Histoire de Marie Stuart

Part 21

Chapter 213,813 wordsPublic domain

Cependant Murray, de son côté, était debout dès l'aube. Il expédia, selon sa coutume, même en voyage, les affaires pressantes, et, tout en travaillant, il reçut plusieurs avis d'un complot ourdi contre sa vie. Knox, entre autres, lui désignait le nom des conspirateurs, la rue et jusqu'à la maison où ils seraient cachés. Murray continua de travailler avec ses conseillers, malgré leur inattention, qu'il leur reprocha en se jouant. Il n'y eut que lui qui ne fut point distrait par son propre danger. Les affaires finies, tous tentèrent de changer le programme de la marche du régent. Morton et Lindsey, ces deux lords braves entre les plus braves, l'engageaient à prendre un détour hors des murs de la ville; lord Glencairn l'en supplia presque à genoux. Murray résista obstinément. «Non, s'écria-t-il, ce qui doit arriver arrivera; mais il ne sera pas dit que le régent de l'Écosse ait eu peur.» Il avait d'ailleurs échappé à tant de dangers, il croyait tant à son étoile, et le courage lui était si naturel, qu'il éprouvait une sorte de joie à défier généreusement le péril en présence de ses nobles, sur lesquels son ascendant grandirait avec son intrépidité. Il négligea de revêtir sa souple et impénétrable cotte de mailles, un don de son père, l'œuvre la plus achevée de Henri Wind, l'armurier de Perth, le bon compagnon des ballades, toujours prêt à manier le luth, la claymore et le marteau, poëte, musicien, guerrier et forgeron tour à tour. Murray ne voulut que sa toque de velours ornée de perles royales et d'une plume de héron, son haut-de-chausse de peau de daim, et son pourpoint de buffle galonné d'or. «Pas de faiblesse,» répondit-il à lord Glencairn, qui insistait pour qu'il évitât la rue fatale; et, montant à cheval, suivi de son cortége de nobles et de gardes, il s'avança lentement au milieu des acclamations de la multitude accourue sur son passage. Murray, souriant, saluait de la main avec grâce, secrètement inquiet de cette foule qui croissait toujours et qui arrêtait sa marche. Parvenu à peu de distance de la maison suspecte, il y dirigea ses regards, et son œil d'aigle put apercevoir le canon de la carabine que Bothwell-Haugh ajustait contre lui du balcon. L'arme fit feu, et Murray tomba blessé mortellement. La balle lui traversa le corps et tua le cheval de lord Glencairn qui marchait à sa droite. Bothwell-Haugh, se penchant légèrement, considéra quelques secondes le pâle visage du régent que ses amis et ses serviteurs venaient de relever, et, sûr de n'avoir pas manqué sa proie, il se précipita par un escalier dérobé vers l'écurie où son cheval était sellé et bridé. Bothwell-Haugh l'enjamba et franchit la porte du jardin. Après le premier éclair de surprise, les gardes du régent assaillirent la porte de la rue; mais cette porte étant barricadée, ils perdirent quelques instants à l'enfoncer. Bientôt la fureur les emporta sur les traces du meurtrier, qui s'enfuyait comme un tourbillon humain. Se sentant poursuivi de si près, il accélérait sa course au bruit du galop de ses ennemis. Il savait qu'un large fossé coupait la route de traverse qu'il avait choisie, et que son salut dépendait d'un seul saut de son cheval. Il conserva cette présence d'esprit qui l'avait illuminé pendant toute l'exécution de son attentat. Son cheval, fumant et écumant, semblait se ralentir. Bothwell-Haugh avait brisé son fouet à le frapper, émoussé ses éperons à l'aiguillonner. Il entendait derrière lui le vol rapide et retentissant des cavaliers qui brûlaient de l'atteindre. Que faire? Comment ranimer l'ardeur de son cheval au bord du fossé que Bothwell-Haugh apercevait déjà? Il tira sa dague, et, piquant de la pointe la croupe du généreux animal, il lui fit franchir d'un bond l'immense fossé. Bothwell-Haugh remit sa dague dans le fourreau, et, retenant fortement la bride, se retourna pour défier les gardes du régent. L'écharpe de sa femme s'était détachée dans la secousse de ce saut désespéré. Il saisit la poignée de terre sainte et funèbre que l'écharpe contenait, et la lança vers ses ennemis en signe de mépris et de malédiction, puis, reprenant sa course, il s'enfonça et disparut dans un fourré.

