Histoire de Marie Stuart

Part 22

Chapter 223,773 wordsPublic domain

Cependant le régent, le comte de Lennox, était au pouvoir des cavaliers de la reine. Il s'était rendu à Spens de Wormeston. Il était monté en croupe derrière l'ennemi généreux qui avait reçu son épée. Spens courait à toute bride pour soustraire à la fureur des Hamilton le vieillard qui avait mis en lui son espérance. Claude Hamilton les atteignit. Il ordonna à son escorte de faire feu sur le comte de Lennox. Spens s'y opposa, et périt héroïquement en défendant son captif blessé mortellement à ses pieds. Ce meurtre fut la vengeance d'un autre meurtre, de celui de l'archevêque de Saint-André, un Hamilton.

Le comte de Marr succéda à Lennox. Il ne gouverna que peu de mois. Le fardeau fut trop lourd pour sa vertu.

Le comte de Morton le remplaça aux affaires. Son ambition longtemps contenue éclata. Toujours influent par sa naissance, par ses talents, par son courage, il n'avait pas encore exercé la dictature, dont il s'empara enfin. Il était naturellement féroce, et rien ne surpassait sa cruauté, si ce n'est sa cupidité. Il vendait tout, même la justice. Il envenima la guerre civile. Guerre de vols, de viols, de meurtres, où la société, en proie à tous les fléaux de l'anarchie armée, chancelait sur ses bases éternelles, comme les édifices dans les tremblements de terre; guerre impie, qui bouleversait l'État, comme la tempête bouleverse les éléments, et qui chassait le laboureur du sillon, le négociant du comptoir, le juge du tribunal, le prêtre du sanctuaire, sans respecter personne, si ce n'est les hommes de pillage et de carnage, qui ne respectaient rien! Les deux partis continuèrent, l'un sur les injonctions de Morton, l'autre à son exemple, d'exécuter leurs prisonniers. Chaque jour, de nouvelles escarmouches livraient au bourreau de nouvelles et d'innombrables victimes. Morton était un Douglas, et ces guerres exterminatrices furent appelées, de son nom de famille, les _guerres des Douglas_. Les armoiries de sa maison, les armoiries au _cœur sanglant_, étaient l'emblème vrai de sa vie. Il entremêlait de volupté les vices et les crimes. Le lendemain de la mort de sa femme, il exprimait sa joie et en cherchait une autre. Il entretenait autour de lui trois ou quatre maîtresses de haut rang, sans compter les filles du peuple, qu'il regardait toutes comme ses concubines. Plus homme politique, toutefois, qu'homme de plaisir, fourbe, sans pitié, dévoré de la soif de l'or, abandonné à tous les vertiges du pouvoir, ce fut un Sylla féodal. Il n'eut pas moins de perversité, et il eut autant de grandeur. Il déjoua et il lassa pendant cinq années le parti de la reine. Les deux principaux seigneurs de ce parti, le duc de Châtellerault et le comte de Huntly, se soumirent à l'autorité du roi. Ils reconnurent le comte de Morton comme régent. Kirkaldy de Grange persista seul, avec Maitland de Lethington, à tenir pour Marie Stuart dans le château d'Édimbourg.

De Grange résistait depuis plusieurs années sur ce roc formidable, sur ce mamelon de granit qui domine la mer, la plaine et la ville. Depuis longtemps il n'était plus secouru ni de l'Écosse ni de la France. Tout lui faisait défaut. Il commandait des soldats que son seul courage préservait de la désertion. Il n'avait plus d'argent, plus de crédit, plus de ravitaillements. Il s'obstinait par honneur au sommet de cette forteresse suprême de son parti, le seul pan de montagne dont Marie fût restée maîtresse dans le royaume de ses pères. «De Grange m'asseure, écrivait-elle à l'archevêque de Glasgow, qu'il me gardera le chasteau tant que vie luy durera.»

Tous les efforts de Morton se concentrèrent à la fin contre cette citadelle. Après avoir échoué par la diplomatie, il tenta de réussir par la force. Il rassembla toutes les troupes écossaises dont il put disposer, et il fit un pressant appel à Élisabeth dont l'alliance lui était acquise à jamais. Une fraternité machiavélique et des intérêts réciproques cimentaient cette alliance. Morton avait besoin d'Élisabeth pour son autorité, et Élisabeth avait besoin de Morton pour ses desseins sur l'Écosse. Elle se hâta d'envoyer de Berwick des troupes nombreuses et un corps d'artillerie pour former le siége du château d'Édimbourg.

