Part 20
«La royne d'icy m'a envoyé un peu de linge et me fournit un plat. Le reste je l'ay empruntay, mais je n'en trouve plus. Vous aurez part en cette honte. Sandi Clerke, qui a resté en France de la part de ce faulx bastard (Murray), s'est vanté que vous ne me fourniriez pas d'argent et ne vous mesleriez de mes affaires. Dieu m'esprouve bien. Pour le moins assurez-vous que je mourray catholique. Dieu m'enlèvera de ces misères bientost. Car j'ai soufert injures, calomnies, prison, faim, froid, chaud, fuite sans sçavoir où, quatre XX et douze mille à travers champs sans m'arrester ou descendre, et puis couscher sur la dure, et boire du laict aigre, et manger de la farine d'aveine, et suis venue trois nuits comme les chahuans, sans femme, en ce pays, où je ne suis gueres mieulx que prisonnière. Et ce pendant on abast toutes les maisons de mes serviteurs et je ne puis les ayder, et pend-on les maistres, et je ne puis les recompenser; et toutes foys tous demeurent constantz vers moy, abhorrent ces cruels traistres, qui n'ont trois mil hommes à leur commandement, et si j'avais secours, encores la moytié les laisseroit pour seur. Je prie Dieu qu'il me mette remède, ce sera quand il luy plaira, et qu'il vous donne santé et longue vie.
«Votre humble et obéissante niepce,
»MARIE, R.»
Inquiète des retards apportés à ses affaires, effrayée de la résolution qu'elle supposait à ses ennemis de la conduire loin des frontières d'Écosse dans l'intérieur de l'Angleterre, Marie, malgré sa colère intérieure, se plaignit doucement à Élisabeth et sollicita une entrevue.
A LA REINE ÉLISABETH.
«De Carlisle, 5 juillet 1568.
«... Ma bonne sœur, je penseroys vous satisfaire en tout, vous voyant. Hélas! ne faites comme le serpent qui se bouche l'ouye: car je ne suis un enchanteur, mais vostre sœur et cousine... Je ne suis de la nature du basilique, pour vous convertir à ma semblance quand bien je seroye si dangereuse et mauvaise que l'on dit, et vous estes assez armée de constance et de justice, laquelle je requiers à Dieu, et qu'il vous donne grâce d'en bien user avecques longue et heureuse vie.
«Vostre bonne sœur et cousine,
«M., R.»
Les appréhensions de Marie Stuart ne pouvaient manquer de se réaliser. Élisabeth tenait à l'éloigner des Marches écossaises.
Le 28 juillet 1568, l'auguste captive, malgré ses énergiques protestations, fut conduite dans le comté d'York, au château de Bolton, qui appartenait à lord Scrope, beau-frère du duc de Norfolk.
Là, Marie recommença avec Élisabeth les épanchements diplomatiques d'une amitié menteuse. Elle essaya de la désarmer en la flattant. Elle y perdit sa peine.
Les vrais sentiments de Marie éclataient parfois dans l'intervalle de ces communications fardées. Il se présenta vers cette époque une occasion propice. Ayant reçu des encouragements de la reine Élisabeth d'Espagne, fille de Henri II, femme de Philippe II et sœur de Charles IX, elle versa dans sa réponse toute son âme.
«De Bolton, 24 septembre 1568.
