Histoire de Marie Stuart

Part 24

Chapter 243,748 wordsPublic domain

Elle apprit le caractère faible, bizarre, de son fils, prince puéril jusqu'à la vieillesse; son éducation par le pamphlétaire Buchanan; la haine de Jacques pour le catholicisme; son indifférence pour la mère qui l'avait enfanté au milieu de tant d'angoisses; sa vénération pour la fille de Henri VIII, qu'il appelait _la grande reine Élisabeth_.

Elle sut la soumission du duc de Châtellerault et du comte de Huntly à la régence et à Jacques; l'impuissance de Seaton et de George Douglas, ses libérateurs de Lochleven; la résistance sublime et les trépas romains de Kirkaldy et de Maitland, le seul vrai héros et le seul homme d'État éminent ralliés à son parti. Elle sut aussi la mort de Murray, de Lennox, du comte de Marr, de Knox et de Morton, ses proscripteurs.

Elle éprouva de tant d'événements beaucoup de douleurs et peu de joies, surtout des joies courtes et stériles. Car sa plus féroce ennemie, une ennemie plus impitoyable que tous ses ennemis ensemble, Élisabeth, vivait.

Reposons-nous un peu avant de continuer. Nous aurons besoin de forces nouvelles pour dérouler la longue suite des vengeances d'Élisabeth et des expiations de Marie Stuart. Terribles tragédies royales qui brisent le cœur malgré les siècles écoulés, et qui font trembler le burin dans la main de l'Histoire!

LIVRE IX.

Coup d'œil rétrospectif sur les affaires d'Angleterre.--Marie Stuart à Bolton, château de lord Scrope.--Norfolk.--Projets de mariage entre lui et la reine d'Écosse.--Correspondance de Norfolk et de la reine.--Marie transférée de Bolton à Tutbury.--Elle est mise sous la garde du comte de Shrewsbury.--Conduite à Wingfield, puis ramenée à Tutbury.--Châteaux et prisons.--L'Écosse.--L'Angleterre sous Élisabeth.--Amour de Norfolk pour la reine d'Écosse.--Conspiration de Norfolk.--Les comtes de Northumberland et de Westmoreland.--Révolte du Nord.--Le comte de Westmoreland en exil.--Northumberland à Lochleven, puis décapité.--Ballade de Norton et de ses neuf fils.--Répression barbare de l'insurrection.--Marie Stuart au château de Chatsworth.--Bulle d'excommunication du pape Pie V contre Élisabeth.--Joie imprudente de Marie Stuart.--Marie Stuart essaye vainement de fléchir le comte et la comtesse de Lennox.--Elle veut épouser Norfolk.--Elle écrit au pape pour lui demander l'annulation de son _prétendu mariage_ avec Bothwell.--Marie Stuart au château de Sheffield.--Situation de lord Shrewsbury.--Portrait du duc de Norfolk.--Il continue ses intrigues.--Il est arrêté et conduit à la Tour.--La Tamise.--La Tour de Londres.--Captivité du duc.--Son procès.--Sa condamnation.--Nourrice de Norfolk.--Mort du duc.--Windsor et sa chapelle.--Marie Stuart dissimule sa douleur.--La Saint-Barthélemy.--Extrême péril de Marie Stuart.

Le mouvement des guerres civiles de l'Écosse m'a entraîné. Je vais revenir un peu sur mes pas, afin de reprendre les événements d'Angleterre et l'itinéraire de Marie Stuart à travers ses prisons.

Nous avons laissé la reine d'Écosse au château de Bolton, sous le toit de lady Scrope, sœur de Norfolk, et sous la surveillance de lord Scrope, beau-frère du duc. Là, Marie put du moins respirer. Les noires et lourdes tours qu'elle habitait s'éclairèrent des lueurs d'un nouvel amour, d'un rayon d'espérance et de salut. Durant les déplorables conférences d'York, Maitland, pour rendre à la reine d'Écosse la liberté et le trône, eut la pensée de négocier d'autres noces entre elle et le duc de Norfolk. L'évêque de Ross prit feu aux communications de Maitland, et s'y entremit avec le zèle qui lui était naturel. Le duc, flatté d'un tel honneur, se montra reconnaissant et passionné. La négociation s'engagea de plus en plus par l'intermédiaire de lady Scrope, chez laquelle résidait Marie Stuart. La reine d'Écosse fut touchée d'un sentiment vif, et attirée par une intrigue pleine de promesses. Elle reçut des lettres de Norfolk et lui répondit. Une correspondance s'établit entre eux. Lady Scrope fut leur confidente, Maitland et l'évêque de Ross furent leurs agents.