Le brave Kirkaldy de Grange prit toutes les mesures que suggère une expérience consommée; il déploya toutes les ressources qu'inspirent le mépris du danger et la science de la guerre. Du haut de son nid d'aigle il arrêta trente-quatre jours les armées réunies de l'Écosse et de l'Angleterre. Réduit aux dernières extrémités, sollicité par les prières de la garnison exténuée de faim et de soif, il se défendait encore. Les munitions manquant, il exhorta ses soldats à se contenter de l'arme blanche. «Mourons, disait-il, comme nous avons vécu, le sabre et l'épée hors du fourreau.» Mais il parlait à des spectres que le désespoir saisit, lorsque des deux fontaines qui les abreuvaient l'une tarit, et l'autre disparut sous les décombres amoncelés par l'artillerie des assiégeants. Forcé de capituler, de Grange se rendit au général anglais, au maréchal de Berwick, Drury, qui promit, au nom d'Élisabeth, de recommander la garnison et son généreux commandant à la clémence du jeune roi d'Écosse. Mais Élisabeth s'entendait bien avec Morton; elle lui livra le héros et le diplomate des guerres civiles de l'Écosse, Kirkaldy de Grange et Maitland de Lethington. Dès qu'on soupçonna cette intention de la reine d'Angleterre, des rumeurs sinistres circulèrent sourdement à diverses reprises. L'ambassadeur de France, La Mothe-Fénelon, eut plusieurs explications avec Élisabeth. Il se plaignit que le comte de Morton voulût verser le sang des prisonniers du château d'Édimbourg, «qui s'estoient rendus à elle, et qu'il sembloit qu'un régent ne debvoit entreprendre un faict de telle conséquence, sans en advertyr les principaulx alliés de la couronne.»

Les réponses d'Élisabeth, transmises par La Mothe-Fénelon furent toujours les mêmes, successivement et atrocement hypocrites: «A sçavoir,» écrit l'ambassadeur à Charles IX, «qu'elle n'avoit rien entendu de l'exécution; qu'elle avoit remis tout l'affère à ceulx du pays; n'avoit accepté les personnes du chasteau pour prisonnyers, et qu'elle sçavoit bien que son ambassadeur vous avoit donné compte de tout ce fait; dont pensoit que, par le premier pacquet que je recepvrois de Vostre Majesté, j'en serois amplement informé.»

Les officiers anglais furent navrés de la décision de leur reine. Ils pleurèrent tous cette trahison envers le héros de Dunedin; c'est ainsi que les soldats appelaient Kirkaldy, du nom celtique du château d'Édimbourg. Le maréchal de Berwick, qui avait pour de Grange un culte militaire, fut si pénétré de douleur qu'il renonça à son gouvernement des frontières, aimant mieux encourir le ressentiment d'Élisabeth que de paraître participer à la violation d'une parole qu'il avait engagée à un tel homme, et d'une capitulation qu'il avait signée.

Du reste, les bruits précurseurs des tragiques rancunes du régent n'étaient que trop fondés.

Maitland comprit tout de suite qu'il n'y avait pas de grâce à espérer de Morton. Il se résigna vite, avec la facilité d'un courage longtemps éprouvé dans les troubles de sa patrie. Il se prépara à bien mourir. Cette vaste et souple intelligence, si fertile en expédients, n'en découvrait plus qu'un, le poison, un de ces poisons subtils dont les princes d'Italie faisaient alors un si fréquent usage, et qui étaient en quelque sorte un élément de leur politique infernale. Maitland déploya tranquillement le papier où il conservait cette petite poudre qui allait le délivrer, et la délaya dans un verre de vin des Canaries. Il posa ce verre sur la table, devant laquelle il s'assit comme pour y travailler à quelque plan d'homme d'État. Mais son âme trop souvent emportée à tous les vents de l'intrigue diplomatique et factieuse n'avait plus qu'une affaire, celle de l'éternité.