Les gardes revinrent consternés à Linlithgow. Le régent s'y agitait dans l'agonie. «Moi seul, disait-il à ses amis qui l'entouraient, moi seul je pouvais ramener l'ordre dans l'Église et dans le royaume. Dieu ne l'a pas voulu. L'anarchie que j'avais vaincue va renaître de mes cendres.» Il mourut dans la soirée avec le regret d'un homme d'État qui n'a pas achevé ses plans, mais aussi avec l'intrépidité d'un soldat et d'un héros. Son corps fut porté en grande pompe à Édimbourg, à travers le deuil des populations presbytériennes, et déposé dans le temple de Saint-Gilles. J'ai cherché et touché la place de ce sépulcre; je me suis incliné avec une admiration mêlée de blâme devant cette glorieuse mémoire encore vivante dans sa patrie.

Ainsi tomba le régent de l'Écosse, envié des grands, mais pleuré du peuple et de l'Église presbytérienne dont il était l'appui, le guide, le modérateur.

Murray doit être jugé en homme politique et en homme religieux. Il était l'un et l'autre.

C'était un de ces initiateurs suspects qui, précédant une idée rénovatrice avec une conviction sincère et une arrière-pensée égoïste, marchent dans l'amour intéressé de cette idée, et dans l'espérance qu'elle les portera sur sa vague la plus sublime aussi haut qu'elle-même, au comble de la fortune et du pouvoir.

Beau et brave comme Jacques V, son père, il se montra moins loyal et plus habile que lui. Il fut ingrat envers Marie Stuart, sa sœur, qui l'avait comblé d'honneurs et qu'il aspirait à gouverner, à remplacer même sur le trône. Il fut impie envers son pays en introduisant l'influence de l'Angleterre dans les destinées de l'Écosse, et en violant, pour une ambition encore plus que pour une foi, le sentiment public le plus sacré: le sentiment national.

Sa gloire, c'est d'avoir combattu l'anarchie à outrance, et d'avoir concouru, par calcul sans doute, mais aussi par vertu, à l'établissement du protestantisme.

Murray avait l'énergique instinct de sa force, la conscience intime de sa double mission. Sur l'oreiller de son agonie, il déplora son trépas comme une calamité publique. Il pensa que l'Écosse et que la réforme, privées de leur chef, allaient descendre dans le même tombeau. Il se trompait. Sa chute sanglante ne fut point un mal irréparable. Bien qu'il eût un caractère ferme, un cœur intrépide, un génie vaste, lumineux, conséquent, capable des plus profondes combinaisons et des plus longues suites, la liberté et le protestantisme qui avaient tant gagné à sa vie perdirent peu à sa mort. Les idées n'ont besoin de personne. Elles croissent dans le monde parce qu'elles viennent de Dieu et qu'elles ont leur racine dans l'opinion, d'où leur monte la séve qui les nourrit et qui les anime. Elles se servent d'un homme après un homme, d'une génération après une génération, et nul ne leur est indispensable parce qu'elles sont nécessaires à tous.

Bothwell-Haugh gagna le château d'Hamilton, où sa carabine est encore conservée aujourd'hui. Il se cacha de donjon en donjon, de chaumière en chaumière, reçu partout des Hamilton ses cousins et des partisans de la reine comme un libérateur. Humilié cependant des précautions que les circonstances lui imposaient, fatigué de craindre, lui qui n'était pas fait pour craindre, mais pour oser, il passa sur le continent, où il fut accueilli des Guise avec une distinction marquée. Sous les expressions un peu exagérées de leur reconnaissance pour le service rendu, la reine d'Écosse, les princes lorrains couvaient l'espérance d'un autre service à leur maison et au catholicisme. L'amiral de Coligny leur était de plus en plus odieux. Bothwell-Haugh ne pourrait-il pas les en délivrer sur un mot de Marie Stuart? Ils prièrent M. de Glasgow, son ambassadeur en France, un archevêque, d'en parler à leur cousine.

