Histoire de Marie Stuart

Part 23

Chapter 233,861 wordsPublic domain

Knox ne voulait pas d'évêques. Morton confondit l'idéal républicain du réformateur en les rétablissant. Il ne leur rendait, il est vrai, qu'un faible revenu et des priviléges limités, mais il usurpait pour lui-même tout l'or et toute l'autorité qu'il ne leur restituait pas. Knox, à la veille de sa propre mort et de l'élection de Morton, devina le futur despote, et, dans une visite qu'il en reçut, sous forme de conseil, il lui fit une opposition vigoureuse, obstinée, demeurant contre lui l'homme de Dieu, comme il l'avait été contre tous les pouvoirs de son temps, contre la reine Marie, contre Lennox, contre Marr, contre le catholicisme et contre le pape. Le père de l'Église presbytérienne ne ménagea pas Morton plus que les autres régents, et ne fléchit pas d'une ligne devant ce redoutable Douglas qui allait imprimer une si profonde terreur à toute l'Écosse.

Le courage de Knox n'étonne plus lorsqu'on a contemplé le portrait du réformateur. Ce portrait, conservé précieusement à Holyrood, est l'homme même. C'est le docteur impérieux et terrible de l'idée nouvelle. Son costume sévère, mais décent, respire la propreté. Le soin le plus correct brille comme une vertu chrétienne dans la blancheur de neige de son collet rabattu, dans les plis de ses manchettes et dans la coupe magistrale, quoique négligée, de ses vêtements bruns. La figure est dominatrice, le teint pâle. Le front, plus élevé que vaste, paraît menacer. La bouche, éloquente, est tout illuminée d'un éclair sombre du charbon de feu. Les moustaches, les yeux, les cheveux sont fauves, les sourcils couleur d'ambre. Le nez, un peu recourbé, semble s'ouvrir puissamment et se dilater au souffle éternel. Le regard aigu, fixe, fatal, résume cette tête altière, dont l'expression suprême est l'infaillibilité. Ce fanatisme est d'autant plus formidable qu'il est plus savant. Knox, dans son cadre, est absolu, à l'égal du Dieu qu'il sent en lui. Cette toile immobile représente-t-elle les traits et la physionomie de Knox ou du Destin? On pourrait douter.

Le grand docteur était affaissé, mais non pas brisé sous le poids des fatigues et des labeurs.

Lorsque, assis sur sa chaise basse de bois sculpté que l'on montre encore au voyageur, il y lisait, tout courbé par la méditation, sa Bible vénérée; ou bien lorsque, soit dans les ruelles qui avoisinent High-street à Édimbourg, soit à Saint-André, dans les carrefours qui touchent à l'abbaye, il se promenait tout chancelant appuyé d'un côté sur son bâton, de l'autre sur le bras de Richard Ballanden, on eût dit qu'il était usé jusqu'à l'anéantissement. Il ne se ranimait qu'à l'air de l'église paroissiale. «Il était alors faible et cassé, écrit un ministre presbytérien contemporain de Knox. Ballanden et un autre serviteur le portaient dans la chaire, où ils étaient d'abord obligés de le soutenir. J'avais régulièrement avec moi des plumes et du papier, et prenais des notes. En expliquant son texte, il était assez calme l'espace d'une demi-heure. Mais quand il en venait à l'application, il me troublait tellement, que je ne pouvais plus tenir la plume. Une fois son sermon commencé, il était si actif et si vigoureux, qu'il lui arrivait de mettre la chaire en pièces et de sauter en bas.»

Voilà Knox au déclin à travers les derniers et brillants éclairs de ce volcanique foyer de son âme. Knox tomba sérieusement malade au mois de novembre 1572. Malgré bien des mécomptes, au milieu des sueurs et du sang, il avait accompli son monument, quand il se coucha pour ne plus se relever dans sa petite maison d'_Auld Reekie_, _la vieille enfumée_, comme il appelait familièrement Édimbourg, la ville de sa prédilection et de ses triomphes. Durant les heures de sa maladie, les degrés de son escalier furent montés et descendus avec les tendres précautions de l'amitié et de l'enthousiasme par une foule avide d'apprendre des nouvelles du réformateur. Le jour et la nuit, son chevet fut entouré de ses plus intimes disciples. Il ne s'attendrit pas un instant, et, sur le bord de l'autre vie, pas un mot, pas une larme ne lui échappa du cœur. Son intelligence resta ferme comme sa foi, et son accent austère comme le devoir. Seulement il daigna rendre compte de sa conscience à ceux qui, penchés sur le lit de son agonie, pleuraient déjà sa mort. Il leur parla une dernière fois avec une virile rudesse qui n'est pas sans émotion, sans pathétique, dans un pareil moment, et de la bouche d'un tel lutteur:

