait la tour sombre où furent assassinés les enfants d'Édouard. Cette tour s'appelle encore aujourd'hui la Tour du Sang, _the Bloody Tower_.

Escorté de ses gardes, Norfolk passa sous le porche hideux de la Tour du Sang, et pénétra dans la grande cour où s'élève la Tour Blanche.

Cette tour quadrangulaire est la plus ancienne partie de la forteresse. Elle est encore crénelée et soutient une tourelle à chacun de ses quatre angles. Les murs ont quatorze pieds d'épaisseur. Ils revêtent de leur maçonnerie colossale la galerie d'Élisabeth et le cachot étouffé où fut détenu Raleigh.

Norfolk contempla les nombreuses tours avec horreur. Renfermé d'abord dans la Tour Blanche, après une odyssée de captif parmi les différents cachots du vaste donjon, il fut confiné dans la tour Beauchamp, qui était, à proprement parler, la prison d'État. C'était ordinairement la dernière étape des condamnés pour crime politique.

Même aujourd'hui, nul ne peut traverser sans frisson ces lieux formidables, ces cours sinistres, ces galeries écrasantes, ces voûtes qui pleurent, ces échos qui gémissent; nul ne peut visiter sans effroi ces tours que tant d'infortunés habitèrent, et cette tour suprême où Norfolk fut enfin relégué. C'est là qu'il écrivit son nom dans la pierre, et qu'il creusa de ses coudes le bois de la petite fenêtre d'où il voyait, en face de _Saint-Pierre ès Liens_, l'une des places de l'Échafaud, toute pavée de cailloux noirs. Cette place, hélas! fut bien souvent arrosée de sang humain par les souverains de l'Angleterre. Elle devint comme un autel de Teutatès, dont les Tudors, ces pontifes-rois, furent les druides impitoyables.

Telle est la Tour de Londres.

Bastille gigantesque, multiple, irrégulière, ténébreuse, dont les toits sont peuplés de corbeaux, les crevasses de hiboux, les corridors de chauves-souris! Monument de deuil entrecoupé de portes, de guichets, de herses de fer, rempli d'armes, de billots et de haches! Château et prison, Kremlin limoneux de l'Occident, qui, le jour, attriste jusqu'au soleil; qui, la nuit, projetant ses masses confuses, faiblement éclairées par quelques réverbères et par le brasier de charbon des cheminées féodales, ressemble plus à un palais de l'enfer qu'à un édifice des vivants!

Le duc de Norfolk, surveillé avec une extrême sévérité, fut comme au secret dans l'isolement terrible de la Tour. Sans livres, sans amis, réduit à lui-même, Dieu et son courage lui communiquèrent une sérénité héroïque. On procéda minutieusement à son interrogatoire, on instruisit lentement son procès. Toutes les formalités accomplies, on vint le chercher un matin dans sa prison, et on le mena par la Tamise à Westminster-Hall. Introduit devant ses pairs, les lords d'Angleterre, il fut condamné sur ses propres lettres et sur les témoignages de Higford, de Barker, de Bannister et de l'évêque de Ross, épouvantés par les menaces de la torture.

L'émotion des juges, plus forte un moment que l'envie des uns et que le fanatisme des autres, éclata dans les gestes, sur les visages. Le comte de Shrewsbury fondit en larmes en prononçant, comme grand sénéchal, la cruelle sentence: «Nous ordonnons que Thomas Howard, duc de Norfolk, soit transféré de cette enceinte à la Tour; que de là il soit traîné sur une claie au gibet de Tyburn, pendu, détaché à demi mort de la potence; que ses entrailles soient jetées au feu, et qu'ensuite son corps, partagé en quatre tronçons, soit exposé aux portes de la ville de Londres, et sa tête hissée au centre du pont de la Cité.»

Le duc écouta sans trouble ce barbare verdict, puis saluant les pairs, il leur parla avec une douce et mélancolique éloquence.

«Milords, je ne désire point faire de pétition pour obtenir la vie. Vous me rejetez de votre compagnie; j'espère en trouver une plus clémente dans le ciel. Je n'implore qu'une chose, c'est que la reine donne l'ordre de payer mes dettes, et qu'elle soit bonne pour mes enfants orphelins. Adieu, milords.»

Dès que le duc de Norfolk eut cessé de parler, il fut remis à ses gardes et reconduit à la Tour. Le bourreau le précédait, portant sur l'épaule droite une hache, dont le tranchant était tourné vers le duc, signe terrible d'une condamnation à mort.

Le prisonnier remonta dans la barge de la Tour. Il redescendit la Tamise et regagna sa cellule.

Ce jugement, qu'Élisabeth avait souhaité et qui était un acheminement à un autre jugement plus illustre, celui de la reine d'Écosse, plongea pourtant la reine d'Angleterre dans une pénible anxiété.

Elle signa le warrant d'exécution une première fois, mais elle le révoqua. Cinq semaines après, sur les instances de ses ministres, elle signa de nouveau le warrant; puis, dans la nuit, vers deux heures du matin, elle se réveilla en sursaut, agitée et tremblante. Elle se leva, et raya une seconde fois sa signature. Son hésitation redoublait toujours au moment décisif, et devenait pour elle une affliction d'esprit intolérable. Elle ne pouvait se résoudre à immoler le duc, son parent, cette fleur de toute noblesse, le plus grand seigneur et le plus galant homme de son royaume.