Voici la réponse:

«... Quant à ce que vous m'escrivez de M. de Guise, je vouldrays qu'une si meschante créature, que le personnage dont il est question (M. l'amiral), fust hors de ce monde, et seroys bien ayse que quelqu'un qui m'appartienst en fust l'instrument, et encore plus qu'il fust pendu de la main d'un bourreau, comme il a mérité; vous n'ignorez pas comme j'ai cela à cueur. Mais de me mesler de rien commander à cet endroict, ce n'est pas mon mestier.

«Ce que Bothwell-Haugh a faict, a esté sans mon commandement; de quoy je lui sçay aussi bon gré et meilleur, que si j'eusse esté du conseil.»

Éconduits de ce côté, les princes lorrains firent sonder Bothwell-Haugh par un homme de confiance, qui lui proposa en termes ambigus le meurtre de l'amiral de Coligny. Le fier Écossais ne démêla pas d'abord ce qu'on attendait de lui. Dès qu'il eut compris, le sang lui monta au visage, il congédia le messager des Guise avec hauteur: «Dites à ceux qui vous ont envoyé, s'écria-t-il, que Bothwell-Haugh venge les injures de l'Écosse et les siennes, mais qu'il ne se soucie pas de celles de vos maîtres. J'ai tué pour moi, ajouta-t-il avec véhémence; mais je ne connais pas de prince, pas même de roi pour qui je voulusse recharger ma carabine ou tirer ma dague. Je suis un Hamilton, je ne suis pas un assassin.»

Le meurtre de Murray avait réjoui Marie Stuart; il désola Élisabeth.

«Il n'est pas à croire, écrit M. de La Mothe-Fénelon, combien la royne d'Angleterre a vifement senty la mort de Murray, pour laquelle s'estant enfermée dans sa chambre, elle a escryé, avecques larmes, qu'elle avoit perdu le meilleur amy qu'elle eust au monde, pour l'ayder à se maintenir et conserver en repos; et en a pris un si grand ennuy, que le comte de Lestre (Leicester) a esté contrainct de luy dire qu'elle faisoit tort à sa grandeur de montrer que sa seureté et celle de son Estat eussent à dépendre d'un homme seul.»

L'Écosse retomba dans la guerre civile si laborieusement apaisée par Murray. Le comte de Lennox, grand-père de Jacques VI, fut nommé régent. Les partis, sans cesser de se haïr, se modifièrent un peu. Maitland de Lethington et Kirkaldy de Grange, qui avaient été des ennemis si terribles de Marie, se rallièrent à sa cause. Ils ranimèrent le parti de la reine, Lethington en apportant les ressources de son esprit délié et fécond, de Grange en jetant dans un bassin nouveau de la balance sa vaillante épée et les clefs de la citadelle d'Édimbourg dont il était le gouverneur.

Vers la même époque, il est vrai, afin de compenser cette défection funeste, les partisans du roi prirent la citadelle de Dumbarton. Cette citadelle est située sur un rocher qui domine le cours de la Clyde et le niveau de la plaine de plus de trois cents pieds. C'est du sommet de ce rocher que s'élève le fort, auquel on n'arrive que par un seul sentier toujours surveillé avec des précautions infinies. Jusque-là le château de Dumbarton était réputé inaccessible, et il passait pour le poste de guerre le meilleur après le château d'Édimbourg.

C'était à Dumbarton que s'était réfugié Hamilton, archevêque de Saint-André, à l'abri de tous les coups de main les plus audacieux. Quels démons oseraient le poursuivre dans cette aire de soldats dévoués à la reine Marie? Il ourdissait là, dans une parfaite sécurité, des intrigues diplomatiques pour le retour de celle qu'il regardait comme la souveraine légitime de l'Écosse. Les usurpateurs de l'autorité royale, les ministres du presbytérianisme n'avaient pas de plus redoutable ennemi que lui.