«Plusieurs, dit-il, m'ont reproché et me reprochent ma rigueur. Dieu sait que je n'eus jamais de haine contre les personnes sur lesquelles je fis tonner ses jugements. Je n'ai détesté que leurs vices, et j'ai travaillé de toute ma puissance afin de les gagner au Christ. Que je n'aie été clément pour aucun crime, de quelque condition qu'il fût, je l'ai fait par crainte de mon Dieu qui m'avait placé dans les fonctions du saint ministère et qui m'appelle à lui. Pour vous, mes frères, combattez le bon combat et avec une volonté entière. Dieu vous bénira d'en haut, et les portes de l'enfer ne prévaudront pas.»

Son édifice était achevé, sa tour élevée jusqu'au ciel. Il fut aimé, assisté de ses disciples, glorifié de tous les presbytériens comme le fort des forts d'Israël, comme un Judas Machabée qui s'était servi du glaive pour frapper Rome, et de la truelle pour bâtir le temple nouveau. Il s'éteignit stoïquement au milieu des regrets déchirants de son pays dont il avait été l'apôtre, le tribun, le législateur spirituel et temporel. Le comte de Morton, qui venait d'être nommé régent du royaume, les magistrats, la noblesse, la bourgeoisie et le peuple suivirent son convoi. La ville était en deuil et en pleurs. Toute l'Écosse applaudit à cette inscription qui fut gravée sur son tombeau:

Cy gyt l'homme qui ne trembla jamais devant un homme.

Ce qui certes ajoute beaucoup de prix à cet hommage, c'est qu'il fut rendu à Knox par le comte de Morton lui-même, qui avait observé tant de lâchetés, qui nourrissait tant de mépris pour la nature humaine, et qui croyait si difficilement à l'intégrité, au courage. Le régent sanguinaire fut du moins juste une fois envers la mémoire d'un chef d'idées qui n'avait jamais eu peur ni du poignard, ni de la carabine, ni de la prison, ni du billot, et qui peut-être, sans le savoir, avait désarmé la tyrannie en la bravant.

Knox fut un fondateur à la manière de Moïse. Il laissa derrière lui une nation éphémère et une Église indestructible.

Homme aux proportions révolutionnaires, aux rugissements bibliques, très-grand, mais incomplet; intrépide, ardent, plein d'initiative, de dévouement, d'héroïsme, de sainteté, mais toujours dur et coupable d'un conseil homicide! Il ne s'éleva pas jusqu'à la bonté, et son cœur ne connut pas le sentiment le plus divin des puissantes natures: la pitié dans la force.

Après trois siècles, j'ai voulu contempler au sommet de la Canongate la petite maison où tant de disciples se pressaient pour recueillir avidement le verbe du maître, et où il exhala son âme inflexible. Ce n'est pas sans respect, je l'avoue, que j'ai passé ce seuil religieux malgré sa profonde dégradation. Deux boutiques et une taverne ont remplacé la chambre et l'oratoire du réformateur. Là où il confessait Dieu, s'échangent des paroles mercantiles, et des verres s'entre-choquent. Ce sanctuaire est profané; il ne sera bientôt plus qu'un monceau de ruines. Une dernière auréole lui reste. Le mur est surmonté de la statuette du docteur, et, près de cette statuette, dans un triangle de pierres en saillie, on peut lire encore ces trois mots, le blason de Knox et son legs immortel:

Θεος DEUS GOD

Cependant, le comte de Morton continua durant des années d'altérer les monnaies, de confisquer et de proscrire. Ses dilapidations et ses exécutions capitales lassèrent l'Écosse. Épuisée de sang et d'or, elle retrouva l'énergie du désespoir. Sa plainte unanime devint formidable, et intimida jusqu'aux créatures de Morton.