«Madame ma bonne sœur, je ne vous saurois descrire le plaisir que m'ont donné, en temps si mal fortuné pour moy, vos aymables et confortables lettres, qui semblent envoyées de Dieu pour ma consolation, entre tant de troubles et d'adversités dont je suis environnée... Je vous diray une chose en passant, que si les roys, vostre seigneur et frère, estoyent en repos, mon désastre servirait à la chrestiantay. Car ma venue en ce pays m'a tant esclairée de l'estat issi, que, si j'avois tant soit peu d'espérance de secours d'ailleurs, je métroys la religion subs, ou je mourrois en la poyne. Tout ce quartier est entièrement dédié à la foy catholique, et pour ce respect, et du droit que j'ay à moy, peu de chose aprandroit cette royne d'aider aux sujets contre les princes. Elle est en si grande jalousie, que cela, et non autre chose, me fera remestre en mon pays. Mais elle vouldroit par tous moyens me faire porter blasme de ce dequoi j'ay estay injustement accusée, comme vous verrés en brief par un discours de toutes les menées qui ont estay faytes contre moy depuis que je suis née, par ces traistres à Dieu et à moy. Il n'est encore achevé. Cependant je vous diray que l'on m'ofre beaucoup de belles choses pour changer de religion; ce que je ne feray. Mays si je suis pressée d'accorder quelques points que j'ay mandé à vostre ambassadeur, vous pouvés juger que ce sera comme prisonnière. Or je vous assure, et vous suplie, assurés en le roy, que je mourray en la religion catholique romaine, quoy que l'on en dise. Je ne puis l'exerser issi, car l'on ne me le veult permettre; et seullemant pour en avoir parlé, l'on m'a menassée de me retenir, et me donner moings de crédit.
«Au reste, vous m'avez entamé un propos en vous jouant que je veulx prandre en bon essiant: c'est de mesdames vos filles. Madame, j'ai un fils. J'espère que si le roy, et le roy vostre frère, auquel je vous suplie escrire en ma faveur, veullent envoyer une ambassade à cette royne, en déclarant l'honneur qu'il me font m'estimer leur sœur et alliée, et qu'ils me veullent prendre en leur protection; la requerrant, d'autant que leur amitié lui est chère, de me remettre en mon royaume, et m'ayder à chatier mes rebelles, ou qu'ils s'esforceront de le fayre, et qu'ils s'assurent qu'elle ne vouldra estre de la partie des subjects contre les princes, elle n'oseroit le refeuser, car elle est assez en doubte elle mesme de quelque insurrection... Elle n'est pas fort aymée de pas une des religions, et, Dieu merssi, je pance que j'ay guagné une bonne partie des cueurs des gens de bien de ce pays despuis ma venue, jusques à hasarder ce qu'ils ont avecques moy, et pour ma querelle. En cas que Dieu me soit misericordieulx, je proteste que si vous m'acordiés l'une de vos filles pour lui (pour Jacques), laquelle qu'il vous playra, il sera trop heureulx. L'on m'offre quasi de le faire naturaliser, et que la royne l'adoptera pour son fils. Mais je n'ay pas envie de leurs bayller et quister mon droit, qui seroit cause de le randre de leur religion méchante; mays plutost, si je le ray, je le voudrois envoyer, et me soubmettre à tous dangers pour establir toute ceste isle à l'antique et bonne foy. Je vous suplie, tenés cessi segret; car il me cousteroit la vie.
«J'aurois bien plus à vous écrire, mais je n'ose. Encore ays-je la fièvre de ceste-ci. Je vous suplie, envoiés moi quelque un en vostre particulier nom, en qui je me puisse fier, affin que je lui fasse entendre tous mes desaints.
«Vostre très-humble seur à vous obéir,
«MARIE.»
Cette lettre éloquente, aveugle et résolue, peint admirablement la nièce des Guise.
Tandis qu'Élisabeth descendait le courant du double esprit de la réforme dans les deux royaumes, Marie aspirait à le remonter. Issue d'un Stuart et d'une Lorraine, élevée par des oncles ambitieux et fanatiques, elle voulait s'allier à l'Espagne, unir son fils à la fille de Philippe II, châtier par les armes ses rebelles d'Écosse, rétablir, au milieu des applaudissements de la France et des bénédictions de Rome, le catholicisme dans toute l'île de la Grande-Bretagne. Reine, voilà ses chimères, sa politique impossible; mais femme, comment ne pas la comprendre, comment n'être pas touché, quand elle est de la religion de sa mère, quand elle est au désespoir et qu'elle se soulage en s'épanchant?