La présence de l'archevêque de Saint-André à Dumbarton et l'impossibilité même de l'entreprise, voilà le double attrait qui tenta le courage aventureux du capitaine Crawford de Jordan-Hill. Quoique jeune encore, il avait une grande expérience, et il exécutait avec ardeur les stratagèmes qu'il combinait froidement. Il avait fait la guerre sur le continent avec distinction. Après quelques années orageuses, durant lesquelles il porta dans le plaisir les violences de son tempérament de feu, il devint peu à peu sobre, chaste, austère. Converti au presbytérianisme et revenu dans sa patrie, il quitta la cotte de mailles. Il se prépara, par l'étude et par l'abstinence, à la prédication du saint Évangile. John Knox, le chef de l'Église réformée, le vit à cette époque et le dissuada. Le grand théologien avait le secret des âmes. Il devinait les vocations les plus cachées avec la même sagacité qu'il interprétait les écritures ou qu'il dévoilait les replis tortueux de la politique des partis et des cours étrangères. Il conseilla franchement à Jordan-Hill de renoncer à la parole et de reprendre le glaive. C'était, selon Knox, le moyen le plus efficace pour le capitaine de servir la cause de Dieu. Jordan-Hill ne contesta pas une décision qu'il tint pour inspirée, tant elle était dans le sens de ses habitudes, de sa nature et de sa passion! Homme de guerre, il eut bientôt rassemblé autour de lui une troupe fidèle et intrépide.

En reprenant l'épée, il n'avait pas oublié sa Bible. Les travaux du jour accomplis, Jordan-Hill, rentré sous sa tente, s'enveloppait dans son manteau et se couchait sur la dure. Il se permettait à peine trois heures de sommeil. Il se réveillait bientôt, et, à la lueur d'une lampe militaire suspendue à l'un des piliers de sa tente, il feuilletait le livre sacré avec son poignard et mûrissait tour à tour ses plans de combat. Les montagnards de son clan l'avaient surpris bien souvent dans ces méditations étranges, et son ascendant sur eux s'était encore accru du prestige de ces visions nocturnes.

Depuis quelque temps Jordan-Hill ne lisait plus sa Bible. Il l'avait fermée et marquée, selon la tradition presbytérienne, à la page qui avait frappé d'un éclair prophétique son imagination. Il s'était arrêté à ce moment où le patriarche voit l'échelle merveilleuse que montent et que descendent les anges de Dieu. Jordan-Hill, dans la veille et dans le sommeil, ne voyait aussi qu'échelles immenses; mais elles étaient appuyées à la citadelle de Dumbarton; nul ne les redescendait, et ceux qui les montaient, c'étaient lui et ses plus braves compagnons, les pistolets à la ceinture et la claymore entre les dents. Cette préoccupation biblique de Jordan-Hill n'était qu'un artifice de guerre. Chez ce hardi soldat tout rêve s'exécutait vite, et l'homme d'action achevait en lui le sectaire. Il avait recueilli dans son camp un déserteur de Dumbarton, qui, comme maçon, avait été employé aux réparations intérieures et extérieures du château. Ce déserteur connaissait admirablement les lieux. Jordan-Hill le choisit pour guide. Il écrivit quelques mots qu'il cacheta, et les remit pour sa famille, avec sa Bible, à l'un des ministres de l'armée. C'était un testament, et cet acte, dans un homme aussi intrépide que Jordan-Hill, était la mesure des dangers qu'il allait courir. Il attendit une nuit bien sombre pour assembler silencieusement une petite troupe d'élite. D'immenses échelles, dont chacune était composée de plusieurs échelles fortement jointes ensemble par les bouts, avaient été préparées d'avance à l'endroit le plus escarpé et le moins gardé du château. Une première échelle fut posée et cassa sous le poids des assiégeants. Jordan-Hill en fit dresser une seconde, ordonna au déserteur de monter le premier, et le suivit immédiatement: ses compagnons venaient après. L'échelle avait été appliquée à une grande hauteur, au bord d'une saillie du rocher sur laquelle Jordan-Hill et sa petite troupe se massèrent avec peine. Alors il y eut un travail de géant à essayer. Il fallut tirer l'échelle et en fixer le pied où était la cime, sur cette saillie, étroite plate-forme naturelle qui servait de refuge aux assiégeants. Ils réussirent. Ils attachèrent la base de leur échelle vacillante aux branches d'un houx qui croissait dans les fentes du roc, et ils ajustèrent le faîte à une croisée de la citadelle où l'on plaçait négligemment une sentinelle presque toujours endormie, tant l'escalade paraissait impossible de ce côté. Cette audacieuse manœuvre accomplie sans accident, la troupe héroïque commença, dans le même ordre, la seconde ascension.