Il existe à Londres un vieux volume qu'il feuilleta, si l'on en croit la tradition, près du verre de poison qui devait le soustraire à la barbarie du régent. Ce vieux volume est un Tacite vermoulu, un exemplaire de l'édition de Venise, la première édition du grand historien. Lethington lut et médita sans doute dans le peintre vengeur de la tyrannie la série glorieuse des trépas antiques. Si la tradition est vraie, il s'arrêta à la dernière page des Annales, à la mort de Thraséas. Après s'être entretenu dans ses jardins de l'immortalité, le sublime Romain congédie la bonne compagnie qui l'entoure, et fait promettre à sa femme Arria de vivre pour leur fille. Il vient d'apprendre sa sentence, et il rentre sous le portique de sa maison pour y recevoir le questeur, le messager du sénat. Quand le lâche arrêt lui eut été signifié, il pria Helvidius, son gendre, le philosophe Démétrius et le questeur d'entrer dans sa chambre. Là, présentant au fer les veines de ses deux bras à la fois, il répandit à terre les prémices de son sang et dit: «Faisons cette libation à Jupiter libérateur.» Puis s'adressant au questeur, il ajouta: «Regarde, jeune homme, tu es né dans un temps où il convient de fortifier son cœur par des exemples de courage. _Specta, juvenis, in ea tempora natus es, quibus firmare animam expediat constantibus exemplis._»

Selon la même tradition si émouvante, la trace de sueur que l'on remarque à cet endroit du récit, est l'empreinte même du doigt de Lethington. C'est à cette page qu'il interrompit sa lecture et que le volume resta ouvert. Lethington alors but d'un trait le poison et s'endormit pour la dernière fois. On le trouva la tête penchée sur la table. Son visage était calme et nul vestige d'agonie ne le contractait. On le crut plongé dans le sommeil, mais il était enseveli dans la mort. Brillant homme d'État, digne de prendre Thraséas mourant pour modèle, si sa vertu eût égalé son intrépidité et ses talents!

Marie Stuart et beaucoup de ses partisans accusèrent le comte de Morton d'avoir empoisonné Lethington. Ces accusations ne sont point fondées, et la tradition, cet écho lointain de la vérité historique, ne les sanctionne pas. Pourquoi le régent aurait-il empoisonné traîtreusement dans un cachot celui qu'il pouvait faire pendre légalement sur la voie publique?

Kirkaldy de Grange, lui, avait été le compagnon d'armes de Morton. Ils avaient triomphé ensemble à Langside, où la victoire les avait couronnés d'une gloire presque égale. Ils avaient siégé aux mêmes conseils, ils s'étaient assis aux mêmes festins, ils avaient reposé dans le même lit, sous la même tente. Quelle serait la décision de Morton? Se laisserait-il toucher à l'amitié, aux souvenirs? Toute l'Écosse était dans l'anxiété; l'émotion avait gagné jusqu'à l'Angleterre. Morton fut implacable. Il déclara que de Grange serait exécuté. Ce fut un deuil universel. Cette sentence consterna jusqu'aux ennemis. Les amis, des soldats endurcis, pleurèrent. Il y eut alors un beau mouvement parmi la noblesse écossaise. Elle donna dans cette occasion la mesure de l'affection mêlée d'enthousiasme que lui inspirait de Grange. Cent gentilshommes se rendirent à Holyrood en suppliants, pour essayer encore une fois de sauver leur chef le plus illustre, le plus aimé. Ils offrirent à Morton soixante-dix mille écus pour la rançon de Kirkaldy. Ils offrirent bien plus: leur dévouement. Étouffant leur orgueil, ils s'engagèrent, si Morton voulait être miséricordieux, à servir, tant qu'ils vivraient, le parti du comte, à devenir ses vassaux liges pour jamais. Morton refusa, et son dernier mot fut: «La mort!»

Lorsqu'on vint annoncer cet arrêt à de Grange: «Je le savais d'avance, dit-il tranquillement. Je connais Morton. J'ai eu un juge sévère et de braves amis.» Un rayon de joie éclaira ses regards, quand il apprit le sursis accordé à lord Hume. Il se revêtit de son costume militaire pour marcher au supplice. «C'est notre dernier combat, dit-il à son frère James en l'embrassant. Nous y perdrons notre vie, reprit-il fièrement, mais nous ne la démentirons pas.» Arrivé au lieu de l'exécution, à la croix d'Édimbourg, de Grange monta sur l'échafaud où se balançait la corde fatale. Il embrassa de nouveau son frère, qu'il continua d'entretenir avec une mâle douceur.