Cependant les conférences entre les commissaires d'Élisabeth, ceux de Marie et les seigneurs écossais s'envenimaient de plus en plus. Il ne s'agissait de rien moins que de la couronne, et peut-être de la vie de la reine d'Écosse. Le duc de Norfolk, le comte de Sussex, sir Ralph Sadler, représentaient Élisabeth; Leslie, évêque de Ross, les lords Livingston, Herries, Boyd et l'abbé de Killwinning représentaient Marie Stuart. Murray, Morton, Lindsey, l'évêque d'Orkney et l'abbé de Dunfermlin, se portaient pour accusateurs. Ils étaient assistés de Maitland, de Robert Melvil et de Buchanan.
Ces conférences furent tenues d'abord à York, dans le palais épiscopal, à quelques pas de la cathédrale, cette œuvre accomplie, ce Parthénon gothique dont le voisinage religieux était impuissant contre de si furieuses passions.
Pour plus de commodité, et pour être heure par heure au courant de ses vengeances, Élisabeth substitua bientôt Londres à York.
De nouvelles conférences eurent lieu quelquefois à Westminster, le plus souvent à Hampton-Court.
Hampton-Court, au bord de la Tamise, le château majestueux dont les innombrables façades bâties en pierres et en briques sont flanquées de tours et de clochetons d'un goût si exquis, le rendez-vous de tous les plaisirs et de toutes les fêtes, le Versailles des Tudors, devint une tragique maison de justice, un tribunal ténébreux où se jouèrent, par la tyrannie d'une reine, l'honneur et la liberté d'une autre reine.
Là, Norfolk excepté, les commissaires d'Élisabeth chargés d'entendre les deux parties, exploitèrent l'équivoque situation de Marie dans le sens de la haine et de la politique de leur maîtresse.
Murray produisit les lettres et les sonnets de Marie à Bothwell, ces lugubres témoignages de la complicité de la reine d'Écosse dans le meurtre de Darnley.
C'est ce qu'Élisabeth voulait. Elle eut une apparence de raison pour colorer ses rigueurs envers Marie Stuart, dont, en aucun cas, elle n'avait le droit de juger la conduite, cette conduite eût-elle été criminelle!
Ces lettres du reste étaient irréfragables. Ce serait perdre son temps que de chercher ici à le prouver. Les représentants de Marie éludèrent toute discussion sur un point dont ils étaient eux-mêmes convaincus. Le duc de Norfolk, épris de la belle reine, et qui mourut pour elle, croyait à l'authenticité de ces lettres. A son retour des conférences d'York, s'étant présenté à Greenwich, Élisabeth lui dit: «Ne voudriez-vous pas épouser ma sœur d'Écosse?--Non, madame,» répondit le duc sous l'impression encore vive des révélations de Murray. «Je n'épouserai jamais une femme dont le mari ne peut dormir avec sécurité sur son oreiller.» En supposant même que ce mot cruel ne fût qu'une habileté avec Élisabeth, la persuasion du duc n'en est pas moins certaine. Il l'avoua à Banister, son plus intime confident. Le roi Jacques était dans le même sentiment, et il s'efforça d'arriver, par tous les moyens que lui donnait le pouvoir suprême, à l'anéantissement des lettres. Il les fit poursuivre, enlever dans toutes les bibliothèques publiques et privées, avec une persévérance, avec une passion que ne lui auraient pas inspirées de simples calomnies.
Après cinq mois de débats, d'enquêtes, de récriminations entre Murray et les représentants de Marie, Élisabeth rompit les conférences. Elle notifia aux lords accusateurs et à la reine d'Écosse que la véracité de Murray était à l'abri de tout soupçon, son intégrité intacte; et, d'un autre côté, qu'il n'avait prouvé victorieusement aucun des crimes dont l'opinion publique chargeait Marie Stuart. Elle se déterminait donc à laisser les affaires d'Écosse suivre leur cours naturel et à retirer son intervention.
Plusieurs pensèrent qu'Élisabeth allait rendre la liberté à Marie. La reine d'Angleterre ne songeait au contraire qu'à violer, sous un vernis de modération, toutes les lois divines et humaines, le droit des gens, la nature, la commisération, l'hospitalité.