Tout allait bien, lorsque le guide, à peu de distance de la fenêtre, soit qu'il fût troublé par le remords, soit que le vide au-dessus duquel il était suspendu lui donnât le vertige, sentit les premiers symptômes d'une crise épileptique dont il avait déjà deux fois éprouvé les atteintes. Il balbutia à Jordan-Hill ce qu'il éprouvait. «Halte!» dit Jordan-Hill à son compagnon le plus voisin, et ce mot d'ordre fut répété de degré en degré jusqu'au dernier homme de la petite troupe. «Capitaine, reprit le déserteur, la tête me tourne, je vais tomber.--Sois sans peur,» lui répondit Jordan-Hill; et, gravissant jusqu'à lui, il le maintint à sa place en le liant fortement au milieu du corps, aux mains et aux pieds, avec des cordes dont il s'était muni. Le guide s'évanouit en écumant, et perdit la conscience de son affreuse situation.

Alors Jordan-Hill cria bas à sa petite troupe: «Tout va bien, compagnons! redescendez jusqu'à la saillie du rocher.» Les braves de Jordan-Hill obéirent. Quand ils se furent massés sur l'imperceptible plate-forme, il leur expliqua en peu de mots ce qu'il avait fait et ce qu'ils avaient à faire encore. Ils se mirent aussitôt à détacher l'échelle du houx, puis, après l'avoir retournée au péril de leur vie, ils la rattachèrent avec soin aux mêmes branches. «Maintenant, reprit le capitaine Jordan-Hill à demi-voix, c'est moi qui suis votre guide, et je vous donne ma parole d'Écossais que je ne vous retarderai pas.» Il monta, suivi de sa troupe héroïque, franchit avec elle le corps de l'épileptique évanoui en dessous des barreaux, et parvint à la fenêtre au moment où la sentinelle insouciante sortait d'un demi-sommeil, et, croyant entendre un léger bruit, s'avançait pour regarder au dehors. Jordan-Hill s'élança en saisissant le châssis de la fenêtre. La sentinelle, étonnée, cherchant à précipiter cet homme intrépide, fut renversée par un bond dans le beffroi circulaire faiblement éclairé, où elle était placée pour la régularité du service, mais sans utilité prévue, tant cette partie du château semblait imprenable! Une lutte s'engagea entre la sentinelle et Jordan-Hill. Elle ne fut pas longue. Le capitaine égorgea le soldat, et se hâta d'aider ses compagnons à franchir la fenêtre. Les plus intrépides étaient tremblants. Une fois introduits, ils se rassurèrent sous le regard étincelant de leur chef. Ils surprirent la garnison du château (2 avril 1571), coururent aux postes qui gardaient le sentier de Dumbarton, et, les ayant dispersés, facilitèrent à l'armée du roi l'entrée de la ville. Elle s'était endormie sous la bannière de la reine, elle se réveilla sous la bannière du roi par l'un des coups de main les plus audacieux qui aient été tentés dans aucun siècle et dans aucun pays.

«Il est venu depuis yer, écrit La Mothe-Fénelon, la confirmation de la prise de Dumbarton par ceulx du comte Lenoz (Lennox)... qui est un accidant, lequel traversera et retardera beaucoup les affaires de la royne d'Écosse.»

«J'ay miz peyne, ajoute-t-il dans une autre lettre, de donner le plus de consolation qu'il m'a esté possible à la royne d'Escosse, laquelle ne fault doubter que n'en eust fort grand besoing pour l'ennuy de la surprise de Dumbarton.»

Marie Stuart, en effet, fut profondément affligée d'un événement qui préparait le siége du château d'Édimbourg et la ruine de son parti. «Dumbarton est dérobé, mande-t-elle à l'archevêque de Glasgow, et les surpreneurs solicités de le randre en mein angloise.»

Elle confie toutes ses craintes au duc d'Albe, dans une lettre datée de Sheffield, le 18 avril 1571:

«Je crois, dit-elle, que, par don Gueraldo d'Espès, avez esté duement informé de la surprise du chasteau de Dumbarton. Oultre que, par les précédentes actions d'icelle (d'Élisabeth), il ne se peult attandre de son intention sinon mal, j'en suis seurement advertye par les menées secretes qu'elle fait pour gagner le capitaine du chasteau d'Édimbourg et autres mes obeyssants subjects, et se rendre dame et maistresse de toute l'isle.»