Sans être instruite de ces faits, la soupçonneuse Élisabeth prit de l'ombrage. Norfolk lui parla, dit-on, dédaigneusement de Marie Stuart. La fille de Henri VIII feignit de le croire, et n'en sépara pas moins Marie Stuart de lord et de lady Scrope, sur lesquels elle craignait l'influence de Norfolk. Elle ordonna de conduire la reine d'Écosse de Bolton à Tutbury, dans le comté de Stafford.

L'infortunée captive fut mise sous la garde du comte de Shrewsbury, et du 26 janvier au 3 février 1569, transférée à Tutbury, au mépris de ses protestations. Le 10 février, elle terminait une longue lettre à Élisabeth par ce post-scriptum presque illisible:

«Il vous playra excuser si j'escriptz si mal, car le logis non habitable et froid me cause rhume et doulleur de teste.

«Votre affectionnée bonne sœur et cousine,

«MARIE, R.»

Bientôt on l'enferma à Wingfield (avril 1569), dans le comté de Derby, où elle fut retenue environ cinq mois. Marie Stuart apprit, le 19 septembre, qu'elle allait être ramenée à Tutbury, et que le comte de Huntingdon avait été adjoint au comte de Shrewsbury pour veiller sur sa personne.

La perspective d'un tel geôlier, son ennemi mortel, son compétiteur au trône d'Angleterre, lui inspira les craintes les plus vives.

Elle redouta les dernières extrémités, l'empoisonnement, l'assassinat. Elle s'adressa, dans son effroi, à M. de La Mothe-Fénelon, afin qu'il insinuât à Élisabeth qu'elle était responsable de Marie Stuart devant la France et devant l'Europe. Elle écrivit encore au même ambassadeur le 20 et le 25 septembre. Elle le pria de s'entendre avec l'évêque de Ross, Norfolk et tous ses amis, pour aviser à un expédient qui la sauvât.

Marie Stuart s'effarouchait à chaque changement de demeure. Tant de résidences sinistres troublaient son imagination. Tristes châteaux, pour la plupart bâtis en bois et semblables à des carènes de vaisseau renversées; sombres monuments malsains, humides, ouverts à tous les vents, pavés de froides dalles, enfumés plutôt qu'échauffés, et où la lumière pénétrait à peine! Car, à l'époque dont nous retraçons l'histoire, les carreaux de verre étaient un luxe rare, et lorsque les nobles arrivaient à l'un de leurs manoirs, on s'empressait de replacer dans les châssis les fenêtres soigneusement serrées pendant l'absence des seigneurs. J'ai exploré avec un soin douloureux, tantôt les donjons habités par Marie Stuart, tantôt leurs ruines, tantôt leur emplacement, séjours de deuil, où son corps souffrit mille incommodités, où son âme éprouva des tortures sans nom! J'ai sondé en gémissant un monde de désolation et une région d'angoisses.

Cette tâche cruelle, Marie Stuart l'a aplanie et en quelque sorte accomplie elle-même. Elle a été mon meilleur guide dans ces sépulcres vivants de la captivité, dont elle a décrit les tourments avec le sang de son cœur. Elle a tracé heure par heure la carte de ses tempêtes et de son naufrage. Comme un navigateur dans son journal, elle a noté dans ses lettres tous les écueils, tous les rochers contre lesquels elle s'est meurtrie tant d'années avant d'être engloutie.

Lamentable destinée!

Descendue des plateaux de son pays natal, Marie n'avait pas renoncé aux belles demeures de ses pères, à Craigmillar, à Falkland, à Stirling, à Holyrood. Elle rêvait de ses lacs, de ses bruyères, de ses montagnes, de sa mer de Dunbar qu'elle aimait, qui avait mêlé son bruit aux déclarations enflammées de Bothwell, et qui avait soustrait le malheureux comte à la fougueuse poursuite de Kirkaldy.