Par sa déclaration perfide, elle demeurait dans le _statu quo_. Murray était justifié, et Marie déshonorée restait sa prisonnière au milieu des tortures sans nom d'une espérance incessamment attisée, incessamment déçue. C'était une condamnation indirecte dans laquelle Élisabeth, avec une cruauté froide et une monstrueuse hypocrisie, invitait à soupçonner une clémence; mais où il n'y avait qu'une vengeance lente savourée d'avance et une atroce politique.
Murray, soutenu par Élisabeth, avoué par elle comme régent du jeune roi et du royaume, désirait reparaître en Écosse. Il ne le pouvait qu'avec l'agrément du duc de Norfolk, qui commandait alors dans toute la partie septentrionale de l'Angleterre, et à qui il eût été facile de lui couper le retour. Le duc, irrité contre le dénonciateur de Marie Stuart, avait même déjà écrit au comte de Westmoreland, son beau-frère, de dresser une embuscade au régent, et de le traiter en ennemi. Par ses protestations perfides, Murray s'insinua dans la confiance de Norfolk, qui lui révéla imprudemment tous ses secrets. Le duc tenta par là de gagner le régent et de le ramener à Marie. Murray feignit de s'unir avec Norfolk, d'approuver ses plans et son amour pour la reine d'Écosse. Ayant ainsi conquis l'amitié du duc, Murray passa la frontière. Il trouva sur sa route un détachement nombreux de cavalerie, dont le capitaine était le comte de Westmoreland: muet avertissement de Norfolk! Murray comprit le sens de ce déploiement de troupes et la merci qu'il devait au duc; mais il n'était pas reconnaissant, et la politique le dévouait à Élisabeth.
Il arriva tout-puissant à Édimbourg. Ses coffres avaient été remplis par la reine d'Angleterre. En l'acceptant pour son allié et pour le chef du gouvernement écossais, elle lui avait communiqué une grande force morale, accrue encore par la popularité dont le protestantisme avait investi cet homme d'État. Appuyé sur tant d'intérêts, supérieur à toutes les situations par la souplesse et par la vigueur de son génie, brave à la guerre, craint des factions, maître de tous les ressorts cachés du pouvoir, ami de la réforme religieuse, aidé du clergé presbytérien et de Knox, adoré de la multitude, Murray acheva de réduire les restes du parti de la reine, impuissants depuis la bataille de Langside. Du nord au midi, de l'est à l'ouest, il traversa les comtés, réprimant l'anarchie, domptant la révolte, réalisant l'ordre de la rue et la sécurité du foyer par toute l'Écosse.
Cette œuvre de pacification ne dura pas deux années, mais elle fut immense.
Rien n'avait résisté, rien ne résistait à Élisabeth et à Murray, c'est-à-dire au protestantisme. Car, dans les siècles de renouvellement, et le XVIe siècle en est un, au-dessus de chaque personnage il y a une idée, et, parmi les plis de chaque bannière déployée au vent, il flotte un principe qui la consacre. Cette idée ne fait pas seulement des politiques, elle fait des héros, des martyrs; ce principe anime des milliers de cœurs avant qu'ils s'arrêtent violemment au fort de la lutte, où ils s'épuiseront de sang, jamais de courage. Sous chaque nom de roi, de reine, de régent, de ministre, il y a donc une cause que tous servent avec un mélange d'égoïsme et de désintéressement, tantôt par la vertu, tantôt par le crime, et à laquelle ils immolent sans remords des hécatombes humaines.
Telle était Élisabeth, que ces événements affermissaient de plus en plus, et qui n'était si fidèle au protestantisme que parce que ce dogme nouveau était le plus inébranlable appui de son pouvoir.
Tel était aussi Murray, qui ne comptait plus d'ennemis sérieux autour de lui, et à qui la captivité de la reine d'Écosse, rivée désormais pour toujours, présageait une autorité peut-être souveraine. Jusqu'où cette autorité s'élèverait-elle? Où Murray, maître du jeune roi, son neveu, et de l'Écosse, aspirerait-il? Il était sur l'avant-dernier degré du trône. Franchirait-il ce degré? Il roulait puissamment cette question dans son esprit. La Providence l'agitait aussi dans ses conseils, et la trancha contre lui.