Le ministre Lindsay dirigeait l'exécution en chantant des psaumes, et veillait à ce que cette prophétie sauvage de Knox, qu'il avait d'abord portée comme un message, s'accomplît: «De Grange, écoute-moi, toi que j'ai aimé; abandonne cette mauvaise cause. Si tu n'obéis, si tu ne sors de ta tanière de brigand, bientôt on viendra t'en arracher; je t'annonce, par le Dieu vengeur, que tu seras pendu au gibet, sous le soleil ardent.»

Lindsay gourmanda le bourreau hésitant qui oubliait son métier. Rappelé à lui-même, l'exécuteur, sur l'injonction de de Grange, dépêcha d'abord James Kirkaldy, puis attacha à la potence le grand condamné dont les derniers vœux furent pour l'Écosse. De Grange refusa tout bandeau sur les yeux. Le bourreau n'insista pas, et, faisant jouer la bascule, Kirkaldy, «cet agneau dans la maison, mais ce lion dans la bataille,» subit le sort d'un scélérat vulgaire. Il le subit avec l'insouciance d'un héros et la sérénité d'un sage. Sa sensibilité fraternelle, et la piété chevaleresque de la noblesse, mêlèrent à ce trépas je ne sais quoi de délicat, de touchant, qui attendrit tous les cœurs et qui rendit plus chère à l'Écosse cette sublime mémoire.

Ainsi périrent Kirkaldy de Grange et Maitland de Lethington, qui s'étaient éloignés de la reine par indignation et qui s'en rapprochèrent par pitié. Ce furent les derniers Romains... les derniers Écossais de Marie. _Ultimi Scotorum_, s'écria-t-elle douloureusement dans sa prison de Chatsworth. Depuis l'assassinat de Murray, l'un était le plus grand général, l'autre le politique le plus éminent de leur pays. Ils étaient même plus éclatants que Murray, le premier comme capitaine, le second comme diplomate; mais ils étaient moins complets, et Murray montrait en lui la forte et sobre unité de ces deux rares génies.

On s'étonna généralement que Morton eût refusé la rançon de soixante-dix mille écus offerts pour de Grange. Car, si le régent était cruel, il était encore plus cupide. Quelques-uns seulement devinèrent que Morton aima mieux satisfaire deux passions qu'une, et qu'au fond sa cruauté ne fut qu'un raffinement d'avarice assaisonnée de sang.

Marie, dans une lettre adressée à M. de La Mothe-Fénelon, et datée de Sheffield, le 30 novembre 1573, ne s'y trompa point. Cette lettre éclaire toute l'âme du régent et les motifs secrets de sa conduite après la prise du château d'Édimbourg. Il avait résolu de se venger sans doute, mais il tenait surtout à s'emparer sûrement et impunément des bijoux de la reine.

«... Je les ay... demandées (les bagues) assés instamment, dit Marie, et ay à cette heure matière de presser plus que jamais sur la responce qui nous a esté faicte, par où il semble que Morton charge ceulx qui, devant luy, ont tenu le chasteau d'Édimbourg de les avoir toutes quasi escartées es mayns de marchands et orfèvres, ce qui n'est excuse pour luy servir d'acquit suffisant, ains pour le charger davantage et fayre craindre qu'il les veuls desrober; car il fait mourir ceulx qui les avoient entre les mains, et m'en debvoient respondre, ou pour le moins qui pouvoient tesmoigner de ce qu'il y avoit; en quoy se manifeste trop évidemment sa finesse et son astuce. Mais puisque ma bonne sœur Élisabeth a tel pouvoir sur luy, je croy qu'elle ne vouldra pas luy souffrir fayre ce larcin. Le comte de Murray ne pretendit jamais qu'elles fussent gardées pour aultre que pour moy, ainsi qu'il a toujours pleinement déclaré devant sa mort, encore que Morton luy a souvent voullu persuader, comme j'ay esté advertie, de les dissiper, afin d'en avoir sa part; ayant asses faict paroistre par aultres demonstrations qu'il n'y a imposture ou aultre meschancetté qu'il ne commette ou soit participant, où il y a espérance de butin ou rapine.»