Lord Fleming s'était évadé, lui septième. Tout le reste des défenseurs de Dumbarton demeura captif. Les deux prisonniers les plus importants furent M. de Vérac, envoyé de France, et l'archevêque de Saint-André. M. de Vérac fut bien traité. Le comte de Lennox désirait gagner, par sa courtoisie envers ce diplomate, la faveur du roi Charles IX. Il fut moins clément pour l'archevêque de Saint-André. De tous les partisans de la reine, l'archevêque était le plus haï. Un prêtre se rencontra pour dissiper tous les scrupules du comte de Lennox qui hésitait. Ce prêtre accusa l'archevêque de complicité dans l'assassinat de Darnley, et il jura qu'un des conjurés le lui avait révélé en confession. Sur cette dénonciation sacrilége, l'archevêque fut condamné à être pendu. Ni sa naissance, ni son âge, ni son caractère sacerdotal ne purent le sauver. L'archevêque de Saint-André ne chicana pas sa tête à ses ennemis. Par une superstition commune au XVIe siècle, il croyait à la cabale et aux sciences occultes. Il avait autrefois attiré Cardan en Écosse. Cardan, ce personnage mystérieux, guérit, comme médecin, l'archevêque d'une maladie jugée incurable, et, comme astrologue, il lui prédit que, vingt ans plus tard, il mourrait «suspendu entre la terre et le dais du ciel.» L'archevêque avait oublié la prophétie; il s'en souvint dès qu'il se vit entre les mains du comte de Lennox. Il la rappela à ceux qui l'entouraient, et annonça que sa destinée allait s'accomplir. Quand son arrêt lui fut signifié, il dit, en souriant tristement: «Je m'y attendais.» L'orgueil, en ce moment suprême, se changea dans son cœur en héroïsme. Il mourut avec la fermeté d'un gentilhomme et la majesté d'un primat.

L'exécution de l'archevêque de Saint-André amena des représailles terribles. Le frère s'arma contre le frère, le fils contre le père; la jeune fille séduite livra traîtreusement le seuil de la maison maternelle. La nature fut outragée tantôt par la haine, tantôt par l'amour. Les enfants se tuèrent dans les carrefours avec le couteau, comme les hommes dans les rues et sur les places, avec la dague et la carabine. Plus de pitié, plus de merci. Les deux factions de Jacques et de Marie égorgèrent mutuellement leurs prisonniers. L'Écosse fut submergée de sang.

Au milieu de ces horreurs, deux parlements furent convoqués: l'un, celui de la reine, à Édimbourg; l'autre, celui du roi, à Stirling.

De Grange imagina d'enlever le parlement du roi au moyen d'un stratagème militaire. Par ses ordres, trois corps de cavalerie, dont les chefs étaient Scott de Buccleuch, Huntly et Claude Hamilton, s'avancèrent, au crépuscule du matin, sous les murs de Stirling. Ils pénétrèrent dans la cité endormie, au nombre de cinq cents hommes. Tout était tranquille. Le cri de vengeance, _Pensez à l'archevêque de Saint-André!_ réveilla la ville en sursaut. Après avoir pris plus de cinquante lords du roi, les assaillants se dispersèrent çà et là pour piller. Pendant le tumulte et la confusion de cette surprise armée, le comte de Marr avait réuni quelques amis. Il fondit sur les vainqueurs, qui, tout chargés de rapines, emmenaient leurs prisonniers en triomphe. Le comte de Marr les mit en fuite et délivra les prisonniers. Ce combat aurait pu être décisif contre les lords du roi et l'Angleterre. Il échoua par l'inexpérience et l'ardeur des lieutenants de Kirkaldy, forcé, lui, de demeurer au poste le plus périlleux et le plus important de l'Écosse, au château d'Édimbourg. S'il eût conduit le coup de main contre Stirling, un tel général aurait infailliblement réussi. La fatalité se prononça une fois de plus, en cette circonstance, contre Marie Stuart.