Le lord de Lochleven, William Douglas lui-même, écrivit au comte.

Morton répondit sans aigreur, avec un mélange d'habileté politique et de condescendance patricienne.

Malgré ses justifications successives, les fières souplesses, les manéges, pour reconquérir les dévouements privés et l'opinion générale, le vœu de chacun, le vœu de tous était que le roi saisît les rênes du gouvernement et mît fin aux calamités de la régence. Après plusieurs mois de stratagèmes, le comte de Morton se décida. Il ne s'effraya pas de la situation où le plaçait le cri public, mais il la comprit. Il ne pouvait lutter à la fois contre la nation et contre la royauté. Il n'attendit pas qu'une guerre civile le renversât. La sommation que l'assemblée de la noblesse, réunie à Stirling, lui fit avec l'assentiment de Jacques et sous l'influence des comtes d'Argill et d'Athol, de déposer ses fonctions, lui suffit. Abandonné de son propre parti, il abdiqua de bonne grâce, entre les mains du roi, l'autorité de régent d'Écosse. Il eut l'air de se démettre de lui-même, sans contrainte apparente (15 mars 1578), par dégoût du pouvoir, par dédain des hommes.

Il se retira en son château de Dalkeith, une des demeures les plus majestueuses de ses ancêtres. Dans la grande salle était encore suspendue la longue épée de lord Douglas, le compagnon et l'ami de Bruce. Froissart avait habité cette résidence féodale, et y avait écrit quelques pages de son aventureuse chronique:

«Dès ma jeunesse, je, acteur de cette histoire, chevauchai par tout le royaulme d'Escosse, et fus bien quinze jours en l'hostel du comte Guillaume de Douglas... en un chastel à cinq milles de Haindebourg (d'Édimbourg), qu'on dict au pays Alquest (Dalkeith)...»

Plus tard, Charles-Édouard y passa une semaine, et y mûrit son plan d'invasion à travers l'Angleterre.

En ce temps-ci, lorsque la reine Victoria vient à Édimbourg, elle visite Holyrood, mais elle loge à Dalkeith, où l'hospitalité du duc de Buccleuch vaut celle d'un roi.

C'est là, à Dalkeith, maintenant le séjour du luxe et des arts, autrefois la forteresse des trames mystérieuses, des fermes desseins et des noirs complots, que Morton s'établit avec toute sa maison.

Le gouvernement tomba aux mains d'un conseil de douze seigneurs qui s'installa à Stirling, auprès du roi.

Si l'homme se reconnaissait au visage et aux paroles, comme l'or à la couleur et au son, le comte de Morton aurait paru résigné. Il s'occupa, non sans une bonhomie patriarcale, du soin de ses vassaux et des magnifiques embellissements de ses jardins. Il fit jeter sur la rivière qui coule dans son parc une arche gigantesque. Ce parc, dont les arbres et les accidents de terrain sont aujourd'hui si admirables, il le bouleversa et le recréa avec une puissance supérieure à celle de la nature. Il y ouvrit des vallées, il y éleva des montagnes. Il creusa les souterrains de Dalkeith à des profondeurs immenses.

Il racontait avec complaisance les délices de la vie privée et des travaux champêtres. Il disait à tous combien la philosophie, le loisir de la campagne étaient préférables aux soucis des affaires publiques. On commençait à le croire, lorsqu'un matin on apprit que les portes du château de Stirling lui avaient été ouvertes, la veille, à minuit, et qu'il était le maître du roi et de la cour.

Cette autorité nouvelle ne devait pas être de longue durée.

Les griefs de l'Écosse éclataient toujours, et le roi n'avait autour de lui que des ennemis du régent.

Tous ces ennemis, qui vivaient dans l'intimité royale, abhorraient en Morton un homme qui les méprisait, et qui, gardant les avantages du pouvoir, ne leur laissait que l'impopularité des fautes ou des crimes osés par lui. Ils excitèrent les craintes et fomentèrent le mécontentement de Jacques.