La reddition du château d'Édimbourg, qui enrichit encore le régent, affermit l'autorité du roi. Ce fut la fin de la guerre civile. Morton, maître de l'Écosse, fixa peu de bornes à ses complaisances pour Élisabeth et à ses propres iniquités; ferme du reste dans l'administration, habile, prévoyant, utile à sa patrie, lorsque les intérêts nationaux n'étaient pas contraires à ses intérêts personnels.

Nul ne souffrit avec plus d'emportement et de douleur que John Knox, des tyrannies et des exactions contre l'État. Chrétien, il eut à réprimer les égarements sacriléges de quelques-uns de ses disciples. Comme tous les grands fondateurs, il était destiné à être traversé et torturé, soit en politique, soit en religion.

Le plus illustre et le moins constant des admirateurs de Knox fut Giordano Bruno. Knox ne le vit jamais. Échappé d'un couvent de dominicains, ce jeune homme, de Nola, près de Naples, vint à Genève, où il trouva toute fraîche la trace du réformateur écossais dont le grand caractère lui imposait un respect mêlé d'exaltation. Il lut les écrits de Knox, les livres de Calvin, et se fit protestant. Sa foi ne fut pas de longue durée. Après deux ans de séjour à Genève, il repoussa le manteau de ministre comme il avait jeté la robe de moine.

Il formula et imprima ces maximes hardies:

«... La vérité est dans le présent et dans l'avenir beaucoup plus que dans le passé. Qui doit décider? Le juge suprême du vrai: l'évidence.

«L'autorité n'est pas hors de nous, mais en dedans. Une lumière divine brille au fond de notre âme pour inspirer et conduire toutes nos pensées. Voilà l'autorité véritable.»

Dans sa soif de tout connaître et de tout sentir, il se mit à courir le monde, soutenant partout, quand il rencontrait des adversaires dignes de lui, des joutes de logique où jamais il ne fut vaincu. Il attaqua les religions positives. Son ambition était de les élever à la hauteur de la philosophie pure et transcendante: la substance, selon lui, de toutes les formes, leur flambeau immortel.

Après Jésus, après Knox et Calvin, il choisit Platon pour son Christ, et il prêchait, au nom de ce Christ, une religion sans prêtres, sans temple, sans autels. Le Dieu de cette religion, pour lui, c'était l'Être absolu, toujours le même en soi, invisible dans son essence, visible dans ses manifestations, qui produit ses apparitions comme les grandes eaux produisent les nuées, par l'enchaînement secret et fatal d'une physique surnaturelle. Il niait le Dieu des chrétiens, cet être bon et générateur qui tressaille éternellement du plaisir de la fécondité, et qui enfante par l'effusion intarissable d'une tendresse infinie.

Ainsi le Platon que révélait Bruno, ce n'était pas le Platon d'Athènes, le Platon presque chrétien, dont le Dieu, esprit seul, esprit et providence, crée avec amour comme un cœur immense qui déborde; non, le Platon de Bruno, c'était le Platon d'Alexandrie, dont le Dieu, esprit et matière, s'épanche avec indifférence comme une mer trop pleine en torrents de vie aveugle, tantôt brutale, tantôt sublime.

Bruno s'était donc fait l'orateur et l'aventurier du platonisme d'Alexandrie. Il fut en réalité le Spinosa éloquent, nomade, ardent et poétique du XVIe siècle. Il était beau comme l'ange de la métaphysique. Ses traits étaient d'une noblesse un peu sauvage, et son sourire eût donné à sa physionomie une rare subtilité, si la flamme de ses yeux n'eût absorbé tout autre expression que celle de l'enthousiasme. Sa figure, toujours inspirée, baignait dans une auréole de splendeur. Il avait je ne sais quoi de volcanique et d'embrasé qui rappelait le cratère du Vésuve au pied duquel il était né. Il ne cessait jamais de rêver aux choses éternelles, et, en méditant son panthéisme formidable, il se sentait l'âme transportée d'une héroïque fureur. Génie toujours ivre du Dieu universel, et qui s'intitulait lui-même l'agitateur des idées, le _réveilleur_ (_excubitor_), éclatant comme la lumière de son pays natal, entraînant comme le tourbillon, éblouissant comme l'éclair, mystérieux comme l'infini.