Marie ne se résigna pas à l'Angleterre, dont elle ne convoitait que le trône. Maintenant les hauts fourneaux qui sifflent, l'espace qui flambe, les trains de fer qui sillonnent tous les comtés avec de longs panaches de fumée et des hennissements rapides, offriraient du moins une image de fuite. Sous Élisabeth, au contraire, point de grands chemins, des sentiers difficiles, des voyages équestres, des communications traversées de mille obstacles. Voilà ce qui contristait Marie au delà de ses châteaux forts, dans le trajet de ses prisons. Du reste, lorsqu'il ne lui était pas durement interdit de sortir pour la promenade, elle rencontrait invariablement des horizons monotones de paix et d'idylle, quand elle portait l'enfer dans son cœur; des prairies coupées de ruisseaux, couvertes de moutons et de bœufs; des haies agrestes toutes semblables aux clôtures d'un jardin; des champs de blé, d'avoine; quelques bois, des cottages de briques revêtus de fleurs, et baignés par les rosées, par les brumes, par le cours des innombrables rivières. Jamais les rocs escarpés, les cimes sublimes, les demeures libres; toujours l'aspect d'une plaine, d'un parc anglais. Tout au plus quelques échappées de vallon, quelques monticules jetés çà et là comme des dunes de verdure, et d'où elle n'apercevait, lorsqu'il lui était permis de les gravir avec son escorte, ni un sauveur, ni un ami. Telle est la vie qu'Élisabeth avait préparée à celle qui était venue se livrer à sa générosité, et qu'elle appelait sa _bonne sœur_.

Marie Stuart fut retirée de Wingfield et replacée le 21 septembre à Tutbury. Les précautions continuèrent autour d'elle et l'oppression redoubla.

Elle essaya d'adoucir Élisabeth; elle lui écrivit:

Octobre 1569.

«Voyant la rigueur augmenter jusques à me contraindre de chasser mes pauvres serviteurs, les forcer de se rendre entre les mains de mes rebelles pour estre pandus, et encores la deffance que je ne reçoyve lettre, ni message, ni de mes affayres d'Écosse, ni mesme de celles de France, ni du portement des princes, mes amys ou parents, qui s'atandent, comme j'ai fayct, à vostre faveur vers moy, au lieu de laquelle l'on m'a interdy de sortir, et m'est-on venu fouiller mes coffres, entrant aveques pistollets et armes en ma chambre... Et espérant que considérerés ces miennes lamentations et requestes selon consciance, justice, vos loix, votre honneur et satisfaction de tous les princes chrétiens, je priray Dieu vous donner heureuse et longue vie et à moy meilleure part en vostre bonne grâce, qu'à mon regret j'apersois n'avoyr par effect.

«Vostre affectionnée troublée sœur et cousine,

«MARIE.»

Cette fois, les sévérités d'Élisabeth n'étaient pas sans excuse.

Marie avait complétement triomphé des scrupules du plus illustre de ses juges d'York, et inspirait un violent amour au duc de Norfolk. Plus que jamais il désirait l'épouser. Le comte d'Arundel, lord Lumley, le comte de Pembrock, le soutenaient. Leicester et Cecil eux-mêmes avaient semblé favoriser un moment le mariage du duc, afin peut-être de surprendre ses secrets et de les trahir.

Norfolk, rebuté, menacé, poussé à bout par Élisabeth, avait ourdi un vaste complot. Il se fit le centre d'un plan où entrèrent un grand nombre de nobles, et qu'approuvèrent le pape, les rois de France et d'Espagne.

Il ne voulait d'abord que rendre la liberté à la reine Marie et l'épouser ensuite. Le parti des seigneurs catholiques voulait bien plus; il voulait, à l'aide des secours étrangers, renverser du trône d'Angleterre Élisabeth, pour y élever Marie et pour y rétablir la vieille foi. Les comtes de Northumberland et de Westmoreland, tous deux catholiques et puissants comme des rois dans les provinces du nord, étaient à la tête de ce parti. Ils promirent de seconder Norfolk, avec l'arrière-pensée de le dépasser. Mais Norfolk finit par se laisser emporter aussi loin qu'eux.