Il achevait l'une de ces tournées, moitié politiques, moitié militaires, qui lui avaient si bien réussi à travers ce pays de bruyères et de forêts, de lacs et de montagnes, parmi ce peuple un peu rude et grossier, mais religieux, libéral et fier. Il revenait de Stirling (21 janvier 1570), accompagné de sa garde et des principaux seigneurs de l'Écosse, qui se faisaient de plus en plus les courtisans de la régence. Murray les voyait avec un plaisir inexprimable se grouper, plus nombreux et plus souples, autour de lui. Ils semblaient pressentir pour le régent les destinées qu'il rêvait lui-même. Murray marchait au pas, monté sur son cheval de guerre, le front serein, le cœur content et dégagé des inquiétudes qui l'avaient si souvent troublé. Il arriva le 22 janvier au faubourg de Linlithgow, où il trouva les magistrats qui le reçurent en roi, et qui le conduisirent au château préparé pour lui et pour sa suite. Il annonça qu'il y passerait la nuit, et que le lendemain il se rendrait à Édimbourg.
Le même soir, à la même heure, un homme vêtu de deuil, seul, les sourcils hérissés par une résolution suprême, suivait en silence un chemin plus obscur que celui du régent, et arrivait aussi à Linlithgow. Il était parti à la dérobée du château d'Hamilton sur un vigoureux cheval de course, et armé d'une carabine de chasse. Cet homme mystérieux était Hamilton de Bothwell-Haugh, l'un des six Hamilton condamnés à mort après la bataille de Langside, comme coupables de rébellion envers Jacques VI, et graciés par Murray sur les pressantes recommandations de Knox. Ils eurent la vie sauve, mais ils subirent d'atroces persécutions.
Bothwell-Haugh, le plus redoutable des Hamilton, fut celui de tous qui souffrit l'outrage le plus sanglant. Il avait épousé une jeune fille écossaise qu'il aimait avec passion, et qui lui avait apporté en dot la terre de Woodhouslee. Elle était belle et tendre. Son éducation et ses talents étaient dignes de sa naissance. Elle adoucissait par son amour, par ses caresses, les farouches ressentiments et les haines politiques de son mari. Heureux sous son toit, il était moins dangereux à l'État, et il oubliait quelquefois que la reine Marie était captive en Angleterre, tandis que le bâtard de Jacques V régnait, sous le nom de régent, à Holyrood. Une circonstance terrible l'en fit souvenir.
Murray donna la terre de Woodhouslee à l'un de ses amis, sir James Ballenden, qui la convoitait depuis longtemps. Le favori profita d'une absence de Bothwell-Haugh pour s'emparer du château de ce seigneur. Il se rendit bien accompagné à Woodhouslee, en prit possession, malgré les cris, l'indignation et la résistance des serviteurs de Bothwell-Haugh. Il les désarma, et les fit jeter brutalement hors de cette demeure, qu'il déclara lui appartenir, en déployant le parchemin du conseil privé, scellé du sceau royal et signé par Murray. Ballenden poussa l'indignité plus loin. Il chassa ignominieusement la femme de Bothwell-Haugh du château qu'elle avait reçu de ses pères et qu'elle ne pourrait pas transmettre aux enfants qu'elle espérait. Cette exécution fut barbare. Il ne fut pas permis à la noble épouse d'un Hamilton de se vêtir contre le froid, qui était très-vif; et les tours féodales de ses aïeux la virent errer, presque nue, hors de l'abri maternel dont elles avaient couvert son enfance et sa jeunesse. La pauvre victime devint folle d'humiliation et mourut désespérée. Bothwell-Haugh ne devait plus retrouver qu'une tombe. Il voulut y faire un pèlerinage. Il y songea longtemps à celle qu'il avait tant aimée et si douloureusement perdue. Cet homme de bronze s'amollit peu à peu dans sa méditation cruelle, et il pleura tout son passé, tout son avenir ensevelis à jamais. Ce moment fut court, et Bothwell-Haugh, séchant ses larmes, se releva. Il se jura