C'étaient Alexandre Erskine, Mme de Marr, Buchanan; c'étaient d'autres personnages d'Église ou d'épée, tous ligués contre Morton, quelques-uns par conscience, presque tous par passion ou par intérêt. C'était surtout une jeune noblesse impatiente du joug du régent, avide de succéder aux charges et aux dignités des partisans de Morton. A la tête de cette noblesse frémissante, on remarquait, à leur violence moins contenue, Esme Stuart d'Aubigny, neveu du comte de Lennox, et James Stewart, de la famille d'Ochiltree.

Le comte de Morton avait eu la précaution d'exiger l'oubli de tous les attentats qu'on pourrait lui reprocher d'avoir commis envers le roi. Il ne s'était point contenté de la parole de Jacques, il avait obtenu un pardon écrit, signé et scellé du grand sceau. Cette prévoyance fut vaine. Jacques craignait le comte de Morton et ses favoris le haïssaient. Ils insinuèrent aisément au roi qu'il fallait sacrifier au bien public un sujet trop puissant, et le punir de ses forfaits. Jacques avait des scrupules. Il ne voulait pas violer sa parole royale. On le rassura par un subterfuge qu'il accueillit avec joie. Ses deux favoris, Esme Stuart d'Aubigny et James Stewart, lui persuadèrent qu'il n'était pas fait mention dans l'amnistie accordée au comte de Morton du meurtre de Henri Darnley, père du roi. Jacques alors entra dans un complot que James Stewart lui dévoila.

A quelques jours de là, le roi présidait son conseil dont les membres étaient les principaux seigneurs de l'Écosse, presque tous jaloux du plus grand d'entre eux, le comte de Morton. James Stewart s'avança précipitamment jusqu'au fauteuil de Jacques, et, fléchissant le genou, lui demanda justice contre le comte. «Il a, répondit Jacques, mon pardon royal pour les crimes mêmes dont il aurait pu se rendre coupable envers ma personne.--Sans doute, reprit Stewart, mais l'assassinat de votre père, de lord Darnley, vous ne l'avez pas absous, et j'accuse Morton d'en être complice.»

Le comte répliqua d'abord avec hauteur; puis, voyant qu'on se disposait à l'arrêter, et devinant qu'on était déterminé, il dédaigna de se défendre. Les juges étaient choisis, et le procès fut prompt. Le tribunal devant lequel comparut Morton était composé de ses ennemis. Il en récusa quelques-uns, mais ils continuèrent à siéger.

Morton ne se fit pas d'illusion. Au lieu d'écrire son plaidoyer, il écrivit son testament.

Il légua d'immenses trésors au comte d'Angus, son neveu, d'autres disent à son fils naturel, Jacques Douglas. Quoi qu'il en soit, on ne sait ce que devinrent ces trésors enfouis dans des tonnes cerclées de fer, au fond des souterrains du comte ou cachés dans les caves de ses partisans les plus dévoués. Ce redoutable millionnaire, armé si longtemps des foudres du pouvoir, se sentit pauvre dans le dernier mois de sa vie. Il manquait du luxe accoutumé et même du nécessaire. Un jour qu'il se rendait de sa prison au tribunal, une vieille femme en haillons lui demanda l'aumône. Il chercha, par habitude, dans la poche de son justaucorps, et la trouva vide. Alors il emprunta d'un de ses gardes quelques schellings, puis, les donnant à la mendiante en secouant la tête: «Douglas n'est plus Douglas, dit-il; voilà désormais ses largesses.»

Il fut condamné, comme il s'y attendait, et déclaré complice de l'assassinat de Darnley. Le comte écouta son arrêt stoïquement, sans plainte, sans emportement, avec une froide intrépidité. Quand la sentence lui fut prononcée, il releva la tête en Douglas, et c'est lui qui ressemblait à un juge; ses juges, qui tous avaient été les flatteurs de sa régence, ressemblaient à des condamnés.

Élisabeth, dès qu'elle fut avertie du danger de Morton, tenta de le sauver. Elle envoya Randolph en Écosse, afin d'obtenir, soit par les menaces, soit par les caresses, une grâce que Jacques ne voulut point accorder. Les ruses de l'ambassadeur anglais, l'or qu'il sema pour corrompre, les paroles qu'il prononça pour effrayer, tout fut inutile. Jacques demeura inflexible. Randolph fut même obligé de se soustraire à la colère du roi par la fuite. Du reste, il ne se dissimulait pas l'énormité des crimes de Morton. «Je ne puis désirer pour le comte aucune merci, écrivait-il au chancelier d'Angleterre, s'il y a quelque vérité dans ce qu'on dit de lui, dans ce qui est avoué par plusieurs en qui il avait mis sa confiance.»