Les insurgés étaient enthousiastes. Quelques-uns avaient vu la reine, et ils avaient été attendris. Elle les avait facilement gagnés à sa cause. La captivité donnait à son ascendant un attrait de plus, et, pour émouvoir, sa prison lui valait mieux qu'un palais. «Si j'osais hasarder un avis, disait White à Cecil, ce serait que peu de visiteurs eussent accès près de cette princesse ou conférassent avec elle. Car, indépendamment de ce qu'elle est belle, elle a une grâce charmante, un séduisant langage écossais et un esprit piquant mêlé de douceur. Sa renommée peut engager quelques personnes à la relever; et la gloire, jointe à l'avantage qui doit en résulter, peut entraîner d'autres à risquer beaucoup pour l'amour d'elle.»

La conspiration fut découverte.

Le duc de Norfolk, attiré à Windsor, y fut arrêté et conduit par eau à la Tour de Londres. Les comtes de Northumberland et de Westmoreland furent mandés et sommés de se justifier.

Ils accélérèrent l'exécution de leurs desseins. Ils avaient quatre mille hommes d'infanterie et seize mille de cavalerie.

Le 14 novembre 1569, ils s'emparèrent de Durham, et s'avancèrent dans la direction de Tutbury, afin d'enlever la reine d'Écosse; mais elle avait été transportée précipitamment à Coventry. Ayant échoué dans cette tentative pour délivrer Marie Stuart, ils marchèrent sur York, défendu par le comte de Sussex.

Ils étaient précédés de cette proclamation, qu'ils répandirent partout dans les provinces du nord:

«Nous, Thomas, comte de Northumberland, et Charles, comte de Westmoreland, loyaux sujets de la reine;

«Faisons savoir à tous ceux de l'ancienne religion catholique, que nous, avec plusieurs bien disposés personnages de la noblesse et autres, indignés que divers conseillers d'alentour Sa Majesté la reine, afin de s'avancer eux-mêmes, aient abattu en ce royaume la vraie religion, abusé par ce moyen la reine, mis en mauvais ordre l'État et cherché à ruiner la noblesse;

«Nous nous sommes assemblés pour leur résister par la force et pour, avec l'aide de Dieu et de vous, ô bon peuple, restaurer toutes les anciennes libertés de l'Église et de ce noble royaume.

«Dieu sauve la reine!

«Soussignés, le comte de NORTHUMBERLAND,

«Le comte de WESTMORELAND.»

York était sur ses gardes. Sussex y était avec une armée qu'il avait levée avec promptitude, et dont le dévouement à Élisabeth n'était pas douteux. Une autre armée de douze mille hommes marchait à son secours sous les ordres de l'amiral Clinton et du comte de Warwick.

Les comtes de Northumberland et de Westmoreland, qui avaient cru rallier par cette prise d'armes toute la noblesse du nord, et soulever un million de catholiques en Angleterre, furent détrompés vite. Peu de gentilshommes les rejoignirent, et les ennemis du schisme n'osèrent remuer.

La proclamation des comtes révoltés contribua beaucoup à les perdre. Faire un appel aussi flagrant au catholicisme, c'était remonter le sentiment public, c'était le blesser dans ce qu'il avait de plus passionné et de plus profond. Son cours n'en fut que plus irrésistible. Il précipita tout ce qui s'opposait à sa violence, il couvrit d'écume et de débris le pays des insurgés, et déracina ces deux grands chênes du nord: les comtes de Northumberland et de Westmoreland. Le duc d'Albe ne fit aucune démonstration en leur faveur, et malgré tous leurs efforts, leur armée se dispersa presque entière à l'approche des armées de la reine.

Abandonnés des leurs, poursuivis par l'ennemi, les deux comtes gagnèrent en toute hâte les frontières.

Les villages et les villes subirent toutes les rigueurs de la loi martiale. Les riches et les pauvres furent traqués partout, ruinés ou pendus.

«Le comte de Sussex, écrit l'ambassadeur de France, poursuit de fère de grandes exécutions à Durham, Hartlepool et aultres lieux de son gouvernement, sur ceulx qui avoient pris les armes, ayant desjà faict étrangler, oultre ceux du commun, bien cent personnages de qualité, baillifz, connestables ou officiers, et pareillement les prestres qui estoient avec eulx, nommément le sieur Thomas Plumbeth, estimé homme fort sçavant et de bonne vie; et l'on pense qu'il se monstre aussi véhément pour effacer le soupçon qu'on a eu de luy.»

«Le nombre des accusés est si grand, remarquait un témoin, qu'il n'y a pas d'innocents pour juger les coupables.»