Ses ministres, Burleigh et Leicester surtout, appelèrent à leur aide le parlement, toujours prêt aux rigueurs. Les communes, de concert avec les lords, adressèrent à la reine un double vœu de mort, et conclurent avec une logique sauvage que, puisque le duc de Norfolk et Marie Stuart étaient incompatibles avec la sûreté d'Élisabeth, Élisabeth, par dévouement à l'Angleterre, devait les immoler sans pitié. Cette farouche délibération du parlement mit à l'aise la sensibilité d'Élisabeth. Elle crut être miséricordieuse en ne signant qu'un arrêt lorsqu'on lui en demandait deux, et en commuant la peine du gibet en celle de la simple décapitation. Cette fois, elle ne se rétracta pas, et, cinq mois après son jugement, le 1er juin 1572 au soir, le duc de Norfolk apprit avec quelque surprise, mais sans faiblesse, que son dernier soleil avait brillé.

Le lendemain, jour de l'exécution, le commandant de la Tour avertit le duc dès la première aube. Norfolk le remercia, écrivit deux lettres, fit son testament, et remit au commandant, en le congédiant, sa croix de Saint-George pour le comte de Sussex, auquel il l'avait léguée.

Avant de recevoir le doyen de Saint-Paul, Alexandre Nowell, dans la cellule où il avait fait son dernier repas, le duc distribua ses provisions de vin et de viande, ses vêtements et son linge à ses gardes de la Tour, dont le plus jeune avait chanté par moments sous sa fenêtre, comme autrefois en se levant de table il laissait les restes de ses festins aux serviteurs de ses châteaux et aux joueurs de cornemuse de sa bonne ville de Norwich.

Alors survint le doyen de Saint-Paul. Tout en causant, le duc s'habilla avec la même recherche qu'autrefois quand il devait aller à la cour. Sa toilette terminée, il écouta dans le recueillement une exhortation de Nowell, s'agenouilla et pria longtemps. Il fut interrompu par un bruit de la porte. Norfolk, s'étant retourné, vit le commandant de la Tour qui était rentré, et qui, debout, pâle, hésitait devant le duc. «Je vous comprends, dit Norfolk en se levant; montrez-moi le chemin.»

Le commandant ayant obéi, Norfolk descendit l'escalier sombre, et traversa d'un pas ferme l'espace qui le séparait de l'échafaud. Il s'inclina avec une affectueuse courtoisie mêlée de tristesse devant les groupes de soldats et de peuple qu'on avait laissé pénétrer dans l'intérieur de la Tour.

Comme il arrivait au pied de l'échafaud, il eut soif et demanda à boire. Une femme âgée et voilée, qui l'avait suivi tout en pleurs, lui présenta une coupe que le duc reconnut aussitôt. Cette coupe était la sienne, celle de ses ancêtres, et cette femme était sa pauvre vieille nourrice. Elle versa d'un flacon un peu d'ale mousseuse, que le duc se hâta d'avaler. Lorsqu'il rendit la coupe, la nourrice saisit la main de son maître, et la baisa en sanglotant: «Que Dieu te bénisse, dit le duc, et que mes enfants t'aiment à cause de ce que tu as fait!» Puis, comme il s'attendrissait à l'heure où l'homme a besoin de sa force, il monta rapidement l'échafaud, toujours assisté du doyen de Saint-Paul.

Un autre personnage accompagna Norfolk jusque sur l'échafaud. Ce fut sir Henri Lee, l'un des plus braves et des plus légers courtisans de ce règne. Il osa une action plus sérieuse que beaucoup de graves lords, qui ne balancèrent pas à déserter le duc de Norfolk dans son infortune. Sans souci de déplaire à Élisabeth, dont il s'intitulait le défenseur, sir Henri Lee, l'ancien obligé du duc, était accouru là au nom de la reconnaissance et de l'honneur, comme Alexandre Nowell au nom de la religion, pour consoler les derniers instants de Norfolk.

Pendant les quelques minutes que le duc s'entretint avec Nowell, près du bourreau et de la hache, sir Henri eut le courage de s'adresser au peuple, l'adjurant d'invoquer le ciel pour son malheureux ami.

Le duc parla à son tour. Il déclara que son arrêt était juste, et qu'il avait trompé sa souveraine en lui promettant de rompre toute relation avec la reine d'Écosse. Soulagé par cet aveu, et s'abusant lui-même sur ses complots passés par ses intentions présentes, il protesta qu'il n'avait pas cessé d'être fidèle à Élisabeth, à la religion réformée et à l'Angleterre.

Son allocution finie, le duc jetant un long regard sur la foule, mit la main sur son cœur. Il pardonna à l'exécuteur, «auquel il fit largesse d'une bourse d'angelots.» Il embrassa successivement et avec effusion Alexandre Nowell et Henri Lee, le prêtre et le chevalier qui ne l'avaient point abandonné; puis, se prosternant, il posa sa noble tête sur le billot. Le bourreau l'abattit d'un seul coup.

Le peuple poussa un grand cri. Les paroles du duc, son attitude, sa belle figure, où le regret luttait avec l'héroïsme et qu'illuminait la flamme d'un amour fatal à travers l'horreur même du supplice, tout cela avait ému la multitude. Ceux qui le croyaient criminel le plaignaient; plusieurs niaient sa culpabilité et déploraient sa mort tragique. Les femmes pleuraient et publiaient hautement son innocence.

Les restes du duc de Norfolk furent transportés dans la chapelle voisine dédiée à saint Pierre. C'est là qu'étaient enterrés les condamnés illustres. C'est là que reposent, avec le duc de Norfolk, l'évêque de Rochester, Jean Fischer; Anne de Boleyn, George Boleyn, son frère; Jane Grey, Thomas Morus, la comtesse de Salisbury, le comte d'Essex, et tant d'autres victimes du despotisme royal.

Un outrage était encore réservé à Norfolk.

On connaît Windsor et sa chapelle.