de venger sa femme, et, avec elle, sa reine captive, non pas sur un favori, sur un personnage secondaire et vil, mais sur le tyran de Marie Stuart et de l'Écosse, sur l'ennemi public et privé, sur Murray, le dictateur insolent de la patrie, le persécuteur acharné des Hamilton. Cette décision arrêtée, Bothwell-Haugh étendit une écharpe de soie qui avait appartenu à sa femme, et il y enferma une poignée de terre funéraire. Il enroula l'écharpe sous son pourpoint, la terre sur son cœur, et il fit vœu de la porter comme une ceinture de vengeance jusqu'à ce qu'il eût immolé Murray. Il s'en retourna au château d'Hamilton, où résidait alors l'archevêque de Saint-André. Il paraît certain que Bothwell-Haugh s'ouvrit à ce prélat et à ses cousins, et qu'ils approuvèrent sa détermination. Bothwell-Haugh n'avait pas besoin d'encouragement. C'était un gentilhomme chasseur et soldat. Son tempérament était fougueux et sombre, sa volonté opiniâtre, indomptable. Il n'avait aimé qu'un jour, il avait haï toute sa vie. Il ne connaissait ni la fatigue ni la maladie. Sa taille moyenne était martiale. Il avait les cheveux roux, de larges épaules, des bras nerveux, de longues jambes, qui semblaient agencées et arquées pour le cheval. Son visage était sévère, sa physionomie triste et taciturne, son crâne étroit, et sa poitrine inaccessible à la crainte. Au fond, il n'avait qu'une distinction, qu'une supériorité rare. Il était capable d'exécuter avec prudence le plan le plus hardi, le plus audacieux. C'était un esprit altier, violent, une main prompte et sûre.
Bothwell-Haugh était né conspirateur.
Du château d'Hamilton où il s'était retiré, il épiait l'occasion de surprendre Murray. Cette occasion ne tarda pas à se présenter. Instruit que le régent se rendait de Stirling à Édimbourg, et devait coucher le 22 janvier à Linlithgow, Bothwell-Haugh partit d'Hamilton sans un compagnon, ni un page, ni un domestique. Il arriva furtivement, au crépuscule et par des rues détournées, à la petite porte d'un jardin solitaire. Il sauta de l'étrier, prit une clef dans sa poche, et, ouvrant avec précaution, il entra, tirant doucement son cheval par la bride. Après avoir verrouillé la porte, il le conduisit à l'écurie, lui fit une litière fraîche et lui remplit le râtelier. Ces soins accomplis, il monta le grand escalier de la maison. Il alla se jeter tout habillé et botté sur un lit et dans une chambre qu'il connaissait. Il s'endormit profondément comme les natures énergiques dont la résolution est fixée, et qui se préparent à l'action par le repos, que cette action soit une bataille, un duel, ou même quelquefois un meurtre. Bothwell-Haugh se réveilla un peu avant l'aurore. Il se leva lentement, tout absorbé dans ses réflexions. Il était dans une maison inhabitée, qui appartenait à l'archevêque de Saint-André. La chambre que Bothwell-Haugh avait choisie donnait sur un balcon qui communiquait des deux côtés à une galerie de bois de chêne sculpté aux armoiries des Hamilton. Bothwell-Haugh occupa le temps qui lui restait avec un sang-froid et une prévoyance incroyables. Il couvrit de matelas le parquet pour amortir le bruit de ses pas, et il suspendit à la tapisserie un drap noir pour que son ombre sur le mur ne le trahît point au dehors. Il descendit barricader solidement la porte de la rue, visita l'écurie, sella, brida son cheval, et lui fit boire deux bouteilles du vin vieux de l'archevêque. Il remonta, mangea lui-même un peu de soupe au vin, chargea sa carabine, et se mit près du balcon en embuscade sur la rue où devait passer le régent; tranquille comme autrefois dans la grande forêt de Cadyow, où il attendait avec ses amis les taureaux sauvages blancs de lait, à la tête, aux cornes, et aux sabots noirs, dont la fureur était si terrible aux chasseurs qui osaient l'affronter.