Le comte de Westmoreland, recueilli par les Écossais de la Tweed, se cacha de cabane en cabane, et s'enfuit, dit un contemporain, «au plus haut des montagnes.» De là, il descendit vers la côte, d'où il parvint à gagner la Flandre. Il n'échappa à la guerre civile que pour mourir en exil.

Northumberland n'eut pas même ce sombre bonheur.

Il errait, déguisé, avec la comtesse sa femme, par les sentiers du Border. Un chef de bande, Hector de Harlow, reconnut les proscrits sous leur humble costume. Il s'en saisit, et les vendit au gouvernement écossais. Ils furent relégués, avec de dures précautions, dans l'ancienne prison de Marie Stuart, au château de Lochleven, où le comte demeura jusqu'à ce qu'un Douglas le livra, lui un Percy, au billot d'Élisabeth.

L'arrestation et la captivité de Northumberland frappèrent vivement les imaginations dans tout le Border. On s'entretenait de la longue suite des ancêtres du comte, de sa grandeur, de ses largesses, de son intrépidité. On célébrait l'inépuisable générosité de la comtesse, dont les libéralités franchissaient si souvent la rive anglaise et les fossés de Berwick. Harlow fut maudit comme le violateur de l'hospitalité du Border. Un espion de Sussex raconta un repas auquel il avait assisté, et où les habitants des frontières exprimèrent avec une énergie sauvage leur indignation contre le traître. «Jamais l'Écosse, disaient-ils, ne sera lavée d'une telle honte;» et ils souhaitaient d'avoir au souper, «la tête de Harlow, pour la dévorer.»

Les bardes chantèrent longtemps la prison et la mort de Northumberland, le descendant des Percy; et l'exil de Westmoreland, le descendant des Nevil.

Parmi toutes les ballades de cette époque, la plus fameuse était intitulée _l'Insurrection du Nord_, _the Rising in the North_. Les héros de cette ballade sont Norton, un gentilhomme de l'Yorkshire, et ses neuf fils. Norton avait été choisi par Northumberland pour porter le drapeau de la nouvelle croisade contre l'hérésie de Henri VIII et de sa fille, et ce drapeau était décoré de trois symboles: la croix, les cinq plaies du Sauveur et le calice de l'Eucharistie.

Norton consulta ses neuf fils, et délibéra avec eux. Et huit d'entre eux parlèrent et répondirent en chœur: «O mon père! jusqu'au jour de notre mort, nous serons fidèles à ce bon comte et à vous.»

L'aîné, Francis, est le seul à dissuader son père, mais le voyant résolu, il lui demande la permission de le suivre sans armes. Après le désastre des deux comtes de Nevil et de Percy, le barde s'écrie:

«Ils t'ont condamné à mourir, toi, Norton, et tes huit fils. Malheur! malheur! tes cheveux blancs ne purent t'absoudre, non plus que leur belle et florissante chevelure blonde ne put les sauver.»

Norton et sa famille furent en effet condamnés et leurs biens confisqués. L'héroïque père et trois de ses fils échappèrent au supplice sur un frêle bateau; ils abordèrent en Hollande. Ils y vécurent peu, et le mal du pays les moissonna successivement sur la terre étrangère. Les autres fils du vieux gentilhomme catholique, moins Francis et Edmond, furent exécutés dans les lieux où la révolte avait éclaté. Deux des frères de Norton furent aussi pendus à Londres.

La répression déploya toutes les fureurs d'une vengeance et toute l'implacabilité d'une politique. Le comte de Sussex, l'instrument docile d'Élisabeth par ambition plus que par cruauté, se plaignit à Cecil de n'avoir eu à diriger en cette grande conjoncture que des _affaires de potence_.

Le duc de Norfolk fut détenu plus étroitement à la Tour. Ses châteaux et ses hôtels furent fouillés, ses coffres forcés; ses lettres, ses papiers, saisis. Les gentilshommes du Norfolk et du Suffolk furent appelés en témoignage contre lui.