La nuit qui suivit sa sentence et qui précéda son exécution, le comte de Morton dormit d'un sommeil paisible, comme autrefois la veille d'une bataille. Ses remords devaient être grands, mais son courage était plus grand encore, et lui ferma les paupières au bord de sa fosse ouverte. A son réveil, le ministre presbytérien qui l'assistait le supplia d'avouer qu'il était vraiment complice du meurtre de Darnley. «Bothwell me proposa de l'être, dit-il, et je refusai.--Vous lui gardâtes le secret? reprit le ministre.--Sans doute, ajouta le comte: à qui donc l'eussé-je révélé? A Darnley? il aurait tout répété à Marie par faiblesse. A la reine? elle était la première complice. Dans les deux cas j'étais perdu. Qu'importe tout cela? ajouta-t-il; la _maiden_ est là. On n'en veut ni à mon innocence, ni à ma culpabilité. On en veut à ma puissance. Je suis un soldat et un homme politique. Je ne m'étonne ni de mon supplice, ni de la bassesse de mon accusateur et de mes juges. Je daigne leur pardonner. Je mourrai comme j'ai vécu, en Douglas.» Il parut se recueillir avec une gravité religieuse devant l'éternité, et chercher une mystérieuse saveur au trépas, peut-être au repos. Il marcha bravement jusqu'au lieu du supplice, et ni un soupir, ni un attendrissement ne trahirent l'âme hautaine du patricien. Seulement, au pied de l'échafaud, de violentes et courtes convulsions accusèrent une agitation intérieure dont il ne tarda pas à supprimer tous les signes. La nature troublée un moment redevint stoïque en Morton. La _maiden_ trancha sa vie. C'était une machine qu'il avait importée lui-même du comté d'York en Écosse. Le coupable était ajusté sous une hache affilée surmontée de plomb, et suspendue à une corde roulant sur une poulie. Le bourreau, en lâchant la corde, précipitait la hache, qui décapitait le condamné. C'était tout simplement la _guillotine_, que la philanthropie d'un membre de l'Assemblée constituante crut inventer pour adoucir les supplices, et qu'un Douglas, le plus terrible des régents de l'Écosse, avait introduite dans sa patrie pour abattre plus vite ses ennemis. Il fut la plus illustre victime de cette arme légale qu'il destinait à d'autres. Il souffrit le trépas comme il l'avait infligé, avec cette indifférence superbe des dictateurs aristocratiques ou révolutionnaires qui ont tant abusé des passions et de la force, qui ont tant épuisé les émotions, qu'à la fin il leur est égal de vivre ou de mourir.

James Stewart, le favori de Jacques, l'accusateur du régent, commanda les troupes de service et présida en personne à l'exécution.

La tête de Morton fut exposée au-dessus de la porte de la Tolbooth, cette geôle noire et menaçante encore dans sa caducité. Le corps du comte fut abandonné tout le jour sur l'échafaud. Un cavalier de James Stewart jeta par pitié sur le cadavre de Morton son manteau de soldat. De tous ceux qui avaient partagé les longues prospérités du régent, nul ne se présenta, soit pour lui rendre ce triste devoir, soit pour l'accompagner quand les valets du bourreau le portèrent au cimetière des criminels. La terreur ou l'ingratitude avait écarté les anciens partisans du comte; ses parents étaient en fuite ou en armes, et Morton n'avait pas un ami.

J'ai retrouvé sur un escalier, au mur poudreux de l'un de ses châteaux, le meilleur portrait de Morton. Ce portrait, probablement de Jameson, représente le comte peu de temps avant l'échafaud. Ses cheveux rares ont grisonné et sont tombés sous les insomnies. Son front s'est agrandi, bronzé et creusé dans les laborieuses combinaisons, dans les orages de la régence. Ses joues sanguines sont un peu affaissées. Son nez fort noble respire l'orgueil. Sa bouche est sardonique entre les plis innombrables de prudence, de réserve, de ruse qui en sillonnent les coins, et ses yeux d'un bleu gris foncé, armés d'une souveraine insolence, dardent le mépris sous leurs sourcils roux. Cette toile, d'une incomparable expression, retrace dans le comte de Morton un vieux homme d'État et de guerre, très-habile, très-grand seigneur, mais rassasié d'or, rongé de spleen et d'égoïsme, blasé sur toutes les choses divines et humaines hors une seule: le pouvoir.