Par quel hasard ce belliqueux poëte s'éprit-il un instant de Knox, ce sectaire convaincu?

Ne serait-ce pas d'abord qu'ils ne se connurent jamais, et qu'ils n'eurent pas l'occasion de discuter dans un de ces duels dialectiques si populaires alors par toute l'Europe.

Knox, qui aurait blessé de près Bruno, le séduisit de loin. Personne n'avait crié plus haut que Knox anathème sur le pape. Bruno, qui appelait le pape le _cerbère à la triple couronne_, applaudit à Knox, qui l'avait appelé si souvent l'_Antechrist_.

Bruno d'ailleurs, comme ses contemporains, avait besoin d'un maître. Je l'ai dit, il eut Jésus avant Knox et Calvin, puis après eux il eut Platon.

Ces hommes du XVIe siècle se ressemblaient tous par là.

Ils déposaient leurs germes dans le passé, et ils croyaient faire végéter seulement la tradition, quand au fond ils changeaient la face du monde. Luther, Calvin, Knox croyaient restaurer l'Église, et ils inauguraient le protestantisme. Bruno croyait ramener la philosophie au platonisme, et il était le père du panthéisme de la renaissance. Cujas croyait retrouver le droit romain, et il retrouvait le droit éternel. Amyot croyait traduire l'antiquité, et il créait la langue française. Le Tasse croyait raviver l'épopée homérique, et il chantait l'épopée des croisades. Raphaël et J. Goujon croyaient revenir à Phidias, et ils inventaient l'art moderne. Sous le culte de l'érudition, tous rayonnaient en innovations puissantes. C'est ainsi qu'avant eux Dante avait pris pour guide, dans son téméraire voyage, le timide et doux Virgile, le cygne de la tradition.

Bruno, qui avait commencé sa carrière errante sous les auspices du catholicisme, qui avait séjourné deux ans à Genève sous le patronage de Knox et de Calvin, en partit sous l'invocation de Platon. Il parcourut la France, l'Angleterre, l'Allemagne, s'asseyant à l'ombre des chênes verts de la Saxe, rompant le pain, buvant la bière avec les étudiants, discutant le long de sa route avec les lettrés, les professeurs et les moines, enseignant partout sa philosophie. Il portait un nouveau drapeau, celui du panthéisme. Il le planta dans cette vieille terre germanique aussi profondément que Luther avait planté le drapeau de la réforme.

Après tant de voyages, il céda au désir de revoir sa patrie, et cette piété lui coûta la vie. Arrêté à Venise, relégué sous les plombs, puis transféré à Rome dans les cachots du saint-office, il préféra la mort à la rétractation. Dégradé, condamné au supplice, il dit fièrement à ses juges: «Cette sentence prononcée au nom du Dieu de miséricorde doit vous épouvanter plus que moi-même.» Et il monta sur son bûcher du champ de Flore, souriant, serein, enthousiaste jusqu'au bout, magnanime dans l'action comme dans la pensée.

Knox, lui, avait vieilli au milieu des travaux. Rentré de son désert à Édimbourg, il continua de combattre pour la liberté politique et religieuse, dans la décadence de sa santé, mais dans la plénitude de son zèle, de son dévouement et de son génie. Il ne survécut à Murray que de quelques années, et il le regretta toujours. Il avait perdu en lui un ami et un grand coopérateur de la réforme. Il ne trouva plus au même degré qu'auprès de Murray le crédit dont il avait besoin pour sa mission radicale. Ni Lennox, ni le comte de Marr, ne valurent Murray pour la prospérité de l'Écosse et de l'Église protestante. Les rapines des seigneurs allèrent croissant contre les biens du clergé catholique. Les insinuations, les menaces, les tortures même furent exercées de plus en plus. Pour extorquer ces biens ecclésiastiques et pour diminuer la part des ministres presbytériens, Morton surpassa tous ses prédécesseurs en exactions et en ruses. Il combla de ses richesses volées son château de Dalkeith, qu'on appelait l'_Antre du lion_.