Élisabeth lui dépêcha des juges-commissaires. Le duc les reçut d'un visage serein. Il répondit sagement, habilement à tous les interrogatoires. Les commissaires s'en retournèrent très-émus à Windsor. Ils cherchèrent à excuser le duc de Norfolk auprès de la reine, qui les réprimanda fort aigrement. L'un d'eux s'étant hasardé à dire que, dans leur opinion, le duc n'était pas coupable légalement. «Par la mort-Dieu, s'écria Élisabeth, ce que les lois ne pourront sur sa vie, mon autorité le pourra!» La reine s'abandonna à une telle colère, qu'elle en perdit connaissance, et qu'on fut obligé d'avoir recours à son médecin pour la faire revenir à elle.

Les ministres anglais furent unanimes contre Marie Stuart. Ils pressèrent leur maîtresse, en style de chancellerie froidement et sèchement atroce, de supprimer par le meurtre une _cause_ toujours renaissante de troubles pour le royaume. Élisabeth repoussa faiblement ce conseil, et Marie ne fut sauvée que par le prompt apaisement des troubles et la fuite des grands comtes du nord. Le 2 janvier 1570, elle fut ramenée de Coventry à Tutbury; puis, sur un caprice d'Élisabeth, conduite, vers la fin de mai, au château de Chatsworth, dans le comté de Derby.

C'est là qu'elle lut la bulle d'excommunication lancée par le pape Pie V contre la reine Élisabeth, dont il affranchissait les sujets, et dont il annulait les droits à la couronne d'Angleterre. Felton répandit cette bulle et fut découvert. Il ne daigna pas se défendre. Même au milieu des horreurs de la torture, il garda un indomptable silence, et pas un nom de complice ne lui fut arraché. Il subit la mort, comme la torture, avec la fierté d'un gentilhomme et l'héroïsme d'un chrétien. Sa consolation fut de se proclamer martyr de la suprématie papale et de la foi catholique. La bulle avait été audacieusement affichée jusqu'aux portes du palais habité par l'évêque de Londres. L'inconsidérée, l'imprudente Marie applaudit dans un premier transport, et, assaisonnant de sarcasmes sa joie profonde, elle rit avec ses dames de l'insulte faite à la reine d'Angleterre: elle aurait dû plutôt en pleurer. C'était un serpent de plus dans le sein d'Élisabeth, et dans le nuage au-dessus de la tête de Marie une foudre de plus prête à la consumer.

Elle reprit à Chatsworth le roman de ses amours avec Norfolk.

Pour mieux plaire au duc et pour se réhabiliter plus sûrement dans l'opinion de l'Europe, elle écrivit, vers cette époque, à la comtesse de Lennox. Elle lui soumettait avec une apparence d'épanchement la justification de sa conduite. Elle exprimait à demi, sinon l'espérance, du moins le désir d'un retour d'affection de la comtesse qu'elle n'avait jamais cessé d'aimer, disait-elle, malgré l'ardeur des préventions de la maison de Lennox.

Émue d'une telle démarche, des souvenirs tragiques, embarrassée des difficultés d'une décision, la comtesse envoya la lettre de la reine au comte son mari, qui était alors en Écosse. Il lui répondit:

«... Vous vous en remettez à moi pour apprécier la lettre que la reine, mère du roi vous a adressée. Mais que puis-je vous dire, sinon que je ne suis point surpris qu'elle fasse du mieux qu'elle peut pour se justifier? Beaucoup de gens, ainsi que moi, sont persuadés qu'elle n'y parviendra pas. Je ne dis point ceci seulement d'après mes idées, mais d'après des écrits de sa propre main, d'après les dépositions de gens mis à mort, et d'autres témoignages infaillibles. Il faudrait bien du temps pour faire oublier un fait aussi notoire, pour rendre blanc ce qui est noir, pour montrer l'innocence là où elle n'est point. Je crois que les plus indifférents ne sauraient mettre en doute l'équité de votre cause et de la mienne et les motifs de notre haine. Son seul devoir envers vous et envers moi, qui sommes parties intéressées, est d'avouer avec un sincère repentir ce fait déplorable. Cet aveu doit lui être pénible, et il nous est douloureux même d'y penser. Dieu est juste; on ne le trompera pas jusqu'au bout, et comme il a fait connaître la vérité, il punira le crime.»

Les tentatives de Marie Stuart se brisèrent ainsi contre l'inflexibilité du comte de Lennox. Sous le silence de la comtesse, elle devina le gémissement maternel et la malédiction persévérante de son beau-père. Elle n'insista plus de ce côté, et se jeta dans les manéges, dans les songes de sa passion pour Norfolk.