Tout ce qui portait ce nom redouté de Douglas hérita naturellement d'une vengeance.

La haine d'une si grande race était implacable. James Stewart l'éprouva vingt ans après. Il avait abusé de sa faveur et révolté par l'excès de son crédit, de ses prétentions, de ses cupidités, toute la haute noblesse d'Écosse. Jacques avait poussé la faiblesse jusqu'à l'investir du comté d'Arran, qui appartenait aux Hamilton proscrits, dont toutes les terres avaient été frappées de confiscation. Le favori fatigua la patience des seigneurs. Ils s'armèrent, surprirent le roi à Stirling, et le forcèrent de les admettre dans son conseil. Ils lui arrachèrent la dégradation et l'exil du faux comte d'Arran. James Stewart erra des années dans l'isolement, dans la terreur de ses ennemis, et dans la secrète espérance de reconquérir le cœur de Jacques.

Une rencontre qu'il fit dans une caverne des monts Pentlands vint fortifier en lui cette espérance. Au moment où il allait entrer sous la voûte profonde du rocher, un homme vêtu d'un plaid en lambeaux, l'arrêta sur le seuil; c'était un prophète populaire, un montagnard doué de seconde vue. Il appela Stewart, de son nom perdu, du nom d'_Arran_, et lui prédit solennellement qu'il porterait bientôt la tête plus haut qu'elle n'avait jamais été. Stewart ne douta pas d'un oracle qui lui annonçait une si éclatante fortune. Il s'engagea dans les comtés méridionaux de l'Écosse, rêvant aux moyens de reparaître à la cour et d'y reprendre son ascendant. Arrivé dans le comté de Dumfries, il se hasarda à s'y montrer sans déguisement. Un seigneur qu'il avait connu autrefois lui conseilla de fuir le voisinage des Douglas, dont le plus renommé, le comte de Morton, avait été sa victime. Stewart, qui se croyait sûr du retour de ses prospérités, répondit qu'il ne craignait personne. James Douglas apprit cette arrogante réponse en même temps que la présence de l'ancien favori à quelques milles de son château de Torthorwald. Il monta sur l'un des chevaux toujours sellés qui remplissaient ses écuries. Suivi d'un serviteur, il atteignit Stewart, et lui cria d'une voix forte: «N'es-tu pas l'indigne favori James Stewart, le dénonciateur et l'assassin du grand comte de Morton?» Stewart étonné ne répondit point. «Viens-tu payer ta dette à James Douglas et à sa maison?--Quelle dette? reprit Stewart.--Quelle dette? s'écria Douglas. La dette de tout le sang de tes veines, qui ne vaut pas une seule goutte du sang de Morton.» En achevant ces mots, Douglas s'assura sur ses étriers, courut sur Stewart, immobile de surprise, glacé d'effroi, et le perça de sa lance. Stewart tomba. James Douglas, sautant de cheval, tira son épée, et d'un coup puissant sépara la tête du corps de son ennemi. Il délaissa le corps sans sépulture aux loups et aux corbeaux, et, emportant la tête livide par les cheveux, il l'arbora au bout de la lance homicide sur la tour de son château de Torthorwald. Ainsi s'accomplit à la fois la prophétie du devin et la vengeance des Douglas.

Cette atroce passion, la vengeance, ne s'arrêtait pas aux individus et ne s'éteignait pas avec eux; elle embrasait la famille et décimait les générations. Le meurtre succédait au meurtre, la spoliation aux agonies; et l'Écosse, durant ces longs troubles, était devenue un théâtre d'empoisonnements, d'assassinats et de rapines. La justice semblait s'être retirée de cette terre maudite, la miséricorde était muette, et la force effrontée, brutale, triomphante, se déployait dans le crime comme dans un élément en fureur.

Des fenêtres de ses donjons, Marie entendit le retentissement de toutes les calamités de son royaume.